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CHAPITRE XÏI

l'orage dans la synagogue

Reb Éliézer, le rabbin de Smiara, que Leïbélé avait vu de ses yeux rendre le dernier soupir sur les Thora profanées, Reb Éliézer n'était pas mort! Il écrivit lui-même au Rabbin Miraculeux pour le mettre au courant des événements déplorables qui s*étaient déroulés, le jour de Schabouoth, dans la pauvre Communauté.

Et ces nouvelles, pour affligeantes qu'elles fussent, étaient infiniment moins tragiques que les récits du Soldat.

Ob ! sans doute la cbère synagogue avait terriblement souffert. Tous les bancs,

tous les pupitres avaient été brûlés. Et combien de précieux taliss qui avaient couvert la tête des ancêtres, combien de scbalos tcbivot et de mahzors (1) de fête sur lesquels étaient écrites les grandes dates de la vie des familles, tant de naissances de cbers petits Moïse, tant de morts de Rebecca, de Juditb, d'Estber, de Jacob et d'Abrabam, combien de ces vieux livres, vieux patriarches eux-mêmes, avaient péri dans l'incendie avec les bancs et les pupitres, ajoutant à leur cendre la cendre des pieux souvenirs ! L'almémor où tant d'ancêtres étaient montés pour faire la lecture de la Loi, où le Sofer (2), à tant d'années nouvelles avait fait retentir la corne de bélier, était lui aussi devenu cendres. Fracassée, l'armoire aux Thora !

(1) Livres de piété.

(2) Copiste de la Loi.

Jetés au ruisseau, à la boue, les rideaux de velours brodés des deux lions de Juda qui décoraient le tabernacle ! Et cbose affreuse à dire, les Tbora elles-mêmes, calli^jraphiées avec une piété infinie et un art prodigieux, sans faute et sans péché, le saiiit troupeau béni avait subi des outrages que la plume se refusait à décrire !

Tout compte fait, dans la bagarre, six Juifs avaient perdu la vie : le bedeau de la synagogue, assommé sur l'almémor d'un coup de chandelier; un des jeunes sacrificateurs massacré dans des circonstances restées encore mystérieuses ; e\ quatre menuisiers, véritables héros, qui, en défendant une impasse, avaient exterminé plus de trente bourreaux avant de succomber à leur tour! A cette liste, il fallait ajouter Reb Josué le mélamed, âgé de quatre-vingt-dix ans, et qui n'avait

pu résister à rémotion de ces heures infernales.

Eu s' excusant de parler de lui-même après de si grandes misères, Reb Ëliézer disait encore qu'on lui avait coupé la barbe et les papillotes, et qu'un grand nombre de bons Juifs, dont il citait les noms, avaient subi le même affront. D'innombrables maisons et boutiques avaient été dévastées, les meubles jetés à la rue, les marchandises dérobées et toutes les caves vidées par les voyous de Poltava. Mais si dure qu'eût été l'épreuve, elle eût pu être plus effroyable encore. Reb Ehézer remerciait l'Éternel d'avoir imposé des limites aux excès des Poltavtsé; et voyant là un des effets des prières du Rabbin Mi raculeux, il le félicitait de ce nouveau miracle qui s'ajoutait à tous ceux que lui et ses ancêtres avaient faits et faisaient

tous les jours pour la gloire et le salut d'Israël.

Cette lettre du Rabbin de Smiara, dont Reb Mosché donna lecture après la prière du matin, déçut beaucoup T Assemblée.

Une belle persécution, un beau massacre, une belle injustice flattent toujours le goût d'Israël pour le gémissement et la plainte. Or il fallait bien reconnaître que le pogrom de Smiara n'avait rien de l'effroyable tuerie qu'avait décrite Leïbélé. Sans doute les Thora avaient été profanées , mais enfin, grâce au ciel, il y a encore des sofers pour en copier de nouvelles! Six Juifs avaient perdu la vie, mais il en restait encore plus de vingt mille à Smiara! Reb Éliézer et quelques autres bons Juifs avaient eu la barbe coupée, mais la barbe cela repousse! Des maisons, des boutiques avaient été piQées, mais qu'est-

ce que cela quand on s'était imaginé tout à feu et à sang!... Naturellement ces pensées restaient enfouies au fond des cœurs. A qui serait venue l'idée de diminuer publiquement la grandeur du péril auquel on avait échappé ! Il ne vint même à l'esprit de personne de reprocher au Soldat ses racontars. Tout le monde à sa place aurait vu les événements sous la même couleur que lui . Et de son côté Leibélé ne témoignait d'aucune gène, parce qu'il est sous-entendu entre Juifs que dans une conversation c'est à chacun de ramener toute chose à ses proportions véritables.

