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Un saint

Cette étude ayant d'abord revêtu la forme de deux leçons d'histoire littéraire professées à Lausanne et puis à Genève, au mois de janvier et au mois de mars 1904, nous reproduisons, en guise de prologue, pour l'intelligence des choses locales, l'exorde de notre première leçon.

Mesdames, Messieurs,

Avant d'aborder le noble sujet qui vous rassemble ici ce soir, permettez-moi de vous rappeler les circonstances particulières qui, après avoir fait de Sainte-Beuve, durant six mois, l'hôte applaudi, courtisé, adulé, de l'Académie de Lausanne, en firent pour le reste de ses jours Tami le plus dévoué qu'ait jamais eu la Suisse romande.

C'était en 1837, dans le plein de la saison qui dore et embellit les plus belles choses.

Il avait quitté Paris précipitamment, sous le coup d'une grande douleur, le cœur saignant des blessures d'un amour qui avait troublé profondément sa vie, et il était venu demander au Léman et aux montagnes qui lui servent de cadre le calme bienfaisant que les grands spectacles de la nature apportent généralement aux âmes de poète.

Or, vous savez qu'il était poète avant d'être critique, et que chez lui le critique ne tua jamais complètement le poète. Il eut toujours soin, en effet, ainsi qu'il l'écrivait alors à Juste Olivier, « de sauver, à travers ses assujettissements quelques coins pour la poésie, de lui faire quelque plate-bande à un en-

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droit inaperçu ». Mais c'était un poète d'une espèce peu commune et que je ne saurais mieux comparer qu'à ces oiseaux qui, se défiant de leurs ailes, ne perdent jamais de vue la terre.

Il arrivait à Lausanne entre les Consolations qui étaient déjà loin, et les Pensées d'août^ qui étaient proches. Il venait de Genève, ayant vu l'autre bout du lac, Vevey, Clarens, Thoune, Lauterbrunnen et la Jungfrau face à face ; il avait salué le Rutli et débarqué sur le rocher de Guillaume Tell. Et si vif était son enchantement, que, sur le bateau qui le portait, les vers jaillissaient de son cœur comme l'eau d'une de vos sources après la fonte des neiges, et qu'il s'écriait : « C'est plus que je n'en avais osé espérer ! » '

Pour comble de bonheur, il fut reçu à Lausanne par un homme charmant, une femme exquise, deux poètes de race dont les voix chantaient à l'unisson et qui étaient comme l'incarnation du génie du lieu (1). Les quelques jours qu'il passa chez Juste Olivier furent décisifs. Trois mois après, il était professeur à l'Académie de Lausanne, et là encore, dans ce cours sur Port- Royal d'où sortit son œuvre maîtresse, il se montra poète autant qu'historien, sinon plus. Comment, d'ailleurs, la Muse Taurait-elle abandonné dans un milieu où, suivant ses propres expressions « la poésie du fond fleurit comme une âme naïve »?

On s'est extasié souvent devjant la puissance d'évocation de Michelet, et l'on a eu raison, car il eut vraiment le don de faire revivre les morts. Victor Cousin aussi avait ce don, quoique à un degré moindre et avec un autre genre d'éloquence. Mais comme ils apportaient tous deux une passion extraordinaire dans leurs livres, je ne crois pas me tromper en disant que ni Victor Cousin ni Michelet n'auraient pu nous retracer, avec une impartialité égale à celle de Sainte-Beuve, l'histoire prestigieuse de l'Abbaye dont le nom rayonne en lettres de fou dans les Annales littéraires et religieuses de la France.

Sainte-Beuve avait toutes les qualités requises pour écrire

(1) 11 écrivait à Xavier Marmier, le 29 décembre 1837 : « Je suis ici chez de bons amis, M. et Mme Olivier, nobles cœurs, natures simples et profondes, poètes des anciens jours et des délicatesses d'aujourd*hui... »

SAINTE-BEUVE ET PORT-ROYAL à

celte histoire. Non se^ile ment il était poète, c'est-à-dire doué du mens divinioi\ mais il savait à fond la théologie de Port- Royal, sans laquelle il est impossible d'en parler doctement, et si les choses divines l'attiraient, il pouvait dire aussi lui que rien d'humain ne lui était étranger, ayant traversé ou côtoyé, avant 1837, à peu près toutes les écoles « sans y adhérer pleinement », tant le sens critique était déjà développé en lui.

C'est par là qu'il avait séduit votre grand Vinet...

Et quand il eut terminé son cours, quand il eut quitté Lausanne, c'est encore par la poésie — et la poésie la plus douce au cœur de l'homme, celle du souvenir — qu'il vous demeura fidèle.

On savait longtemps avant la publication de ses Chroniques parisiennes qu'il avait collaboré secrètement à la Revue Suisse, qu'il était resté en relations suivies avec M. et Mme Juste Olivier et qu'il n'avait pas été étranger à leur émigration à Paris ; mais ce qu'on ne savait pas jusqu'en ces derniers temps, ce que nous avons appris par sa correspondance avec eux, c'est que son àme — par un miracle qui ne s'est pas renou* vêlé dans sa vie rompue aux métamorphoses — était demeurée vaudoise, presque aussi vaudoise que s'il avait vu le jour dans le canton de Vaud (1).

Je n'invente rien, la remarque est de lui. Il la fera cent fois dans ses lettres, et ne Teût-il jamais faite, qu'on aurait cette impression à leur lecture. Elles sont pour les trois quarts adressées à Mme Juste Olivier, ce qui n'était pas seulement de sa part affaire de pure galanterie, mais encore le témoignage touchant de la reconnaissance qu'il gardait à ses hôtes de Lausanne. C'est qu'en effet, Messieurs, il avait trouvé chez eux, dans les circonstances douloureuses que je viens de dire, le seul foyer qu'il ait eu dans sa vie, puisque son père était mort, quand il vint au monde et que, par suite, il n'avait pas goùlé sous

(1) C'est au point qu'il en avait gardé certaines expressions locales, comme « à la garde de Dieu » pour « à la grâce de Dieu », qu'on trouve dans quelques-unes de ses lettres et notamment dans celle qu'il écrivait à Villeniain le 30 avril 1841, pour refuser la croix de la légion d'honneur qui lui était offerte de nouveau (Cf. sa Corresp., t. I, p. 125).

le toit paternel la plénitude des joies domestiques ; cela est si vrai, du reste, qu'un jour, un méthodiste un peu trop zélé s'étant permis de lui parler des responsabilités morales qu'il avait contractées envers les autres et envers lui-môme durant son séjour à Lausanne, il lui répondit sous le couvert de Mme Olivipr : « Moi, je sais que je vous ai connue surtout, chère Madame ; responsabilité ou non, je ne m'en inquiète pas, elles métliodistes les plus respectables me font sourire de croire que ce n'était pas là le principal de ma vie alors et mon plus cher regret maintenant.

