GUSTAVE A LUCILE
A Varsovie.
Entraîné loin de toi par l'autorité d'un père barbare, j'ai longtemps cberché Toccasionde lui échapper. Elle s'est offerte enfin pour mon repos, mais trop tard au gré de mes désirs.
2/l/l UN ROMAM DE CŒUR, PAR MARAT.
A peine arrivé au rendez-vous général , que le sort vient de nous séparer !
Je nie déroberai pendant la nuit, je marcherai à la clarté de la lune : demain au coucher du soleil, je me rendrai au kikajoii du parc. Je te conjure d'aller m'y attendre, je ne vis que pour toi.
De Parcow, le 27 mars 1770.
XXXUl
LtClLE A CHARLOTTE.
A Lublin.
J'accusais Gustave de cruauté, ah ! je lui faisais tort.
A la nouvelle du parti que voulait lui faire prendre son père, je fus pénétrée du plus mortel chagrin. Je m'attendais ù le
voir. Trois jours s'étaient passés et il ne paraissait point. Trois jours se passèrent encore à l'attendre vainement.
Comme j'étais en proie à mon inquiétude , j'appris enfin qu'il était parti.
Rien n'égalait ma douleur. Dieux ! dans quel état se trouvait mon âme, lorsque j'en reçus un billet. Il me donnait un rendezvous. J'y allai avant l'heure fixée. L'amour et l'impatience précipitaient mes pas.
Les yeux tournés vers l'endroit d'où il devait venir, au moindre bruit mon cœur palpite. La porte s'ouvre ; c'est lui , il court, il vole, il me presse contre son sein et me fixe en soupirant; son cœur est prêt à éclater : puis tout-à-coup oubliant sa douleur , il paraît enivré de plaisir, et dans un transport de joie , il me saisit , me serre éplorée entre ses bras et me couvre de baisers.
PAR MARAT. 2/l7
Le feu de son cœur pénètre dans le mien; nos bouches se pressent et nos âmes cherchent à se confondre; nous nous jurons cent fois un amour éternel et scellons nos serments par de nouveaux baisers.
Soudain il suspend ses caresses, garde quelque temps le silence, pousse de longs gémissements, appuie sa tête sur mon sein qu'il arrose de ses larmes , et d'une voix glacée par le désespoir :
«Chère Lucile , dit-il , le cruel destin nous sépare, mais je te laisse mon cœur : je vole où m'appelle un injuste devoir. Soismoi fidèle, bientôt le ciel propice te rendra ton amant.»
A ces mots, il s'arrache avec effort de mes bras, et me laisse défaillante dans ceux de Baboushow.
De Varsovie, le 1^' avril 1769,
rUCTLE A GUSTAVF,
A Tarnopol.
Je ne peux, cher Potowski, me consoler de ton départ. On a beau chercher à m'égayer; mon cœur demeure flétri au miheu des parties les plus brillantes. J'ai toujours devant les yeux ta ti isle image, il me sem-
UN ROMAN DE CŒUR, PAR MARAT. 2ii9
ble te voir dans l'instant où tu t'arrachas de mon sein.
Loin de la foule importune je vais souvent pronïener mes pas solitaires sur ces bords fleuris où tu aimais à reposer près de moi. Mais au lieu d'adoucir ma douleur, tout y renouvelle le sentiment de mes peines, tout m'y retrace nos entretiens, nos serments, tout m'y rappelle un triste souvenir.
Ici, dis-je toute seule, il me fit l'aveu de sa flamme; là je reçus les premiers gages de sa tendresse.
Etjedemeure immobile, arrosant la terre de mes larmes.
Il semble que. tout ce qui m'environne
prenne part à ma douleur. Les oiseaux ne
font plus retentirl'airque de tristes accents,
les échos ne leur répondent que par des
plaintes; les zéphirs gémissent parmi le I. 17
feuillage elle murmure des ruisseaux imite mes soupirs.
Lorsque tu fus parti, je me plaignais de ne pouvoir pleurer. Ilélas ! que cette vaine consolation m'est bien rendue. Le jour deux ruisseaux de larmes coulent sans cesse de mes yeux ; la nuit j'en arrose ma couche, et la source n'en peut tarir.
P. S. J'oubliai de te dire de m'adresser tes lettres sous le couvert de Sophie. C'est par son canal que je te ferai passer les miennes.
Adieu, écris-moi souvent.
De Varsovie, le 9 avril 1770.
SOPHIE A SA COUSINE
A Biella.
Lorsque Gustave fut parti rien n'égalait le déses^poir de Lucile.
