‹ Un roman pour les cuisinièresChapitre 1 sur 7 · C UN ROMAN · texte numérisé non relu

C UN ROMAN

blanche; iiii pour faire demi jour en moire bleu de ciel; un pour faire nuit en velours bleu de roi. Plafond treillage d'or, tapis ottoman; graves fauteuils dorés; cheminée en porcelaine de Sèvres, modelée par Chenavard; rien dessus. En face , une console de marbre chargée de quatre candélabres et d'une pendule qui fut vendue comme bien national, en 1 793. — Elle avait été saisie chez la Dubarry. — Au fond de l'appartement, une porte en bois de citronnier, arabesquée d'ébène, etc., etc., etc. Voilà qui commence absolument comme la plus banale et la meilleure comédie que jamais Barba ait éditée. C est qu'arrivé au bout de ma première page, je ne sais encore si je dois conter ou dramatiser l'histoire

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véritable dont j'ai résolu de gracieuser le public. Que Lucifer m'enrhume, si je sais à quoi me résoudre! drame ou roman ? Prendras-tu des billets à la porte d'un théâtre, ou des volumes chez un éditeur, honnête homme de public?

Me voilà entre deux idées, couché sur mon divan. Je regarde au plafond, ce conseil d'état de la bourgeoisie pensante, mon plafond est aujourd'hui tout pâle, sans voix et sans avis; je ne trouve sur mon plafond qu'un rayon (le soleil étroit comme une lame d'épée, allant tout droit de la fenêtre à l'alcôve. Tout bien considéré, je ferai un roman : à la grâce de Dieu ! Ya pour un roman. On ne siffle pas le roman.

Ce paragraphe , mes honorées Icc-

Iriccs, vous tiendra lieu de préface.

Vous en voilà quittes à bon marché.

Dans le salon ci-devani décrit étaient deux jeunes hommes. L'un, le maître du logis, se tenait à la renverse dans un de ces fauteuils de forme gothique dont on s est ressouvenu de nos jours avec tant de bonheur; confortable fauteuil qui se prête aux caprices les pins déhanchés de la paresse opulente. Ce jeune homme paraissait avoir vingt-trois ans, peutêtre en avait-il vingt-deux, ou vingtquatre, mais assurément il n'en avait ni vingt et un ni vingt-cinq. Le visage de ce jeune homme aurait fait Torgueil de la femme la plus modeste. Des yeux noirs pleins d'un doux éclat, un nez grec, une petite bouche vivement accentuée

par deux moustaches minces et brunes; puis des cheveux blonds, gracieusement bouclés, tombant en grappes de chaque côté de ses joues rosées. Le reste de sa personne était à l'avenant de cette tête charmante : des formes sveltes, heureusement proportionnées, elles plus belles mains du monde, des mains fines et blanches qui auraient excité le mépris d'un Spartiate, mais qu'une Parisienne amoureuse devait baiser avec délices.

Ce jeune homme se nommait Julio de Clémanline. — Un heureux hasard avait joint la poésie de ces noms à la poésie de cette beauté.

Le costume de Julio était d'une rare simplicité. Il portait une robe de chambre en cachemire orange, un gilet de

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satin mauve, et un pantalon de matin en velours vert. Sur sa tcte était pose un bonnet grec en brocard d'argent, et ses pieds jouaient dans des pantoulfles de tapisserie.

Vis-à-vis de Julio, étaient un chevalet, une toile, et un jeune homme qui peignait son portrait sur cette toile,

— Vous avez un regard que le pinceau peut difficilement traduire, mon cher Juho, lui dit le peintre en le regardant fixement. Causons.

— Vous êtes le onzième peintre qui me dit cela, vicomte, et c'étaient des peintres de métier, les dix autres.

— Un regard plein de feu et de suavité, d'homme vendu au diable.

— Plaît-il I monsieur le vicomte.

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— De don Juan, allons. — S'il a fait onze malheureux, combien a-l-il fait de

malheureuses :

— Que sais-je ? Je n'ai jamais su compter en rien : ni en amour, ni en finances. Mon intendant et mon alcôve peuvent me tromper aisément.

— Fat et fou !

^ /Hî — ^^^•> V^^^^ qu^ j^ ^^is fou? ^1 fou 5 ' A^ parce que je suis fat. Du reste, personne

ne s'en plaint. Je suis riche et beau, je le sais et puis le dire sans vanité, puisque je méprise d'aussi grand cœur ma richesse que ma beauté , et que je jette le tout par les fenêtres , avec une souveraine indifférence.