Cependant, sous l'impression de la lettre de Reb Éliézer, des sentiments que la crainte avait jusqu'alors étouffés commençaient de se donner libre cours. Un grand cercle s'était formé autour du

Chantre et du Grand Usurier qui se disputaient avec aigreur comme c'était leur habitude, et des murmures d'approbation accompagnaient ces paroles du Hazèn :

« La cour du saint Zadik allait-elle devenir un heu de prostitution et de débauche? Est-ce que ces chiens et ces chiennes allaient continuer tous les soirs à profaner le nom de Dieu par leurs abominations? Est-ce que les chants de ces brutes sauvages et le bruit de leurs accordéons troublerait longtemps la prière? Est-ce qu'on verrait longtemps encore apparaître leurs faces damnées aux fenêtres de la synagogue pendant les pieux exercices?

Était-ce un plaisir digne d*un Juif de regarder pendant des heures ces diables voltiger sur leurs chevaux? Dans les théâtres et les cirques ne fait-on pas aussi des choses merveilleuses? Et cependant

un Juif qui se respecte met-il jamais les pieds dans ces endroits de perdition?

N'était-ce pas de la folie de jeter à profusion des roubles, quand il y a tant d'orphelins dans la Sainte Communauté? Rien qu'avec cet argent si follement répandu dans l'herbe, quelles Thora magnifiques aurait- on pu offrir à la pauvre armoire de Smiara qui en a, hélas, tant besoin ! . . . Convenez avec moi, Reb Alter, que les scènes qui se passent ici, sous les yeux de nos enfants et de nos femmes, ne peuvent durer pUis longtemps. C'est un chapitre d'Ézéchiel que nous vivons tous les jours ! C'est à se demander vraiment, et je me le demande en effet, si l'arrivée des gens de Poltava eût été un plus grand fléau que l'invasion de la Communauté par tous ces chiens de la steppe... » Et du doigt le Hazèn désignait la fenêtre par où arrivait

de la cour réternelle musique de l'accordéon des Cosaques, et la stiipide, l'exaspérante chanson :

Sur la barque qui s'avance en tête Stenka Razine se tient debout...

La beauté de la parole, la force de l'argumentation, et plus que tout le sentiment que les dangers courus par la Communauté avaient été grossis considérablement dans les imaginations, inclinaient tout le monde à applaudir le Cbanti'e. Mais déjà le sourire dédaigneux de l'Usurier montrait une telle certitude de réduire k néant les arguments de son rival, que les mouvements d'approbation s'arrêtèrent presque aussitôt. D'une voix qui dépassait à peine le susurrement doucereux qu'il avait, quand prenant à part un de ses créanciers dans un coin de la synagogue, Reb Alter

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le persuadait qu'il y allait de son salut dans ce monde et dans l'aulre de lui rembourser une dette ou d'en payer les intérêts :

— Ne craignez-vous pas d'être ingrat, dit-il, mon vénérable ami? Parmi ceux qui A'ous applaudissent, j'en ai vu beaucoup, l'autre jour, alors qu'on ignorait encore si les Cosaques allaient venir, qui montraient moins d'enthousiasme. J'en ai vu dont l'appétit faisait vraiment peine à voir au banquet le jour de Schabouoth!

