Germaine, p. 30 et suiv
Le château des Saules — qui dans les temps anciens, ainsi que la plupart des châteaux du Moyen Age, avait dû être quelque formidable nid de guerre, caché comme une embuscade dans ces marais du Gotentin. alors d'inexpugnables fondrières, mais qui, détruit après les guerres religieuses du xvi'' siècle, avait été rebâti au commencement du xvii^ et transformé en une demeure spacieuse et pacifique, — appartenait en 1845 à la comtesse Yseult de Scudemor, veuve du dernier descendant de la vieille famille normande de ce nom et dont la vie, fort courte, s'était écoulée hors de France, dans les hauts emplois de la diplomatie, auprès des cours étrangères.
Cette comtesse de Scudemor, épousée au loin et qui n'était pas du pays, mais qui y avait séjourné avec son mari quelque temps après son mariage, y était revenue avec sa fille depuis plusieurs mois. Par quoi y avait-elle été attirée?... Le temps qu'elle avait passé là avec son mari avait été trop court pour qu'elle en pût garder un bien profond souvenir... Quand elle avait reparu aux Saules, le monde des châteaux circonvoisins l'avait presque oubliée. D'ailleurs, elle était si changée, que ceux qui l'avaient entrevue autrefois ne l'eussent probablement pas reconnue si, à l'avance, ils n'avaient su que c'était elle. Son absence, ses voyages, la dispersion dans de lointains climats de tous ces dons de beauté, de tout cet éclat de jeunesse qu'on lui avait connus et qu'elle semblait y avoir laissés; cette enfant qu'elle appelait sa fille, et dont on n'avait pas, dans le pays, su la naissance ; cet adolescent qui l'accompagnait et à qui elle ne donnait que le nom écossais d'AUan, tout cela l'entourait d'on ne savait quel mystère difficile à percer; car sa réserve, pleine de noblesse, mais froide, ne permettait jamais à l'observation la plus attentive de pénétrer dans sa pensée et d'en surprendre les secrets.
C'était une femme dVn charme étrange et silencieux. Le monde, auquel elle imposait, — même sans le vouloir, — la disait distinguée, et mettait généreusement sous ce mot, banal maintenant, de distinction, le respect d'un esprit qu'elle ne lui montrait pas. Si elle en avait, en effet, elle ne s'en servait point. Elle était aussi désintéressée de cet esprit qu'on lui attribuait que de la vie, et elle n'en faisait pas une arme contre la sienne, qui lui avait été peut-être cruelle... Quoiqu'elle eût encore assez de cette beauté qui suffit aux femmes pour tenir à la vie, elle avait le calme indifférent, qui ne se vante ni ne se plaint, d'un être détaché de tout. Elle en avait le naturel et la simplicité. Probablement à cause de son extrême froideur, les femmes ne l'aimaient pas, quoiqu'elle ne jalousât en rien des succès de vanité auxquels elle ne prétendait plus. On lui supposait des opinions très hardies. Avez-vous remarqué que le monde suppose toujours des opinions très hardies à ceux qui n'ont pas l'air de tenir les siennes en grand respect? Il faut être si osé pour cela! Mais, cette assertion hasardée, on n'aurait guères pu la justifier par des faits. Dans le monde, la comtesse Yseult de Scudemor avait l'habitude de ne se mêler à la conversation que quand elle roulait sur des sujets généraux et vagues. Agissait-elle ainsi par mépris
ou par indolence? Avait-elle peur de trahir, dans l'entraînement de la causerie, quelque pensée ou quelque sentiment, et d'entr'ouvrir ainsi une perspective sur sa vie passée? On ne savait, et l'imposance de toute sa personne était telle qu'elle eût dérouté, du premier coup, le plus insolent observateur.
