‹ Un roman de Barbey d'AurevillyChapitre 8 sur 17 · Germaine y p · texte numérisé non relu

Germaine y p

Le château de Saint-Pavin, situé auprès du village du même nom et bâti dans le goût de la régence quoique d'un goût plus simple que toutes les constructions de la même date, n'était habité qu'une partie de l'année. Il appartenait à M™^ de Valombre, veuve du dernier descendant mâle de l'ancienne famille de ce nom et dont la vie fort courte s'était écoulée hors de France dans les hauts emplois de la diplomatie, auprès des cours étrangères.

La mère de Camille, Germaine de Valombre, passait dans le monde

pour une femme distinguée, mais le monde accorde volontiers ce nom,

cette dénomination flatteuse à toutes les femmes qui ont de l'élégance

de langage et de la noblesse de manières. A vrai dire, si Germaine avait

davantage, le monde ne le connaissait pas. Depuis la mort de son mari

mort à l'étranger, elle était revenue en France à cet âge où l'on ne

s'occupe plus de vous. Probablement à cause de son extrême froideur,

les femmes ne l'aimaient, quoiqu'elle ne jalousât en rien des succès de

vanité auxquels elle ne prétendait plus. On lui supposait des opinions

très viriles (avez-vous remarqué que le monde suppose toujours des

opinions fort hardies à ceux qui n'ont pas l'air de tenir les siennes en

grande estime et, en effet, il faut être bien osé pour cela!). Mais cette

assertion bazardée, on n'aurait guères pu la justifier par des faits. Elle

avait l'habitude de ne se mêler à la conversation que quand elle roulait

sur des sujets vagues et généraux. Agissait-elle ainsi par mépris ou par

paresse? Avait-elle peur de trahir quelque pensée secrète en se livrant

trop au mouvement de ses idées? On ne savait : et l'imposance de

toute sa personne était telle qu'elle eût dérouté du premier coup le plus

insolent observateur.

Mais, pour qu'il en fût ainsi, Germaine ne faisait pas le moindre effort, ne remuait pas la première phalange de son doigt. Tout en elle avait cette expression patricienne qui respirait dans ses traits tranquilles, mais le plus léger dédain ne s'y montrait jamais. Ses manières, les attitudes de l'esprit comme les attitudes sont les manières du corps, étaient lentes jusqu'à la nonchalance; son parler sobre et ses expressions sans couleur allaient bien avec cette voix aux trois quarts éteinte; imagination sans doute, comme toutes les femmes, mais qui s'était endormie la tête sous son aile à ces fatiguantes cinq heures d'aprèsmidi dans la vie et que le monde ne réveillait pas de son assoupissement. Elle était toujours vraie avec les autres, mais de la vérité des insignifiances, car on a besoin de l'intérêt d'un sentiment quelconque pour être faux. Ce qui frappait le plus en Germaine, c'était un calme pour ainsi dire immense. Quand son sérieux ordinaire se fondait au souffle de quelque mot spirituel, au contact de quelque approbation légère et gracieuse dans un sourire rare et tari aux contours de la bouche offensée par un pli déjà perceptible, ce sourire ne semblait pas toucher au calme sur lequel il passait rapide. L'eau parfois ondule aux lacs les plus aplatis sous le pied trop rapproché d'une mésange qui vole le long de sa surface unie : mais à cette glace plutôt qu'à ce lac, à

celte glace immobile rien n'était pied de mésange et le cristal plus solide ne s'entamait pas. Alors il y avait beaucoup plus dans la façon de dire de M™*" de Valombre que dans ce qu'elle disait une amabilité ineffable. C'était le mot, puisque cette amabilité ne se parlait pas. Insaisissable nuance en elle et qui n'aurait pas dû s'y révéler, car ses traits faits si bien pour exprimer l'énergie, la force reposée qui coulait de son large front à ses pieds nerveux, dignes de s'appuyer sur un socle, éloignaient toute idée de vague, exilaient d'elle ces angéliques spiritualités de la poésie; mélodie de harpe qu'un pouvoir inconnu tirerait d'un instrument de cuivre, dôme de bronze rongé par les brumes d'un soir avancé et à travers lesquelles il perdait de son austérité rigide.

Mais les gens du monde ne se rendaient pas compte de ces finesses de contraste que des observateurs exercés auraient pu seuls apercevoir et apprécier. On passe auprès d'une femme de l'âge de Germaine parmi toutes celles que l'on rencontre dans le monde comme auprès d'une plante parmi cent autres : il n'y a que la fleur qui marque des différences aux yeux de ces botanistes grossiers. La fleur fanée, ce ne sont plus que des feuilles vertes sur lesquelles le regard se pose à peine et qu'il confond avec le fond commun sur lequel elles ne ressortent pas. Pour le monde M™*" de Valombre était une femme de quarante-cinq ans qui vous écoutait parler des heures entières beaucoup plus qu'elle ne vous parlait, en lissant de la paume de sa main les longs bandeaux de ses cheveux le long de ses tempes et de ses joues où la fraîcheur pâle de la jeunesse était remplacée par une nuance orangée, molle encore. A voir ainsi posée d'aplomb sur ces épaules cette tête que la fierté intérieure ne relevait pas ou qu'une pensée mélancolique ne faisait jamais pencher, on aurait dit une cariatide ^

Telle est la Germaine que d'Aurevilly offrit, en 1856, à l'admiration de Trebutien. Etait-elle bien vivante, cette fois? On en peut douter; mais on ne saurait méconnaître l'effort que son peintre avait fait pour la rendre plus acceptable.

Il restait pourtant dans ce personnage une contradiction assez choquante. Barbey d'Aurevilly fait vivre sa Germaine eu 1826, en pleine période florissante du romantisme batailleur et bouillonnant. Les Françaises de ce temps-là n'avaient certainement point la mine alanguie de Germaine. L'auteur l'a si bien compris qu'en 1883 il a retardé de dix-neuf ans la naissance de son héroïne et qu'il la met seulement en scène vers 1845, à l'heure où l'on est déjà fatigué des puériles exaltations du romantisme. Elle est plus naturelle, ainsi présentée :

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