Soyez heureux et fiers, Messieurs, d'appartenir à une académie qui, en ouvrant une de ses chaires à Sainte-Beuve, lui permit d'écrire sdu Port-Royal et de doter la littérature française d'un chef-d'œuvre que peut-être il n'aurait jamais fait sans cela. En tout cas, il ne l'eût pas fait ainsi. Il avait besoin pour comprendre ce que c'est que le christianisme intérieur, des exemples vivants qu'il avait sous les yeux ; il lui fallait le milieu particulier de Lîiusanne, le commerce intellectuel de Vinet, la société, la conversation de toutes ces âmes droites et fortes qui gravitaient en quelque sorte autour de ce penseur délicat et profond.

Et voilà pourquoi. Messieurs, vous avez le droit d'être fiers. Oh ! je sais bien que vous pouviez vous passer de cette gloire étrangère ; que ce n'est pas pour le retentissement de sa parole, mais pour lo seuU profit moral qu'ils espéraient en tirer, que vos aînés appelèrent Sainte-Beuve auprès d'eux. Je sais que Vinet et son groupe pouvaient se suffire au regard de la patrie vaudoise, ... mais, au regard de la France, au regard de la langue française que vous parlez, et qui est et sera toujours la langue des hommes, la langue universelle, laissez-moi vous dire que vos pères s'honorèrent grandement dans la- circonstance, et que — n'en soyez pas jaloux ! — le Port Royal de Sainte- Meuve a porté le nom de l'Académie de Lausanne plus haut et plus loin que tous les travaux des Vulliemain, des Porchat, des Monnard, des Gindroz, des Manuel, voire des Vinet, que vous vantez à si juste titre (1).

(1) « Lorsque j'arrivai dans cette bonne, honnête et savante Académie de Lausanne, dit Sainte Beuve {Port-Royal, tome I» appendice» p. 514).

Mais ce n'est pas seulement à IWcadémie de Lausanne que Sainte-Beuve demeura attaché toute sa vie par les liens d'une pieuse et touchante reconnaissance. Du jour où il se sentit devenir vaudois, son affection s'étendit à toute la Suisse romande. Si son cœur, malgré tout, resta à l'autre bout du lac, dans un petit coin de la rue Martheray, à Lausanne (1), son esprit, toujours en éveil, se montra curieux de toutes les productions de vos écrivains de qualité. Après avoir contribué plus que personne, par le seul rayonnement de la Revue des Deux- MondeSj à faire la réputation de Vinet, de Monneroh, de Secrétan et de tant d'autres, après avoir ouvert les portes de cette revue à Lèbre et à Juste Olivier, il se lia d'amitié (sans souci des brocards de Balzac qui lui reprochait d'exhumer des cadavres suisses) avec Tôpffer, avec Amiel, avec Cherbuliez, dont il salua la ^première œuvre d'un cri d'admiration (2), avec

M. Porchat, le futur traducteur de Gœthe, était recteur, chargé de la chaire de langue et de littérature latine ; M. Monnard, mort depuis professeur à l'Université de Bonn, était professeur de littérature française ; M. Vinet venait d'être nommé professeur d'IIomilêtique (ou Eloquence sacrée) et de Prudence pastorale. (Directions aux étudiants de théologie sur la vie de pasteur). Il y avait encore M. Dufournet, professeur d'exégèse et d'hébreu ; M. Herzog, professeur d'histoire ecclésiastique ; M. André Gindroz, professeur de philosophie, membre en même temps, du Conseil d'instruction publique dont il était l'âme. M. Juste Olivier, mon ami, donnait un cours d'histoire. M. Vulliemain enseignait l'histoire au Gymnase de Lausanne.

(1) M. et Mme Juste Olivier habitaient au numéro 34 de la rue Martheray. Cette maison, désormais historique, porte aujourd'hui le numéro 28

(2) Quand parut A propos d'un cheoal, Sainte-Beuve écrivait à M. Adert, directeur du Journal de Génère, le 22 juillet 1860 : « Je n'ai voulu vous répondre qu'après avoir lu A propos d'un checal. Je vous dirai que quelques jours avant j'avais reçu de Mme Sand la lettre la plus admirative sur ce volume : elle me questionnait sur l'auteur qu'elle supposait que je pouvais connaître, et elle me disait gaiement qu'elle était toquée du livre. Sur cela j'allais le faire demander, lorsque votro bonne grâce et celle de M. Victor Cherbuliez m'ont prévenu.

« Certes, je comprends maintenant le sentiment de Mme Sand, elle qui aime les questions de cet ordre s«avamment et noblement traitées. Je suis bien indigne pour venir j)arler là dessus apivs elle. L'auteur que vous appelez un jeune homme est un homme docte, devant la scicnco duquel

Maro-Monnier, dont il goûtait Tesprit si français et qu'il recevait dans rintimité jusque sur son lit de mort... Il avait trouvé, en 1842, à Genève, dans la personne de M. Adert, le prince de l'hellénisme, qui par son Théocrile et pour lui permettre d'en pénétrer toutes les beautés, l'avait confirmé dans la résolu* tion qu'il avait prise de se remettre à l'étude du grec. Depuis lors, chaque fois qu*il était embarrassé devant une phrase ou un mot d'Homère, de Sophocle ou d'Euripide, il avait recours aux lumières du directeur du Journal de Genève. Aussi, quand la bibliothèque de Sainte-Beuve fut vendue, M. Adert dispu* ta-t-il à prix d'or les quelques volumes qui avaient fait l'objet de leur correspondance.

Et Sainte-Beuve n'avait pas attendu l'année 1842 pour entrer en relations avec Genève. Dès l'année 1830, après la révolution de Juillet, il avait songé à y donner un cours public. Sur quel sujet ? je ne saurais le dire, mais j'ai comme idée qu'il s'agissait déjà de Port-Royal.

En 1848, après les journées de Juin, c'est encore chez vous qu'il pensa tout d'abord à chercher un refuge, et ce ne fut pas de sa faute s'il alla à Liège. Bref, dans toutes les circonstances importantes de sa vie, Sainte-Beuve ne cessa de tourner ses regards vers le Léman. Il y eut même un jour où il regretta de n'y être pas pasteur.

Vous connaissez ce beau vers de la Fille de Roland :

Tout homme a deux pays, le sien et puis la France !

