‹ Un roman de cœurChapitre 10 sur 11 · DU MEME AU MEME · texte numérisé non relu

DU MEME AU MEME

A Piiisk.

Il s'est passé le 17 quelqu' affaire entre nous et les Russes, mais de trop petite importance pour être rapportée.

Nous apprîmes il y a trois jours qu'un

gros d'infanterie ennemie s'avançait de nos côtés.

Birin8ki était instruit de leur marche et leur avait caché la sienne; il s'était saisi de presque tous les passages, tenait les délités et se disposait à tomber sur eux dans le temps qu'ils s'y attendaient le moins.

Déjà ils étaient lort près, lorsqu'ils cuvent vent de nos dispositions. A l'instant ils font une contre-marche et se montrent le lendemain malinsiu'une hauleurà quelque distance de nous.

Dès que nous les aperçûmes, Birinski expédia un courrier à Twarowski pour lui demander un renfort.

Vers les dix heures, les ennemis lirent quelques inouvements et vinrent à nous.

ïNous les attendîmes de pied ferme.

Tout se dispose à l'attaque. La îrouipelte donne le signal. Bientôt les deux ar-

mées sont enveloppées d'un tourbillon de flamme et de fumée : Ton entend un bruit effroyable de décharges , de cris d'hommes et de hennissements de chevaux. Le feu cesse, le jour renaît et le fer choisit sa victime. Semblables à des bons féroces, les combattants se précipitent les uns contre les autres avec acharnement. Des deux côtés on voit voler la mort. La fureur des ennemis redouble , partout ils portent la terreur et relïVoi.

Birinski, le sabre à la main, faisait des prodiges de valeur; il voit ses troupes qui plient : les yeux ardents de colère et la bouche écumante de rage, il vole if eux et s'efforce en vain de les ramener au combat.

Nous battons en retraite : l'ennemi animé au carnage nous poursuit et atteint quelques fuyards qui tomijent sous ses

coups. Soudain un nuage épais s'abat sur le camp, nous dérobe aux vainqueurs et nous sauve comme par miracle.

Une pluie abondante qui tomba ensuite servit encore à séparer les combattants.

La nuit s'avançait lorsque le ciel redevint serein, et nous profitâmes de l'obscurité pour nous retirer à Marianow.

Tandis que mes camarades s'entretiennent de cette malheureuse afiaire, je profite d'un moment de loisir pour t'apprendre notre défaite.

Voilà un beau commencement de campagne , et certes il est bien juste qu'après avoir épousé une pareille cause nous n'ayons pas sujet de nous en glorifier !

Je n'ai reçu dans l'engagement qu'une fort légère blessure au bras gauche : je veux cacher cet accident à Lucile; je te

prie de lui laisser ignorer, si tu as occasion de la voir.

Que tu es heureux, cher ami, de pouvoir passer tes jours loin du fracas des armes.

JP. S. Suivant les derniers avis, les Ottomans sont prêts à entrer de nouveau en Pologne ; ils doivent avoir passé le Driester à Dombassar.

Voilà nos malheureuses provinces inondées de troupes étrangères. Je frémis à l'idée des horreurs qu'elles vont commettre.

De Marianow, le 21 mai 1770.

XXXVIIÏ

DU MliME AU MliME.

A Pinsk.

Le renfort que nous avions demandé arriva le lendemain matin près de \larianow. Nous le joignîmes et marchâmes droit aux ennemis, ilb étaient dispersés

sur le champ de bataille. A notre approche, ils firent une retraite précipitée.

Birinski se mit à leur poursuite avec le gros de notre armée. Loveski et moi restâmes avec une petite troupe pour reconnaître nos morts.

Nous nous mîmes donc à parcourir le champ de bataille. Ciel ! quel horrible spectacle ! Une campagne inondée de sang et jonchée de cadavres, tous couverts de blessures et étendus les uns sur les autres.

