‹ Un roman de cœurChapitre 5 sur 11 · LUCILE A CHARLOTTE · texte numérisé non relu

LUCILE A CHARLOTTE

A Lublin. j

Je ne pense qui\ Potowski. Allumée au flambeau de l'amour, mon imagination me présente partout sa douce image. Sans cesse je la vois, elle me suit le jour, elle me suit la nuit, et ne me quitte pas même

UN ROMAN OB GCëCR, PAA AlARAT. 7?

durant mon sommeil. Avec quel transport mon âme s'élance vers lui! je l'aime, je l'adore ; et ce qui le rend si cher à mon cœur, c'est moins sa beauté que sa vertu ; c'est moins la violence que la pureté de sa flamme.

Hier, comme nous étions à faire de la musique sous un des arbres du jardin, en extase à l'ouïe d'un air flatteur qu'il me chantait, je laissai échapper mon ihéorbe, et les yeux fermés je reposais mollement sur le gazon fleuri.

Bientôt il s'avança vers moi et se plaisait à me contempler; mais il n*a point avec audace levé le voile pour parcourir mes charmes; ses chastes mains ont respecté jusqu'à la gaze légère dont ma gorge était couverte.

Puisj approchant sa bouche, il pressait

78 m IlOMA^ de co-ur,

tendrement mes lèvres et couvrait mes joues de baisers amoureux. Je ne sais quelle émotion inconnue pénétrait alors tout mon être ; j'étais languissante dans les bras du plaisir.

Réveillée par ses tendres caresses, je (îs la surprise, la fâchée, je me levai et voulus m'éloigner ; mais il me retint dans ses bras, me prit la main, et me dit d'un ton de voix enchanteur, en me regardant d'un air tendre :

— Quoi , ma Lucile , t'oflcnscr de ces^ libertés innocentes, tandis que tu étais à la discrétion de ton amant? Apprends à le mieux connaître. Non , non , avec lui jamais tu ne seras en danger. Or çà, mon ange, faisons la paix, et pour gage de mon pardon donne-moi un doux baiser. Tu me le refuses ; hé bien ! je le prendrai moiméaic.

Chère Charlotte, je ne pus m'en défendre , et tandis qu'il collait ses lèvres aux miennes, mon cœur palpitait de joie , la volupté se glissait dans mes veines.

Rien n'égalait mon embarras ; je n'osais le fixer ; et certes , je ne sais ce que je serais devenue , s'il se fût aperçu des émotions qui agitaient mon seiiT.

Toi qui te piques d'avoir vu bien des choses , vis-tu jamais un amant plus tendre, plus décent, plus respectueux?

Une douce habitude de vivre ensemble resserre chaque jour les nœuds qui nous attachent l'un à l'autre. A ses côtés je ne connais point le chagrin ; l'ennui ne se mêle jamais au paisible cours de ma vie , et le dégoût n'ose en approcher. Avec lui il n'est point d'aurore (jui en se levant ne

me promette une journée sereine et ne me fasse goûter quelque plaisir nouveau.

De Varsovie, le 5 avTit 1769.

GUSTAVE A SIGISMOND

A Sirad.

Me voici depuis quelques jours à Lencini pour y passer une partie de la belle saison.

Hier, les comtes Sobieski , Kodna et Brot^sin firent partie d'aller en famille pus-

ser la journée à l'île Tarnow. J'étais convenu de les joindre à la maisonnette que le dernier a fait bâtir sur le bord du lac , où la compagnie devait s'embarcjuer.

A mon arrivée , je trouvai les hommes dans le salon à parler politique. Les femmes avaient passé dans le parterre, et j'aperçus les jeunes rangées autour d'un bassin et occupées à s'admirer dans l'onde limpide, chacune une houlette à la main.

Je fus h'appé de la coquetterie de leur parure. Avec quel soin elles s'étaient ajustées ! Combien leur beauté s'était embellie encore par les secours de l'art ! Combien la gaze, la chenille, la dentelle, donnaient de lustre à des charmes à deaii-voiîés ! Combien les rubans et les cordons relevaient artistement leurs robes pour montrer une chaussure délicate, ou plutôt des petits pieds mignons !

l'Ali MAllAT. 80

Parmi ces gentilles betgères qui attiraient les désirs sur leurs pas, qui n'eût distingué Lucile à l'élégance de sa taille , à son air nol)le, à son port majestueux ?

