‹ Un roman pour les cuisinièresChapitre 6 sur 7 · UIS ROMAN · texte numérisé non relu

UIS ROMAN

. Assis vis-à-vis cl si près qu'ils échangeaient leur haleine, un verre choqué par l'aulrc, les pieds enlacés, l'œil ardent et lixe, ils restaient immobiles et glacés ; bientôt , par une conséquence toute naturelle, de philosophique, leur conversation se déroula en discours impies et libertins.

— Voulez-vous une chanson à boire ?

dit Julio, on m'a souvent dit que ma voix n était pas sans mélodie. Je serais heu- , reux d'avoir votre suffrage.

— Chantez, lui dit-elle.

Julio alla prendre une guitare , et chanta en s'en accompagnant. Quand il eut fini, il se pencha vers sa compagne, qui, pâle et les yeux baignés de larmes, le regardait. Alors, JuUo but en-

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core un verre, jeta brusquement sa mandoline sur le tapis, et se levant tout k coup :

— Ecoutez, belle Cidalise, vos larmes me ravissent, mais, d'honneur, si nous nous laissons gagner par lattendrissement, il faut désespérer de nous; les heures s'enfuient, le jour nous surprendra encore à table dans une mutuelle admiration de nos paroles et de notre surprenante habileté : le destin, je crois, en a ordonné autrement. Mais nous sommes — soyez franche — dominés par une idée aussi ridicule qu'inexécutable : notre amour-propre, notre vanité, notre gloire, si vous voulez, qu'importe le nom, sont enjeu; nous voudrions tous les deux , du même pas, du même bond,. atteindre au

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incïiic iiistanl le irieiiKî but, aita([ués, désarçonnés ei terrassés ensemble, demander ensemble merci avec le même geste, le même cri, le même remords; d'ordinaire, c'est chose rare; aujourd'hui, sais-je bien pourquoi ? cela me paraît impossible.

— Où voulez- vous en venir ? dit-elle en laissant mourir sa voix.

— Je voudrais que deux êtres qui se trouvent dans notre position, eussent assez de grandeur et d'énergie dans le caractère , assez d'empire sur leurs préjugés et leurs petites passions , pour mettre leur ame à nu, comme leur corps , et jeter sur la table leur dernière pensée, leur pensée du moment, cette pensée fût -elle de boue ou de sang.

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— Vous avez le vin liizarre, nioîisieur.

— Au lait, vous avez raison^ ce n'est pas cela dont il s'agit; écoutez encore : ce sublime accord dont je vous parlais tout-a-l'heure, je ne suis pas bien sûr de l'avoir jamais rencontré; aussi, dans ma vie amoureuse 5 ce qui m'a toujours fait horreur, c'est la manière impitoyablement uniforme dont les femmes se rendent : méchante épreuve décalquée à l'infini, depuis la création jusqu'à hier, depuis Eve jusqu'à nos grand-mères; qu'elles soient maîtrisées par l'amour, le plaisir, ou toute autre chose, dit-il avec rapidité, car il sentit que ces derniers mots pouvaient paraître cruels, et ce n'était pas son intention.

— Eh bien? dil-elle halcianle.

— Eh bien, ces capilulalions de conscience, cette lutte sans hostihté, sans noblesse , ce non si mesquinement prononcé , dont toutes abusent , quand à peine il reste encore du plaisir, m'ont toujours paru chose pitoyable. Soyons moins vulgaires, je vous prie, et faisons mieux.

— Monsieur, je n'en sais rien! s'écriat-elle dans un dernier répit de pudeur, auquel on ne pouvait se méprendre.

— Madame, si j'avais cru l'application possible , je n'aurais pas parlé de la sorte.

— Nous discutons encore, Julio.

— Venez donc, dit-il, et fiez- vous à moi.

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Il alla vers elle, mit dans sa main Tune des siennes, tandis que l'autre soutint sa taille, et il la conduisit dans sa chambre à coucher, qu'une seule lampe d'albâtre éclairait d'une neigeuse lumière. Quand elle se fut assise, il se mit à ses genoux et dénoua doucement les cordons de ses souliers, et toujours parleur :

— Je crois à l'amour mathématique, je crois peu aux faiblesses des sens, je crois peu k la pudeur; il m'a toujours semblé qu'une femme qui dirait à l'homme que dans sa pensée elle a choisi pour son amant : — maintenant que je vous aime, je suis a vous, à vous toute entière, venez à telle heure, et je serai votre maîtresse,— ferait une action noble et digne;

— (jiicn jMuisez - VOUS ? el daijçiicz vous lever de grâce, Cidaiise; car, de ma vie , je ne saurais dcgraCer celle robe, si vous reslez assise.

Elle obéit el appuya sa lêle sur Tépaule de Julio.

— La belle chose que Tamour, el combien notre civilisation l'a gâlé ! Comme ces deux mois de chastelé el de nudilé s'accouplenl richemenl ensemble , el quon les a défigurés! J'en voudrai toujours à Stendhal.. . Avez-vous lu le livre de Tamour par M. de Stendhal, madame? — Et il n attendit pas sa réponse, car sa main flatteuse avait réduit Cidalise à perdre toute contenance; il la prit palpitante entre ses bras, et la déposa mollement sur son lit.

— Maintenant, Cidalise, ma bien-aimce, j'ai une grâce à vous demander.

Pardonnez aux caprices d'un enfant.

Voici l'heure sainte , l'heure consacrée de ma nuit, Theure à laquelle j'aime à rêver et à laisser errer ma pensée dans ce monde inconnu et subhme où elle se plaît. Dormez en paix, Cidalise, je veillerai sur vous, je ne ferai pas de bruit.... dormez , et que votre sommeil vous soit doux et léger. Mais avant, un baiser, n est-ce pas, mon amie? un baiser sur ce front si blanc et si pur. Bonsoir.

— Bonsoir, dit-elle.

Quelques heures après, CidaUse se réveilla en sursaut. Son premier mouvement , aussi rapide que sa pensée , fut de s'assurer si elle était seule dans

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ce lit. Tranquille sur ce point, elle tourna la tête vers Julio. Le paisible jeune homme, k demi vctu , dormait dans son fauteuil d'un honnête sommeil. Il était beau à voir ; elle s'amusa à le regarder. Sa pensée et sa vue se promenaient ainsi depuis quelques instans , quand Julio ouvrit les yeux :

— Jai froid, dit-il, un peu de place, veux-tu ?

Agile et souple comme un serpent, Julio se glissa à son côté, et la remercia dans une modeste étreinte. Tout à coup , complice de cette caresse , un large et éclatant rayon de soleil, jaillissant à travers les brisures de lapersienne, vint éblouir les yeux de Cidalise.

— Dieu! s'écria-t-elle , qu'il est tard.

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— En effet, dit Julio, je conçois....

— Monsieur, je vais m'habiller et partir.

— Je tiens trop a votre réputation pour m'y opposer, madame.

— Ainsi, monsieur... Et elle s'arrêta honteuse d'achever.

— Ouoi donc, madame ?

— Rien.... Vous permettez donc?

— Comment! mais vos désirs sont pour moi des ordres, mon amour; — et je vais vous donner l'exemple, ajouta-t-il après une pause.

D'un bond, il se trouva sur le tapis, s'enveloppa dans sa robe de chambre, et alla s'asseoir à son secrétaire, tout fier sans doute de la simplicité et de la franchise dont il avait cou-

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vert ses cruelles réponses, plus fier encore des éclairs de colère et de dcpil que, maigre tout son empire sur ellemême et sa constance dans ce rôle difficile, Cidalise n'avait pu dérober à Fœil clairvoyant du jeune homme.

Elle fut discrète et prompte à s'habiller, si bien que lorsqu'elle s approcha de JuUo pour prendre congé, celui-ci ne put retenir une exclamation de surprise :

— Quoi ! déjà ?

— Il ne tiendrait qu a moi d'être flattée de ce mot, JuUo, dit-elle souriante.

— Cest ma pensée, je vous assure.

