CHAPITRE Xlîl
BÉNI SOIT l'éternel!
Le comte Zavorski causait avec le Commandant du détacliement des Cosaques qui logeait au ciiâteau, quand on vint lui annoncer que Reb Mosché demandait à lui parler. Ce fut pour l'officier un vif étonnement de voir son hôte se lever aussitôt et le quitter en s'excusant pour aller recevoir ce Juif.
La première pensée du Comte fut que ces grands enfants de Cosaques, malgré les consignes données, avaient dû faire quelque esclandre dans la Communauté Sainte.
Reb Moscbé le détrompa tout de suite.
— Non, non, Pani Zavorski, ils se conduisent fort bien au contraire! Toute la Communauté est remplie de reconnaissance... Nous n'oublierons jamais ce que vous avez fait pour nous dans ces moments difficiles et de quels maux vous nous avez protégés!
— Et maintenant, demanda le Comte, vous sentez- vous plus rassurés?
— Reb Éliézernous a écrit, dit le fils du Rabbin Miraculeux avec un peu d'embarras. Les pauvres gens de sa Communauté ont eu beaucoup à souffrir. Mais grâce au ciel, il semble qu'aujourd'hui les esprits soient bien apaisés.
— Tant mieux ! tant mieux ! fit le Comte, qui savait parfaitement à quoi s'en tenir sur les événements de Smiara et les périls qu'avaient courus les Juifs de Schwarzé Témé.
Quoique son hôte n'eût laissé paraître aucune ironie dans ses paroles, Reb Mosché était trop subtil pour ne pas en sentir dans sa pensée.
— Eh bien! oui, Pani Zavorski, repritil vivement en abandonnant tout à coup ses habiletés inutiles. Les Juifs de Schwarzé Témé sont aujourd'hui rassurés, et c'est le secret de ma visite ! Croyez bien que j'en sens le ridicule, et qu'après vous avoir tant importuné, ces jours-ci, pour faire venir les Cosaques. . .
— Vous voulez maintenant qu'on les rappelle au plus vite, acheva le Comte en riant.
— Eh! vous connaissez les Juifs, Pani Zavorski. Ils ne sont jamais satisfaits. C'est leur nature! Il ne faut pas leur en vouloir! . ..
Et avec cette liberté d*esprit qui frap-
pait toujours le Comte quand il cau3ait avec le fils du Rabbin Miraculeux, Reb Mosché se mit à lui faire un tableau tout à fait plaisant des sentiments par lesquels avait passé la Communauté Sainte depuis la venue des Cosaques : l'entbousiasme des premières heures, et puis le désenchantement, les danses dans la cour, la chanson de Stenka Razine, la musique de l'accordéon qui troublait la prière, et la lettre de Reb Ëliézer qui, en rassurant tout le monde, avait fait éclater la sourde irritation longtemps réprimée par la peur, enfin l'histoire de Leïbélé — tous ces événements puérils où s'exprimait cependant l'âme de plusieurs millions d'hommes...
Sentant qu'il amusait le Comte, il poussait son récit à la caricature, avec ces nuances de malice que seul un Juif sait trouver en parlant d'autres Juifs. Et tout en l'écou-
tant, le vieux seigneur se disait à part lui : <i Encore un Juif qui se renie ! et qui dit devant un Chrétien des choses que certainement il oserait à peine penser au milieu de ses coreligionnaires. » En quoi il se trompait, car les Juifs ont entre eux, lorsqu'il s'agit de se railler eux-mêmes, une liberté sans borne.
— Ainsi vous le voyez, Pani, poursuivait Reb Mosché, comme je a^ous le disais tout à l'heure, les Cosaques n'ont rien fait de répréhensible chez nous. Mais ils sont là! Et pour un Juif tout ce que peut faire un Cosaque est une abomination et le blesse jusqu'au fond du cœur. Aussi toute la Communauté m'envoie vous supplier avec des larmes de lui rendre la tranquillité d'autrefois et de la délivrer des cavaliers du Tsar.
— Ce qui sera plus facile, je pense, que
de les faire venir, conclut le Comte fort satisfait lui-même de les voir partir bientôt, car il en avait assez, le vieux seigneur polonais, de déjeuner et de diner tous les jours en tète à lête avec un Commandant de Cosaques !