Elle était vêtue d'une robe blanche, dont l'étofTe lustrée llottait à grands plis autour de son corps , ses cheveux bouclés par les mains de la nature tombaient avec grâce sur son col d'albâtre et se roulaient sur son beau sein ; un voile léger dérobait à l'œil des charmes où les cœurs viennent se prendre.

Un petit chapeau d'osier entouré d'une guirlande de fleurs s'abaissait sur ses beaux yeux.

Je ne pouvais me lasser de l'admirer sous cet ajustement, je croyais voir une Grâce décente entre des nymphes vives et légères.

Sli UN ROMAN D£ COEUft,

On servit quelques rafraîchissements et nous gagnâmes le bateau.

Déjà les bateliers font blanchir l'écume sous leurs rames, le rivage fuit loin de nous, et nous découvrons les fertiles coteaux de l'île.

Au pied de ces coteaux, quelques villages s'avancent en amphithéâtre sur les bords du lac , et leur image est répétée dans le cristal de l'onde. D'autres villages s'étendent dans les vallées ; les flèches brillantes de leurs clochers s'élèvent dans les airs, dominent d'espace en espace les paysages d'alentour, et couronnent ce riant tableau.

On voyait des troupeaux nombreux errer dans la prairie, et l'on entendait de loin les chansons des bergères et des bergers dansant au son des chalumeaux à l'ombre des bosquets.

PAR MVRAT. 85

Nous abordâmes dans un golfe où les eaux amoncelées dorment depuis le commencement des siècles dans des prisons profondes.

Trois voitures découvertes nous attendaient sur le rivage.

Nous arrivons; les barrières s'ouvrent, et le séjour enchanté du Nonce s'offre à nos regards. A droite s'étend une vaste prairie , coupée par plusieurs branches d'une jolie rivière qui la traverse et bordée d'un parc où bondissent des troupeaux de daims.

A gauche s'élève un riche coteau couvert de vignes et surmonté de deux rochers élancés vers le ciel qui ombragent de leurs sommets la plaine d'alentour.

A chaque pas on croit voir les jeux variés de la nature : tantôt c'est une nappe d'eau , où le hazard semble avoir jeté un

pont ; tantôt c'est un antre où mille petits ruisseaux vont se perdre; tantôt ce sont des bouquets d'arbres pittoresquement plantés.

f- Tîn superbe palais se présente dans l'enfoncement.

A mesure qu'on avance, une perspective charmante se renouvelle et s'allonge devant l'œil qui la contemple. Quelles masses! Quels groupes ! Partout la sagesse et le choix ont empreint leur caractère. Partout la nature et l'art sont admirablement combinés. L'intelligence éclate dans tous les points de l'ouvrage , rien n'y brille que d'un éclat propre à faire valoir le reste ; point de beautés prodiguées en vain.

Mais c'est autour du château que les beaux-arts ont rassemblé les amom\s et les ris.

On n'v arrive point par de longues al-

lées tirées au cordeau et semées de sable. Il n'est pas non plus entouré de ces ennuyeux parterres dessinés en symétrie, où l'on ne voit que quelques fleurs rangées dans de petits carrés, des arbrisseaux mutilés, et des planches de coquillages. Situé sur un monticule d'où l'œil d'un seul regard embrasse toute l'étendue du domaine, il s'ouvre par derrière dans un joli bosquet.

Ce bosquet n'est pas non plus un bois dessiné comme tant d'autres. On n'y voit point les arbres aliignés et taillés en berceaux se répondre les uns aux autres, mais placés dans un heureux désordre et coupés de sentiers qui par leurs contours variés ménagent toujours à l'œil de nouvelles surprises.

De distance en distance on y trouve des bassins où nagent des cygnes, et où se*

88 \m ROMAN DE COEUR,

baignent des nymphes mêlées avec des tritons : des niches où un faune ou un satire retient une timide bergère.

