‹ Un roman de cœurChapitre 4 sur 11 · LUCILE SOBIESKA A CHARLOTTE SAPIEHA · texte numérisé non relu

LUCILE SOBIESKA A CHARLOTTE SAPIEHA

À Lublin.

Tu t'étonnes, Charlotte, que je sois si éprise de Gustave : Mais peux-tu le trouver étrange? Eh! comment n'aimerais-je point un aimable homme qui m'adore , un

homme tout occupé de mes plaisirs et de mon bonheur?

D'ailleurs cette fraîche jeunesse , cette beauté ravissante , ces regards tendres et animés, ce sourire fin et gracieux , cette Toix touchante, et tant d'autres agiéments qui lui sont propres, n'ont-ils pas droit de lui captiver les cœurs?

Que si tu ne fais point de cas des attraits de sa figure : *ie compteras-tu pour rien non plus les belles qualités de son âme ?

Te dire que mon amant a tous les talents de son état , et tous les agréments d'un homme du monde serait trop peu de chose.

Mais Gustave a de l'esprit, il le sait et il n'en est pas vain : jauiais il ne le fit servir à désoler le bon sens, ni à affliger les sots.

Il aime les plaisirs, mais il veut les choisir : il méprise ceux qui manquent de délicatesse , préfère ceux qui récréent à ceux qui ne font qu'étourdir, et ne recherche avec ardeur que ceux qui respirent la tendresse.

Modéré dans ses plaisirs, il sait s'arrêter avant le dégoût. Son humeur est toujours égale : jamais on ne le voit d'une gaîté elfrénée, puis, d'une morne tristesse.

Il est riche, aime la dépense , et accorde à son rang ce qu'il exige : mais il ne donne rien au faste , aux caprices , à l'extravagance. Il est quelquefois magnifique; plus souvent généreux , il destine aux infortunés une partiede son superflu, et toujours il sait leur cacher la main qui les soulage.

Il a l'àme fière, mais sans arrogance : il n'est point entiché de sa naissance , et il

respecte plus dans l'homme le mérite que les dignités.

Il est bouillant et ne peut souffrir un alFront ; mais sa colère n'est pas féroce : son ressentiment passe comme un éclair , et la moindre excuse suffit pour le désarmer.

Jamais jeune homme ne reçut une meilleure éducation : mais chez lui , la nature semble avoir tout fait. Son beau naturel, bien dirigé dès l'enfance, est tel qu'il peut s'y abandonner sans crainte et sans précaution. La décence, la candeur, la tendresse en font la base. Ennemi du vice , indulgent aux ridicules, docile aux usages innocents , incorruptible aux mauvais exemples, il est respecté de tout le monde, aimé de toutes ses connaissances , et chéri de tous ses amis.

Tel est mon auiant ; et tu veux que je

justifie ma flamme. Ya , Charlotte , je m'applaudis de mon choix , et je ne crains point d'en être jamais punie.

De Varsovie, le 29 février 1769.

GUSTAVE A SIGISMOND

A Pinsk.

Au simple ton de ta lettre, cher Panin, il est hors de doute que tu aimes encore les belles. Ce que tu prends pour aversion, n'est que ressentiment. II passera un jour

ce ressenliinent ; tu peux t'y attendre, et je te verrai de nouveau enlacé. Mais en attendant que lu m'entretiennes de ta passion pour quelque jolie enchanteresse ; je vais l'entretenir de la mienne.

Quoique mon amour pour Lucile n'ait pas attendu la réflexion pour naître, et que je n'aie jamais cherché à m'éclairer sur le choix d'une épouse , je vois avec transport que la fortune m'a mieux servi que la sagesse ne l'eut pu faire.

Lucile n'a point ces grâces brillantes et légères dont le monde fait tant de cas, ni celle humeur folâtre, ce babil frivole, ce petit manège, ces aimables caprices qui vont si bien à quelques jolies femmes.

Mais à une belle figure, relevée par des grâces louchantes, elle joint une âme tendre, noble, élevée; un esprit solide, enjoué , délicat : et je ne sais quels charmes

invincibles qui lui captivent tous les cœurs.

Avec tant de belles qualités , un peu de vanité serait bien excusable : toutefois Lucile n'est point vaine. Au milieu de ses compagnes , elle se distingue toujours comme la rose parmi les autres fleurs : tout le monde admire sa beauté , elle seule parait oublier ses attraits : on Técoute avec ravissement, elle seule ne s'aperçoit point du plaisir qu'elle cause.

Mais quel cbarme elle donne aux vertus douces et bienfaisantes, dont elle est un modèle vivant. Quelles attentions pour ses parents! Jamais fille n'en eut de plus marquées. Toujours elle leur obéit avec douceur : souvent elle n'attend pas l'ordre , elle devine ; et tout ce qu'ils peuvent désirer est fait avant qu'ils se soient aperçus qu'elle y pense.

74 \m ROMAX DE r.OlîUR,

Avec quel zële elle ouvre la porte à rhonncte pauvreté ! Quel air d'attendrissement elle a pour les malheureux ! Gomme elle se plait à ramener la joie dans un cœur flétri !

Hé ! ne dirai-je rien de cette sensibilité délicate qui craint d'olTenser ou de déplaire , de celte ouverture de cœur qui gagne la confiance , de cette modestie qui imprime le respect, de cette aimable pudeur, de cette timidité enchanteresse qui la rendent si séduisante.

Chez elle rien n'est gêné, tout est naïf, tout est naturel, tout a l'aisance de l'habitude et pour te faire son portrait en un mot : c'est la Vertu sous les traits de la Beauté.

Heureux celui qu'un doux hymen doit tmir à Liicile ! 1! n'aura à craindre que le

malheur de la perdre ou de lui survivre. Cet heureux mortel, cher Panin, tu le connais: c'est ton ami.

De Varsovie, le 19 mars 1769.

Page 1