On pourrait dire aussi de Sainte-Beuve qu'il eut deux pays, le sien et puis la Suisse. Il est vrai que sa seconde patrie n'était en somme que le prolongement de la première, puisque, pour en témoigner publiquement, urbi et orbi^ comme on dit à Rome, la Suisse romande aime à s'appeler la Suisse française. Mais enfin, c'est un fait, Mesdames et Messieurs, que la meilleure partie de Tame de Sainte-Beuve vous a appartenu en propre, et je vais peut-être v(ms surprendre en vous disant que vers

je n*ai qu'à lu'incliner, il est de plus philosophe, métaphysicien, bien qu'il évite les images de la métaphysique. Il est de cette génération intellectuelle de Taine, devant qui nous autres vieux et déjà las, nous ôtons le chapeau... » (Lettre inédite).

la fin de sa vie, Tun des trois ou quatre grands critiques qui exercèrent sur lui nhe influence incontestable était un des vôtres. J'ai nommé Edmond Schérer. Sainte-Beuve lui écrivait un jour, après avoir lu l'article qu'il avait consacré à son Port^ Royal: « Vous n'avez cessé de m'ètre présent à l'esprit pendant toute cette longue révision. Vous satisfaire était mon ambition et mon vœu. Avec deux ou trois autres (Sainte-Beuve pensait à Renan et à Taine), vous faisiez ma tète de public et je me disais ce sont mes juges ! » (1),

Je finirai sur ce mot-là, Messieurs^ cette introduction qui était, à mes yeux tout au moins, un hors d'œuvre nécessaire, et j'aborde à présent mon sujet.

La genèse du livre.

Si jamais théorie littéraire fut vérifiée par Tœuvre même de son auteur, c'est bien celle des milieux et des origines qui fut inventée par Thistorien de Port-Royal.

Il semble, en effet, que Sainte-Beuve ait été prédestiné à écrire ce livre par toutes les circonstances de temps, de lieu, de personnes, qui traversèrent la première moitié de sa vie.

Et d'abord il naquit et fit presque toutes ses études dans une des trois ou quatre villes de France qui furent, au xviii® siècle, des foyers de jansénisme (2). Je ne vois que Troyes en Champagne qui ait été plus avancé que Boulogne dans les affaires du parti, mais l'écrivain de race qui devait s'emparer de Tesprit de Sainte Beuve à son arrivée à Paris (1818), avait enseigné chez les Oratoriens de Troyes avant d'enseigner au Collège de Boulogne-sur-Mer, sa ville natale ; en sorte que Daunou, car c'est de lui qu'il s'agit, avait sucé deux fois « le lait de la louve ».

Boulogne était bien avant le xviii'' siècle une ville foncièrement

(1) Corrcsp, de Sainte-Beucc, lettre du 14 novembre 1867, t. II. p. 229.

(2) Rappelon;* que Sainte-Beuve est né à Boulogne-sur-Mer le 23 décembre 1804,

religieuse. A peine conquise et réunie à la Couronne, Louis XI Tavait vouée à la Vierge, et pour donner à ce vœu solennel le caractère d'une investiture féodale, il avait nommé Notre-Dame de Boulogne, suzeraine et comtesse.

En cette qualité, elle avait droit à Thommage du roi de France, son vassal, et comme dame de la Comté, devait en la personne de l'abbé de Sainte-Marie^ son représentant, percevoir toutes amendes, confiscations et exploits de justice. Mais cette dotation était trop magnifique pour durer. Elle fut réduite avec le temps à rhommage d'un cœur d'or fin de 2000 écus d'or ou de sa valeur, encore cet hommage cessa-t-il avec le règne de Louis XV. On dit même au pays boulonnais que si Louis XVI fut si malheureux, c'est qu'il avait négligé de payer son tribut à la Vierge, sa souveraine (1).

Mais la renommée de Boulogne, pour dater du vœu de Louis XI, ne devint vraiment universelle que lorsqu'éclatèrent les grandes disputes de la Bulle. Il y avait alors sur le siège épiscopal de cette ville un ancien précepteur du comte de Toulouse, créature de Bossuet, que les Jésuites avaient surnommé «pierre dure » à cause de son nom. C'est dire que M. Pierre de Langle était gallican. Il était de plus extrêmement charitable, et Ton rapporte que, non content de faire durer dix ans ses soutanes et de n'avoir qu'une crosse en bois doré, il vendait sa vaisselle d'argent pour secourir les pauvres. Un jour que le P. Le Tellier lui offrait de l'avancement, sous prétexte que l'air de la mer était contraire à sa santé, il lui répondit : « Je vous remercie, mon Père, je veux vivre à Boulogne et y mourir. »

Il y mourut, en effet, mais après quinze ans d'une lutte acharnée contre le roi que dominait le confesseur et contre le pape qui avait lancé la bulle Unùjenitus,

C'est au point que, dans ses dernières lettres pastorales, au lieu de commencer par la formule usuelle : « Pierre, par In permission divine et la grâce du Saint-Siège » il ne disait plus que: « Pierre par la permission divine ». Il faut lire sa correspondance inédite avec Gaston de Noailles (2) pour avoir

(1) Cf. L'année Boulonnaisc par Ernest Deseille, 1885-1886.

(2) Evoque de Châlons et frère du cardinal, un des opposants les plus décidés à la Bulle UnU/enitus. Sa correspondance se trouve au département des manuscrits de la Bibliothèque Nationale.

une idée de sa force de résistance. C'est lui qui, dans cette dispute mémorable, servit de trait d'union entre les évoques protestants ou non conformistes, comme il disait, de Châlons, de Sens et de Montpellier. Et comme cela arrive trop souvent, bien loin de mettre fin à la guerre ouverte entre les constitutionnaires et les jansénistes boulonnais, sa mort ne fit que la rendre plus vive.

Pour ramener la paix dans les esprits, le Père Le Tellier n'avait trouvé rien de mieux alors, que de donner comme successeur à M. de Langle, un homme « de la plus basse lie du peuple », et dont le roi lui-même ne voulait pas entendre parler, à cause de ses mauvaises mœurs. Cet homme, qui est resté célèbre sous le nom de Loup de Boulogne^ s'appelait Henriau.

L usage était jusque là que les évoques allassent coucher, la veille de leur entrée solennelle, dans le couvent des Cordeliers. M. Henriau fit son entrée en poste, le 23 novembre 1724. A peine installé, il destitue le Père Hardy, directeur des Annonciades, il pénètre avec effraction dans leur maison conventuelle, sous prétexte de délivrer une jeune professe qui s'était plainte des mauvais traitements des Sœurs partisantes de M. de Langle, il obtient des lettres de cachet contre trois d'entre elles, oblige les chanoines de chapitre à se confesser aux Cordeliers, ses âmes damnées, et pour terrasser l'hydre du jansénisme, envoie partout des capucins prêcher contre les fauteurs de Thérésie nouvelle, tant et si bien qu'un jour un de ces capucins s'attira de la part du curé de Guines le démenti sanglant que voici. Il était en chaire depuis une heure, lorsque, pour porter un coup décisif aux prêtres ordonnés par M. de Langle, il s'avisa de dire ce que les réfractaires devaient répéter soixante-cinq ans plus tard des constitutionnels, u savoir que les mariages contractés devant eux étaient nuls.