— J'ai infiniment de plaisir à vous croire, lui répondit-elle aveç^ autant de grâce que de légèreté; adieu donc.

Et, en tout honneur, Cidalise partait.

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— Mais nous avons encore quelque chose à nous dire.

— Qu'est-ce donc ?

— Voyons, madame, usons de franchise : — et il lui prit les mains; — nous ne sommes guère contens l'un et l'autre, et nous avons raison tous deux. Nous nous sommes conduits comme des enfans, ou comme de vieux époux qui vivent ensemble depuis vingt ans. Je crois, du reste, que les plus grands torts dans cette affaire sont de mon côté. J'ai mal rempli les devoirs de l'hospitalité, mon imagination m'a mal servi; j'ai plus de confiance dans la vôtre. Nous avons encore de belles heures à passer ensemble, vous le savez; à vous la seconde , à vous la plus belle partie de cette trilogie. Vous

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me piquerez d Iionneur : ujie visile de femme à un jeune hcjmme, c'est par iro]) simple. Eh bien! me donnez-vous asile vsamedi ?

— J'y songerai, on vous écrira.

— On ne peut mieux. — Mais vous regardez, ce me semble, cette boîte d'or émaillé, où Laurençôt a mis avec une perle le cachet de son goût et de son habileté.

— Elle est jolie, dit Cidalise, qui comprit.

— De grâce, acceptez-la-, ce sera un léger souvenir; vous ne sauriez refuser cette bagatelle.

— J'accepte.

Il souleva la portière; d'une légère tape sur la joue réveilla Similor, qui

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ronflait en travers de la porte, et lui faisant signe d'accompagner Cidalise qu il fit rougir en la saluant plus révérencieusement qu un sacristain à l'encontre d'un évêque, il se retira.

Cidalise descendit rapidement , se jeta dans la voiture qui l'attendait , et se fit descendre à la grille des Tuileries. En route, elle ouvrit la boîte et compta les billets de banque, qui étaient bien au nombre de vingt.

Julio passa décemment le reste de sa journée. Après son bain, il déjeuna, écrivit quelques lettres, s'habilla, et s'en alla philosophiquement se faire gronder chez sa maîtresse en titre qu'il n'avait pas vue depuis huit jours. C'était une fière cour-

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lisaniic, célèbre dans Paris par la délicatesse de ses goûts et de ses choix. Jamais homme qui vive n avait assisté au plus mince de ses repas. JuUo avait eu quelque peine à la faire rompre avec un comte autrichien qui autrefois l'avait aimée à Paris, et qui, de retour dans sa patrie, lui envoyait régulièrement vingt mille florins par an. La générosité de son nouvel amant n'avait pas tardé à effacer le souvenir du Viennois, et, à cause des foUes quelle lui faisait faire, Julio avait pris pour elle une sorte d'attachement.

A cinq heures, après quelques visites, libre de tout soin et de toute étiquette, modeste piéton , flâneur insouciant et de bon goût, Juho se dirigeait vers une jolie maison de la rue des Martyrs où

son entrée fut accueillie par des cris de joie. Deux blondes et jeunes filles de seize à dix-sept ans, k Fœil piquant, au nez retroussé, coiflees à la chinoise, sautèrent à son cou, lembrassèrent à vingt reprises, et le conduisirent, en débitant mille folies, à une vieille et digne dame qui, vêtue fort proprement, et assise dans un large fauteuil, lisait l'excellent ouvrage de M. Descartes sur la méthode. A la vue de Julio , elle posa ses lunettes et son livre, se leva, lui fit une noble révérence, et répondit avec une aisance charmante aux questions que le jeune homme lui adressa sur sa santé. Excellente mère! qui, restée veuve de bonne heure avec ses deux enfans, s'était exclusivement chargée de leur éducation, leur

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avait elle-même donné les premières leçons de lecture et de morale, et avait noblement couronné cette œuvre méritoire en faisant entrer ses filles à l'Opéra, ce moderne Saint-Cyr de la bourgeoisie, qui, sous la direction de sa Maintenon en frac, s'était fait et est resté si moral, que ses pensionnaires y trouvent aujourd'hui des maris avec autant de facilité qu'autrefois ses spectateurs des maîtresses. La bonne femme, tranquille maintenant sur leurs destinées, certaine d'avoir assuré leur bonheur, achevait en paix ses vieux jours, que la reconnaissance de ces aimables enfans lui rendait légers et sereins. Un grand capitaine de l'empire, un de ces glorieux débris de la grande armée, dont l'éloge nécrologique

est d'avance stéréotypé dans les colonnes de nos journaux, partageait depuis un an les charges de cette tutelle. SU fallait en croire le chef des ballets et les gens de goût des avant-scènes, jamais simples figurantes ne donnèrent de plus belles espérances et n'embellirent mieux un souper fin. Après une demi-heure de conversation, où les sages conseils ne furent pas épargnés, Julio demanda la permission d'emmener dîner avec lui la charmante Gabrielle; et bientôt après, rheureux couple monta lestement dans une citadine, et donna le nom d'un des bons endroits qui avoisinent le canal Saint-Martin, humbles rivaux des Vendanges de Bourgogne, mais non moins fêtés des connaisseurs. Lectrices profa-

nés, je ne vous méprise... non, je ne vous estime pas assez pour vous en dire davantage.

C était une fiUe bien remarquable et bien séduisante que Gabrielle. Aucun mensonge n avait encore terni sa jolie bouche. Elle vous contait toutes ses impressions, sottes, injurieuses ou libertines. Il y avait plaisir à voir le sage Julio, les deux coudes appuyés sur la table , les mains dans ses cheveux, s'épanouir de joie aux récits de l'enfant qui contait son intrigue de la veille, le dernier tour qu'elle avait joué à son vieux duc, celui qu'elle lui préparait, et qui ne s'interrompait dans ses saillies que pour boire à longs flots le|vin de Champagne frappé que lui versait Julio.

Surprenante et sublime civilisation, qui amenait un jeune homme de vingt trois ans à se rire, comme un vieux libertin, d'une fille de seize, qui n'avait plus rien à apprendre, et se plaignait aussi d'être blasée !

Après le café et le marasquin, Julio conduisit Gabrielle à la Gaîté. Après le mélodrame religieusement écouté , le couple s'en alla souper chez Julio, et Gabrielle occupa la place que Cidalise avait occupée la veille.

Au grand jour, après avoir reconduit sous laiie maternelle, Gabrielle heureuse pour huit jours 5 et toute fière d'une simple bague qu'il lui avait passée au doigt, et qu'elle avait juré, comme elle le pensait, de garder jusqu'au tombeau, Julio

rentra chez lui. Son valet de chambre lui remit une lettre qu un commissionnaire venait d'apporter.

Cette lettre, sans devise et sans parfums, sans signature, et d'une écriture inconnue qui évidemment n'appartenait pas aux doigts délicats de CidaUse, était ainsi conçue :

« Demain à minuit, à Cachan. Quand vous aurez passé Faqueduc, vous prendrez la première ruelle à droite. Vous ferez cent pas; vous trouverez une petite porte entr ouverte ; cette porte donne sur le parc; vous suivrez Tallée qui s'offrira à vous, à gauche. Elle conduit à un pavillon.

» Vous frapperez deux coups à la croisée du rez-de-chaussée, où vous ver-

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rez briller de la lumière, et l'on vous ouvrira. »

— Peste! se dit Julio, voilà une femme d ordre et de précautions; mais, il me semble , c'est pousser un peu loin la permission que je lui ai donnée de faire du roman. Deux lieues, à minuit, sur la grande route! Bah! elle aura voulu me piquer d'honneur. Il est étonnant qu elle n'ait pas a.jouté : prenez un poignard et des pistolets , arrivez armé jusqu'aux dents : — A demain donc, et puissé-je m amuser !

Le lendemain, à la sortie d'un dîner de garçons , où il s'était un peu monté la tête, Julio, suivi de Similor, trottait sur la grande route d'Orléans.