Ici on voit Flore environnée de petits génies qui lui présentent des fleurs. Là , Pomone entourée d'autres génies qui lui apportent des fruits. Plus loin , des bacchantes invitent le dieu du vin à remplir sa coupe joyeuse. Plus loin encore des bergers sacrifient à Pan.

L'extérieur du palais répond à la magnificence des dehors, et l'intérieur paraît le temple de la volupté. Tout ce que l'art inventa jamais pour faire les délices de la vie y est étalé avec goût ; tout y inspire l'amour et respire le plaisir. Je ne pouvais nie lasser d'admirer : dans mon extase, je croyais être dans un de ces palais que la })rillante fiction a pris soin de parer. Le nonce, tu le sais, est un de ces syba-

rites dont Tair ouvert et content annonce un cœur libre et joyeux, un de ces aimables fous qui ne veulent que s'amuser. Il nous reçut avec empressement ; et après nous avoir fait voir les lambris dorés, les riches ameublements et les autres raretés de ce délicieux séjour, il nous conduisit sous des berceaux fleuris, où nous trouvâmes des tables délicatement servies.

îl Ht les honneurs de sa maison avec des grâces enchanteresses. Pour entretenir la gaité, il avait rassemblé autour de nous tous les plaisirs ; on aurait cru qu'ils connaissaient sa voix, et que dès qu'il le voulait ils accouraient en foule.

Nous fûmes servis par de jolies bergères vêtues de blanc et couronnées de fleurs ; nous eûmes des vins exquis et une musique digne d'être entendue à la table des dieux.

Après le dîner, la compagnie se sépara ;

chacun tira d'un côté dift'érent. Je joignis Lucile et nous prîmes le chemin du bosquet.

A peine avions-nous fait trois cents pas, que nous nous trouvâmes vis-à-vis d'une grotte d'où sort un ruisseau qui , divisé en plusieurs filets, serpente sur la verdure; nous nous aj^sîmes sur le crazon semé de violettes et de primevères.

Lucile se mit à considérer l'onde qui fuyait en murmurant. Bientôt les zéphirs légers vinrent jouer avec ses blondes tresses et caresser les sens de leur souffle lascif, tandis que les oiseaux amoureux se contaient leur martyre sur les buissons d'alentour.

J'étais à ses pieds, occupé à la contempler : jamais elle ne m'avait paru si belle. En voyant cette fraîche jeunesse , ce teint de lis et de l'oses, ces lèvres vermeilles qui

appellent le baiser, ce sourire des grâces, ces yeux pleins de douceur et de feu, j'oubliai que j'aimais une mortelle.

Je me sentais ému.

L'influence de cette saison charmante , où la nature invite toutes ses créatures à l'amour; les tendres regards que Lucile me jetait de temps en îemps, les sons mélodieux qui frappaient mon oreille achevèrent d'enivrer mon cœur, déjà échauffé par la nuisique , le vin et les tableaux voluptueux.

Je passai un bras autour de la ceinture de Lucile, je lui pris la main et commençai à lui faire quelques-unes de ces timides caresses que Tamour semble dérober à la pudeur. Lucile lit un doux effort pour se dégager, je lui opposai une douce résistance.

Mes yeux tendrcmenl attachés sur elle

rencontrèrent les siens, et nos regards se confondirent avec une douce langueur , que je pris pour un tendre aveu.

Tandis que mon cœur s'abreuvait de volupté , une émotion soudaine s'empara de mes sens ; mon œil enflammé dévorait ses charmes.

Puis tout-à-coup cédant à mes transports amoureux, je couvris son visage de baisers; je portai mes lèvres sur sa belle gorge ; j'osai malgré elle approcher une main avide. . .

Lucile irritée arrêta mon audace et me quitta d'un air indigné. A l'instant revenu de mon délire comme par une espèce d'enchantement, je la suivis pour lui demander grâce ; elle ne daigna pas m'écouter.

Pénétré de douleur, je marchais en silence à son côté, la tête baissée et n'osant lever les yeux.

Lorsque nous fûmes prêts à rejoindre la compagnie , j'essayai de reprendre ma gaîté, crainte que mon air abattu ne fournît matière aux soupçons ; mais il n'y eut pas moyen : mes ris étaient forcés , j'avais la mort dans le cœur, et je ne cessais d'attacher les yeux sur Lucile , qui me jetait à la dérobée quelques regards.