Cependant trois jours passèrent. Les Cosaques étaient toujours là, et plus que jamais les danses, les chansons et l'accordéon faisaient rage autour de la synagogue . On ne s'abordait plus qu'en disant : « Que font-ils donc à Kiew? Qu'attendent -ils pour rappeler ces maudits? » Car si habitués que fussent le gens de Schwarzé Témé à être rebutés parles fonctionnaires russes, ils ne pouvaient se faire à l'idée que leur Communauté n'était pas le centre du monde, et qu'à cette heure toutes les pensées, tous les regards du Gouverne-
ment n'étaient pas braqués sur l'enclos du Rabbin Miraculeux.
Quant aux Cosaques, ils continuaient de se trouver enchantés de leur séjour chez les Juifs. La nourriture et la boisson étaient également abondantes; et s'il n'y avait plus aujourd'hui que les gamins pour jeter sous les pieds de leurs chevaux quelque menue monnaie de cuivre, en revanche ils n'avaient qu'à se féliciter du succès toujours plus vif de leur musique et de leurs danses près des Chrétiennes du village. Aucun d'eux n'était pressé de rentrer à la caserne ou de s'en aller ailleurs donner des verges aux paysans.
Or un soir (c'était le dixième ou le onzième jour qu'ils passaient à Schwarzé Témé) un domestique du château se présenta chez Reb Mosché un peu avant l'heure de min'ha. La rumeur s'en répan-
dit aussitôt, soulevant l'émotion qu'on imagine, car personne ne doutait que le domestique n'apportât la nouvelle si impatiemment attendue.
Profonde fut la déception, lorsque à la synagogue Reb Mosché déclara que le comte Zavorski lui faisait simplement savoir qu'aucun ordre n'était encore arrivé et qu'il fallait prendre patience. C'était donc pour l'éternité qu'on avait ici ces Cosaques! Les gémissements recommencèrent de plus belle. Et la prière elle-même ne semblait plus qu'un appel au Seigneur pour qu'il éloignât ces païens.
Après dîner quelques notables se rendirent, comme à l'ordinaire, cbez le fils du Rabbin Miraculeux, pour bavarder et boire le tbé. Sous les fenêtres, dans la cour, les Cosaques menaient leur traiti habituel. Vers minuit le bruit cessa, et
l'on n'entendit plus que le piaffement des chevaux dans la sainte souka et le ronflement des hommes qui remplissait la nuit d'été. Alors Reb Mosché se levant, alla fermer les deux fenêtres qui donnaient sur l'enclos, et tirant de son caftan la lettre qu'il avait reçue du Comte, il la traduisit à ses hôtes Béni sois-tu, Maître du Monde ! elle annonçait que le lendemain, à six heures du matin, le détachement quitterait la Communauté Sainte. Mais le Commandant ordonnait de tenir secrète la nouvelle, par crainte que ses hommes, dans l'excitation du départ, ne se livrassent à des réjouissances dont les Juifs de Schwarzé Témé pourraient avoir à souffrir.
Pour célébrer l'heureux événement Reb Moscbé avait fait chercher du vin dans la cave de son père; et qui l'eût vu, au
milieu de ces caftans crasseux et de ces barbes jamais peignées, réciter sur la coupe d'argent, qu'un serviteur avait posée devant lui, l'antique bénédiction du vin, et trinquer d'un air joyeux avec le vénérable Hazèn dont la main tremblait de bonheur; qui l'eût vu à cette minute, le fils du Rabbin Miraculeux, aurait eu peine à reconnaître dans ce Juif tout pareil aux autres, ce Reb Moscbé qui, l'autre jour, confortablement installé dans un fauteuil du château, un cigare entre les doigts, s'entretenait si librement sur ses coreligionnaires avec le vieux seigneur polonais. Il était une heure du matin quand ses hôtes quittèrent son logis. Désormais on ne courait plus le risque de donner l'éveil aux soldats par quelque parole imprudente. Tout dormait dans la cour. Aux fenêtres du bethamidrash brillaient seule-
ment quelques lumières. Le Hazen et ses compagnons poussèrent la porte entrebâillée. A la lueur de la bougie plantée dans une brique trouée, quatre ou cinq Juifs lisaient les Psaumes ou le Livre de la Splendeur. Ils furent les premiers avertis. Et Dieu leur devait bien cela, en récompense de leur pieuse veillée !
