‹ Un roman de Barbey d'AurevillyChapitre 16 sur 17 · Germaine, t. II, p. 124 et · texte numérisé non relu

Germaine, t. II, p. 124 et

portes, de me fendre la tête à tes yeux sur cette console, si tu ne veux pas m'écouter. »

La colère est la baguette d'Aaron. Quand elle fut changée en serpent, elle dévora tous les autres.

Camille domptée devint muette.

« Je te jure, — continua AUan, — que je n'aime pas ta mère, mais toi seule, Camille! toi seule! toi! »

Elle baissa la tête comme si elle eût réfléchi. Puis, la relevant tout à coup :

« Je vais le savoir! » — dit-elle d'une voix brève. — Et elle alla pour sortir.

— Où vas-tu? — demanda Allan.

— Chez ma mère! — répondit-elle.

— Quoi faire, insensée! — Et il voulut la retenir. Mais elle résista et elle échappa à ses efforts.

— Tout avouer et tout savoir ! — dit-elle, en se retournant, de la porte, et elle sortit de l'appartement, laissant Allan pétrifié d'étonnement et d'épouvante *.

Si Barbey d'Aurevilly n'a pas raccourci, comme on vient de le voir, son dialogue primitif, il l'a du moins rendu plus vif, plus alerte, plus « enlevé », ainsi que la situation l'exige. Il Ta débarrassé de plusieurs incidentes qui retardaient la marche rapide et comme essoufflée de cette conversation haletante dont chaque mot fait balle ou cingle à la manière d'un fouet vengeur. D'autre part, il l'a expurgé d'une ou deux phrases inutiles et surtout d'une expression triviale que jadis, en bon romantique amoureux d'antithèse, il avait à coup sûr considérée comme touchant au sublime. Le dialogue y gagne en noblesse réelle et en véritable grande*ur. Ce ne sont plus là deux « monstres » qui se jettent cruellement à la face d'implacables vérités ; ce sont deux êtres humains qui, en un style approprié à leur triste position présente, parlent avec cette véhémente fureur de l'âme gardant, au plus fort de ses exaltations, le souci de la mesure et la dignité fière de son langage.

Souvent même d'Aurevilly se montre plus difficile pour luimême, plus rigoureux à l'endroit des développements littéraires où il se complaisait autrefois. Il refait en entier des pages dans lesquelles il avait accumulé jadis une foule de traits empanachés sortis de sa plume brillante. Sans parler des descriptions dont on a vu plus haut les transformations profondes et qui bénéficient

1. Ce qui ne meurt pas, éd. Lemerre, 1884, p. 320 et 321; petite éd., t. II, p. 157, 158 et 159.

E. Grêlé. 4

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aussi en précision de style de l'exacte observation d'où elles sont issues, on peut citer nombre de passages de loiGermame primitive qui ont été remaniés d'un bouta l'autre, au seul point de vue de la langue ou encore sous le double rapport de la pensée et de la langue devenues inséparables, d'abord par le d'Aurevilly plus mûr de 1840 et surtout par le d'Aurevilly vieillard de 1883.

Je ne connais, à cet égard, aucun passage plus significatif que celui où le romancier nous présente Camille et Allen se rencontrant soudain dans le parc du château.

Voici ce qu'il écrit en 1835 :

Une voix plus légère et plus pure que le flot d'air qui l'apporta appela tout à coup, « Allen I Allen ! » Si la rosée faisait du bruit en tombant dans le calice de la fleur, elle aurait cette douceur céleste.

Cette voix devait appartenir à un être encore plus immatériel que la femme, à un enfant destiné à être femme un jour, à cette fraîche et blanche aube qui doit devenir une aurore. C'était la voix d'une petite fille. Hélas! pour si peu que la gourde main de l'homme ait touché aux cordes nacrées de l'instrument merveilleux, il n'a plus de retentissements pareils!

Et elle accourut près de lui qu'elle avait appelé, lui mettant la main sur l'épaule et n'y pesant non plus qu'un oiseau :

« Voyez, dit-elle, voyez! Oh! j'ai bien couru pour l'avoir, mais à la fin je l'ai prise, la bleue demoiselle. Voyez, je la tiens. Oh! qu'elle est d'un beau bleu! »

Et elle ouvrait avec précaution les doigts de son autre main pour montrer à Allen tous les trésors de sa conquête. Mais lui avec la stupéfaction de quelqu'un qui s'éveille avait relevé son front du creux de ses mains et semblait ne rien comprendre à ces joies d'enfant qu'il avait oubliées quoiqu'il ne fût qu'un adolescent encore.

Et Camille, voyant la maussade noncurrance d'Allen pour le triomphe dont elle était si joyeuse, s'arrêta dans la brillante énumération des qualités de sa captive à l'effilé corsage d'azur, pauvre et charmante torturée qui se débattait au fond de sa fournaise dans le calice écarlate d'une capucine épanouie.

C'était toute une idylle grecque que cette petite fille et ne beau jeune homme, cette joie et cette douleur si simples de l'enfant que méprisait déjà une imagination plus exigeante. Groupe ravissant de poses, de candeur et de grâce, mais déjà sur le front d'Allen apparaissait quelque chose qui n'était pas de la civilisation antique et qui rompait la mélodieuse unité de ce tableau.