Le reste de la journée se passa en jeux, mais je n'y pris aucune part : tout m'ennuyait, j'étais fâché de voir les autres s'amuser et ne soupirais qu'après le moment de partir.

n arriva enfin ce moment désiré.

Le bateau est lancé , il fend Fonde; déjà le rivage fuyait loin de nous et nous commencions à perdre de vue la riante perspective qui, le matin, nous avait enchantés, lorsqu'un vent frais s'éleva soudain ; bientôt la surface des eaux se ride, nos voiles

1)/|. LN IlOMAiN DJi COELR,

s'enflent , les vents se déchaînent, et notre frêle barque est abandonnée à la merci des Ilots.

Les rameurs frappaient l'onde à coups redoublés pour tacher de gagner le port , mais en vain. La fureur des vents augmenta et nous fûmes poussés vers la. côte opposée, au milieu des écueils.

On voyait les vagues se briser contre des rochers qui les repoussaient, après avoir blanchi de leur vaine écume ces masses immobiles.

Gomme nous étions prêts à échouer, un courant nous entraîna au large, mais nous ne semblions avoir évité im danger que pour succomber à un autre : les ondes s'élevaient à une hauteur prodigieuse et paraissaient vouloir se refermer sur nous.

Aforce de lutter contre les vents et les flots nous gagnâmes une espèce de petite baie.

i'All AUllAT 95

Le ciel était couvert de sombres nuages ; les foudres s'allumaient dans leur sein et descendaient en serpentant sur la foret voisine.

La consternation augmenta parmi nous.

Nos femmes effrayées cherchaient à se cacher. Lucile pâle , muette et tremblante , se réfugie dans mes bras , elle y reste immobile , et se repose dans un doux abandon sur mon sein.

Te l'avouerai-je ? Panin. Charmé de sentir dans mes bras mon doux trésor, je n'étais point fâché de cette tempête.

La nuit vint augmenter les ténèbres; les éclairs fendaient la nue , la foudre volait de toute part, le tonnerre grondait dans la profondeur des cieux , ses longs roulements se répondaient d'une côte à l'autre ; les vents soufflaient avec plus d'impétuosité , et les vagues écumantes

96 UN ROMAN Dli COEUR,

élancées dans les airs semblaient découvrir le fond des abîmes à la lueur des feux célestes.

Lucile , à demi-morte et me tenant la main, me dit d'une voix presque éteinte:

« Ami ! le cours de notre vie est fourni ; la mort va nous précipiter dans ces gouffres profonds; puissions-nous, du moins, nous y tenir embrassés et n'avoir qu'un seul tombeau ! »

Quoique mon courage commençât à s'ébranler, je tâchai de la rassurer ; puis, recueillis l'un et l'autre dans le silence , nous nous tînmes étroitement embrassés, en attendant que le cruel destin disposât de nos jours.

Enlin la tourmente s'apaise, les nuées crèvent, une pluie abondante fond sur

nous , le globe argenté de la lune paraît derrière les nuages; sa lumière tremblante brille sur la surface de l'onde agitée: les nuages se dissipent, le ciel s'éclaircit^ et le sombre azur de la voûte céleste , semé de brillantes étoiles offre un spectacle enchanteur.

Bientôt nous eûmes sous les yeux un spectacle plus enchanteur encore.

A la blancheur de Faube du jour s'était méïée cette légère teinte d'or et de pourpre qui devance le char de l'aurore. Le soleil s'élance de dessous l'horizon, et semble faire sortir ses feux étincelants du sein des eaux. A l'éclat de sa vive lumière , l'obscurité disparaît , les ombres fuient, son disque se dégage, il s'élève, ses rayons se projettent à grands flots sur la plaine liquide : l'horizon s'étend, et la terre s'otïVe à notre vue.

98 UN liO-VlAN DE COEUR,

Déjà le sommet des montagnes paraît doré, nous reconnaissons le rivage ; les vents sont enchaînés, la surface de l'eau ne paraît plus qu'une glace unie, les bateliers forcent de rames, et nous entrons dans le port.