— Vous en avez menti ! lui cria de sa stalle M. Barthélémy Battut, curé de la paroisse. Et afin d'empêcher le capucin de continuer, il fit entonner les vêpres.

Ce n'est pas tout. Le collège de Boulogne était dirigé par les Oratoriens dépuis 1629, et l'un d'eux, le Pèie Le Porcq, avait publié en l682, année fameuse entre toutes dans les fastes

de rEglis(3 de France, un livre intitulé : Les sentiments de saint Augustin sur la grâce, opposés à ceux de Jansénius, qui était devenu la règle de doctrine de l'Oratoire. « Ce fut, dit Sainte-Beuve, une sorte de bouclier et d'abri derrière lequel vécurent tous les confères prudents et un peu timides (1) ».

M. Henriau, qui connaissait le gallicanisme de ces Pères, s'efforça de leur rendre la vie impossible. Il exila les uns, dont le régent de philosophie, enleva du collège la classe de théologie pour la donner au séminaire que dirigeaient les Cordeliers, et voulut installer des Jésuites dans le couvent des Sœurs de la Providence, à qui il avait retiré la permission d'enseigner, mais la municipalité de Boulogne s'opposa à cette dernière mesure. Et comme au milieu de tout cela il fallait prêcher d'exemple sous le rapport des mœurs, le « Loup de Boulogne » prit pour grand vicaire son neveu, Tabbé de Voisenon, et imposa pour confesseur aux religieuses Annonciades et de la Providence le chanoine Mallet, qui fut condamné le 6 avril 1719 à reconnaître un enfant issu de ses œuvres (2).

On juge, par ce récit analytique, de l'agitation qui régnait dans ce diocèse : elle durait encore, quoique à un degré moindre, cinquante ans après la mort de M. Henriau, quand l'Assemblée nationale entreprit de renouveler l'Eglise de France en lui imposant une constitution civile. Cet événement qui devait avoir des conséquences si terribles raviva les dissensions religieuses dans tout le pays boulonnais.

Non seulement, en effet, M. Jean-René Asseline, dernier évoque de Boulogne, répondit à la Constituante par son Instruction pastorale sur l'autorité spirituelle (IJ) qui fut approuvée par quarante évéques, mais encore, après qu'elle eût été blâmée par le Conseil général (4) et saisie par la municipalité, Daunou se chargea de la réfuter dans un opuscule demeuré célèbre (5), au nom delà Société des amis de la Constitution de Boulogne à laquelle il était affilié.

(1) Port'Rot/al, t. v. p. 334.

(2) Cf., VAnnùe Boulonna lue.

(3) Cette instruction pastorale fut donnée le 24 octobre 1790.

(4) Le 16 décembre de la même année.

(5) L'opuscule de Daunou était intitulé : Accord dn lu foi catholique (ircr tes df'*crets de rAssenib/cr nntionnfc. Il examinait si la Constitution

SAINTE-BEUVE ET POKT-HOYAL 11

Et voilà le milieu dans lequel naquit et fut élevé le futur historien de Port-Royal.

Si j'ajoute que jusqu'en 1813, date de la mort de M. Asseline, et même après (1), le sujet ordinaire des conversations dans la société de Boulogne était la question religieuse dont la suppression de Tévôché et l'attitude schismatique de Tévôque avaient fait une affaire locale, on comprendra que Sainte-Beuve ait eu dès Tenfance les oreilles pleines du bruit prolongé de toutes ces disputes (2).

civile était bonne en elle-même et si elle était établie par une autorité compétente. D'après lui, cette constitution était en conformité avec les principes d'une politique éclairée, avec les maximes de TEcriture, avec les usages des plus beaux siècles de l'Eglise. L'utilité de remédier à la disproportion régnante entre les diocèses de douze cents cures et ceux de vingt ; l'avantage des élections auxquelles l'Eglise avait dû autrefois les saint Anastase, les saint Cyprien, les saint Ambroise et tant d'autres élections qui durèrent jusqu'au Concordat de François I" et de Léon X, témoignaient suffisamment à ses yeux que les décrets de l'Assemblée étaient bons et salutaires et dignes de la reconnaissance de l'Eglise et de la patrie.

— Mais ils émanent d'une autorité incompétente, répondaient les adversaires.

— C'est, concluait Daunou, qu'on veut confondre l'autorité spirituelle et Tautorité temporelle. Si Jésus-Christ donne Tépiscopat et la prêtrise, Une confère pas Tévôché de Boulogne-sur-Mer, ni telle cure en particulier. Le territoire à choisir dépend -ie la puissance civile, qui en a toujours décidé. Changer la géographie de l'Eglise, ce n'est pas renverser la religion.^

Sans doute, ajouterai-je, et le Concordat de 1801 donna raison k Daunou sur ce point, mais ce changement se fit alors d'un commun accord entre le pape et le premier consul, tandis que l'Assemblée nationale ne prit conseil que d elle-même ou de son comité ecclésiastique, quand elle bouleversa la géographie de l'Eglise de France. Je laisse de côté les points beaucoup plus graves qui touchaient à la discipline et à la juridiction.

(1) Réfugié à Hildesheim, en Basse Saxe, il refusa au pape sa démission d'évôque da Boulogne en 1801. Après avoir remplacé à Mittau, vers la fin de 1807, l'abbé Edgeworth à titre de confesseur de Louis XVII I, il suivît ce souverain in partihus en Angleterre, et y mourut au château d'Hartweli le 10 avril 1813.

(2) L'église de Boulogne, coupée en deux parle schisme constitutionnel, fournit un grand vicaire à Gobel, évoque de Paris, en la personne de l'abbé Lambert qui, après avoir rempli les fonctions do commissaire de police en Tan VIII, devint curé de Hessencourt, près Versailles, sous la Restauration.

Le dernier biographe de l'auteur de Port-Royal^ M. Michaut, ancien professeur à TUniversité de Fribourg, dit à propos de ce livre que ce serait une question assez curieuse à résoudre que celle de savoir comment lui vint l'idée de ce sujet si spécial, si étroit en apparence.

Je vais essayer de satisfaire sa curiosité, puisque Sainte- Beuve, au lieu de nous éclairer sur ce point, comme il Ta fait sur plusieurs autres de sa vie, semble avoir pris plaisir à nous égarer par ses déclarations.

Il a dit un jour : « Le Saint-Simonisme que j'ai vu de près et par les coulisses, m'a beaucoup servi à comprendre l'origine des religions avec leurs diverses mises et même (j'en demande bien pardon) Port-Royal et le christianisme (1) ».

Quant à Porîon qui avait été installé comme évoque constitutionnel par le grand Carnot, alors administrateur du Pas-de-Calais, il renonça en 1793 à ses fonctions comme la plupart des prêtres qu'il avait ordonnés, se maria à la fille d*un officier irlandais, devint avocat, fut quelque tempH président de l'administration municipale de Saînt-Omer, et après la restauration officielle du culte se fixa à Paris. On lui doit un Commentaire de Lhomond assez remarquable et des vers latins, dans lesquels il a célébré tous les chefs des divers gouvernements de la République.

