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leurs qui s'en vont recueillir les offrandes d'une Communauté à l'autre, pour les pèlerins qui aux jours d'affluence ne trouvent plus à se lo^er dans les auberges de la ville, et aussi d'immenses cuisines où se prépare la nourriture des grands banquets du Samedi. Du côté de la rue, la synagogue, le bain rituel et le bethamidrasch ferment le cercle de ces bâtiments qu'on appelle la cour du Zadik. Et tout le long de l'année, du matin jusqu'au soir, tous les regards, toutes les pensées de la Communauté Sainte sont tournés vers cet enclos.
Ni par son intelligence, ni par son aspect extérieur, le Rabbin de Scbwarzé Témé n'avait rien qui fût remarquable.
C'était un mince petit vieillard, prodigieusement effacé, jaune, cbétif, les pommettes saillantes, avec un air de Mongol,
et qui semblait ne jamais bien comprendre les choses qu'on lui racontait. Mais naturellement cette simplicité et cette modestie, loin de le déprécier aux yeux de ses fidèles, ajoutaient encore à sa gloire. On lui faisait plus de mérite de son humilité d'esprit, qu'on n'admirait chez son frère, le Zadik de Talmé, une finesse d'intelligence célèbre dans tout l'univers; et son apparence malingre lui valait plus de prestige que n'en donnait à un autre de ses frères, le Zadik de Skvéré, une prestance également renommée. S'il feignait d'être un simple, c'était, comme le Balchem lui-même avait fait autrefois, pour ne pas brûler tous les yeux par l'éclat de sa splendeur. Aussi ce grêle vieillard, que l'on aurait pu prendre — n'eût été son riche caftan et ses fourrures de zibeline — pour le petit rabbin de quelque misérable
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communauté d'une centaine d'âmes, attirait vers lui les cœurs de plusieurs millions d'hommes de l'Europe orientale, et à SchwarzéTéméil était le maître absolu, le véritable roi de ce petit royaume de Dieu. Un Royaume de Dieu ! En vérité, c'est le seul nom qui convienne à ce ghetto campagnard perdu dans l'immense plaine à blé. Ici, Dieu règne en effet! Ici, Dieu seul est maître ! Et sans doute le Tsar, avec une présomption naïve, pouvait s'imaginer que lui aussi avait bien quelque puissance sur cette petite Communauté, comme sur tout le reste de son empire (car depuis le fond des siècles toujours le malheur a voulu que des peuplades idolâtres imposent leur joug à Israël). Mais le Seigneur l'a dit : '« De moi seul, les Juifs sont esclaves! v Et les Juifs de Scliwarzé ïémé le prouvaient une fois de plus, en échap-
pantpar d'ingénieux stratagèmes à toutes les contraintes sociales du pays où ils vivaient.
En Russie, comme partout ailleurs dans le monde, il y a deux sortes de lois : Tune vous offre sa protection pour vous, votre famille et vos biens, contre l'injustice d'autrui; l'autre châtie les criminels. Mais grâce à Dieu, pas plus l'une que l'autre ne s'applique à Schwarzé Témé. Jamais il ne viendrait à l'idée de personne, dans la Communauté Sainte, de s'adresser aux tribunaux ordinaires. Le Zadik n'est-il pas là pour juger suivant son cœur et l'inspiration du ciel? Et à son défaut, le petit Rabbin rituel règle tous les différends conformément à la coutume, à la Dîn-Thora, comme on dit. Quant à la loi criminelle, qu'aurait-elle à faire ici? Le crime est inconcevable dans ces Royaumes de Dieu.
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Jamais les coups et les blessures n'y vont, plus loin qu'une gifle, el les vols et les délits y sont également inconnus, car peut-on appeler ainsi un incendie allumé pour bénéficier d'une assurance, une fabrication clandestine d'eau - de - vie, un prêt de cent pour cent à quelque grossier paysan, l'usage d'un faux passeport — toutes choses, il est vrai, que la loi des Chrétiens condamne, mais qu'en leur âme et conscience les Juifs de Schw^arzé Témé n'ont jamais regardées comme étant répréhensibles. Et si par aventure l'un d'eux, schlemil et malchanceux, se laisse prendre dans un de ces mauvais cas, il y a toujours moyen, pour éviter de fâcheuses conséquences, de s'arranger à l'amiable avec les fonctionnaires du Tsar, ou bien encore de s'éloigner quelque temps.
Je sais bien qu'il est interdit de faire seulement quatre pas hors de la Communauté sans être muni d'un passeport. Mais alors intervient le Délégué des Juifs à la mairie des Chrétiens du village, personnage qui joue, dans la vie temporelle, un rôle presque aussi important que le Rabbin Miraculeux lui-même dans les affaires supra-terrestres. Êtes-vous en peine pour sortir de la Communauté Sainte, allez trouver Reb Naftali (c'était le nom du Délégué des Juifs de Schwarzé Témé), et suivant les circonstances, il vous délivrera aussitôt un faux vrai-passeport ou bien un vrai faux -passeport — subtil distinguo (mais là-bas tout est subtil) qui veut deux mots d'explication. Un vrai faux-passeport, c'est un passeport en règle sur lequel le Délégué a posé le cachet de la mairie, à la barbe du maire