Arrivés à Warzimow, nous nous séparâmes. Je pris congé de Lucile, qui me fit promettre de revenir bientôt auprès d'elle.

En conilmiat'w)i.

J'ai trouvé ce matin avec Lucile une parente éloignée de la comtesse que je n'avais pas vue depuis longtemps.

C'est une jeune veuve, à cheveux noirs, à grands yeux bleus, à nezaquilin, à lèvres vermeilles, à petite bouche, et à tout prendre d'une assez jolie figure. Elle ne dit pas

PAR MAllAT. 99

qu'elle cherche un mari; mais on le devine.

Sans être belle, elle plaît beaucoup ; elle a des manières libres et aisées qui enchantent, et une certaine gentillesse dans l'esprit qui enchante encore plus. Elle est de l'illustre famille des Bajoski et passe pour avoir de grands biens.

Ne serait-ce poinl là ton fait ?

^ De Lencici , le 15 mai 1769.

SOPHIE lîAJOSKI A SA COUSINE.

J'ai sous les yeux un couple d'amants heureux. Enveloppés des ombres du mystère, ils se livrent en silence au plaisir de s'aimer; ils ne paraissent avoir d'autre soiu que celui de se plaire, et tout oecu-

pés l'un de l'autre ils se suffisent à euxmêmes.

Tu connais la maîtresse : la charmante Lucile. Je vais te peindre l'amant.

C'est un jeune homme de moyenne taille; mais de la plus séduisante figure du monde. A un teint brun et animé il joint de grands yeux bien fendus pleins de vivacité et de douceur , une moustache naissante, une bouche dessinée par l'arnour , des cheveux d'un noir d'ébène, une jambe faite au tour et une main douce, blanche et potelée.

Gustave (c'est son nom) est pétri de grâces ; mais il n'a point ces airs légers, tranchants, avantageux, comme tant d'autres jeunes gens, et il n'en plaît que davantage.

Quoique d'un naturel vif et sensible, il est peu porté à la gahmterie. îl n'est pas

102 UN r.OMAN DH CŒm.

fait pour chercher les bonnes fortunes ; je ne sais même s'il saurait profiter de celles qui se présentent. Il me semble si neuf que je parierais tout au monde qu'il n'a encore cueilli que les premières fleurs de l'amour.

Il est si épris de sa Lucile, qu'il n'a d'yeux que pour elle. Aux côtés d'une autre femme il paraît mal à son aise et s'ennuyer beaucoup : mais à ceux de sa belle, son œil brille d'un feu divin , sa bouche sourit amoureusement, toutes les grâces s'animent sur son visage, il est charmant et enjoué.

Je suis assez familière avec lui, et je lui dis souvent le petit mot pour rire; mais il n'entend pas malice.

Tu me diras peut-être que j'en suis amoureuse. Je ne sais ; mais je n'aime point à être lonp^lomps sans le voir, je ne

le revois jamais sans plaisir et je cherche quelquefois à me trouver sur ses pas. Ce qui me plaît le plus en lui n'est pas précisément sa beauté ; son air novice a quelque chose qui me flatte davantage et sa froideur auprès de moi pique ma vanité. Qu'il serait doux , Rosette, de lui toucher le cœur , de lui donner la première leçon du plaisir amoureux.

Du château de Kamine, pros Warzimow, le 20 mai 1769.

GUSTAVE A SIGISMOND

A Siratl.

Chaque fois que je vois Lue! le , je découvre en elle quelque chose qui m'enchante.

Jamais fille n'eut plus d'égartls pour tout le monde; jamais fille ne craignit plus

UN JftOM/VN DK COEUR, PAR MARAT. 105

(le déplaire, mais jamais Bile aussi ne sut mieux l'art de concilier les prédilections avec les bienséanr'es. Cet art qni fait l'étude des coquettes, Lucile le sait sans l'avoir appris : je me trompe, c'est l'amour qui le lui a enseigné.

Il faut que je te rappoite un petit incident qui a fait naître ces réflexions; puisque je n'ai rien de mieux à faire pour le présent que de t'entrenir , eî que tu n'as (je pense) rien de mieux à faire non plus que de m'écouter.

