UN ROMAIN
— Uair est chaud , madame , vous plairail-il d oter ce voile et ce chapeau qui doivent vous gêner?
— Volontiers, monsieur.
Et un frisson d'orgueil et de plaisir parcourut toutes les veines de Julio, quand un geste familier eut remis entre ses mains son chapeau de satin et son cachemire jaune qui jusqu'alors lui avaient caché de blonds cheveux presque aussi beaux que les siens, et une taille élégante que faisait merveilleusement ressortir une robe de chaly noir où se jouaient de vives rosaces écarlates.
Elle se rassit, se pencha moelleusement vers lui et reprit :
— Qu'avez -vous fait aujourd'hui?....
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Mais vous ne répondez pas, suis-je trop indiscrète ?
— Non vraiment, mais ma journée est peu digne de vous.
— Contez toujours, et soyez moins rêveur.
— Et comment ne pas rêver devant tant de charmes! s'écria le faible Julio en lui prenant la main qn il baisa chaudement.
— Oh ! monsieur, il faudrait causer, ce me semble.
Ces mots, notés avec une coquette pruderie, le remirent dans l'esprit de son rôle; il laissa la main de Cidalise se dérober, écarta son fauteuil, se carra dedans en croisant les bras, et toute sa personne voulut dire : c'est à vous à commencer^ madame : moi, je ne commencerai pas.
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Elle comprit. Sonder les sentimens qui, à cette heure, devaient agiter cette femme poussée par sa destinée à une telle rencontre, n'est pas chose possible. Mais, soit qu'elle se fut promis de maîtriser toutes les passions que devait soulever un adversaire dont elle connaissait la force et la perfidie; soit qu'après avoir longuement pesé toutes les chances qu'elle pouvait avoir pour se tirer avec quelque honneur d'un pareil duel, elle trouvât pour le moment son amour-propre engagé à ramener Julio; elle reprit : peut-être aussi, mais cette conjecture n'est donnée que sous la forme la plus dubitative, reculait - elle involontairement devant la crise fatale, espérant que dans une longue causerie, le hasard
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OU sa présence d esprit lui fournirait l'occasion de tomber avec plus de grâce et de pudeur (et il est juste de dire que c'est la dernière hypocrisie dont les femmes se dépouillent ).
— Quelle belle et délicieuse demeure, que de belles aventures d'amour ont dû s y passer, monsieur.
— Celle-ci ne permettra plus qu'on s'en souvienne, fut-il répondu assez galamment.
— Oh ! ne parlons pas de cela, je vous prie, mais, pardonnez à ma curiosité, je serais vraiment heureuse du récit que vous me feriez de l'une d'elles avec le pittoresque qu'on vante si fort en vous, monsieur.
— Mon Dieu! elles se ressemblent
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toutes, je n'ai jamais aimé qu'une l'ois , madame.
— L'aveu est une vaste injure.
— Mais une triste réalité.
— Raison de plus pour que vos histoires soient instructives.
— Si je vous répondais , madame , nous tomberions dans la métaphysique, et nous serions perdus.
— J'aime fort la métaphysique, moi.
— Moi, je la déteste, j'ai en horreur l'analyse du cœur humain; je crois peu à ces merveilleuses découvertes du psychologiste, à ces replis de lame si ingénieusement soulevés, dont un verre de punch ouunbaiser hardifont bon compte.
— Causons d'autre chose.
— De vous, madame, et, indiscrétion
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pour indiscrétion , avez - vous aimé ?
— Je vous répondrai comme vous, monsieur, une fois.
— Votre mari ?
Elle fit un signe de tète affirmatif.
— Alors, madame, je vous dirai, à mon tour, causons d'autre chose. Mais grâce, je vous prie, pour mes aventures. Que vous conterai-je en effet ? mes plus belles heures, mes récits les plus vrais et les plus romanesques vous paraîtraient, à vous, pâles et décolorés. La nouvelle moderne a tout tué, madame; il n'y a plus d'histoire possible à raconter avec bonne foi au coin du feu; adieu la naïve et franche anecdote du conteur de salon : vienne votre recueil du dimanche ou de la quinzaine, et vous me prendriez en pitié.
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— Vous èlcs désespérant, dit-elle.