(1) A première vue cela parait un paradoxe ou une boutade, mais ce qui prouve que Sainte-Beuve, en disant cela, parlait très sérieusement, c'est qu'il répétait à peu près la même chose à Enfantin, dans une lettre publiée tout récemment.

« J*ai toujours présentes les années où je vous ai vu à Tœuvre, et où il m'a été donné par vous de comprendre tant de choses que les vieilles écoles n'enseignaient pas. Je vous ai dû de comprendre Timportance de ce principe d'autorité si méconnu par le libéralisme courant et vulgaire ; de comprendre le principe religieux autre part que dans les formes consacrées et amorties ; et, dût-il ne ^as sortir tout son effet et ne pas s'épanouir dans une floraison nouvelle, de concevoir du moins, par une savante expérience, comment il avait dû et pu opérer dans le passé.

a Vous m'avez ouvert des jours dans l'histoire, vous m'avez dppris â honorer et à respecter cette industrie qui est la gloire du présent, et vers laquelle mes études et mes goûts ne me portaient p«'is. GrAce à vous, bien

II a dit encore : « Tout mon objet dans Port-Uoyal est d'étudier et d*exposer la grandeur et la folie chrétienne, sans la partager en rien. On n'avait pas fait cela encore à co degré de curiosité et d'impassibilité.» [Table analytique des Lundis, p. 44 )

Enfin, il écrivait le 12 juillet 1863 à Mme Ilortense AHart de Méritens, l'auteur des Enchantements de Prudence : « J'ai fait un peu de mythologie chrétienne en mon temps ; elle s'est évaporée. (L'était pour moi comme le cygne de Léda, un moyen d'arriver aux belles et de filer un plus tendre amour. La jeunesse a du temps et se sert de tout. »• {Corresp., t. I, p. 322.)

Tout cela ^tait-il bien sincère ? Je ne voudrais pas en douter, mais ce qui enlève de la force à ce témoignage, c'est que ces lignes évidemment ont été écrites après couj), quand Sainte- Beuve, qui ne fut jamais saint-simonien ou si peu, cessa d'être janséniste. Car, il n'y a pas à dire le contraire, il a été janséniste non par accident ou par occasion, mais très sérieuse* ment et très sincèrement pendant les quinze plus belles années de sa vie(l).

Et, je ferai tout de suite cette remarque que consciemment ou à son insu, il a traversé toutes les phases du jansénisme. Il a d'abord été janséniste sans le savoir, comme quelqu'un qui le serait de naissance. Ensuite il l'a été volontairement avec curiosité, si l'on veut, mais avec une curiosité qui devint bientôt

qu'homme du cerceau et disposé à n'estimer la pensée que sous sa forme spirituelle, je me suis gardé d'une injustice trop fréquente 3hez les littérateurs de ma génération et je n*ai pas tourné le dos à la civilisation qui nous offre un rcnouvellementde merveilles à peine commencées. Voilà des obligations, cher niaîcre, et j'aurais môme voulu vous en devoir davantage. » (L'Amateur d* autographes y nmi 1903.)

(1) Dès le printemps de 1830, au cours d'une conversation qu'il avait chez lui avec Juste Olivier, il disait à celui-ci : « ...Je pense toujours que le mieux serait de se retirer à la campagne, d'aller à la messe, de faire tranquillement ses pâques et d'avoir une croyance aussi bien éloignée du gallicanisme que du jésuitisme. »

Il croyait alors qu'un prêtre ne doit pas se marier. « Le beau est d*y penser, disait-il, d'en avoir envie et de ne pas le faire. » (Souvenirs de Juste Olivier.)

Huit ans plus tard, le 22 février 1838, il écrivait à Collombet : « ... Tout ceci est pour vous dire que je suis un entrté janséniste, même en poésie, et que j'en appelle et en réappelle au futur concile, lequel concile d'ordi-

de Tamour ; enfin, quand il cessa de Têtre, ce fut avec regret et à la façon des anciens libertins du parti.

Nous verrons tout à Theure qu'il alla à Port-Royal par deux voies parallèles : la voie littéraire et la voie mystique. Mais ces deux voies, qui à un certain moment se rencontrèrent et n'en firent qu'une, peut-être que Sainte-Beuve ne les eût pas prises s'il n'y avait été poussé par sa vocation naturelle et par d'autres circonstances plus fortes que son penchant et que sa volonté.

Je vous ai peint le milieu si particulier de Boulogne-sur-Mer, mais je ne vous ai pas encore montré le foyer . où naquit et grandit Sainte-Beuve ; or, vous comprendrez sans peine l'influence de l'éducation qu'il y reçut quand vous saurez que sa mère, devenue veuve avant de le mettre au monde, était une manière de puritaine anglaise qui avait alors quarante ans et qui remplissait tout juste ses devoirs religieux (1) ; que son père, issu d'une vieille famille picarde qui fournit à l'Eglise un certain nombre de prêtres, dont le docteur Jacques de Sainte-Beuve, janséniste pur sang (2), était un humaniste

naire ne vient jamais... » (Lettres inédites do Sainte-Beuce à Collomhet, publiées par C. Latreille et Roustan, p. 202).

Le 15 août de la môme année, il mandait à Juste Olivier : a . . Voyezvous, je suis assez janséniste et môme calviniste, surtout en ce que je ne crois pas beaucoup à la liberté. » (Lettre inédite,)

Enfin le 7 septembre 1850, il disait à Turquety : a .., Tout janséniste que je suis et critique à triple sourcil, je n'en puis vouloir aux folles gaietés de mon cher Olivier de Magny et de Tahureau. » (Corresp. t. I, p. 169.)

(1) «... Ma mère et une sœur de mon père, qui demeurait avec elle, étaient des personnes qui faisaient sans doute leurs devoirs, qui allaient à la messe le dimanche, et qui communiaient peut-être une fois l'an (je ne m'en suis jamais ai)erçu), mais elles n'avaient rien, absolument rien qui les rapprochât du monde dévot, fort* distinat et tout à fait à part dès ce temps-là...» (Causeries du lundi, table analytique, notes et remarques P. 37.)

(2) J'ai établi, en effet, dans une étude sur les Orufines de SaintelieucCy que, contrairement à l'opinion du grand critique, le docteur Jacques de Sainte-Beuve appartenait k la môme famille que lui. (Reçue Politique et Parlementaire du 10 juin 1902).