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Quand il eut dépassé le Pelil-Monlrougc, il tourna k gauche, et descendit lentement la côte qui conduit au village d'Arcueil.

Il n'avait pas encore pénétré dans le village, qu il fut surpris par un murmure confus que dominaient des sons criards de violons et de clarinettes, et l'assourdissant martelage d'une grosse caisse, véritable orchestre de charivari. C'était en effet la fête de l'endroit ; c'est-à-dire que sur une surface cailloutée de trente pieds carrés, entre quatre platanes rabougris et deux acacias nains, toute la population du village s'était entassée pour jouir des plaisirs champêtres k elle octroyés une fois par an avec permission de M. le maire.

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Les vieux portaient tous l'empreinte des infirmités^ la physionomie de Tineptie ou de Tennui. Les jeunes, empesés sous des habits de monsieur, riaient avec fracas de niais coq-à-lane, ou de grossières équivoques, et les filles n'avaient pas même Fesprit de se moquer de leurs lourds cavaliers. Elles dansaient sans naturel, sans mesure, s écrasant les pieds, se donnant des tapes, et chuchotant aux indécentes postures dont le loustic du bal avait pris leçon à la Grande-Chaumière à Paris. Plus d'une, sur un banc de porte, aux recoins de la place, se laissait faire avec une ingénuité toute rustique; tandis que le bedeau, accoudé à l'entrée d'un cabaret à bouchon, sur une table souillée de lie, vantait la pi-

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quelle empoisonnée donl le régalaient les marguilliers el Tadjoinl.

Trois quinquels borgnes, suspendus à des fils de fer, d'où s'échappait une exhalaison fétide, éclairaient ce riant tableau. Des galopins , jurant et se disputant comme des forçats, faisaient des niches aux passans, ou bien lançaient à travers les jupes et les visages des fascicules de pétards enflammés. Bref, un nuage de poussière impénétrable, complétant ce riant ensemble, pouvait donner à une imagination peu exigeante Villusion fantastique d'un des plus splendides diverlissemens des Mille et une Nuits.

Julio prit en pitié toute cette joie de parade, cet abrutissement trivial , ces infimes ridicules d'une nature dégradé;

POUR LES CUISINIÈRES. ,oi

mais grâce à son écuyer, dont la tête de jais accapara l'attention, la rumeur et les hourras, il traversa sans encombre la saturnale. Arrivé à l'aqueduc, il mit pied à terre.

— Tiens, dit-il à l'impassible Similor en lui jetant les rênes, tiens, honnête et fidèle serviteur, promène cette noble bête, et attends patiemment mon retour; c'est une heure merveilleuse que je te laisse pour songer à tes amours, si quelque grande dame a pris pitié de tes feux africains. Vas, et si tu restes insensible à cette belle nature, si la fraîcheur de la nuit vient raidir tes membres, souffle dans tes doigts, mon digne noir, et fredonne un air de ton brûlant pays. Si quelque manant est assez mal appris

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pour le demander ce que lu lais, réponds que lu aimes la promenade, el monlre-toi digne de Ion maître. Don Juan avail un digne servileur, mon Leporello, el je vaux mieux que don Juan. Il dil, et ouvranl la porle, il s'enfonça dans les sombres allées du parc. Le ciel élait lamisé d'éloiles, l'air tiède et la brise embaumée. C était une de ces nuits d'automne, où la nature, pour saluer l'année qui s'en va, se plaît à étaler ses magnificences, et 011 l'imagination s'émeut d'idées vagues et confuses devant les manifestations sublimes de l'infini.

Julio ressentit un léger accès de mélancolie. Il s'assit sur un banc et se laissa aller aux folles divagations de sa pensée. Il lui plut de traiter un sage point de morale qui souvent l'avait tourmenté. Il n'avait jamais pu établir une honnête

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comparaison entre la résislancc des laides femmes et celle des jolies; il lui semblait que les premières se défendaient mieux relativement que les secondes; et Julio pouvait en parler, l'érudit et intrépide jeune homme. Mais quel est le misérable assez abandonné de Dieu pour n'avoir pas aimé une femme laide au moins une fois en sa vie. Après il rêva qu on Faimait pour lui-même 5 et que par amour on se tuait. 11 voyait la rive escarpée d'où une femme, les yeux hagards et les cheveux en désordre, se précipitait dans le torrent avec le doux nom de Juho k ses lèvres ; puis le pêcheur effrayé retirant dans ses filets le cadavre de l'infortunée, la foule ébahie et tremblante qui contait son histoire , et enfin ses lamentables fu-

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néraiiles. Et il se trouvait bien malheureux, car ce bel épisode manquait à sa vie 5 à sa vie si brillante et si enviée.

Plus d'une heure s'était ainsi écoulée , et docile aux caprices de son imagination , Julio oubliait qu'il était attendu , lorsqu'une harmonie lointaine, dont l'écho venait vaguement mourir a son oreille, le rappela à la raison et au but de son pèlerinage. 11 se leva et se dirigea rapidement vers le pavillon. L'une des croisées était entr'ouverte:Cidalise chantait une délicieuse cavatine.

— Fi ! se dit Julio, voilà une bien mauvaise imitation de l'autre nuit ! Ma Cidalise, vous regrettez vos larmes, et en revanche, vous voulez des miennes; c'est peu d'invention..,., mais, sur mon honneur,

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je suis un profane et un envieux moimême, car vous chantez admirablement bien.

Il ralentit sa marche, et s appuyant sur le socle d'une statue qui le cachait tout entier, il écouta.

Un rayon de la lune , qui perçait le feuillage, éclairait ce pâle visage, où venaient se jouer les blonds anneaux de ses cheveux agités par le vent.

— Oh! se dit Julio, il me semble que je t'aime, artificieuse beauté; il me semble que tout mon être frémit d'amour et de désirs. Inspirée, tu es belle à mes yeux; comédienne, tu es plus belle encore :Cidalise, je céderai, car mon orgueil se taira devant mes sens; mais ne 3era-ce pas un admirable triomphe pour

moi, si je sais te presser dans mes bras, comme j'y presserais mon amante. Feu éthéré de la pensée, amour de lame^ vous n êtes que des mots froids et vides en présence de tant de charmes, ô ma belle !

Elle avait cessé de chanter, et, la tête inclinée sur sa poitrine, elle semblait méditer profondément.

Juho s'avança d'un pas léger, et avant qu'elle eût pu l'apercevoir, il avait déposé un baiser sur son front. Elle jeta un cri.

— Ne craignez rien. C'est moi , ma bien -aimée, c'est moi que ta voix a mis en extase.

— Vous m'écoutiez, dit-elle ravie; je craignais que quelque obstacle ne vous

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eut ejiipcché de veiiii., Julio, et je renonçais à vous voir ce soir.

— Alors , malheur sur moi si vous Favez cru! Que vous dirai-je qui puisse m'excuser? II y a plus d'une heure que je suis dans votre parc, livré à de folles rêveries, me pardonnez-vous?

Et s'aidant de sa main quil baisa, il s'élança dans le pavillon.

— Non, je ne vous pardonne pas, Julio. Enfant! ne savez-vous pas que la fraîcheur du soir est perfide? Vous aviez chaud peut-être; vous êtes fatigué.

Alors l'attirant doucement à ses côtés, elle se mit à lui essuyer le front avec un superbe mouchoir de batiste parsemé de broderies.

— C'est qu il ne faut pas mourir, Ju-

lio, la vie vous est belle, l'amour vous la fait brillante et dorée; quel vaste avenir, que de victimes encore, que de conquêtes, que de gloire, et vous avez pu quitter toutes vos joies pour venir me trouver, mon amour ! Je ne saurais être ingrate.

Et Julio promenait un regard demi troublé autour de lui, passif et docile aux vives caresses dont Cidalise se croyait tenue d appuyer Texpression de sa reconnaissance.

C'était un salon octogone, pavé de mosaïque en bois des îles; un lit romain, bas et sans draperies, était, à vrai dire, le seul meuble et presque le siège unique de ce reposoir, où figuraient seulement pour la forme trois ou quatre

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plians en bambous fabriqués à Canton.