A cet aspect je détournai plusieurs fois les yeux, saisi d'horreur et de compassion. Insensés que nous sommes! Au milieu du tumulte des armes, pleins d'une bouillante ardeur, nous ne demandons qu'à nous distinguer, nous nous animons à l'ouïe des clairons, le glaive en main nous marchons au combat, nous fondons sur

nos ennemis avec rage, donnons ou recevons la mort, et nous nous faisons un jeu cruel de nous entr'égorger. Mais lorsque dans un de ces moments de calme où la raison nous est rendue, nous venons à jeter les yeux sur les maux cruels que nous avons faits, quelles tristes pensées s'élèvent dans notre esprit, de quels regrets ne sommesnous point pénétrés !

Je ne pouvais retenir mes larmes.

— Quelle fureur aveugle pousse les barbares humains? m'écriai-je dans un transport de douleur. Ils ont si peu de jours à vivre! ces jours sont déjà si malheureux! pourquoi précipiter une mort si prochaine? pourquoi ajouter tant de sujets d'affliction à l'amertume dont les Dieux ont rempli cette courte vie?

— Hélas ! me dit Loveski, c'est ici qu'il faut venir contempler la vanité des choses

humaines, et jeter un regard de pitié sur sur les grandeurs de ce monde. Que d'ambitieux attirés sous les drapeaux par une lueur trompeuse n'ont moissonné dans les combats que misère et souffrances ! Que d'hommes, hélas î pleins de vie et de santé, sont aujourd'hui dans les bras de la mort! Combien, étendus maintenant sur la poudre, jouaient naguère un rôle brillant. Combien, qui n'abaissaient sur les autres que des regards dédaigneux, sont précipités pêle-mêle dans le même tombeau ! que de seigneurs sublimes dont la puissance est brisée ! que de héros magnanimes étendus sur les lâches qui leur donnèrent la mort ! que de princes ensevelis auprès des flatteurs qui les disaient immortels ! Voilà donc le terme de l'ambition ! A cette idée, Gustave, comme nos désirs lâchent prise à leurs objets frivoles!

208 UN ROMAN DE CnEUR,

Ici finit la gloire avec la vie. Ici s'évanouissent les titres, les dignités, les grandeurs, et toutes ces vaines distinctions inventées par l'orgueil. Ici tout est égal et de niveau : grands, petits, soldats, capitaines, tous ne forment qu'un groupe confus dont les différences se perdent dans la fosse.

Cependant nous allions, tête baissée, examinant les cadavres étendus sur la poudre. Nous reconnûmes plusieurs de nos gens et quelques-unes de nos connaissances. Lorsque nous eûmes donné les ordres nécessaires pour enterrer les morts, et emporter quelques blessés qui respiraient encore, nous nous retirâmes sous nos tentes dans un morne silence, et ensevelis dans de tristes réflexions.

P. S. Mon père est passé en Turquie povu^ y solliçiiev de «ouvet^ux secours, Il 9l

laissé le commandement de sa troupe au régimentaire Baluski, au cas où je vinsse à me retirer.

De Marianow, le 25 mai 1770.

SOrilIE A SA COUSlNii.

A Biella.

Hier je reçus une lettre de Gustave pour Lucile. Mon cœur palpitait en la tenant dans mes mains. Je balançais si je la remettrais ou si je l'ouvrirais. A la finje cédai à ma curiosité.

Cette lettre ne contenait que des reproches à sa belle sur son long silence, et des protestations d'anaour. Le ton touchant dont il se plaignait et la délicatesse de ses sentiments m'arrachèrent quelques larmes.

A peine l'avais-je serrée dans ma cassette que Lucile entra dans ma chambre, le mouchoir aux yeux, et me dit :

— Voilà déjà deux mois que Gustave est parti et je ne vois point venir de ses nouvelles ; cette vaine attente jette la désolation dans mon âme. Attentive à tout ce qu'on débite du parti auquel il est attaché, je le suis en idée de Heu en lieu ; je cours avec lui les mêmes hasards, les mêmes dangers. Maintenant le voilà à l'extrémité du royaume , poursuivi par de cruels ennemis. Je n'ose me livrer à mes

27*2 CN ROILVN DU C(KUR,

allligeantes pensées : peut-être est-il déjà tombé sous un fer meurtrier. Ah ! ma chère, j'ai perdu l'espoir de le revoir.