Mais, pour qu'il en fût ainsi, la comtesse de Scudemor ne faisait aucun effort sur elle-même. Toute sa personne avait cette expression patricienne qui respirait dans ses traits tranquilles. La moindre contraction ne s'y montrait pas. Elle n'avait ni dédain, ni langueur. Ses manières — les, manières qui sont les attitudes de l'esprit, comme les attitudes sont les maiiières du corps, — étaient lentes jusqu'à la nonchalance, mais elles n'étaient pas nonchalantes. Son parler sobre et ses expressions presque sans couleur seyaient à sa voix aux trois quarts éteinte... Imagination sans doute, comme toutes les femmes, mais qui s'était endormie, la tête sous son aile, à ces fatigantes cinq heures d'après-midi dans la vie, et que le monde ne réveillait pas de son assoupissement. Elle était toujours vraie avec les autres, mais de la vérité des insignifiances; car on a besoin de l'intérêt d'un sentiment quelconque pour être faux. Ce qui frappait le plus en madame de Scudemor, c'était un calme pour ainsi dire immense. Quand son sérieux ordinaire se fondait, au souffle de quelque mot spirituel, au contact de quelque approbation gracieuse et légère, dans un sourire rare et tari aux contours de la bouche offensée par une ride déjà perceptible, ce sourire ne semblait pas toucher au calme sur lequel il passait, rapide... L'eau parfois ondule aux lacs les plus aplatis, sous le pied trop rapproché d'une mésange qui vole le long de leur surface unie, — mais à cette glace, plutôt qu'à ce lac, à cette glace immobile, rien n'était pied de mésange, et le cristal plus solide ne s'entamait pas... Alors, il y avait, beaucoup plus dans la façon de dire de M™^ de Scudemor que dans ce qu'elle disait, une amabilité ineffable; et c'était le mot, puisque cette amabilité ne se parlait pas. Cependant, d'insaisissables nuances en elle n'auraient pas dû s'y révéler; car ses traits faits si bien pour exprimer l'énergie, la force reposée qui coulait de son beau front à ses pieds nerveux, dignes de s'appuyer sur un socle éloignaient d'elle toute idée de vague rêverie, exilaient d'elle toutes les angéliques spiritualités de la poésie, mélodie de harpe qu'un pouvoir inconnu tire parfois d'un instrument de cuivre, brumes mélancoliques d'un soir avancé, à travers lesquelles un dôme de bronze peut perdre de son austérité rigide I
Mais les gens du monde ne se rendaient pas compte, si elles existaient, de ces finesses de contraste que des observateurs exercés auraient pu seuls apercevoir dans M"^ de Scudemor. Les hommes passent auprès d'une femme de l'âge de la comtesse, parmi toutes celles que Ton rencontre dans le monde, comme auprès d'une plante parmi cent autres. Il n'y a que la fleur qui marque des différences aux yeux de ces botanistes grossiers. La fleur fanée, ce ne sont plus que
E. Qrelé. à
des feuilles vertes sur lesquelles le regard se pose à peine et qu'il confond avec toutes celles sur lesquelles elles ne ressortent pas. Au regard du monde, la comtesse de Scudemor n'était qu'une femme de plus de quarante ans, et qui vous écoutait des heures entières, beaucoup plus qu'elle ne vous parlait, en lissant de l'extrémité de ses doigts les bandeaux de ses cheveux le long de ses tempes et de ses joues, où la fraîcheur pâle de la jeunesse était remplacée par une teinte orangée, molle encore. A voir, ainsi posée d'aplomb sur ses épaules, cette tête que la fierté intérieure ne relevait pas, ou qu'une pensée triste ne faisait jamais pencher, on aurait dit une majestueuse cariatide délivrée de son entablement... « La statue y est toujours, mais la femme n'y est plus », disaient pour se consoler les hommes dont elle désespérait la galanterie, et que son grand air froid éloignait d'elle et empêchait de lui faire la cour. Ils la proclamaient une femme finie. Et, en effet, elle avait la beauté d'une belle morte, mais qui n'est pas encore tombée sur le sol, comme ces grenadiers russes de la bataille d'Eylau, qui, restés debout dans le rang, semblaient vivants encore, et qu'il fallut pousser et renverser pour bien s'attester qu'ils étaient morts *.
