‹ Un royaume de DieuChapitre 16 sur 34 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LES BREBIS DE SGHWABZÉ TÉMÉ

Ne cherchez pas sur une carte de la Petite Russie le nom de Schwarzé Ténié, vous ne le trouveriez nulle part. Dieu sait pourtant qu'il existe, ce village d' Ukraine ! Mais son vrai nom est la Chapelle Blanche, que les Juifs par dérision ont changé en Schwarzé Témé, ce qui veut dire dans leur jargon : le village de l'Impureté Noire.

Ce village de la Chapelle Blanche ou de l'Impureté Noire, comme il vous plaira de le nommer, se compose de deux ou trois mille isbas recouvertes de chaume,

et rassemblées comme un troupeau dans la grande plaine ukrainienne. Un peu à l'écart du village vous trouvez une rue, une piste plutôt, bordée de maisons sans étage, aux toitures de tôle peinte ; et entre cette rue et le troupeau des isbas, une mare presque desséchée l'été, et qui, du premier jour de l'automne jusqu'au dernier jour du printemps, devient si large et profonde qu'il faut retirer avec des cordes les charrettes qui s'y embourbent jusqu'au-dessus des essieux. Mais en vérité, cette mare n'est point une mare comme les autres! C'est une mer, un océan qui sépare deux univers : ici des paysans, là des Juifs ; deux mondes également perdus dans cette immensité, couverte suivant la saison de moissons ou de neige; deux mondes qui, du lever au coucher du soleil, de la naissance à la mort, n'ont tout au

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long de Texistence ni un geste pareil, ni une pensée, ni un sentiment communs.

Pour les paysans des isbas, les Juifs qui habitent les maisons de lôle peinte n'ont été créés et mis au monde que pour leur acheter du blé, et le revendre aux gros marchands de Smiara ou de Kiew; fabriquer des touloupes et des bottes; leur fournir les quelques denrées nécessaires à la vie, et tenir le cabaret où ils s'enivrent le dimanche. Pour les Juifs, les paysans n'ont été créés et mis au monde que pour leur vendre du blé, leur acheter bottes et touloupes et autres marchandises, et dépenser leur argent au cabaret. A ce compte on peut fort bien s'entendre; et quand de part et d'autre le mépris est sans borne, la haine devient sans raison. Même il finit par s'établir entre les deux parties une sorte d'entente, d'inimitié paisible, moins

orageuse que ces relations familières, sans cesse traversées de brouilles et de réconciliations, qui sont le lot ordinaire de l'existence campagnarde.

Peu de villages sont plus plaisants que ces villages d'Ukraine au printemps. Aussi loin que va le regard, la plaine n'est que fleurs et que blé. Çà et là, quelques masses de bois sombres interrompent à peine l'immense monotonie verdoyante et diaprée, où mûrit pour toute l'Europe l'incomparable moisson, mais où les fleurs, elles, ne poussent que pour la joie des gens d'ici. Les isbas sont comme assaillies par tout ce blé, toutes ces fleurs, dont le flot ondulant sous le moindre souffla de l'air menace de les submerger. Le cbaume se souvient d'avoir été vivant, et se recouvre comme la plaine, de frémissantes graminées. Dans la cour où aboie le chien

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joyeux pousse le tournesol, et sur le bord de la fenêtre fleurissent le géranium et l'œillet. Comme les champs, comme les isbas, hommes, femmes, enfants, tout le monde est fleuri . On dirait que c'est d'elles-mêmes que toutes ces fleurs de la plaine viennent se poser sur les chapeaux des garçons, se former en couronnes autour du front des jeunes filles, et se mêler aux cheveux qu'elles laissent pendre sur leur poitrine en deux longues tresses noires. Elles sont charmantes ainsi parées, ces paysannes court vêtues d'une chemise à manches courtes, largement décolletée, retenue à la taille par une ceinture en poil de bouc, et d'un jupon qui couvre à peine les genoux et laisse voir les jambes nues. Le teint est chaud, l'œil bleu, les traits droits et réguliers, le corps parfait comme on en peut juger d'un regard. Et