En prononçant ces mots, elle se pencha vers une table, appuya sa tête sur ses deux mains, et fondit en larmes.

iVlon trouble égalait le sien, je me sentais attendrie: j'aurais voulu n'avoir pas décacheté la lettre; je fus même sur le point de la lui remettre toute décachetée. L'embarras où je me trouvais était extrême ; je tremblais qu'elle ne vint à lever les yeux sur moi et à s'en apercevoir.

Enfin, lorsque je fus un peu remise je tâchai de la consoler.

— Pourquoi vous alïliger ainsi pour des chimères, Luciie? Combien d'accidents imprévus peuvent retarder l'ar-

rivée d'une îeUre dans l'état où est le royaume. Un peu de pdtience. Vous êtes peut-être à la veille de recevoir des nouvelles de Gustave.

Ces paroles firent glisser un rayon d'espérance dans son cœur, et adoucirent un peu ses noirs soucis.

Elle ne fut pas plutôt sortie que je recachetai la lettre et l'envoyai sous couvert à un ami à Gracovie, pour me l'expédier sans délai par la poste. Dès qu'elle arriva, je la remis à Lucile.

Elle la saisit avec transport, la pressa contre ses lèvres, l'ouvrit avec précipitation. Bientôt des pleurs de joie inondèrent le papier.

Après l'avoir relue deux ou trois fois , elle examina le cachet et parut surprise de ne pas voir celui de Gustave. ( Heureusement, je m'étais servie d'un cachet de fan-

27/i. UN ROMAN DE COEUR, PAR MARAT.

taisie). Elle lit quelques réflexions et n'en parla plus.

Le rôle que j'ai entrepris me déplaît beaucoup.

Chère Kosette, que ne suis -je comme toi , une âme à l'épreuve ! Tu ne serais pas embarrassée en pareil cas : tu ne t'émeus pas pour si peu de chose. Que veuxtu ? 11 n'est pas donné â toutes les femmes d'être des héroïnes.

De Varsovie, le 29 mai 1770.

GUSTAVE A SIGISMOND

A Pinsk.

Loveski vint avant-hier, dans un brillant équipage de cavalier, mettre pied à terre à ma tente. Après avoir discouru de choses et d'autres, il garda un instant le si-

276 UN nOMAiN DE COEUI!,

lence; puis, il vint m'embrasser et me parla

ainsi

— Cher Gustave, tu vois peut être ton ami pour la dernière fois. Notre commandant , incapable par ses blessures de continuer son service , m'a remis le bâton , jusqu'à ce qu'il soit en état de le reprendre. L'ennemi est peu éloigné. Demain , j'espère le* charger à la tête des troupes , et sois sûr que je ne perdrai la bataille qu'avec la vie. Pour venir à nous, il doit traverser le bois voisin ; va t'y poster à la nuit tombante avec un détachement de cinq cents hommes; laisse-le s'eno'a'j^er ; dès qu'il sera passé, fais- moi signal, je m'avancerai à l'instant ; tandis que tu l'attaqueras en queue je le chargerai en tête.

Nous convHimes du lieu de l'embuscade et du signal.

PAR My\RAT. 277

— Si je triomphe, reprit Loveski , accours dans mes bras, je partagerai avec toi mes lauriers. Si je suis vaincu, fuis : notre amitié serait un crime impardonnable aux yeux des jaloux ; ils chercheraient à se venger sur toi de leur défaite.

Dès qu'il eut achevé, il reçut mes embrassements et me fit ses adieux.

Cher Panin, j'ai vu l'élévation de notre ami commun sans jalousie; je n'ai pas même songé à l'en féliciter.

Tandis qu'il me parlait , un saisissement involontaire parcourait mes veines : même à présent, je ne sais quelle secrète horreur continue à s'emparer de mon âme.

Cette année ne sera pas moins signalée par les défaites des confédérés que la précédente.

Twarowski, (|ui en commandait m

parti considérable, a été battu ù plates coutures près du bourg de Nadvorn.

Un autre parti considérable , qui tenait la campagne avec cinq cents Tartares Liponiens sous les ordres de Poulawski, ont été presque tous taillés en pièces à Lwow.

Ab ! les dieux sont justes ! ils se déclarent contre les coupables.

De Boukovina, le 7 juin 1770.

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