Une remarque intéressante et qui sMmpose à l'esprit comme comparai-*

de la lignée des de Sacy et des Lenain de Tillemont; que l'enfant jusqu'à Tàge de treize ans eut comme professeur un jeune clerc tonsuré qui — pour demeurer fidèle à la tradition de Port-Royal — ne dépassa jamais les ordres mineurs ; que, de son propre aveu, l'amour du grec et le désir de le savoir lui vinrent par deux jansénistes du xyîiî^ siècle, et non des moindres puisqu'ils s'appelaient Rollin et Daguesseau ; enfin que, ses études finies, il tomba sous la coupe de Daunou qui, malgré son scepticisme et son incrédulité dernière, n'était jamais parvenu à dépouiller tout à fait le vieil homme, je veux dire le janséniste.

Pour ma part, ce foyer désolé par la mort du père de famille, cette atmosphère froide et triste, cette enfance studieuse et réfléchie qui connut à peine les caresses et les jeux de son Age, tout cela m^explique pourquoi Sainto-Beuve fut de si bonne heure replié sur lui-même et montra tant do goût, contrairement aux poètes de l'époque romantique, pour les coteaux modérés, les ciels bas, les rues solitaires, les maisons claustrales, les vies cachées ; pourquoi aussi ni Técole philosophique qu'il traversa de dix-huit à vingt-deux ans sous la conduite et comme à Tombrç de Daunou, ni Técole de Victor Hugo où il fut i^tenu si longtemps par on sait quel charme, tout en lui

son, qaand on connaît bien la vie du docteur Jacques de Sainte-Beuve et celle du critique des Lundis :

Jacques de Sainte-Beuve vécut toujours en plein. Paris comme s'il eût habité la solitude la plus profonde, sans cesse occupé de l'étude et de la poésie. Evèques, chanoines, curés, religieux, princes et magistrats venaient le consulter en toutes circonstances, et Ton a dit de son cabinet ce que Cicéron disait de la maison d'un jurisconsulte, «que c'était l'oracle non seulement de toute une ville, mais de tout un royaume ».

Sainte-Beuve aussi vécut toute sa vie en solitaire et en reclus, d'abord dans sa petite chambre de la Cour du Commerce, ensuite et surtout dans sa petit maison de la rue du Montparnasse, ce qui ne Tempécbait pas de se tenir au courant des mille bruits de la ville. Il n'avait pas trente ans que ses amis le consultaient sur leurs affaires, les plus intimes, voire sur des c\8 de conscience. A plus forte raison, quand il en eut cinquante. Son cabinet, dans la seconde moitié de sa vie, fut aussi fréquente que celui de l'avocat le plus réputé du barreau de Paris, et dans sa clientèle ordinaire, s'il n'y avait pas de princes de l'Eglise, il compta plus d'un prince du sang.

10 LES ANNALES IIOMANTIQIJES

laissant leur empreinte, n'eurent aucune prise ou qu'une influence presque nulle sur le style gris, lavé, décoloré, disons le mot, janséniste, de sa première œuvre d'imagination.

Ce n'est pas, en elfet', dans les Consolations que, suivant moi, Sainte-Beuve montra pour la première fois le bout de Toreille janséniste. Je Ty trouve déjà dans a les rayons jaunes » de Joseph Delorme ; seulement — et c'est ce qu'on n'a pas remarqué — Joseph Delorme était un janséniste qui avait perdu la foi. Ce n'était pas le premier de son espèce. Qui dit janséniste ne dit pas forcément religieux. Logiquement cela devrait être, mais comme la logique n'est pas de ce monde, en matière de sentiments surtout, il n'en va pas toujours ainsi. J'ai connu des jansénistes qui étaient de purs libres-penseurs, entendez ce mot dans le sens de mécréant, voire même d'athée, et qui malgré toutavaPent gardé l'attitude et l'accent jansénistes. Daunou, par exemple, sur la lin de sa vie pouvait être rangé dans cette catégorie-là. Extérieurement la robe de l'oratorien qu'il avait jetée aux orties lui ballait toujours dans les jambes; intérieurement, s'il ne croyait plus à rien, il avait gardé un souvenir très doux des Pères de l'Oratoire de Troyes et de Boulogne, et quoiqu'il n'aimât pas à parler du rôle actif qu'il avait joué dans l'Eglise constitutionnelle, soit comme vicaire métropolitain, soit comme directeur du séminaire de Saint-Magloire, il causait volontiers des aflaires religieuses. On sait que l'Oratoire fut jusqu'à la fin et sur la fin surtout, entaché de jansénisme. Daunou qui avait donné tête baissée dans les doctrines les plus douteuses du parti, était demeuré janséniste d'allures, de mœurs et de manières. Son style même, dépouillé de tout ornement et qui ne brillait que par la clarté, sentait l'école où il avait été formé. Il réunissait les qualités de celui de,'Malebranche, de Nicole et d'Arnauld. Il avait l'élévation et parfois la grandiloquence du premier, le bon sens et la sirtiplicité du second, la logique impitoyable du troisième, mais comme homme, les préférences de Daunou étaient pour Nicole, et il n'était pas le seul. Tracy que ses idées en grammaire générale rattachaient au grand Arnauld, et qui eut, lui aussi, tant d'empire sur les dix-huit ans de Sainte-Beuve, Tracy avait pour Nicole une admiration toute particulière.

, Joseph Delorme avait donc gardé de son commerce avec Daimou Tattitude et l'accent jansénistes. Pour retrouver la foi qu'il y avait perdue il lui fallait un coup de la grâce. Ce fut Tamour qui le lui donna ; et voilà pourquoi dans les Consolations^ ce « poème augustinien à forme racinienne », comme Ta si bien défini Auguste Barbier (1), il n'y a qu'un mystique de plus.

Et ce que je viens de dire de Taccent janséniste de Joseph Delorme est si vrai, que, trente ans plus tard, le poète A' Emaux et Camées, visitant le salon de peinture et ayant été frappé du caractère janséniste de deux tableaux représentant les Folles de la Salpétrière et les Sœurs de Charité, ne trouva pas de meilleur terme de comparaison que celui-ci : < M. Armand Gautier (c'était le nom de l'artiste) peint comme Joseph Delorme versifiait. » Et Sainte-Beuve fut si fier et si heureux de cette évocation de sa jeunesse, qu'il écrivit sur le champ à son vieux camarade du Cénacle : « Je découpe un paragraphe de mon Moniteur, Je le mets en tôte de mon Joseph Delorme^ il s'y adapte juste. Voilà le portrait du pauvre défunt tout fait et la description de sa manière tracée d'une plume définitive (2). ))

Poésie, amour et mysticisme ! si tous les chemins mènent à Rome, ceux-là conduisirent plus d'une àme à Port-Royal des Champs. C'est la poésie tout autant que la grâce qui y ramena Racine après que Phèdre fût tombée sous les sittlets d'une cabale et qu*il eût été trahi ouvertement par la Champmeslé. Et c'est un poète de ses amis, un janséniste fidèle, c'est Boileau-Despréaux qui la réconcilia avec Arnauld (3) et ses anciens maîtres.