« Va-t'en donc, ma pauvre gentille, puisqu'il ne te trouve pas jolie », dit-elle avec dépit et tristesse en lâchant l'insecte etjla fleur. Et sa tête se pencha découragée sur son épaule. Il y a donc des déceptions cruelles à quatorze ans! Le regard dédaigneux d'Allen avait

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rendu tout honteux le front ouvert comme l'aurait fait un reproche de mère, et étanché ces émotions débordantes qui ne demandaient qu'à se répandre. Ce fut une bien soudaine péripétie que le changement qui s'opéra dans la petite fille, comparable au reflet perdu d'un éclair dans un nuage diaphane. On aurait dit que les gouttes de sueur qui perlaient, à la jaune lumière de ces six heures du soir, sur ses larges tempes, avaient roulé et filtré dans ses paupières noires, car il semble que des larmes n'auraient pas si promptement séché.

« Est-ce que vous ne revenez pas au salon? — lui demanda-t-elle après un silence.

— Non, je reste ici, » répondit-il. Et il allongea ses jambes, croisa ses bras sous sa tête rejetée en arrière et plongea sa vue dans le ciel avec l'avidité d'une âme agitée \

Que de traits insignifiants dans cette page surchargée, et qui ne nous apprennent rien sur le caractère d'Allen ou de Camille! Ce long développement mal écrit sur la « soudaine péripétie » qu'est c< le changement » opéré dans Camille est aussi inutile que prétentieux. Et que de « bavures » dans le style!

Vers 1840, Barbey d'Aurevilly dira plus simplement :

Une voix plus pure et plus légère que le flot d'air qui l'apporta appela deux fois : « Allen! Allen! » Si la rosée faisait du bruit en tombant dans le calice de la fleur, elle aurait cette douceur céleste.

Cette voix devait appartenir à un être encore plus immatériel que la femme, à une enfant destinée à être femme un jour, à cette fraîche et blanche aube qui doit devenir une aurore. C'était la voix d'une petite fille. Hélas, pour si peu que la lourde main de l'homme ait touché à l'instrument merveilleux, il n'a plus de retentissements pareils I

Mais Allen ne répondit pas à cette voix pourtant bien connue. Esclave d'une préoccupation profonde, il restait les yeux toujours fixés sur le lac tranquille, quoique le charme qui l'avait atteint ne fût pas caché dans ses eaux. — Inquiète peut-être de ce silence, celle qui l'avait appelé sortit d'un massif voisin et s'avança derrière le saule où se tenait Allen. Elle marcha lentement jusqu'à lui, posant son pied avec une précaution bien inutile puisque l'épaisseur du gazon endormait le bruit de ses pas et dans la gaîté étourdie de Tenfance, elle lui posa soudainement, et sans qu'il pût l'apercevoir, ses deux petites mains sur les yeux.

« Laissez-moi, Camille », fit Allen avec une brusquerie singulière et l'ingrat écarta avec violence le charmant voile rose qu'elle lui avait mis avec ses dix doigts sur les yeux. La pauvre enfant l'avait probablement surpris dans un de ces moments de rêverie où nous caressons

1» Germaine, p. 12 et suiv.

notre chimère et où nous tuerions sans pitié la plus innocente créature qui nous rappellerait à la vie réelle.

Lui ne la tua pas, mais il l'avait blessée; et ce n'était pas à la main trop durement étreinte en l'écartant, c'était au cœur plus délicat encore. La susceptible enfant repoussée ne dit pas un mot et tut pour s'éloigner, mais Allen, qui se reprochait déjà sa violence, la retint doucement la main dans les siennes et la regardant, cette main qu'il avait rougie et qu'il baisa :

« T'ai-je fait mal? — lui demanda-t-il avec inquiétude.

— Non, — fit-elle en mentant fièrement, — mais sa physionomie, si ouverte tout à l'heure encore, s'était refermée et son regard était glacé !

— Pardonne-moi ce mouvement involontaire, — reprit Allen avec insistance. Pardonne-moi si j'ai été cruel. Depuis quelques jours ma disposition d'âme est telle que je ne suis vraiment pas digne déjouer avec toi. Laisse-moi, je t'en prie, ma chère Camille. Regagne le château, le froid commence à tomber. Moi j'ai besoin de solitude; bientôt j'espère, je te rejoindrai K »

L'effort est très réel, et le progrès aussi, vers une simplicité plus en rapport avec le début d'un récit et vers une concision très appréciable. 11 ne reste plus à d'Aurevilly, pour mieux approprier son style au sujet et le rendre plus souple, qu'à disposer plus heureusement certains mots, à en supprimer plusieurs autres et à reprendre dans son texte primitif quelques traits dignes de figurer dans son nouveau texte.

C'est ce qu'il a fait en 1883. Les deux pages de Ce qui ne meurt pas où Barbey d'Aurevilly met pour la première fois en présence Allan de Cynthry et Camille de Scudemor sont une merveille d'exposition nette et claire. Il y passe un souffle de jeunesse qui les parfume de sa fraîcheur. Sans faux ornements, sans vaines dissertations, le romancier atteint ici au grand art.

Une voix, plus légère et plus pure que le flot d'air qui l'apporta, prononça deux fois le nom, étranger à ce pays, d'Allan. Si la rosée faisait du bruit en tombant dans le calice de la fleur, elle aurait cette douceur céleste.

Cette voix devait appartenir à un être encore plus immatériel que la femme, à une enfant destinée à être femme un jour, à la blanche aube qui allait devenir une aurore. C'était la voix d'une petite fille. Hélas! pour peu que la main gourde de l'homme ait touché aux cordes de l'instrument merveilleux, il n'a plus de retentissements pareils.

Lt l'enfant de cette voix accourut près de celui qu'elle avait appelé

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