Qu'importe que d'Aurevilly ait changé l'état civil de sa Germaine de Valombre et qu'il Tait transformée — je ne sais pour quelle raison — en Yseult de Scudemor! Il a été amené dès lors à modifier le titre de son roman, et c'est si peu de chose, apparemment, qu'un titre! Peut-être a-t-il voulu simplement sacrifier au goût de l'époque qui, voilà quelque vingt ans, jetait en pleine fureur de la mode le nom d'Yseult que d'antiques légendes ressuscitées venaient de rajeunir. C'eût été là pure coquetterie de vieillard. Quant au nom de Scudemor, d'Aurevilly le connaissait depuis longtemps et dès 1849 en avait parlé à Trebutien dans une de ses lettres. Ce nom lui plaisait beaucoup par la forme assez rare qu'il affectait. Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il en ait fait usage plus tard.
Mais ces détails sont tout à fait secondaires. L'essentiel, c'est qu'en 1883 Barbey d'Aurevilly ait creusé de nouveau son personnage principal et qu'il l'ait repétri de telle manière qu'il ne nous apparaît peut-être pas comme absolument intelligible, mais que nous nous expliquons cependant qu'il ait pu exister un jour, par hasard, à titre d'exception.
Après Germaine, transfigurée en Yseult, il serait opportun de considérer Allen, devenu Allan en 1883, et qui est le deuxième « rôle » du drame. Seulement d'Aurevilly a tenu, pour les besoins
1. Ce qui ne meurt pas, éd. Lemerre, 1884, p. 18 et suiv.; petite éd., 1887, t. I, p. 23 et suiv.
de sa mise en scène, à nous présenter d'abord son troisième personnage, — le moins important des trois, — Camille. Je suis obligé de le suivre dans l'ordre qu'il a adopté : car c'est par contraste qu'il a dépeint, en regard de la physionomie de Camille, la figure d'x\llan.
Quel aspect donne t-il à Camille, en 1835? Aura-t-elle plus de vie, plus de réalité profonde que sa mère? Qu'on en juge :
C'était une de ces enveloppes d'âme à s'y méprendre s'il n'y a rien dessous. Veines si pleines qu'une égratignure devait en faire partir du sang! Au feu de soleil de ses yeux, à ses lèvres un peu roulées et flambantes comme son regard, à son teint marqué des signes d'une puberté incertaine il venait tout à coup à l'esprit que les passions attendaient plus tard ce printemps sans orages encore. Quoi qu'il pût être de ce soupçon, le ciel sous lequel elle avait passé ses quatorze ans n'avait point frappé ce fruit avancé d'une haleine consumante. Camille était née en Normandie, au pays des cheveux blonds comme les épis mûrs et aux yeux bleus comme les barbeaux des champs. De ciel de feu à réverbérer dans ses yeux noirs, d'atmosphère rongeante qui l'eût brunie comme elle l'était, elle n'en avait trouvé sans doute que dans Vamnios du ventre de sa mère, car toute petite, son regard s'avivait de cette flamme et elle saillait par la couleur foncée de sa chair soyeuse sur l'éclatante ouate, creusée en nid, de son berceau*. *"
Voilà un portrait à faire frémir; et c'est celui d'une enfant de quatorze ans! Il y a peu de romantiques, je crois, qui aient osé pousser si loin la peinture d'une toute petite fille portant encore des jupes courtes et laissant flotter au gré du vent — signe palpable de l'insouciance de son âme — de longs cheveux rebelles à toute contrainte.
Aussi d'Aurevilly a-t-il eu raison de nous faire mieux connaître Camille dans la suite et de nous l'expliquer autrement que par quelques mots insignifiants.
Le « texte définitif », envoyé à Trebutien en 1856, est certes plus satisfaisant à ce point de vue :
Il y avait auprès des joies fraîches et vives de l'enfance quelque chose de profond qui étonnait toujours en Camille, à peine âgée de quatorze ans. Comme on voit, elle était dans cet «âge où les jeunes filles ont le moins de charmes et où elles cachent traîtreusement sous les signes d'une puberté incertaine et la maigreur des contours ce fléau de beauté qui doit plus tard frapper les cœurs. Ne dirait-on pas que cet âge sans grâce est une première ruse involontaire de ces êtres