— Blasé à votre âge !

— Oui, blasé! ce dont j'enrage cor-

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dialemenl; car qui est-ce qui n'est pas blasé aujourd'hui ? Quel est le héros de roman ou de drame qui n'est pas blasé dans les fictions de nos barbouilleurs; et dans les réalités parisiennes, quel est le jeune homme ayant eu une maîtresse pendant trois nuits , un tilbury de louage pendant trois semaines 5 et ayant gagné ou perdu, une fois, cent louis entre les deux bougies d'une table de jeu, ou sous les quinquets de Frascati, qui ne soit blasé? blasé comme un vieux duc! c'est un air que chacun se donne aujourd'hui; les clercs d'huissier sont blasés, et les marchands de contremarque prennent du poison pour sortir d'une yie dont ils ont resphé tous les parfums et vidé toutes les coupes! On a bien outrageuse-

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ment encanaillé le suicide, mon cher artiste.

— Et c'est ce qui vous assure une longue vie, Julio; car vous avez trop bon ton pour ne pas patienter et tout attendre du temps. A qui destinez-vôus le portrait que je fais? à une femme, je parie?

— Pariez, Michel, et vous gagnerez.

Ceci ressemble à Tévangile : frappez à la porte et l'on vous ouvrira; allez au spectacle, et vous verrez la comédie. Les évangélistes étaient de grands académiciens. Mais il s'agit de mon portrait qui est pour une femme, ainsi que vous l'avez spirituellement gagé, splendide sorcier que vous êtes!

— Et, sans indiscrétion, peut-on savoir quelle est cette heureuse mortelle ?

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— S'il y avait indiscrétion, j'aurais plus de plaisir à vous le dire. L'heureuse mortelle 5 c'est la marquise.

— Laquelle de vos marquises ?

— Vous en avez menti par la langue, Michel Ange! Dieu me damne! si j'ai jamais bosselé front de marquis, que je sache. J'ai toujours respecté les couronnes mêlées de fleurons et de perles. La marquise en question, c'est tout avunculairement La Nadaillac, une tante honorée, brave et digne damoiselle, à qui je fais un cadeau bien désintéressé; car si l'honnête chanoinesse a trois millions au soleil, elle a tout autant de bâtards à l'ombre.

— Yrai Dieu ! vous avez beau jeu d'être désintéressé , avec deux cent

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mille livres de rente que vous avez.

— Vous vous trompez, vicomte, je n'ai pas de rentes, pas un sou de rente; je n'ai qu un capital, que je mange, jour et nuit, depuis huit ans.

— Tête destituée de cervelle ! Et quand vous en serez réduit au dernier écu, que ferez- vous?

— Dieu est grand, Michel, et n'abandonne pas l'orphelin !

— Quand une fois il lui a fait une aussi belle part qu'à vous, il est quitte avec lui,

— Qu'est-ce que la part, sans la grâce nécessaire pour la conserver ? Est-ce ma faute à moi si, resté orphehn en bas âge, j'ai eu un tuteur stupide, qui, à quinze ans, m'a dit : Prends ces fermes, ces mai-

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sons, cet argent, cl va! Je suis allé : grand train, pardieu! avec mes jambes de quinze ans, mes yeux, mon cœur, ma raison et mes appétits de quinze ans. J'ai vendu, j'ai réalisé, j'ai fait un monceau, comme un avare, et puis j'ai plongé mes mains dans l'or, mes bras dans l'or, et j'ai joui. Olî! oui, j'ai eu des bonheurs qui auraient dû me tuer, frêle que je suis. Je puis dire que j'ai vécu, moi! que j'ai été heureux, moi, que j'ai eu de tout, moi! je puis me permettre d'être blasé, moi!

Ici, Julio, qui s'était échauffé dans ses discours, prit un verre de limonade, et retomba dans un grand silence, jouant avec un épagneui noir, pendant que le vicomte Michel s'était remis à peindre.

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L'entretien ne fut repris qu'au bout (l'un quart-d'heure, et voici dans quelle circonstance! L'épagneul ennuya Julio, qui lui dit : A bas Pirame ! Et comme la bête demeurait les deux pattes de devant appuyées sur les genoux de son maître, Julio fit un mouvement, repoussa son chien, et voulant le châtier, envoya sa pantouffle tomber sur les bras de Michel.