Tout autour, à hauteur d'appui, une rangée de vases du Japon formait jardinière, et les plus fastueux produits de nos serres chaudes en couronnaient le circuit. Par une idée de contrepartie bizarre, tous les chambranles, les trumeaux et les plinthes étaient revêtus de glaces dont les supports échappaient à Fœil, tandis que les faces et les plains de mur se détachaient comme autant de cadres suspendus sur ce fond transparent, et fixaient l'attention sur leurs sujets erotiques , exécutés en grisailles relevées d'or.

Le mari de Cidalise avait fait construire ce pavillon à Fépoque de leur union.

POUR LES CUISINIÈRES. m

— Que toutes ces richesses sont flatteuses à l'œil, que j'aime ces fleurs, et comme leur parfum m'enivre! oh! moins encore que tes baisers, Cidalise, que ton œil noir et brûlant, que ta main si douce dans mes cheveux. Combien de voluptés t'appartiennent. Ah! je voudrais mourir ce soir.

— Julio! — que dit-il ? Regarde-moi, d'où vient que tu trembles; comme ta bouche est sèche ! Tiens, mon chevalier, bois cette coupe de vin de Téneriffe, qu'ont touchée mes lèvres, bois à ta dame et au mystère.

— Au plaisir, Cidalise, au plaisir et à la folie! le reste n'est rien, jouir est le dernier mot. Salut, Cidalise, verse encore : vive notre jeunesse et le sommeil

après boire ! A toi mon être et ma vie ! Julio n'obéissant plus quà l'instinct brutal du désir et à l'impulsion de l'ivresse, en sueur, la voix haletante et le geste sans pitié, épuisa jusqu'au dernier degré de ce délire factice, et Cidalise ne l'interrompit pas.

Elle dormait près de lui d'un profond sommeil, quand il se réveilla quelques heures après, abattu de corps et d'esprit, la tête lourde , la perception lente et confuse.

— Tu as donc vaincu, Cidalise, dit Julio à voix basse ; mais tu as vaincu par la fraude et par la perfidie; quelques verres de vin d'Espagne n'auraient pas perverti la raison de Julio, l'intrépide buveur, si ce vin avait été pur et sans

POUR LES CUISINIERES. ii.^

iiiélang(3. Ces jacinllios, ces tubéreuses, hier si vertes et si fardées, maintenant flétries et mourantes , devaient être imbues de parfums bien pénétrans; et la cantharide s'y était posée sans doute.

— Qu'est-ce donc que la vertu ? Tu n'aurais pas de sang-froid voulu sacrifier la tienne . même pour l'or que tu réclames ; car, que vaut l'abandon d'un corps sans ame ? Et voilà que cette morale éprouvée chancelle devant une apparence de dédain , cède à la première tentative qui met aux prises ta conscience avec le dernier des préjugés. Oui , tu m'as puni de n'avoir pas de prime abord suspecté ton honneur, et d'avoir essayé d'une délicatesse de fantaisie. Ton amour-propre révolté t'a dépouillée du dernier lambeau

ii4 UN ROMAN POUR LES CUISTNIERES.

(le la pudeur, et m'a tenu lieu de la ilainme d'un amour effréné. Vaine et orgueilleuse créature! — Et pourtant, le fou, Tinsensé, le vaniteux , c'est moi , peut-être. Moi réprouvé , moi digne de pitié; car tu es belle, Cidalise, bien belle, pure et invaincue jusqu'à ce jour — je suis tenté de le croire; — le plus magnifique rêve d'amour d'un jeune homme, un titre superbe d'honneur pour celui qui te rendra sa maîtresse, ô toi qui fusa moi!

A la fin de ce monologue, quand il eut pris en main son chapeau et sa cravache, il s'approcha de Cidalise et lui donna sur lépauîe un baiser quil rendit assez musical pour qu'elle se réyeillàt sur-le-champ.

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— Madame, lui dit-il, pendant qu assise sur son séant et maladroite à réparer le premier désordre de son réveil, elle livrait k l'œil mille trésors de beauté qui eussent fait tomber à ses genoux tout autre que Julio. — Madame ( sa voix était grave et posée ) , vous excuserez la liberté que j'ai prise de troubler votre sommeil. Mais quelques affaires assez pressantes exigent ma présence à Paris ce matin. Je pars : recevez mes adieux et mes remercîmens pour votre hospitalité. — Cet adieu, vous le comprenez sans peine, est le dernier, madame; et en vous l'annonçant, je vais sans doute au-devant de vos plus chers désirs. Une troisième rencontre serait ridicule et aussi superflue pour l'un que pour l'autre :

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la comédie est jouée, nos rôles sont débités; nous n'avons plus rien à nous dire ni à nous apprendre, brisons le masque. — Ce portefeuille contient quarante mille francs en billets que voici. Vingt mille francs pour aujourd'hui , vingt mille francs pour un lendemain dont nous nous débarrassons. Voulez-vous les compter, madame ?

— C'est inutile, monsieur; veuillez, je vous prie, les poser là, dit-elle froidement, en indiquant d'un geste de tête le somno qui était au pied du lit.

- Je suis sensible à cette marque de confiance , et je vous en remercie. Ainsi donc, madame, adieu pour long-temps, pour toujours peut-être : je vais si peu

dans ce monde où vous n'allez guère, et

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à tort sans doute, car il na rien qui puisse vous y priver de la première place. J ose me flatter d être assez bon juge pour me permettre ce compliment, madame. Si, du reste, le hasard nous réunissait, je compte sur votre discrétion, comme vous pouvez compter sur la mienne. Je vous salue, charmé de vous avoir rendu ce léger service.

Moitié malgré elle, il lui prit la main, la baisa, slnclina de nouveau, et tournant sur lui-même, il disparut.

— Voilà pourtant ce parc, se dit Julio quand il fut dehors du pavillon; voilà ces statues et ces bosquets qui hier au soir avaient si magnifiquement disposé mon ame aux pleurs et à la mélancolie. Ce parc est vilain, mal bâti, mal distribué;

ces plâtres sont communs et pitoyables à voir. Misérables que nous sommes!

mais bah ! Tair est pur, et rafraîchit mes idées; la nuit prochaine me fera raison de l'ennui de ces trois jours.

Arrivé à la petite porte du parc , il appela Similor.

L'enfant était là, debout à la tête de ses chevaux, effeuillant une marguerite.

— En selle, dit Julio, tu compteras tes chances une autre fois.

Et ils partirent au grand trot de leurs chevaux. — Si, plus curieux de voir l'effet produit par ses paroles, Julio se fut avisé de jeter, à travers les persiennes des croisées, un coup d'œil furtif dans l'intérieur du pavillon qu'il venait de quitter, sans doute il eût eu pitié.

l'jo Tj'N UOMAÎV

Cette rcmiïie dont le regard, tout-àl'heure encore, était si hardi et si assuré, dont le front ne s'était pas plissé, dont la bouche n'avait pas murmuré aux paroles pleines d'ironie et d'outrages du maître de son secret , — livide maintenant , l'œil égaré , tenant serrée convulsivement dans ses mains une poignée de billets de banque, succombant après le combat aux passions dont elle avait comprimé le sourd bouillonnement dans son sein, était béante et pétrifiée sur son séant, aussi désolante à voir que si une attaque de catalepsie avait subitement suspendu chez elle les fonctions de la vie et du mouvement. A l'issue de cette crise nerveuse, ce furent des cris de rage et de fureur, et d'effrayantes im-

POUR LES CUISIMÈRES. 121

précations : elle se Irappail le front, se meurtrissait les bras et la poitrine ; puis tout à coup elle tomba à genoux, croisa les mains, pencha la tête, et quand elle eut pleuré, elle pria.