— Reste le souper, nonobstant, avec sa magie, son bavardage, tous ses privilèges, son vieil esprit français, et ses délicatesses actuelles, les médisances du jour et l'oubli du lendemain ! Le souper chasse les heures et la mélancolie, — voas plairait-il de souper, Cidalise ?
Cette offre arrivait trop heureusement pour qu elle ne s'empressât pas de l'accepter. Julio lui présenta le bras, et en la conduisant dans la pièce voisine où une raffinée collation était servie , il lui disait :
— Autrefois pourtant, madame, du temps des mouches et des abbés de ruelle, des petits vers et des paniers d'archal, à cette heure, sortant de la comédie ita-
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lienne d'où vous auriez cmmenc vingt convives, vous feriez les honneurs de votre table, et chacun vous paierait en bons mots et en gaîté l'honneur disputé de s'y asseoir. Aujourd'hui, hélas ! ces deux couverts sont les seuls dressés, peut-être , dans la ville et ses faubourgs. Cela vaut bien un soupir. —• N'est-ce pas?
En cet instant, Cidalise leva les yeux qu'avaient éblouis d'abord l'éclat des bougies et le reflet des cristaux. Et elle put se croire transportée, comme par enchantement, au siècle et aux lieux dont son partner venait en raillant dé voquer les souvenirs. C'était un triclinium de la régence, une salle qui avait dû retentir d'orgies royales sous le patronage
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(le la 1 Wabèrc et les inspLralions ducs au génie culinaire de liéchamel.
Les dossiers en ovales des chaises/ et leurs tapisseries pastorales , les tables dentelées aux pieds contournés de satyres, les lustres de bohème aux stalactites anguleuses, les girandoles en torse et les porcelaines de Sèvres émaillées, tout était à Favenant.
Le plafond cintré scintillait de dorures et de vivaces bouquets de fleurs peintes en relief. Les panneaux de damas moiré dont l'éraillure à peine sensible accusait l'honorable vétusté étaient encadrés de moulures découpées en guirlandes. Oh, des guirlandes partout... à profusion ! Guirlandes entrelacées sur l'Aubusson du plancher, guirlandes mi-
naudières se mirant aux glaces, guirlandes brodées sur le mat resplendissant du linge de Saxe, guirlandes ciselées à Fentour de chaque plateau, au couronnement des verres à boire, et des pots-pourris encore, modèles précieux de Tépoque, et d'où s'exhalait un embaumement gazeux. Enfin, entre la table et la porte de l'office voisin, un paravent de laque enrubanée déroulait ses pans coupés comme autant de demi-lunes pour amortir le moindre courant extérieur , si la prévoyance de Julio n eût rendu superflue toute intervention subalterne.
Ils S assirent , et alors seulement commença un combat en règle. Cidalise frémit un moment, car elle crut s'appercevoir du dessein qu'avait formé Julio de lui laisser faire tous les frais du tête à
tête; mais adroite à parer ce danger, et
niellanl eu (liuvre tout ce qu elle avait de séduction et de mollesse daus la voix et le regard , elle sut par un reproche flatteur faire à demi comprendre à son rival qu'elle l'avait deviné. Il suffisait au bon jeune homme qui, comme on a pu le voir, était entré dans la lice sans idée arrêtée , de se voir découvert , pour abandonner sa première combinaison avec toute l'apparence de la générosité. Alors, à son tour, et par une réaction que le vin qu'il se versait avec largesse explique facilement, Julio se prit à l'attaquer de voluptueuses paroles. Mais une inconcevable fatalité semblait peser sur eux. Soit méfiance, soit amour-propre, nul ne voulait avoir le déshonneur d'une défaite franche et avouée. Quand à force
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de calme, de gravité, ou d'indifférence , Cidalise s était retranchée contre les efforts prémédités de Tennemi, tout à coup un mot audacieusement lancé par elle venait comme une bombe provoquer des représailles; mais au lieu de riposter, lui distrait, froid ou caustique affectait de déjouer la manœuvre de son perfide antagoniste , et jouissait avec délices de son désappointement et de son embarras.
Ce manège dura assez long-temps sans concessions et sans progrès d'aucun côté : en désespoir de cause, et presque d'un tacite accord, ils s'adressèrent au tm comme dans l'espoir de se recruter un allié. Tous deux se mirent à boire et a
parler philosophie.