Nous avons passé la soirée avec plusieurs jeunes gens des deux sexes sur les prés fleuris du Staroste de Tarzin.

Lucile, tu le sais, est belle sans ornements, et n'a besoin de rien pour relever l'éclat de ses charmes: cependant elle est passionnée des fleurs, elle en porte près-

100 ^^ RO-iiAN PK c(Mui\,

que toujours; ce sont .ses peilos et se^ rubis.

Quelques cavaliers qui connaissepit son goût, se mirent à en cueillir. Je suivis leur exemple. Le plus empressé à lui en présenter fut un jeune seigneur français. Luclle accepte. Les autres vinrent ensuite à la lile, chacun avec son offrande. Elle voulut d'abord s'excuser, enfm elle se rendit à leurs instances : mais de toutes ces fleurs elle fit un paquet qu'elle garda à la main.

Taiulis que ces agréafvles l'abordaient, mes veux suivaient les siens sans qu'elle s'éii aperçût.

Vint mon tour. J'avais bhoisi à dessein quelques chétits brins de muguet que je lui présentai avec ce compliment :

« Je suis fâché, mi^ {..Mi^ile, que chacun m'ait ainsi prévenu. »

l'AH MARAT. ' 107

Elic les prit, eA les plaça sur son sein , en me jetant un regard tendre. Que de choses obligeantes disait ce regard ! Tous remarquèrent cette distinction; quelquesuns même en furent jaloux.

« C'est lui sans doute qui l'a rendue sensible ? » disait à basse voix le plus piqué.

Je ne voulus pas toutefois jouir de mon triomphe à leurs yeux. Je m'éloignai et cessai de regarder Lucile : mais c'était pour aller penser à elle à l'écart.

CherPanin ! ses charmes me touchent; mais ses manières m'enchantent. Tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait a les grâces delà simplicité; et elle est si naïve qu'elle ne parle jamais que le langage du cœur; mais en mêuie temps, quelle délicatesse

de procédés jusque dans les plus petites choses. De quel prix elle sait rendre ses moindres faveurs !

Quand je l'entends louer par ceux qui la connaissent , ces louanges me touchent plus encore que si elles m'étaient personnelles, et j'ai peine à modérer ma joie :

mais lorsque je pense que j'ai su toucher son cœur ^ et que je suis l'objet de ses chastes feux , je ne puis réprimer mes transports.

De Leiifici, le ?>{) mai 1709,

DU MliME AU Mli3IE.

A Sirad.

A l'exemple de tant d'autres aspiians, je n'ai point fait la cour à la mère pour obtenir la tille. Je ne sais môme si la comtesse m'avait d'abord choisi au fond de son coeur pour l'époux de Lucile. Mais elle a vu notre inclination mutuelle naître et se

1]0 UN nOMA.N l)K COGLi;,

développer sous ses yeux. Jamais elle n'y mit obstacle et toujours elle me témoigna beaucoup de bonté.

Au commencement j'avais pour elle cette espèce d'amitié, qu'ont d'ordinaire les enfants pour ceux qui les caressent. Dès que j'ai fait usage de ma raison, cette amitié enfantine s'est chansfée en vrai attachement , que rien n'altéra jauiais.

Cette respectable mère s'est cliargée ellemême de l'éducation de sa fdle et pour mieux diriger son heureux naturel, elle en devint l'amie et la compagne. Lorsque le cœur de Lucile commença à s'ouvrir à la tendresse, elle en fut la confidente. Lucile n'avait rien de caché pour sa mère , et je ne m'en v^achais pas non plus.

Je ne voyais en elle qu'une amie, et même une amie si intime que si mon cœur cl ses vertus ne m'eassent san# cesse rap-

PAU .^iAllAl.

pelé le respect que je lui dois, sa familiarité me l'eût fait oabiier, Ge n'est pourtant pas qu'elle ne me reprenne queUpsefois, mais c'est toujours sous l'air du badinage qu'elle déguise ses leçons.

Malgré que je n'aie jamais eu lieu de me repentir de ma confiance , je ne suis cependant plus aussi ouvert, et je m'en veux mal. A mesure que j'avance eu âge, il me semble que sa présence me gêne.