la demi-Qudité de ces beautés rustiques au milieu de toutes ces fleurs fait du printemps en Ukraine une saison d'une volupté unique, quasi paradisiaque, délicieusenient primitive, qui rappelle ces iles de la Polynésie où les peintres nous montrent, sous des arbres à pain, des femmes babillées d'indienne qui mènent des danses fleuries. En toute saison, dans ces isbas retentissent cbants et musique. La soupilka, la fltite de roseau et l'accordéon geignard accompagnent la voix du chanteur qui n'a jamais eu d'autre maître que le rossignol sur le bouleau, et le danseur saute et bondit comme l'écureuil dans les branches. Ici demeure la poésie, réfugiée là sans qu'on le sache; ici toute passion s'élance avec la force du blé. Ah! de l'autre côté de la mare, les Juifs ont bien raison de donner à ce village de

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fleurs, de chants et de désir, où la nature est souveraine, ce nom de Schwarzé Témé — Schwarzé Témé, l'Impureté Noire!

Béni sois -tu. Maître du Monde! de l'autre côté de la mare, on vit tout à fait autrement! Dans toute la Pologne et l'Ukraine vous chercheriez en vain un ghetto où les caftans noirs soient plus verdis par le temps, plus élimés par la houe, plus graisseux et couverts de taches; où les boucles de cheveux frisent le long des joues en plus glorieux tire-bouchons; où les barbes plus incultes conservent dans leurs plis plus de tabac à priser ; où les femmes mariées rasent de plus près leurs cheveux et portent la perruque en satin d'une plus triste couleur d'automne, comme pour rappeler le souvenir des belles nattes sacrifiées le soir des noces... Vous n'en trouveriez pas où, dans la syna-

gogue, on se balance pendant la prière avec plus de frénésie, où l'on fasse claquer les doigts avec autant de vigueur, où les regards fiévreux s'épuisent à déchiffrer avec plus de passion le Livre de la Splendeur, où Ton apporte plus de rigueur dans les jeunes et plus d'entrain aux grands banquets du Sabbat, où l'odeur de la pipe enfin, mêlée à celle de la boue et de la laine humide, emplisse le Saint Lieu d'une atmosphère plus intime.

Pas un jardin, pas une fleur. Car si vous voyiez quelque part, devant la porte ou la fenêtre, un géranium ou un oeillet, alors vous pourriez dire : « Que fait ici ce géranium? Quel démon a placé là cet œillet? " Ni chat, ni chien dans les maisons, aucune de ces bêtes impures dont le seul contact vous souille. Et pourtant si, il y a des chiens dans la Communauté Sainte! Mais

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des chiens si étranges qu'on ne peut vraiment leur donner ce beau nom de chien qui exprime la fidéhté, le courage, le bondissement joyeux et la passion de la caresse. Par bandes de trente ou quarante, quelquefois davantage, on les voit, deux fois par jour, arriver des bois voisins dans la grande rue juive, où ils viennent dévorer les déchets de viande et de volaille que la religion d'Israël interdit de consommer dans toute bête abattue. Sqiielettiques, le poil terne, les oreilles pointues, tout semblables à des loups, ils approchent sans bruit, d'une allure de fantôme, évitant avec soin le village chrétien, où dans toutes les cours, devant toutes les portes, des chiens, de vrais chiens d'hommes, aboient dans leur colère joyeuse et sans raison. Eux, ils n'aboient jamais, ces chiens des bois, ces chiens des Juifs. Ils

semblent avoir perdu la voix, perdu la voix depuis toujours. Vous pouvez les frapper, jamais un cri, un hurlement, une plainte. Jamais non plus une révolte, jamais un [jeste de colère, jamais les lèvres relevées sur les dents blanches. Depuis des siècles ils sont si habitués à recevoir les coups de pied qu'on leur donne en passant — non certes par brutalité, car de son naturel le Juif n'est pas cruel, mais simplement par habitude, par mépris séculaire, par dégoût de la bête iaipure — ils sont, dis-je, si habitués à recevoir depuis des siècles ces coups de pied indifférents, qu'ils ne s'étonnent plus, n'aboient plus, ne mordent plus. Ils savent bien, depuis toujours, que les choses doivent être ainsi : ils acceptent, et voilà tout. Et cela aussi, d'ailleurs, apparaît tout naturel aux Juifs de Schwarzé Témé. Pas un