J'ai cru entendre des sanglots dans un moment où Israël ne doit penser qu'à la joie... La lettre de Rabbi Eliézer n'est peut-être pas étrangère à ce réveil des courages qu'autour de moi je constate avec plaisir. Sans doute, et j'en bénis le ciel! le sang n'a pas coulé à flots dans les rues de Smiara. Mais est-ce aux catastrophes

humaines que nous devons être sensibles? Cinquante Thora profanées, cinquante rouleaux dans la boue, souillés d'une façon indicible, n'est-ce pas là le plus grand malheur qui puisse atteindre une Communauté Sainte? Remercions donc l'Éternel de nous avoir envoyé son Ange de Salut sou^ telle forme qui a pu lui plaire. . .

Et pour renforcer l'argument qui déjà était sans réplique, il fit intervenir la personne sacrée du Rabbin Miraculeux. Car enfin si les Cosaques étaient là, c'était le Zadik lui-même qui les avait appelés. Et quoi qu'il pût arriver dans sa cour, tout n'était-il pas purifié par son pouvoir miraculeux?

— Ah ! vraiment, Reb Aller, vous trouvez qu'il n'y a pas de mal! s'écria dans l'auditoire une voix remplie d'aigreur. C'était la voix du Lithuanien qui crevait sur l'as-

semblée comme une poche de fiel. Vous trouvez qu'il n'y a pas de mal, et qu'il n*y a qu'à fermer les yeux pour que tout se passe sans péché dans la cour du Zadik. Eh bien, oui! il y a du mal! Et si dans la Communauté il y a des gens qui n'ont pas d'yeux pour voir, moi j'ai vu, malheureusement pour moi !

Et se tournant vers Leïbélé qui se tenait au premier rang des curieux :

— Qu'il dise donc, ce chégetz-là! qu'il ose affirmer ici, devant le saint Tabernacle, qu'il n'a pas bu de vin tous les soirs en compagnie des Cosaques, et mangé avec eux de la viande défendue !

Tous les regards se portèrent sur le Soldat.

Que le fait fût vrai ou non, ce n'était pas le moins du monde ce qui intéressait l'assemblée. Personne d'ailleurs ne dou-

tait que le Lithuanien n'eût dit vrai, car d'un soldat on pouvait tout attendre.

Mais que ce Reb Jossel, cet étranger, cet hérétique, que chacun haïssait comme il haïssait tout le monde, prît aujourd'hui l'avantage de faire rejailUr sur la Communauté entière la faute d'un de ses membres indignes, cela révoltait tous les cœurs. Chacun espérait bien que par un mensonge effronté, le chégetz allait confondre l'exécrable Lithuanien, et que le calomniateur recevrait sur-le-champ trente-neuf bons coups de pantoufle, punition ordinaire de ceux dont les propos ont offensé dans un de ses fidèles la dignité du Zadik.

Or il arriva que le Soldat, habitué à mentir dans toutes les circonstances de la vie, fut tellement abasourdi par ce coup imprévu qu'il en perdit la parole. Et le

Lithuanien aussitôt craignant qu'il se reprît :

— Eli bien, maintenant que tu avoues, qu'as-tu à dire pour ton excuse?

— J'ai bu, bien sûr, je ne le devais pas, répondit piteusement Leibélé. J'ai mangé, je ne le devais pas. Mais est-ce ma faute si depuis une semaine, dans l'intérêt de tout le monde, je suis forcé de vivre en compagnie de ces chiens-là!

Ah! ce n'était plus le Leibélé faraud des derniers jours! 11 ne brillait guère à cette heure, le héros de la Communauté Sainte! Et c'était justement de cette contrition et de cette humilité qu'on lui en voulait, l'imbécile!

Après ce beau coup de théâtre, le Ijithuanien, d'un air modeste, était rentré dans la foule, sentant bien que toute parole ne pouvait qu'affaiblir le coup qu'il venait

de porter. Mais tout de suite le vénérable Hazèn, saisissant l'occasion inespérée de reprendre sur les esprits l'ascendant que Reb Al ter lui avait ravi un moment, bondit sur le scandale, avec un zèle qui témoignait d'une satisfaction profonde, bien que son visage ne laissât voir que la plus morne tristesse.