Maintenant dans la grand'rue, sous la lune brillante, le petit groupe de Juifs noctambules allait de maison en maison, frappant du poing à chaque porte. Brusquement réveillés, les dormeurs demandaient avec effroi qui heurtait à cette heure tardive, et les cœurs n'étaient pas encore si rassurés que l'image de quelque péril ne se présentât aussitôt. Mais au travers de la porte une voix joyeuse répondait : « Reb Amram, ou Reb Aaron, dites vite la bénédiction de celui qui apprend une heureuse
nouvelle. Les chiens partent demain, à six heures ! >' Et aussitôt les portes s*entr' ouvraient, et de joyeux : « Salem Aleïchem, Que la paix soit avec vous ! »
s'échangeaient sur les seuils, comme au grand soir de Pâques, quand après le festin rituel les convives prennent congé les uns des autres dans la nuit, en se jetant la parole de la plus belle espérance : L'an prochain, à Jérusalem !
Vers quatre heures du matin, le Rabbin Miraculeux était plongé dans sa prière : « Je me confesse, moi, Seigneur, devant Toi*.. » ou plutôt dans l'extase où le jetaient ces deux mots affrontés : moi, ce rien, ce ver de terre. Toi, la toute -puissance infinie, le Créateur de tous les Univers ; et sa fine tête d'oiseau écrasée sous les ailes de son vaste chapeau s'égarait dans ce
vertige, lorsqu'il entendit dans la cour plus de tapage encore qu'il n'était accoutumé. Alors, au fond de son esprit perdu dans la supputation de l'immensité divine, revint le souvenir que, la veille, son fils l'avait en effet averti que les Cosaques quitteraient ce matin même, à six heures, la Sainte Communauté. Mais à cette minute que lui importaient les Cosaques? De quel poids était ce bétail dans les pensées de Dieu? L'Étemel les avait jetés une minute ici, et d'une autre chiquenaude il les précipitait ailleurs. Que sa volonté soit faite !.. . Et le vieillard, une seconde distrait par les piaffements des chevaux, le bruit des mors, des étriers, des lances et les cris des soldats s'interpellant d'un bout à l'autre de la cour, détourna son esprit de ces rumeurs infâmes, pour se plonger tout entier dans l'inson-
dable « Moi, Seigneur, devant Toi!... » Pendant ce temps, les fidèles de la Communauté se dirigeaient du côté de la mare, où devaient se rassembler les soldats.
Ils étaient tous dans cet état d'excitation fébrile que produit infailliblement sur eux le moindre événement. Et Dieu merci, celui-là n'était pas de mince importance ! Certainement les paysans de M. Kroucbewski, au bout de quinze jours de la terrible expédition punitive, n'avaient pas éprouvé plus de soulagement à voir s'éloigner leurs bourreaux, que n'en ressentaient en ce moment tous ces Juifs du départ de leurs sauveurs ! Et je ne parle pas de ce que pouvaient penser les femmes et les filles, rassemblées dans un coin, car ce que peut penser une Juive de Scbwarzé Témé d'un Cosaque d'Ukraine s'imagine sans peine.
Et d'ailleurs cela n'a pas d'importance.
Sur les passerelles de bois jetées audessus de la mare, arrivaient par petits groupes les filles du village chrétien, toujours gracieuses, court vêtues et reflétant dans l'eau qui brillait au soleil, leurs jambes et leurs bras nus. Dans la cour du Rabbin Miraculeux retentissaient les trompettes sonnant le boute-selle. Au loin leur répondaient les cbants et les fanfares des cavaliers du château, qui s'avançaient sur la route.
Les deux troupes se rejoignirent sur la place où les chevaux se rangèrent en bon ordre sous le regard du Commandant.