C'est bien souvent sans prétexte que la fortune tourne le dos à un homme; mais ce n'est jamais sans un événement quelconque dont il puisse se servir pour dater son malheur. Julio put dater le sien de son aventure avec Cidalise; c est-

la^ UIN KOMAN

à-dire (|ue la série fatale de ses jours prit ce jour pour poiut de départ.

C'est quelque chose d'une narration pénible et fâcheuse, la ruine d'un homme ! Aussi est-ce un sujet dont l'historien aborde rarement le détail. Il tourne autour ordinairement avec toute la délicatesse dont sa muse est susceptible. La muse du romancier est si bonne fille, et fille si adroite, qu'elle trouve toujours assez de gaze et assez de voiles dans sa corbeille pour couvrir poétiquement cette prose déplorable; mais notre muse à nous est moins délicate et moins riche , ou bien peut-être elle a jeté ailleurs ses chiffons, sa dentelle et ses fleurs; et nous raconterons sèchement l'histoire de cette débâcle. Seulement, et pour que le lec-

POUR LES CUISIINIÈKES. laS

leur soit averti d'avance, et que toute sa pitié nous accompagne dans notre récit, nous en dirons la conclusion tout de suite : Julio fut ruiné.

Ruiné comment ? pourquoi ruiné ?

Ruiné par la fatalité ! ruiné peut-itre à cause de sa bonne fortune, car la Providence a de grands mystères parfois; elle pose son inflexible doigt sur le sable de notre vie, et nous dit : Tu ne mettras pas le pied a cette place, ou si tu l'y mets, ma main se retirera de toi, et tu tomberas dans le néant !

Le fait est que ces soixante mille francs donnés par Julio étaient une bagatelle pom^ lui, et qu'après cette folie ( si folie il y avait ) il n'en était pas moins opulent: ses prodigalités n'avaient qu'à peine

laS UN ROMAN

ébranlé son puissant patrimoine; et toute sa fortune était encore debout, haute et fière, splendide et majestueuse. Il pouvait continuer son train de vie effréné, et mener encore vingt ans son char à bride abattue. Mais le char avait rencontré sur le chemin la pierre d'achoppement qui le devait renverser dans la poussière; invisible pierre sur laquelle aurait pu passer sans trébucher la brouette qu'un enfant fait rouler dans ses jeux, mais posée là, pour lui, par le destin; et à cette pierre était attaché le sort de Julio. C'était comme les trois marches de ce caveau des Mille et une Nuits, qu'il fallait franchir, sans les toucher du pied , pour conquérir la lampe merveilleuse, et qui devaient mettre en pièces le mal-

heureux qui les eût effleurées de sa sandale.

«Le diable n estpas toujours àla porte d'un pauvre homme » , dit la sagesse des folles nations; elle aurait pu ajouter, cette sentencieuse sagesse : « Mais quand le diable arrive à la porte d'un homme heureux, il y reste. » Quand Lucifer a posé sa griffe sur l'épaule d'un de ces êtres prédestinés par le ciel à toutes les félicités humaines, oh! alors, il se venge, le démon ! Il est fier de sa proie, et il se donne l'infernale volupté de la déchirer lentement, et sans répit, ni grâce, ni miséricorde.

Le lendemain de sa nuit champêtre, Julio était morose; il v avait dans son

ia8 UN ROMAIN

ame une iiidc(inissal)[e iii(|ui(Hu(le, un malaise indicible, un pressenlimenl peutelrc. Ce lui une journée agitée, pleine de colère et d'irritations. Siniilor lui ayant présenté sa botle gauche avant sa botte droite, Julio, qui avait la superstition du côté droit, saisit Siniilor par sa courte crinière et le jeta par la fenêtre. Heureusement la scène se passait au rezde-chaussée.

Il alla dîner chez liorel, et ne trouva rien de son goût. Âpres dîner, il llàna sur les boulevards, et l'idée lui vint d'entrer au cercle des étrangers. Le bon génie de Juho l'avait abandonné, son mauvais ange s'était emparé de lui.

C'était une belle soirée du cercle :

toutes les notabilités de la rouge et de la

POUR LES CUISIMÈRES. 129

noire étaienl rangées autour des tables de jeu, et sur les hiéroglyphes du tapis vert, les billets de banque tombaient comme des flocons de neige.

Quand Julio entra dans le salon et ouvrit son portefeuille, ce fut une générale et sourde rumeur. Les richesses et les munificences de Julio étaient connues de ceux qui tenaient là le haut bout; mais jamais on ne l'avait vu jouer : c'était la seule folie à laquelle il neût pas sacrifié! Que de fois, des fenêtres de ce temple , les grands prêtres l'avaient vu passer dans son fringant équipage avec un soupir de convoitise et de regret, pareils au chasseur, quand le gibier s'envole hors de la portée de son arme. Il était entré quelquefois dans le

i3o UN ROMAÎH

sanctuaire; mais il y était entré comme un impie et un mécréant sans se mêler au culte. 11 avait regardé la cérémonie avec dédain. Le son de Tor et le frôlement des billets ne pouvaient rien ni sur ses nerfs, ni sur son imagination, blasé qu'il était sur ces chimères. De Tor, des billets 5 il en avait plus que tous ces joueurs et que toute cette banque. Aussi s était-il toujours contenté de suivre avec un ironique sourire le flux et le reflux du jeu, la tempête de la fortune, le désespoir des naufragés, le délire de ceux qui arrivaient riches au port. C'était un spectacle plaisant, et que Julio préférait quelquefois aux vaudevilles des Variétés quand Jenny-Vertpré ne jouait pas.

Ce soir là, il était dans une de ces

POUR LES CUISINIÈRES. i3r

étranges dispositions de lame, qui vous jettent en dehors des plus invétérées habitudes et métamorphosent nos plus intimes penchans. Ce fut par un mouvement machinal qu'il déboutonna son frac, tira lentement de sa poche son portefeuille de velours, et y prit un petit cahier qui pouvait représenter environ dix mille francs. Il roula dans ses doigts cette obole, et la laissa tomber sur le tapis , comme il aurait jeté à Pirame l'enveloppe d'une lettre ou le journal qu'il aurait lu.

— Tout va-t-il ? demanda le banquier.

Julio fit un signe de tête affirmatif

— A noire ?

Julio répéta le même signe. 11 se fit un silence. Le banquier tourna froidement les cartes et dit :

i3a UN ROMAN

— Roiigc gagne, et couleur perd!

Julio ne sourcilla pas. Il reprit son

portefeuille et le secoua; il n'en sortit rien.

— Vous pouvez jouer ce que vous voudrez sur parole , s'empressa de lui dire le banquier.

— Je vous remercie, répondit Julio.

Un instant après, un valet remettait

à Julio un paquet de cinquante mille francs. Les banquiers sont des gens habiles , et qui savent merveilleusement placer leurs capitaux. En un quartd'heure, Julio perdit les cinquante mille francs : à minuit, il en avait perdu deux cent mille.

Quand il sortit , il avait les dents et les poings serrés : il se jeta dans son

POUR LES GUISINIERES. i33

cabriolet qu il lança au grand galop dans les rues solitaires. 11 monta chez lui; et, entré dans sa chambre, son premier geste, par lequel s'exhala sa fureur, fut de lancer la canne qu'il tenait à la main , canne à pomme d'or ciselé, contre une glace qui occupait tout un vaste panneau. La glace se brisa en mille pièces : elle avait valu trois cents louis, et on n'aurait pu en ramasser un fragment assez volumineux pour y tailler un miroir a barbe de trente sous.

Quand il eut brisé sa glace, Julio se sentit mieux; il se coucha et dormit profondément jusqu'au lendemain.

Quand le fil de votre chapelet se casse , Angélique, tous les grains suivent le premier qui tombe; lave suit le pater, puis le credo, le confiteor, la litanie, l'acte de foi, lacté d'espérance, l'acte de charité, l'acte de contrition, le miserere,

i3n UN ROMAN

le pange lingua, le te deum, le veni Creator, tout dégringole et rebondit sur la dalle du temple; tout le programme de votre dévotion, toute la table des matières de votre piété, toute cette sainte graine d'où votre salut doit s'épanouir, tout s échappe , s'éparpille et luit. — Adieu !