Devant elle, mon cœur n'ose plus s'épancher avec Lucile. Gela n'est pas étrange. L'amour, dit-on, aime à s'envelopper des voiles du mystère.

Pourquoi toujours te tenir sur tes terres, cher Panin ? ()uq ne viens-tu nous iaire une petite visite ? Doutes-tu que nous n'ayons grand plaisir à te voir?

1)0 Varsovie, l«rV"' jliIU 1 7b'^)

Dli MEME AU MIME.

A IMiisk.

Aujourd'hui il y avail assemblée chez le comte Sobieski ; et , comme tu peux bien croire, j'y élais invité.

i^orsque j'arrivai , la compagnie était déjà nombreuse; et il n'y manquait pas

UN ROMAN m* COElli. TAR MARAT. llo

(le jolies femmes. Je ne sais de quel astre puissant elles sentaient la douce influence: mais elles avaient toutes cet air de volupté qui semble appeler le plaisir , et ce tendre babil qui captive les cœurs, pour ne rien (lire de leur ajustement , qui n'était sûrement pas fait pour les rebuter.

Parmi ces coquettes je ne fis guères attention qu'à la Gastellane Bomiska. A la (leur de l'âge, elle joint une beauté si éclatante, des manières si alFectueuses, un air de langueur si attrayant, une voix si touchante, des regards si parlants, et ce petit manège si propre à faire des conquêtes qu'il est impossible de ne pas la distinguer. On dit que dans sa jeunesse ses amies avaient coutume de la rallier sur son air d'innocence : mais elle a fait dès-lors quelque séjour à Paris; et certes, elle n'a pas niai proiité des leçons des Français.

Avant le dîner la conversation tomba sur quelques petites anecdotes qui entretiennent la curiosité des oisifs de Varsovie.

La Castellane se mita raconter les aventures galantes de la princesse Gai Elle

assaisonna de tant de sel la malignité de ses réflexions et répandit tant de grâce sur son récit qu'il devint très-amusant. On rit beaucoup, puis l'on se mit à table.

Tandis qu'on servait le café, elle recommença ses propos badins. Jalouses de sa beauté et de son esprit les autres femmes se retirèrent à l'écart: nous fîmes un cercle autour d'elle, tous nos yeux attachés sur cette belle bouche qui savait si bien débiter d'agréables pelits riens : les ris recommencèrent et l'on s'amusa encore beaucoup. •

Comme l'on était à rire, les instruments qui commençaient à se faite entendre nous

PAK MAKAT. 115

appelèrent dans la grande salle. En y passant, je donnai ia main à celte aimable conteuse , et l'assurai qu'elle était charmante: ce qu'elle n'eut pas de peine à croire.

Elle reçut ce propos galant avec une tranquille complaisance , comme un hommage qui lui était dû.

Je me plaçai à son côté.

On n'attendait pour ouvrir le bal que Liicile; et comme elle n'arrivait point, sa mère pria qu'on n'y fît pas d'attention Non n m oins , on attendit encore quelque tcîs)|)s, et sur les instances de la comtesse, on commença la danse. Ce fut par un quadrille.

Le jeune Lublin s'approcha de ma voisine et l'invita à danser avec lui. En même temps trois autres cavaliers s'adressèrent aux [)lus jolies de la compagnie. Quoique

110 MN ROMAN DK COECR,

jeuneis, lestes et bien faites , on n'eut cependant les veux que sur la Gastellane.

Que de précision, que de légèreté , que de grâce dans les mouvements de cette séduisante figure ! Quelle ànie ses regards donnaient à sa danse : Ses rivales voulurent par émulation donner le même agrément à la leur : mais* on ne vit qu'elle dans la fête.

Le quadrille fini, elle vint reprendre sa place; Lublin l'y suivit.

Que de femmes qui se picjuent d'être l>elles et aimables, lui dis-je doucement , doivent souffrir en voire compagnie. C'est unmaliieur qui vous est attaché que celui de faire des jalouses, et ce malheur, je crois, voussuit partout.

Vous aimez à plaisanter , répondit-elle en souriant et me serrant doucement la maiu.

