‹ Un roman pour les cuisinièresChapitre 2 sur 7 · UN ROMA · texte numérisé non relu

UN ROMA

sont donc du goût de votre seigneurie ?

— Très fort.

— Les voulez- vous ?

— Expliquez-vous, mylord; et si vous devez les vendre, dites-m'en votre prix ?

— J'en veux un prix énorme.

— Dites.

— Je veux pour ces deux chevaux les pantouffles que vous avez gagnées hier, un cheval pour chaque pantouffle.

Le rire ne vint pas à mes lèvres, tant j'avais ri tout-à-l'heure. Je répondis simplement :

— Je vous comprends, mylord, vous voulez me donner vos chevaux pour mes pantouffles, afin que la princesse, apprenant ce haut prix mis à ses œuvres, en soit touchée et vous en récom-

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pense. Très bien; cette fois, votre folie est toute anglaise , et je la tolère. Mais ce marché est impossible , parce que tout l'honneur qu'il vous ferait serait à mon détriment. On me blâmerait d'avoir mis à profit la folle enchère de votre passion. Je ne veux pas faire marchandise de mes pantoulïles, mylord.

— Par grâce, monsieur le comte !

— ^Non, non; ce moyen est impraticable. Je ne demande pas mieux que de mettre en votre possession ces pantouîTfles dont mes talons ne se soucient. Cher chons donc un biais honnête. Si je vous les donne, votre but est manqué; car n'ayant fait aucun sacrifice pour les avoir, on ne vous saura aucun gré de les posséder. INous les disputer à la pointe

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de lépéc, ce ne serait faisable que si, moi aussi, j'y attachais quelque prix, A ces parties, il faut que l'enjeu soit égal pour chaque partner.

— Je comprends.

— Cherchons donc une autre composition qui vous fasse honneur, sans que la délicatesse me défende d'y accéder.

Nous cherchâmes assez long-temps. A la jGn, il me dit :

— Je ne trouve rien.

— Et moi j'ai trouvé , répondis-je.

Aucun sacrifice ne vous coûterait ?

— Aucun : parlez.

— Voici. Je vais jeter au feu une de ces pantouffles, et je vous donnerai l'autre. Alors, n'ayant qu'une pantouffle, vous ne garderez qu'une jambe, et vous

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VOUS ferez couper l'autre. Cette amputation sera de bon goût, on la trouvera sentimentale, sublime, et la princesse ne pourra trop reconnaître ce sacrifice.

— L'idée est bonne, répondit le baronnet. Cependant, comme le cas est grave, je vous demande la permission d'y réflé^ chir jusqu'à demain.

— A votre aise, mylord.

Sir Williams prit congé de moi et se retira. Le lendemain, tandis que j'attendais sa visite et sa décision, j'appris qu'il était parti dans la nuit pour Londres, avec la princesse, heureux et bipède.

Je gardai les pantouffles. —

Au moment où Julio achevait son histoire, la porte du salon s'ouvrit, et un petit nègre entra vêtu d'une livrée

moitié française , moilic mauresque.

— Que voulez-vous, Simiior? dit Julio à son groom.

— Monsieur, c est une dame qui vous demande.

— Laquelle ?

— Cette fois, c'est vous qui Tavez dit! s'écria le peintre. Je me retire,

— Faites entrer, Simiior.

Julio rajusta les boucles de ses cheveux, rafraîchit le nœud de sa cravate et les plis de sa robe de chambre, et, prenant une pose voluptueuse, il attendit.

Similor reparut, et, d'un air discrè-

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lemeiit respectueux , introduisit une dame voilée.

Julio se leva, salua, et d'une main avança lui-même un fauteuil, tandis que de l'autre, il fît signe à son page de se retirer.

Similor sortit. L'étrangère et Julio s'assirent. Elle se posa sur son doux siège avec la grâce d'une femme et la majesté d'une reine, sans écarter le voile qui tombait de son chapeau.

Ce voile était noir, et les arabesques de la broderie qui le couvrait étaient si épais, que le regard de Julio, cet avide et perçant regard de jeune homme, ne parvint pas à pénétrer k travers le rempart de gaze et de soie qu'ils formaient. Il n'avait pu jusque-là admirer qu'une taille

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parfaite et qu'un pied mignonnement proportionné.

— Vous me permettrez , monsieur, dit-elle, de ne soulever mon voile que dans quelques instans. J'ai plusieurs choses à vous dire et plusieurs réponses à recevoir de vous avant de vous montrer mon visage.

— Madame, répondit Julio, malgré ma légitime curiosité, je m'incline devant votre volonté souveraine. Restez voilée, et faisons du bal de l'Opéra, si c est là votre bon plaisir.

— A merveille.

La voix de l'étrangère était onctueuse et suave. Elle continua : ^

— Vous avez eu dans votre vie bien des aventures, monsieur, et vous avez

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reiiconlré bien des femmes, des femmes de toute sorte, et vous avez été le héros de bien des intrigues bizarres peut-être.

— Peut-être, comme vous le dites, madame.

— Ne vous en défendez pas, vous avez suivi votre vocation de jeune homme.

Vous avez usé et abusé de votre âge et de vos avantages, c'était dans Tordre.

— Et le monde s'est mêlé de mes affaires; il a mis ses oreilles et ses yeux aux vitres de mes fenêtres et aux fentes de ma tapisserie. Il a bien fait, c'est son métier. Puis il a colporté ce qu'il a vu et entendu, et grossi ses fringantes annales des chétifs épisodes de mon histoire, et cousu à son manteau les chiffons qu'il m'a volés. C'était encore dans l'ordre.

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— Pourquoi ces reproches amers , monsieur ? Sont-ils donc bien justes ?

N'est-ce pas vous qui avez un peu entrouvert votre croisée quand le monde passait, et qui avez exprès égaré vos billets doux dans la rue, pour qu'ils devinssent de l'histoire, et brodé vousmême de votre blanche main le manteau du monde ? Soyez sincère.

— Vous me connaissez mal, madame, je méprise souverainement la stupide admiration que le genre humain professe pour ce qu'il appelle les hommes à bonnes fortunes. Je n'ai jamais travaillé pour la galerie. Je fais de l'amour pour le plaisir de mon cœur quelquefois, de mes sens plus souvent; pour ma renommée, jamais. A la foule, je jette la boue

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