— Avec toute la Communauté, commença-t-il d'un ton lugubre, je regrette que Reb Jossel soit venu nous apporter, pour appuyer mon opinion, un fait qui jette la bonté sur tout le troupeau d'Israël. Devant ce fait monstrueux (fasse le ciel qu'il n'y en ait pas beaucoup d'autres de cette sorte qui nous soient restés ignorés !) , qu'avez-vous à dire, Reb Alter?

Personne maintenant n'écoutait plus les deux redoutables jouteurs. Tout le monde parlait à la fois. On n'entendait plus ré-

sonner que les noms de Reb Jossel et de Leïbélé, comme les gros sous agités au moment de la quête dans la tirelire du quêteur, et aussi les mots de « nace'h » et de « tréfé » , qui veulent dire vin souillé et viande impure. Au milieu de ce tumulte, assailli de tous côtés par des Juifs qui lui reprochaient, les uns son manquement à la Loi, les autres de s'être laissé si niaisement surprendre, l'infortuné Leïbélé n'était guère plus à son aise parmi ses coreligionnaires, que l'autre soir dans la foule des Cosaques après la prière à la lune. Son père, le cocher du Zadik, qu'un ami plein de zèle avait couru chercher à l'écurie, arriva sur ces entrefaites. S' approchant de ce fils qui, après l'avoir enorgueilli quelques jours, l'accablait de nouveau de honte, il lui administra deux gifles qui retentirent fortement dans le Saint

Lieu malgré le tapage des voix, et le poussant de la main et du pied, l'expulsa de la synagogue.

Mais qu'importait en cette affaire la personne du chégetz! Son expulsion passa presque inaperçue dans l'agitation des esprits. L'intervention du Lithuanien avait mis le Grand Usurier et ses arguments en déroute; et dans la synagogue il n'y avait plus qu'un sentiment unanime : le Hazën avait raison, la présence de ces Cosaques faisait la honte de la Communauté! Les gens de Poltava ne l'auraient pas déshonorée davantage! Sans compter les énormes frais qu'entraînait la présence de tous ces garnements auxquels, toute la journée, il fallait emplir le ventre de vin, d'eau-de-vie, de volailles, à telle enseigne que si leur séjour se prolongeait une semaine encore, il n'y aurait plus un

poulet dans toute la Communauté, plus une oie, plus un canard dans la mare!

Echauffés par leurs discours, et perdant toute hypocrisie et leur prudence habituelle, les plus trembleurs finissaient par reconnaître que leurs terreurs avaient été follement exagérées. Mais n'était-ce pas encore Leïbélé qui avait dit qu'à Smiara tout était à feu et à sang et toute la campagne en révolte? Mensonges, ces histoires de paysans qui lui barraient la route avec leurs faux et leurs fourches! Mensonges, la mort de Reb Éliézer et de Baruch le poissonnier! Et toutes ces femmes qu'il avait vu violer sous ses yeux, et tous ces enfants massacrés comme au temps de Ghmelnickî ! . . . Et dire qu'on l'avait attendu sur son cheval blanc comme on n'attend pas le Messie! Aussi pourquoi r avait-on écouté? Une parole ,de vérité

pouvait-elle jamais sortir de la bouche de ce menteur, de cet ivrogae, de ce soldat! Et tandis que la tempête faisait rage dans la synagogue, chargé d'opprobre et solitaire Leibélé se promenait sous les arbres fruitiers du Rabbin, réfléchissant avec tristesse à ce qui venait de se passer. S'il avait eu quelque connaissance de l'Histoire, il aurait pu se dire que bien d'autres Juifs avant lui, des plus illustres, des plus grands, avaient été, eux aussi, expulsés de la synagogue avec ignomime.

Il aurait pu se dire que, pour s'être enivrés d'une autre Uqueur, il est vrai, que du vin des Cosaques, l'âpre Uriel Acosta et le sage Baruch Spinoza avaient connu les sarcasmes, les malédictions et les coups de leurs Communautés en délire. Mais Spinoza ni Uriel Acosta n'étaient des figures familières à l'esprit de Leï-

bêlé. Et SOUS les poiriers du Zadik, il se disait ingénument qu'il est toujours stupide de dire la vérité, et que si une fois de plus il avait eu le bon esprit de mentir, il ferait encore dans le village une belle figure de héros

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