Quand la soie de votre collier de bal se casse, Octavie, ce n'est pas un seul rubis qui tombe , ce sont tous les rubis de votre collier de bal qui ruissèlent sur le parquet, comme une giboulée d'escarboucles, comme une pluie des contes de

fées!

Dune fortune, il en est de même; une fortune, c'est un chapelet, Angélique; c'est un collier, Octavie; c'est un fd,

POUR LES CUISIINIÈRES. i5^

c'est une soie oii les terres et les châteaux, et les contrats et les titres s'enfilent comme les ave, comme les rubis, à vos pieux colliers, à vos mondains chapelets, mes belles et saintes dames; et quand le fil se rompt, ce n'est pas un seul château qui tombe, ce sont tous les châteaux , toutes les fermes et les maisons, et les champs et les contrats et les rentes. —Adieu!

C'est-à-dire que dès que la richesse de Julio et son insolente fortune eurent reçu un échec, ce fut fini : dès qu'une pierre se détacha de l'édifice , tout s'écroula.

En sortant du cercle, Julio était encore millionnaire, mais il était ruiné. Il le comprit , le malheureux Juho ; et

i38 UN ROMAN

quand il monta en tilbury, pour aller chez son notaire chercher de quoi payer ce qui! avait perdu, quelque chose le serra au cœur, quelque chose siffla dans son oreille , diabolique étreinte , et ricanneinent diabolique, où l'avenir se révélait dans sa hideur, hâve et bâillonné. — Malédiction! dit Julio.

Deux jours après, Julio apprit que le banquier F... , qui avait cent mille écus à lui, était frauduleusement parti pour l'autre monde.

Une autre fois, ce fut une maison qui brûla , et qui n'était pas assurée.

Ce fut la grêle qui tomba sur ses vignes, la gelée sur ses fruits ; et ses fermiers ne payèrent pas leurs fermages; car Julio se vantait en disant

POUR LES CUISINIÈRES. i3g

qu il n'avait ni terres , ni immeubles.

Ce fut un procès que lui fît un de ses cousins, procès injuste, stupide, imperdable, et que Julio perdit d'emblée.

Tous ces coups arrivèrent à intervalles égaux, et à courts intervalles, et cette grande fortune , frappée de la sorte par le bélier du malheur, n'y put résister.

Julio privé de ses revenus, banqueroute, brûlé, grêlé, condamné, exproprié, réduit aux extrêmes ressources, vendit ses équipages, ses meutes, son haras, il mit en gage ses tableaux, ses bijoux; il voulut spéculer, il agiota, il perdit la tête : les avoués mirent le nez dans ses affaires, puis les courtiers, les usuriers, les huissiers, et tous les cosaques, tous les huns , tous les bédouins qui

i4o UN ROMAN

rayent le pavé de Paris. On la grapîUa de la belle façon, celle splendide fortune, et ces frelons y Orent noblement leur miel. Chacun la prit par un bout et tira à soi, qui de ci, qui de là, de façon que tout fut bientôt mis en déplorables lambeaux. On le grugea, on le vola, on Tassassina, ce poétique Julio! on le jeta du tribunal de première instance au tribunal de commerce; on le fit passer par toutes les mains crochues, sales et encrées des juges, des avocats, des greffiers; et partout il laissa de sa plume, à chaque buisson il laissa de sa toison, le pauvre diable !

Il arriva enfin un bçau matin où Julio se réveilla aussi gueux que le dernier goujat de notre noble capitale. Il n'avait

POUR LES CUISIPsiÈRES. i\i

plus un pignon sur rue, plus un coin de terre assez grand pour se faire enterrer, plusunécu sur une banque, plus rien.

Ce matin là, des gens de loi se présentèrent chez lui pour vendre son mobilier saisi par jugement. Le priseur avait fait l'inventaire, et procéda immédiatement à la vente qu'annonçait une affiche jaune et timbrée, collée depuis huit jours sur les murs de Paris, à côté des noms illustres et des fresques charbonnées que la facétieuse engeance des gamins de Paris expose à la malignité du passant.

De la voix dont l'ange du jugement dernier appellera nos squelettes, un beau jour — a ce qu'on dit;

Ou de la voix dont Monsieur Dupin appelle les honorables à la tribune; ♦ Ou de la voix dont Monsieur Franconi

i44 UN KO M AN

commande les manœuvres de ses écuyers;

Ou de toute autre voix grave et solennelle, le commissaire-priseur fit l'appel des meubles de Julio. Le nombre des chalans était considérable. On vendait au comptant. Il se fit de beaux marchés.

La bibliothèque fut vendue quatre mille francs.

Les Albums vingt mille francs.

L'argenterie vingt-sept mille francs.

Le linge trois mille francs.

Les équipages de chasse, trois mille sept cents francs.

Les tapis trois mille francs.

Les lustres, six mille francs.

Cinq garnitures de cheminée, quinze mille francs.

Les bronzes, dix mille francs.

POUR LES CUISINli'JlKS. 145

Les cristaux, quatre mille lianes.

Les porcelaines, six mille francs.

Les meubles de bois , seize mille francs.

Les tentures de soie, dix-huit cents francs.

Les velours , deux mille francs.

Les galons, quatre mille francs.

Les batteries de cuisine, deux mille francs.

Plusieurs objets d art et de curiosité autant.

Le reste, trois mille francs.

Ce qui fit un total de cent trente-deux mille cinq cents francs.

Julio avait déménagé avec sept chemises, douze paires de bas, une guitare, six foulai ds des Indes, vingt-huit paires

ï'jG IIÎN ROMAN POUR LES CIJISITNlkRES.

de boites, un habit vert, un pinceau pour la barbe, deux rasoirs, une houpelande, une épée, trois pistolets, un dictionnaire de rimes, une bouteille d'eau de Portugal et un tableau de Teniers.

Il alla se loger dans le faubourg du Roule, à un sixième étage. Et une vieille tante * avare, qui habitait Passy, ayant su ses malheurs, lui fit une pension de onze cent soixante-quatre livres dix sols.

** Madame de Beauvoir, ennemie jurée de la Nadaillac.

Ce n était plus la rue Saint-Lazare, ni Télégant salon, ni Falcôve dorée, ni le velours, ni TAubusson, ni rien du luxe passionné de Julio. Mais c'était de la poésie toujours. Ce qui fut admirable surtout, ce fut l'insouciante résignation

i^H UN KOMAÎN

de Jiiiio. Si, pcndaiil sa prospérité, il se IVil conleiilé d'user modérément de sa fortune , sans doute il n'aurait pas trouvé tant de philosophie au jour de sa ruine; mais ayant abusé de tout, il ne regretta rien, et trouva même une intime et secrète volupté à être malheureux, comme on en trouve parfois à être trahi par une maîtresse qu'on n'aime plus.

Julio ne chercha en rien à se rattacher aux jouissances qu il avait perdues : il l'aurait pu peut-être, il y a tant de ressources quand on a tant possédé! tant de miettes et de débris à retrouver ! Mais Julio voulait une misère aussi complète que l'avait été sa splendeur. Il brisa d'une impitoyable main tous les liens qu'il aurait pu renouer avec de la patience et

de l'opiniâtreté; et puis il se laissa doucement flotter à la dérive.

Le voilà dans son belvédère du Roule, vovant de sa fenêtre Paris d'un côté, et la campagne de l'autre; ce bois de Boulogne qu'il avait si souvent parcouru dans sa légère voiture et sur ses chevaux anglais. Il regardait tout cela maintenant d'un œil philosophique, comme un vieillard qui tourne ses regards en arrière , et contemple du souvenir les folies brillantes de sa jeunesse. ,;

Il avait abdiqué jusqu'à son nom : il s'était fait un nom prosaïque convenable à sa nouvelle position; il s'appelait Jules Clément. Au rebours de ces enrichis qui blasonnent leur roture au jour où la fortune les prend par la main , qui pauvres

i5o UN ROMAN POUR LES CTJISINIÈRES.

se nommaient Janot ou Simon , cl riches deviennent M. de la Janoiière cl M. de Simonin , Julio de Clémantine se fil Jules Clémenl dans la pauvreté. — Jules Clément, — avec ce nom, il déroutait ceux qui auraient voulu lui porter leurs curieuses doléances. Mais ce fut une précaution superflue, aucun ne vint. L'amour et lamitié suivirent leur cours naturel.