Elle tomba sans connaissance dans les brasde sa suivante et resta longtempsplongée dans une douleur stupide. Quelque-
fois elle en sortait pour appeler son amant, tourner les yeux du côté où il avait disparu, tendre les bras comme pour l'embrasser et elle y retombait bientôt après.
A cet accablement a succédé une morne tristesse , la langueur de son regard étale tout l'ennui de son âme, et son cœur flétri se refuse à toute espèce de consolation.
Sa chambre ne résonne plus de ses chants, mais elle y tient souvent de tristes soliloques :
(cEst-iî donc vrai, cher Potowski, (s'écriait-eîle l'autre jour) est-il donc vrai que tu m'as laissée? Hélas ! il ne me reste plus de toi que le souvenir de t'avoir possédé. O beaux jours ! jours trop rapidement écoulés ! vous ne reviendrez plus. Que je suis malheureuse.»
Puis elle soupirail amèrement.
PAR i\I>-flAT. 253
Te l'avouerai-je , son état me fait compassion et quand je la vois si affligée , je ne me sens plus la force de la supplanter. Hélas ! n'ai-je pas assez de mes peines, sans m'embarrasser encore de celles d'autrui ?
Aujourd'hui Lucile paraît plus tranquille que d'ordinaire. Je viens de lui remettre une lettre de Gustave, elle l'a ouverteavec transport.
Tandis qu'elle la parcourait, on voyait la sérénité se rétablir sur son visage; elle l'a lue plusieurs fois; puis, les yeux attachés sur le papier, elle disait à voix basse :
« Cher Potowski, toi dont la vue seule faisait ma joie , si le ciel conserve tes jours, et te laisse à ta maîtresse , mon âme est contente; je lui pardonne tout. Mais hélas! que la vie est lente, et le terme de mon bonheur éloigné ! »
Je ne saurais rendre raisofl des divers moiivements qui agitent mon sein; â mesure que la plaie de son cœur paraît se fermer, je sens la mienne se rouvrir. Mes bonnes résolutions se sont évanouies; mon premier projet me trotte de nouveau par la tête.
Ah ! Rosette, je suis honteuse de la bassesse de mes sentiments.
De Varsovie, le 1^' mai 1770.
XIWI
GUSTAVE A S-IGISMOWD.
A Pinsk.
Que ce monde est changé !
Arrachés par la discorde du brillant théâtre de la vie où nous folâtrions , nous paraissons sur une nouvelle scène où tout est en désordre, en contusion , en alarmes. Au
soii de la trompette guerrière, appelés dans les champs de la fureur, souvent nous sommes exposés aux plus dures fatigues, aux injures du temps, à la faim, à la soif, toujours occupés à fuir ou à poursuivre de cruels ennemis, et tour-à-tour la proie les uns des autres.
Le parti de l'iniquité semble sans cesse renaître de ses cendres. Ghacpie jour on voit se former quelque confédération, quelque conjuration nouvelle , sous le beau nom de vengeurs de FEtat, de défenseurs de la patrie.
Parler de justice? Ah les misérables! Ils brisent sans scrupules les barrières des lois, etfoulentaux pieds sans remords les devoirs les plus sacrés. Livrés à leurs basses vues, ils s'enrôlent chacun dans diverses factions. Le fils combat contre le père, le frère contre le frère, l'ami contre l'ami, et dans les
transportsde leur fureur brutale, on les voit courant par troupes etirénées , le fer et ie feu à la main , répandre partout la terreur et l'effroi , ravager les provinces, dévaster les campagnes, piller, brûler, saccager. On dirait qu'ils se font un jeu cruel de détruire autour d'eux j usqu'auxgermes du bonheur.
Que cette conduite est révoltante dans des êtres malheureux qui ne sont nés que de l'amour, ne subsistent que par l'amour, ne goûtent du bonheur qu'à s'aimer , et n'ont pour s'aimer qu'un instant !
Quelle foule de fléaux divers assiègent l'humanité! Les orages, les tremblements de terre, les volcans, l'incendie, la famine, la peste ravagent tour-à-tour le monde. Insensés que noussommes ! fallait-il encore y ajouter les horreurs delà guerre.^^
Nous voici àTimkow: un corps de ciuq millePolonaisavec un ramassisde Tartares,
258 UN ROMANi DE COEUH, PAR MARAT.
de Français, d'Allemands, qui sont accourus au bruit de nos dissensions pour s'enrichir de nos dépouilles! Vils aventuriers î semblables à des oiseaux de proie attirés par l'odeur des cadavres !
Au lieu de marcher contre l'ennemi, nos braves guerriers parlent de faire une incursion sur les terres de quelques dissidents. Hélas ! faut-il que je sois enrôlé parmi ces barbares? Me voilà forcé de partager toutes leurs horreurs.
De ïimkow, le 15 mai 1770,
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