Alors, comme au jour de l'arrivée, Reb NaftaU se détachant du groupe des notables, s'avança vers l'officier, sa casquette de soie à la main, pour lui dire au nom de tous quels sentiments de gratitude éternelle les Juifs de Schwarzé Témé garde-
raient du passage des Cosaques. Et pendant qu'il développait sa harangue en surveillant du coin de l'œil tous les mouvements du cheval que ce discours semblait impatienter, l'olficier contemplait du haut de sa monture le singulier spectacle qu'offrait en ce moment la place, et maintes choses que lui avait dites, quand ils causaient ensemble, le comte Zavorski, lui revenaient à la mémoire. Au milieu de ces campagnes du Dnieper où les passions sont si ardentes, les filles si voluptueuses et les garçons si prompts à la jalousie et au meurtre, ces quelques centaines de mètres carrés occupés par la Communauté juive ne connaissaient ni volupté ni amour ! Ici, la seule idée d'un meurtre passionnel était incompréhensible. Et pourtant il en avait vu des femmes juives à Kievv, à Moscou et ailleurs! Quel tempérament, quel feu! De
véritables Orientales, des femmes d'Espagne et d'Italie! Des parfums trop violents qu'on ne pouvait longtemps soutenir et qui les annonçaient de très loin. Un excès de bijoux qui, dans les réunions, aurait suffi à les faire reconnaître, si déjà leurs toilettes trop voyantes ne les avaient dénoncées. Et c'était d'un ghetto pareil à celui-ci que ces Juives-là étaient sorties ! Leurs mères ou leurs grand' mères avaient toutes été une de ces bonnes femmes en robe noire, en perruque feuille morte, qui paraissaient si effacées malgré le bel éclat de leurs yeux. . . Alors, comment expliquer cette ardeur, ce goût du luxe et des bijoux, et ce fou désir de paraître?... Et l'image de son dentiste se présenta à son esprit, non certes comme une réponse mais comme une interrogation de plus. Ainsi, lui aussi, Levinsohn arrivait en droite
ligne d'ici ! Un homme si propre, si soigné ! Et Isaac Latnik, le premier avocat de Kiew ! Et Brandstein le grand sucrier, l'homme le plus riche de la Russie! Eux aussi d'ici, d'ici!...
Cependant, Rabbi Naftali avait fini son compliment, et s*étant courbé jusqu'à terre il rejoignait à reculons les Instruments de Sainteté, ayant plus parlé en cinq minutes qu'il ne parlerait désormais dans tout le reste de l'année. Maintenant, Dieu soit loué, il allait retrouver son prestige et sa vieille autorité ! Il redevenait l'appui, le refuge, le sauveur de tous les membres de la Communauté Sainte dans toutes les affaires où les enfants d'Israël seraient aux prises avec des Chrétiens ; et ce n'était pas en discours inutiles qu'il allait gaspiller cet esprit ingénieux qui lui était si nécessaire dans ces combats quotidiens
Le Commandant avait tiré son sabre pour donner le signal du départ. 11 le tint levé quelques secondes, pendant lesquelles, dans un éclair, ayant jeté les yeux une dernière fois sur cette foule juive, il crut voir tout à coup, au milieu de ce troupeau, Latnik, Brandstein, son dentiste, réellement en chair et en os, et dans tous les yeux des femmes fixés sur lui sous les perruques, le regard, exactement le regard des belles Juives sous les pierreries! Il abaissa son sabre. Tous les chevaux se mirent en marche, toutes les trompettes éclatèrent, toutes les flûtes, tous les instruments de cuivre. Et d'un coup, comme l'eau s'échappe de la vanne d'un étang, la chanson de Stenka Razine jaillit de toutes les poitrines :
Sur les eaux du large fleuve Ont apparu les barques peintes.
Les barques peintes des Cosaques Avec leurs proues en fer de lance..
Le détacheaient franchit la mare.
Maintes œillades de regret furent échangées au passage entre les fiers cavaliers et les belles filles d'Ukraine debout sur les passerelles de bois; et comme le Cosaque a l'âme prodigieusement tendre, plus d'un œil se mouilla.
Quant aux fidèles de la Communauté Sainte ils regardaient s'éloigner les cavaliers avec plus de bonheur encore, si cela est possible, qu'ils ne les avaient vus venir. Béni soit Dieu! après une pareille épreuve on allait donc reprendre la chère vie d'autrefois! Et les longs doigts passaient avec satisfaction dans les barbes épaisses, el les lèvres faisaient cette aspiration sifflante d'une bouche qui gobe un œuf, par laquelle Israël exprime, mieux encore
qu'avec des mots, ses satisfactions secrètes . A perte de vue dans la plaine, la récoite déjà haute étincelait sous le soleil. Peu à peu, soldats et chevaux disparaissaient parmi les herbes mouvantes, s'enfonçant dans la moisson comme des nageurs dans la mer. La musique et les chansons retentissaient encore, et déjà on ne voyait plus que les pointes des lances pareilles à des épis d'argent. Cette mince ligne elle-même sombra dans les vagues du blé. . . Les Cosaques étaient partis ! Les chiens des bois eux-mêmes ne les regrettèrent pas, car s'ils leur donnaient des caresses, ils ne leur laissaient que des os où il n'y avait plus rien à ronger.