Durant trois ans, Julio vécut ainsi, sortant peu de chez lui, et pour d'hygiéniques promenades seulement, le soir, et dans des lieux déserts.

Il consacrait les longues heures de la journée à la lecture et aux extases de Topium, quil fumait à larges doses dans des pipes qu'un ancien ami, le voyageur Botta, lui avait envoyées de Chine.

C'était un matin, à la suite d'une de ces orgies solitaires. Julio avait eu toute la nuit de magiques rêves ; et, mollement étendu dans un immense fauteuil du galbe le plus heureux, et fait exprès pour un homme ruiné, il se complaisait

i/)a UTS KOMAIN

à suivre les fils délies de ses vagues hallucinations.

Ses idées avaient monté graduellement au dernier degré d'incandescence, et il était sous Tinfluence d'un de ces spasmes magnétiques qui fascinent les sens, et font nager lame dans une suave volupté, quand un coup à peine résonnant fut hasardé sur la porte de sa chand3re. Il aurait pu de la meilleure foi répondre qu'il était absent; car, sous le charme qui l'enchaînait, rien n'était plus loin de cet étroit réduit que les châteaux imaginaires et les perspectives dorées où planait délicieusement la pensée de son hôte. Aussi la faible perception de cet incident matériel, sans émouvoir J^lio, s'allait peut-être confondre elle-même

POUR LES CUISIKIÈRES. i53

dans les impressions factices qu'il évoquait, ou, comme un ressort mis en jeq à propos, accentuer de nouvelles couleurs cette mobile fantasmagorie. Mais itérativement, la main interrogatrice révéla son attente, en heurtant à deux reprises, à la porte du pauvre bienheureux.

Cette fois, le réseau magique se rompit tout-à-fait. Juho se leva, et sa raison retomba au niveau des choses humaines.

Pourtant, inoins disposé que jamais à se mêler et se démêler avec elle, son premier mouvement fut de se remémorer s'il avait laissé la clef en dehors. Cet oubli n'aurait pu le dispenser de subir une importunité. Il fit un pas vers la cheminée, et cette clef s'offrit à ses yeux. Alors

i54 UN ROMAN

il se demanda moins impatiemment qui pouvait être le visiteur imprévu. La modestie du frappement resserrait le champ des probabilités : il partagea un moment ses conjectures entre quelque usurier honteux, ou un co-locataire indiscret; puis il allait se rasseoir indécis et faire le mort sans plus, si la réflexion inévitable de Finstinct ne l'eût subitement tiré de son indifférence. Il s avisa qu il ne s'était levé que malgré lui pour répondre à l'appel fait à son oreille; et regardant comme au-dessous de sa dignité qu'un accident si trivial, une impulsion indirecte pût déterminer sa personnalité à un acte sans résultat, il revint sur ses pas.

Vous voyez que Julio était complètement redevenu lui.

POUR LES CUISINIÈRES. i55

-— D ailleurs, on aura quille la place, pensa-l-il, puisqu'on n'avail poinl insisté pour se faire ouvrir, depuis Irois secondes au moins, absorbées par lanl de phénomènes sensilifs dont l'analyse s'encadre si difficilement k l'étroit sur ces pages. Aussi fut-ce un mouvement redoublé de surprise qu'il éprouva, en trouvant posé sur le seuil l'agent interrupteur de sa rêverie en la personne d'une femme.

•JPi

Évidemment, Julio ne la connaissait pas; mais plutôt qu'il n'eût formulé en lui-même cette négation, l'étrangère était déjà accoudée dans le fauteuil favori, se détachant, avec sa robe de moire grise, une capotte en crêpe et son châle vert-

i58 UN ROMAN

cendr6,sur l'cloffe àramagcs deréquipago à roulettes , — comme une image de sainte, peinte en vitrail au centre de la rosace gothique d'une cathédrale, — ou comme un diamant de la plus belle eau, enchâsse sur une monture d'or émaillée , et dont les arabesques diaprés qui l'entourent, font ressortir encore la blancheur et la pureté.

Si nous nous sommes bien fait comprendre, nos lectrices pourront s'imaginer quelles furent les premières sensations de Julio, en voyant assise à ses côtés une femme jeune et belle, qui réalisait soudainement à ses yeux le mobile des créations ravissantes dont son imagination venait d'être témoin et complice. Tout frémissant encore de vagues

POUR LES CUISINIÈRES. iSg

palpitations, confondant les fantômes du rêve et les séductions de la réalité, il était fixe et muet : sa main passait dans ses cheveux sans qu il voulût que ce fût la sienne. Son âme s'était concentrée dans un désir. L'éclair d'un regard, le premier mot allait faire sombrer, anéantir cette excitation galvanique; mais l'audace du somnambule n'est que naïveté.

Pareillement, Julio eût agi sans dire

mot et son œil altéré plongeait sur

cet élégant revêtement de femme, dont sa pensée extrayait une idole à désespérer le génie statuaire qu'aurait pu inspirer comme lui quelque bloc de carrare dont on dirait la veine colorée de sang et de vie.

ifio UN ROMAN

Cidalise subit cette investigation en se méprenant sur son motif.

— Vous me reconnaissez, Monsieur?

— Aurais-je eu déjà l'honneur, Madame?...

La réplique, qui accusait si franchement un oubli , fut le contre-coup palpable de la réaction qui vint glacer Tenthousiasme aveugle de Julio. CidaUse chercha en vain à dissimuler une atteinte si peu ménagée à son amour-propre.

Elle enveloppa son dépit dans un sourire plein de féminerie, puis eut l'air de se recueilhr, puis leva les yeux au ciel avec une sorte d'onction, et dit :

— Que le souvenir du passé ne m'estil aussi léger!... mais ce qui a disparu pour vous comme une ombre, — je ne

POUR LES CUISINIÈRES. i6i

pouvais l'oublier, moi, je ne le devais pas. Laissez-moi croire, monsieur Julio... —Julio tressaillit. — Qu'un excès de générosité vous suggère de feindre la surprise dont ma délicatesse n'est point la dupe, mais dont elle vous remercie.

Fidèle à votre parole, vous craindriez de me rappeler une folie, un...., péché..., (elle avait hésité un peu) dont je dois seule répondre, dont j osai dans mon égarement vous proposer d'être...

la victime. Mais vous ne me ferez pas l'injure de croire quun simple engagement de bonne foi ne puisse être aussi sacré pour moi que les termes écrits d'un contrat. Vrai ou supposé, votre désaveu de me reconnaître laisse à ma démarche tout son poids à raj)pui de ce

i6a tJN ROMAN

que j'avance. — Esl-il maintenant nécessaire de vous répeter que Cidalise se regarde et se présente à vos yeux comme un débiteur, heureusement devenu solvable.

Julio, pendant ces paroles, venait de voir se réfléchir, comme dans un miroir, un monde de pensers et d actes devenus non moins étrangers à sa compréhension qu à sa mémoire. Et agité de sentimens tout nouveaux sur ces événemens disparus, il s'étonnait de ne pas trouver de termes assez exquis à son gré pour réparer son impertinence involontaire.

Cidalise s'empressa d'ajouter :

— La somme que vous eûtes la complaisance de m' avancer, il y a quatre ans, en voulant bien vous contester de lin-

POUR LES CUISIiMÈRES. i63

lérêt flxé par moi-même, intérêt dont à cette heure je n aurais plus la vanité de m'exagérer l'importance , quand bien même il eût été aussi licite qu il fut illusoire,...

Julio crut entendre soupirer.