(1) Souvenirs personnels, p. 322.

(2) Correspondance de Sainte-Beuve^ t. I, p. 242.

(3) La liaison de Boileau avec le grand Arnauld datait de 1H69, peu de temps après la paix de Clément IX. Ils s'étaient rencontrés pour la première fois à Auteuii chez M. de Lauioignon, qui les y avait réunis avec Nicole. Quand Arnauld mourut (8 avril 1692), Boileau, au risque d'encourir la disgrâce de la Cour, composa pour lui cette épitaphe :

Au pied de cet autel de structure grossière, Gît sans pompe, enfermé dans une vile bière, Le plus savant mortel qui jamais ait écrit.

Arnauld, qui sur la grâce instruit par Jésus-Christ,

16 LES ANXAtES ROMAWTfQUPS

Cela ne pouvait .pas . échapper à Sainte-Beuve quand il s'occupa de Fauteur du Lutrin et de celui d'Esther et d' A thalle (2). Seulement presque toutes les âmes du grand siècle qui vinrent à Port-Royal chercher un refuge avaient plus ou moins souffert des blessures de l'amour, tandis que Sainte-Beuye y vipt eh pleine passion et s'en retira après que Taraour l'eût tout à fait abandonné.

Voilà bien une des inconséquences du mysticisme et la preuve aussi que Sainte-Beuve s'en rendait très bien compte quand il disait: « Dans Volupté^ ]& me suis donné Tillusion mystique pour colorer et ennuager Tépicurisme ! » Je n'apprendrai rien à personne en disant que Tamour rend Thomme religieux, surtout quand la femme qui en est Tobjet a cp qu^on appelle une belle âme. Or, Tobjetde la passion de Sainte-Beuve était rempli d'une piété tendre. M. Dubois, du Globe, raconte en ses Souçenirs que lorsqu'il la vit pour la première fois, avec son enfant sur ses genoux, à qui elle apprenait à joindre ses petites mains, elle le fit songer aux Vierges de Raphaël. Dès qu'elle eut Tair de compatir au mal de Joseph Delorme.qui était pire

Combattant pour TEglise, a, dans l'Eglise même, Souffert plus d'un outrage et plus d'un anathème. Plein d'un feu qu'en son cœur soulda l'Esprit divin, Il terrassa Pelage, il foudroya Calvin ; De tous ces faux docteurs confondit la morale ; Mais, pour fruit de son zèle, on J'a vu rebuté, En cent lieux opprimé par la noire cabale, Errant, pauvre, banni, proscrit, persécuté ; Et même par sa mort leur fureur mal éteinte N'en eût jamais laissé les cendres en repos.

Si Dieu lui-môme ici, de son ouaille sainte, À ces loups dévorants n'avait caché les os.

(2) Ne pas oublier que c'est en 1829 que Sainte Beuve écrivit les Larmes de Racine, poésie toute parfumée de l'odeur mystique de Port-Royal des Champs :

Ou si dans la sainte patrie,

Berceau de ses rêves touchants,

Il s'égarait par la prairie

Au fond de Port- Royal des Champs,

S'il revoyait du cloître austère

Les longs murs, l'étang solitaire,

Il pleurait comme Un exilé,

Pour lui, pleurer gavait des charnaes

Le jour que mourait dans les larmes

Ou La Fontaine ou Champmesté.

encore que le mal de René, Sainte-Beuve en devint amoureux et tomba à ses pieds. Et comme il avait, de son propre aveu^ ,une àme d'acolyte, comme il était toujours en quête d'un guide éprouvé, chaque fois qu'il changeait de chapelle, il eut la bonne ou la mauvaise fortune d'en trouver un dans le Cénacle de 1829, qui traversait précisément à ce moment-là une crise de mysticisme étrange et qui exerça sur lui une influence dont personne ne se doute encore aujourd'hui.

Ce guide était un poète charmant du nom d'Ulric Guttinguer et l'auteur du roman d'Arthur « roman mondain, aristocratique avec des velléités chrétiennes (1) >?, qui attira, à peine paru, l'attention de Vinet, et fit en son temps presque autant de conversions dans le monde que Werther avait causé de suicides (2).

Après une vie des plus orageuses — je parle ici des orages du cœur — Ulric Guttinguer, ayant ramassé les débris de sa fortune, s'était retiré dans une petite Thébaïde qu'il possédait au bord de la mer, en Normandie, et là, sous Tinfluence des ouvrages de Saint-Martin, dit le Philosophe inconnu^ il s'était rapproché de Dieu. Mais Saint-Martin, malgré toute sa sagesse et tout son charme, était incapable de remplir sa solitude. Bientôt il s'entoura des Saintes Ecritures, de la Bible, des Pères du désert, de saint Augustin, des livres de sainte Thérèse, de ceux de Bossuet, de Fénclon, de Louis de Blois, etc. Et de cette lecture un peu mêlée, il se fit une règle de conduite où le profane et le sacré étaient amalgamés d'une façon si séduisante, que Sainte-Beuve s'y laissa prendre.

Est-ce lui qui montra à Sainte-Beuve le chemin de Port- Royal? Je ne le crois pas, en tout cas c'est lui qui lui révéla Saint-Martin, et nous verrons tout à l'heure qu'au mois d'octobre 1836, le martinisme faisait partie avec \q jansénisme du christianisme éclectique de Sainte-Beuve.

Aussi bien Guttinguer connaissait depuis longtemps son Port-Royal. Non-seulement il en est parlé dans son roman àWrthur, mais on y trouve des fragments de saint Jean Clima-

(1) Lettre inédite de Sainte Beuve à Guttinguer, du 3 juillet 1836. (2} Cf. notre étude sur Un roman oublié. Reçue Bleue, du 19 décembre

20 LES ANNALES HOMANTIQNES

que traduit par Arnauld d'Andilly, et chacun sait la place considérable que s'était faite à Port-Royal des Champs, ce poète aimable et facile tant prisé de Sainte-Beuve. Arnauld d'Andilly ne s'est pas contenté de traduire saint Jean Climaque, il a traduit également la vie et les ouvrages de sainte Thérèse et saint Ëucher de Lyon. Or, je me souviens qu'au mois de juillet 1830, Juste Olivier surprit un matin Sainte-Beuve en train de lire : la Vie de sainte Thérèse (l) dans l'édition d'Arnauld d'Andilly, et que Sainte-Beuve se lia, en 1834, avec François-Zénon CoUombet précisément à l'occasion de la traduction que ce dernier avait entreprise de la vie de cette grande mystique, après avoir traduit celle de saint Euclier. C'est même à la prière de Collombet que Sainte Beuve mit en vers le sonnet de sainte Thérèse. Qu'on en pense ce qu'on voudra, ces rapprochements sont tout au moins curieux et nous donnent la date approximative où Sainte-Beuve songea à écrire l'histoire de Port- Roy al.