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d'eux n'a l'idée de faire un retour sur lui-même et de considérer que le destin d'Israël, dispersé à travers les nations, ressemble étraup^ement à celui de ces bêtes humiliées et faméliques. Pas un d'eux ne se dit que de même qu'ils accueillent ces chiens sans amitié ni caresse, ainsi sont-ils traités eux-mêmes par les peuples étrangers, et qu eux aussi, les malheureux, à force de recevoir les injures et les coups, ils ont, comme ces chiens silencieux sortis des bois voisins, perdu l'habitude d'aboyer et de montrer les dents, et ce qui est pis encore, perdu bien d'autres quahtés qui sont les qualités d'un vrai chien et aussi celles d'un vrai homme... Mais de quoi vais-je me mêler? Gela, c'est une affaire entre les Juifs de Schwarzé Témé et leurs chiens.

Si ces pauvres bêtes sont si maigres,

c'est que les Juifs de Schwarzé Témé ne mangent qu'une fois par semaine, le jour du Samedi! Le reste du temps, de quoi vit-on?... Eh! n'aurait-il servi de rien de ne pas manger à sa faim depuis le commencement du monde, si une aussi longue habitude n'avait eu pour résultat de vous déshabituer de la grossière passion de manger et de vous tenir pour bien nourri quand vous avez à vous mettre sous la dent un verset de la ïhora, un chapitre du Talmud ou quelque folie du Zohar! Et pour peu que la venue du Messie se fasse un peu attendre et que ce misérable monde continue encore quelques siècles, il n'est pas douteux qu'Israël finira par se passer complètement de toute nourriture corporelle. Béni en soit l'Éternel, car le jeûne allège l'esprit, rend l'âme plus déhée, moins soumise à la matière, infiniment

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plus subtile. L'abstinence prépare à l'extase. Et quand le Samedi, au banquet de la synagfogue, ces Juifs de Scbwarzé Témé mangent enfin quelque chose et boivent quelques verres de vin, alors qu'arrivet-il? Vous voyez soudain leurs visages passer du blanc à l'écarlate, les yeux chavirent dans les orbites (ce qui, d'après le Zohar, est le premier signe certain du ravissement extatique), le corps abandonné par l'âme et ne se possédant plus roule bientôt sous la table, cependant que l'âme libérée de la matière pesante s'envole emportée par les Anges, et ne s'arrête qu'au fond des sept palais divins, sur le parvis où resplendit la Schekina, la Gloire de Dieu.

A part trois ou quatre personnages, tout le monde dans la Communauté vit également misérable. Et d'ailleurs cette

pauvreté n'est un fardeau pour personne. On y porte de misérables habits, mais qui songe à regarder vos habits? Tous les Juifs n'ont-ils pas le même caftan déchiré, la même culotte graisseuse, le même chapeau couleur de mousse, le même vêtement sordide, depuis l'origine des temps? Et les bottes éculées laissent voir si naturellement le bout des doigts de pieds, que c'est une plaisanterie passée en proverbe de dire : Pour quelle raison un vieux chapeau, un caftan déchiré seraient-ils donc moins admissibles que des souliers troués? Est-ce que par hasard les pieds ne feraient pas, eux aussi, partie du corps?

Sans doute avec quelques efforts et en travaillant un peu plus de dix pu douze heures par semaine, les Juifs de Schwarzé Témé auraient pu manger davantage et posséder des habits plus reluisants. Mais

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