— Yoilà une bien belle pantouffle, dit Michel.

— Et si je vous disais qu'elle a été brodée par une princesse, vous me diriez encore : laquelle de vos princesses?

— Et vous, croquant d'amour, qui respectez si fort le blason, vous me répondriez : Dieu me damne! si j'ai jamais boisé front princier.

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— Le Tait est que la princesse ne m'est de rien. Cet hiver, un soir, j'étais au faubourg Saint-Germain, aristocratisant, comme un vrai gentilhomme que je suis. On distille fort agréablement le pavot de l'autre côté des ponts. Je m'ennuyais le plus noblement du monde, auprès d'une table où trois siècles en quatre volumes se livraient aux silencieuses joies d'un boston, lorsque la maîtresse de la maison annonça une loterie pour les pauvres de la paroisse, et étala sur le tapis d'une table divers objets, ouvragés, dit-elle, par les dames de sa société. Sur chaque lot, il y avait le nom de l'ouvrière, et le prix des billets était laissé à la galante et généreuse dévotion des fidèles et des infidèles de ces dames. Il

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y avait à côté de moi un grand obélisque d'Anglais, qui soupirait comme un soufflet d'orgue, en regardant une petite femme merveilleusement jolie, qu'on me dit se nommer la princesse Sabine de Menzicoff, jeune moscovite qui s'était vertueusement arrachée aux douceurs du ciel natal, pour échapper a la passion czarienne du grand Nicolas.

Mon Anglais prit dix numéros qu'il paya un double louis chaque. On se récria sur cette britannique munificence.

Moi, par esprit national, je ne pris qu'un numéro, pour lequel je donnai un billet de mille francs. L'enthousiasme fut à son comble : il y eut même une baronne qui s'évanouit d'admiration. Les baronnes ont généralement le système nerveux

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très irritable. On lira les lots. Le gentleman ne gagna rien pour ses dix doubles louis; et moi, pour mon billet de banque , je gagnai les pantouffles cicontre. La Providence est juste.

Le lendemain , mon Anglais entra chez moi.

Après trois saints :

— Monsieur, je m appelle Williams Black Blaymore.

— Je m'appelle Julio de Clémantine, monsieur, confidence pour confidence.

— Je suis baronnet, j'ai mes titres.

— On dit que je suis comte , je veux bien le croire.

Nouveaux saints.

Après un instant de silence, sir Williams, me lançant un regard profondé-

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ment scrutateur, avec un sang-froid d'outre-manche, et une de ces gravités que le paquebot nous importe, m'adressa cette question :

— Etes-vous amoureux de la princesse Sabine de Menzicoff ?

A cette exubérante interrogation, un fou rire me prit à la gorge et m'étrangla de ses joyeuses griffes, un de ces rires qui vous dilatent la poitrine et vous renversent sur votre fauteuil les quatre fers en l'air.

L'insulaire ne sourit même pas, lui, tant il était de bonne foi.

Quand mon hilarité fut assouvie, je répondis avec majesté :

— Baronnet , je sais les devoirs de l'hospitalité; c'est à votre qualité d'é-

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Iranger que vous devez ma réponse franche et monosyllabique. Vous m'avez demandé si j étais amoureux de la princesse, je vous réponds : non !

— C'est bien.

— Ce n'est ni bien ni mal, c'est.

— Vous avez excusé ma question toute anglaise, j'excuse votre gaîté toute française.

— C'est un échange de procédés qui consolide l'indissoluble alliance des deux grandes nations. Vive la France !

— Vive l'Angleterre! répondit Wil- Uams en brandissant sa canne de rhinocéros. Vous n'êtes pas amoureux de la princesse ; j'en suis amoureux , moi , amoureux comme un fou.

— Comme un fou? Ah ! mylord, vous

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empiétez sur le territoire français. Ceci est un véritable envahissement, et au nom de lequilibre européen, je m y oppose.

Le baronnet se leva, et ouvrant une croisée de mon salon, me dit :

— Venez voir mon équipage, monsieur.

Son équipage était un délirant phaéton attelé de deux chevaux, tels que jamais à Hyde-Parc on n en avait admiré dune robe plus brillante, d'une croupe plus arrondie, d'une encolure plus superbe, d'une tête plus fine, de quatre jambes plus déliées.

— Oh! dis-je, voilà un royal attelage!

— Royal ? Je ne sache pas un roi de l'Europe qui ait le pareil. Ces chevaux

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