PAR MARAT. Il7

Te ravouerai-je ? A ses côtés, une certaine émotion s'était emparée de mon âme : déjà j'aimais le doux poison qui coulait dans mes veines , et je me surpris de nouveau à lui dire des douceurs. Je n'étais pas toutefois si absorbé, que de temps à autre je ne cherciiasse des ve»\ Lucile. Hé! pouvais-je l'oublier?

Elle venait d'entrer et s'était mise sans bruit dans un coin. Je la comparai secrètement à la belle danseuse et le parallèle fut tout à son avantage.

Leur taille est à peu près de la même élégance, leur teint de la même blancheur, leur physionomie également spirituelle.

La beauté de Lucile , il est vrai, n'est pas aussi réguHère ; mais elle a quelque chose qui plaît davantage et qui plaît plus longtemps. Elle n'a point comme la Caste! lane ce talent d'éblouir les yeux ; mais elle a

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celui de captiver les cœurs : elle n'a pas l'ombre de la coquelterie , ses manières ne sont que le développement des grâces que la nature lui a prodiguées.

Elle n'a pas non plus cet air voluptueux qui éclate dans la contenance de l'autre; son maintien est décent , réservé et l'on voit sur son visage cette aimable pudeur qui est le plus grand charme de la beauté.

Déjà mon cœur était retourné vers elle, ou plutôt il ne l'avait point quittée : je commençais à négliger la Castellane; mais je ne voulais pas la planter brusquement.

Lucile s'étant aperçue de mon assiduité auprès de cette belle personne , me fixait d'un air inquiet. J'étais charmé de son embarras et ne faisais pas semblant de m'en apercevoir.

Gomme je vins à lever les yeux , je rencontrai les siens, et elle mo jeta nn de

PAR M AU. il. 119

ces regards qui sembieat pénétrer jusqu'au fond de ràine. A Tinslant percé comme d'un Irait, je sentis un cuisant remords de m'être ainsi oublié. Je rougis de ma faiblesse , et me la reprochai comme un crime.

Tandis que la réflexion empoisonnait ainsi le plaisir que j'avais goûté, je n*attendais plus pour quitter la Gastellane que la fm d'une historiette qu'elle était à conter, et cette historiette ne finissait point. J'avais de fréquentes absences ; mais elle rappelait de temps en temps mon attention par de petits coups d'éventail. Que faire ? Il fallait bien supporter de bonne grâce mon ennui.

Cependant un beau jeune homme, qui avait été introduit par un ami de la maison, s'était approché de Lucile. Il avait roour elle tous les soins d'une galanterie

empressée et je surpris des regards qu'il n'était que trop aisé d'entendre. Quoique mon impatience fût extrême, je .pris le parti de dissimuler ; mais j'observais du coin de l'œil tout ce qui se passait.

Lucile ne cherchait proprement pas à lui plaire ; elle n'était néanmoins pas lâchée, je crois, d'avoir matière à se venger de ma négligence : elle faisait semblant de l'écouter.

A peine avais-je détourné un instant la tête, que je le vis penché sur le dossier de la chaise de Lucile, lui disant un mot à l'oreille. Klle baissait les yeux et rougissait avec beaucoup de grâce.

Je croyais voir en lui un rival.

A cette idée, je sentis mon sang bouillonner dans mes veines ; je parvins cependant à cacher mon émotion.

Dès que je trouvai le moment de m'é-

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loigner de mon éternel !e conteuse, je m'approchai de Lucile. J'aurais voulu lui parler; mais ce jeune importun ne la quittait point. J'étais inquiet. I^lle s'en aperçut, et se mita sourire. Mon inquiétude redoubla, et je me lis violence pour ne point éclater.

Toute la soirée, j'eus à dévorer mon chagrin.

Lorsque la compagnie se fut retirée, j'abordai Lucile ; elle avait les yeux baissés et paraissait rêveuse. Nous n'osions nous regarder, mais nous nous entendions sans rien dire, et chacun craignait de rompre le silence.

Enfin je voulus lui parler; elle refusa de m'écouter; je voulus lui prendre la main; elle la retira avec humeur; elle s'éclipsa ensuite et ne se laissa plus voir du

reste de la soirée.

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