— Ce prêt, dont je vous livrai toutefois pour caution mon honneur, —en renonçant à pouvoir jamais le reprendre, — je puis et je viens aujourd'hui vous en restituer le montant.

Julio fit un geste ; mais elle continua.

— Peut-être , dans le temps , nous étions-nous tous deux trop mal jugés. De votre part. Terreur fut un droit; de la mienne, peut-être une vengeance. Mais votre inviolable discrétion suffit à vous absoudre : trop heureuse, si ce qui peut

i64 UN ROMAN

compenser mes préventions sur votre compte, (levait encore servir à excuser et non à aggraver ma faute.

— Qu entends-je, madame ? Ah ! pardonnez à mon saisissement, à mon émotion! Mais souffrez qu'à mon tour je réclame contre une supposition qui, si elle était fondée, vous donnerait en vérité trop d'avantage sur moi. Non, madame, vous ne me devez rien. Jamais, soyez-en sûre, il ne m'arriva de regretter l'usage de ma fortune passée. Le monde a pu ne voir en moi qu'un dissipateur : peut-être il changerait d'avis, si je n'avais plus aucun secret pour lui...,.

Il appuyait sur ces mots . Cidalise rougit.

— Mais jusqu'ici, je vous le confesse, pour rien de ce qui fut , je n'avais conçu

POUR LES CUISINIÈRES. i65

ni remords ni fierté. Si j ai mai usé de ma jeunesse et de mon patrimoine, ee jour m'enorgueillit, madame, en me révélant qu'à mon insu je cessai d'être, une fois au moins, l'instrument d'un destin aveugle. Si votre choix ne fut pas tout honneur

— IVe craignez pas de dire qu'injurieux, du moins en apparence...

— C'est-à-dire que vous me croyez converti.

— Il est vrai qu'alors, spéculant sur cette soif de conquêtes que j'attribuais à un cœur malade ou blasé , je crus vous distinguer par l'appât d'un triomphe digne...

— De ma fatuité. Mais vous oubliez qu'en me faisant une loi du silence, c'é-

lail réduire à rien la pari de rhomme k bonnes Ibrlunes.

— Et le mérite de ne pas perdre une femme?

— Dont il eût été si glorieux de porter les couleurs. Mais ce fut l'affaire de Julio. Après tout, je n avais point quittance. Impuissant à nuire...

— Mais vous n'en pouvez répondre, n'ayant jamais cherché à vous en convaincre. — Julio se mordit les lèvres. — IN'est-ce pas un reproche que l'affectation de tant de modestie? Pour moi, quand l'extrémité où j'eus le courage de descendre m'apparut comme une nécessité, je vis dans un tel pourparler un témoignage d'estime assez haut pour suffire à celui que je choisirais entre mille, —

POUR Li:S CUISmiÈRES. 16^

dont pas un n'oserait prétendre à devenir jamais son rivaL

— Et j'ai trop peu senti cette vérité, madame, puisque j'ai pu vous laisser emporter ridée, qu'après la satisfaction banale d'un amour-propre méprisable , j'avais mis un moindre prix à vos faveurs que votre propre défiance de vousmême.

— Trêve de flatteries. C'est de l'esprit trop facile et la franchise vous sied si bien!

— Jamais je ne fus plus sincère, madame, et si mon caractère avait jamais comporté la dissimulation , à coup sûr je l'aurais répudiée du jour où elle risquait de passer chez moi pour du superflu. Riche et adulé , j'ai joué avec les vices qui colorent et accidentent une vie que l'excès

i68 un ROMAN

d aisance rend bientôt monotone. Mais une fois déchu d'un rang en butte à l'envie du vulgaire, descendu d'un théâtre ouvert au grand jour et à la censure du monde, je ne vois plus de mérite à afficher des travers qui ne me feraient ni ennemis, ni rivaux. Le faste est une servitude et l'originalité fatigue : on cherche des ombres au tableau; mais réduit à présent au clair-obscur d'une vie modeste et ignorée , je n'ai plus de souci à prendre, Dieu merci ! pour donner à ma réputation une couleur qui me venge de l'ennui d'en avoir une. — J'ai dit adieu au monde, madame, à ses pompes et à ses œuvres, et je ne puis assez m' étonner que vous ayez découvert mon humble retraite.

POUR LES CUISIISIEKES. 1C9

— J y suis du moins celle fois enlréc sans rougir, el si je ne voyais dans ce conlraste un sujet de vous plaindre....

— Me plaindre ! mais je ne suis pas malheureux. Jamais je n'eus plus de tranquillilc^de liberté, de jouissances; j'ai tout mon temps, mes nuits, mes jours , pour me livrer à de mélancoliques rêveries ; je me rappelle les scènes brillantes et variées du passé et je n'y trouvais pas plus de charmes alors que j'y jouais un rôle; je ne m'exalte plus gucres que sur des mots, sans chercher sous leur écorce à approfondir le vide, et je ne m'éprends vivement que de mes fantaisies à moi ; l'abus que j'ai fait des joies de la terre me préserve de la jalousie, le plus sot et le plus honteux satellite d'une existence

médiocre, sanscompterque la paresse qui me captive est le plus elficace contre - poisoadestentationsmondaines.Moimalheureux! vraiment non; j'use et j'abuse kmon gré. De celétroitbalcon j'épuise les heures à voir se teindre, se confondre et s'évanouir les nuages et les flots de vapeur exhalés de cette ville, qui bout sans cesse. Je réfléchis et je dogmatise à perte de vue sur une lubie de mon cerveau, sur une gambade du chat gris pommelé qui se plaît à me fréquenter. Je bois seul et taciturne d'innocent vin de bordeaux^ par rasades; — ou je me donne, si je suis en verve de célestes et ravissans concerts, d'extatiques symphonies , que j'écoute les mains dans les poches, l'œil fasciné par les vagues reflets de ma

POUR LES CUISIMÈRES. 171

lampe uocluriie. J'aime , Cidalise , j'aime avec délices celte chambre confidente de mes pensées, toute peuplée de mes solitaires émotions. Je l'aime , — comme une jeune maîtresse. — Elle m'occupe en rêves, transformée, personnifiée, sensible et intelligente. Bref, jusqu'ici je n'avais connu de la vie que les abus et la routine : aujourd'hui j'en ai pénétré le secret; et si je retrouvais une fortune, ce serait pour initier à mes nouvelles croyances quelques bonnes têtes que j'ai une vague souvenance d'avoir connues et débauchées.

— Ainsi, monsieur.... , vous ne désirez rien.

— Votre question semble cacher un piège.

— Soupçon mal fonde que je vais dissiper d'un mot. li ne s'agit que de moi dans les motifs qui m'ont conduite ici, et le service sans égal que vous m'avez rendu, quel qu'en fût le caractère, m'est garant que vous ne refuserez pas celui que je réclame encore de vous.

— Parlez, madame.

— Mais je tremble. Car, vous qui ne croyez pas à l'amour, vous ne devez pas croire en Dieu. C'est à sa voix pourtant que j'obéis, c'est en son nom que je vous conjure avant tout de ne pas persister dans un refus.

— Quoi! madame, vous voulez que je me reconnaisse indigne d'avoir été distingué par vous, en reprenant la rançon mise à votre confiance et que je fasse à

votre beauté, Cidalise, ralTroiitde ii avoir payé une telle faveur qu à condition de réméré? — Ah ! madame, que n est-ce aujourd'hui que votre choix me livre en partage une liberté, dont je n abuserais plus: et que ne puis-je — pardonnez à ma hardiesse, — recevoir icipour la première fois, un aveu qui me laisserait au moins le mérite d'y répondre par un sacrifice! Quelle ivresse j'aurais k signer un engagement où il me faudrait mettre pour enjeu tout ce que je possédai, et mes dernières ressources et le dévouement de ma vie entière. Mais ne dois-je, hélas ! cette seconde entrevue, qu'à des desseins capables de m'affliger?Ou,si vous ignoriez ma nouvelle position....

'—Ecoutez, Julio, si vous persistez k

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