A mon avis, cette date peut être fixée à ranuée 1828. C'est Tannée où l'illustre critique publia son Tableau de la Poésie française au XVP siècle, et c'est aussi l'année où la campagne menée depuis dix-huit mois par les jansénistes et les gallicans des deux Chambres contre la compagnie de Jésus aboutit aux ordonnances royales qui fermèrent les établissements de cette compagnie. Retenez bien ces deux faits : sans avoir de corrélation entre eux, il est impossible que le second n'ait pas exercé quelque influence sur l'esprit de Sainte-Beuvo.

Le Tableau de la Poésie française au XVP siècle qui fut sa première œuvre, et une œuvre magistrale malgré ses erreurs et ses trous, n'était dans sa pensée — comme il le dit lui-même dans sa lettre-préface à M. Dubois, du Globe (1842) «qu'une sorte d'introduction à l'histoire de notre poésie classique proprement dite », et tout ce qu'il avait voulu, c'était « en ressaisir un premier âge dans sa Heur, et comme un premier printemps trop tôt intercepté ».

Il est donc tout naturel qu'après le succès de ce livre, il ait songé à écrire l'histoire de la littérature française au xvri" siècle.

1) Soucenirs de Juste Olivier, p. 28.

Or, celle-ci est mêlée si étroitement à Thistoire de Port-Royal, que je me demande comment on pourrait s'y prendre pour parler doctement de Pascal, de Racine, de Boileau, de Bossuet, de Fénelon, de La Rochefoucauld, de Mme de Sévigné et de combien d'autres, sans parler de cette grande Abbaye (1). C'est à peu près comme si Ton voulait écrire l'histoire littéraire de Port-Royal sans toucher au dogme ou à la vie des solitaires et des religieuses, car le jansénisme de Tâge héroïque est un bloc aussi indivisible que celui dont M. Clemenceau est le parrain. Sainte-Beuve n'avait pas tardé à s'en apercevoir. A première vue, l'idée d'une histoire purement littéraire de Port- Royal l'avait séduit, et il parait en avoir conçu le plan ; dès qu'il se fut pénétré de son sujet il reconnut qu'il faisait fausse route. Et les événements de 1826 à 1828 arrivèrent à point pour achever de lui ouvrir les yeux. Il était alors rédacteur au Globe où il s'occupait un peu de tout, sauf de politique, depuis que Dubois lui avait lâché la bride. Quand Montlosier lança son Mémoire à consulter^ il prêta naturellement l'oreille au tumulte de la place publique. Comment aurait-il pu se désintéresser d'une question qui passionnait tout le monde ? Non seulement Dubois fut un des premiers à donner son avis, mais il avait pour collaborateurs un homme qui descendait en droite ligne de Saint-Cyran, j'ai nommé Duvergier de Hauranne, et un autre qui avait été semonce plus d'une fois par sa mère à cause du peu de goût qu'il montrait étant jeune pour les ouvrages de Nicole dont elle raffolait littéralement.

« Aimez, aimez vos livres graves, sans inquiétude, écrivait Mme de Rémusat à son fils — car c'est de lui dont je veux parler — mais ne me dites pas que mon Nicole ne vous donne point à penser. Savez-vous que moi, sur cette belle opinion, je vous accuse tout bonnement de légèreté. Nicole et consorts ne parlent guère à l'esprit, et voilà pourquoi ils ne vous plaisent pas. Il va tout droit au fait par la raison, il n'arrête point, il n'y a nul effort à le lire, nulle vict(3ire à remporter, car il ne s'amuse point à donner, à deviner ce qu'il veut dire. On va

(t) Et c'est précisément en 1829 que Sainte-Beuve lit paraître ses études sur Boileaù, Racine et Mme de Sévigné.

2Î2 LES AIf?fALE9 HOMANTIQUES

même jusqu'à croire que, sans lui, on eût pensé tout ce qu'il dit. Mais l'eut-on enchaîné de la même manière ? n'eut-on rien laissé comme lui à la réplique ? Je ne vous demande pas de mettre le née dans ses Essais théologiques ^ mais, après avoir conseillé des romans^ je vous engage à lire le premier volume des Essais de morale. Prenez le traité des moyens de couserifer la paix avec les hommes^ ne vous ennuyez pas,trouve25 tout simple qu'un moraliste chrétien s'appuie sur les Pères de TEglise et dites franchement si on ne trouve pas dans ce traité toutes les recettes pour la conversation, la sûreté et Tagrément de la société. Enfin votre père, avec qui nous le lisons, en est charmé ; et moi, je trouve que l'aimable et facile caractère de votre père m'offre précisément la pratique active de toutes ces théories usuelles si bien présentées* Si vous faites ce que je vous dis, vous me direz si vous n'avez pas, comme moi, pensé à un de mes amis, dans ce chapitre où Nicole parle de ces gens qui ont bien de la peine à ne pas croire qu'ils aient toujours raison parce qu'ils ont une grande facilité à le prouver. Cela n'est pas trop bien de lire de pareilles choses pour les appliquer aux autres ; mais je vous prie de croire que j'avais d'abord fait ma part ; et puis je finis en vous permettant de ne rien lire de tout cela, si vous avez autre chose à faire. Mais' promettez-moi à votre tour de me croire sur parole, et de penser, avec moi, du bien de mes amis (1). »

Et M. de Rémusat qui, tout occupé de chansons qu'il était alors, répondait à sa mère qu'il n'avait jamais pu tirer une instruction bien utile de ces livres, M. de Rémusat apprenait à penser et à écrire, sans s'en douter, dans les Essais de morale de Nicole; car je ne vois pas à quelle autre école — îi moins que ce soit à celle de Duguet ou de Mme de Sévigné, ces autres bons amis de sa mère — il aurait pu apprendre l'art si délicat et si difficile de converser avec sûreté et agrément sur les sujets les plus divers, comme il le fit à partir de 1825 dans le journal le Globe ^ à cùté de Duvergier de Hauranne et des disciples du plus illustre des port-royalistes vivants, M. Royer- CoUard.

(1) Lettres de Mme de lient usât, t. I, p. 312. Le mari de Mme de Rémusat était alors préfet de Toulouse.

SAlîKTte-BEUVE Et POUt-ROYAL 33

M. Dubois qui avait fondé cette feuille avec Pierre Leroux n'était pas inféodé au parti janséniste^ mais c'était un gallican décidé qui se souvenait d'avoir fait ses études à TEcole nor* maie sous M. Ouéneau de Mussy (1), et ne perdait aucune occasion d'affirmer ses croyances. Libéral en religion comme en politique, il Voulait la liberté pour tout le monde, même pour les Jésuites, quoiqu'il ne les aimAt guère... Oh 1 non, il' ne les aimait même pas du tout. Parlant un jour (25 mars 1826) des sermons pour le Jubilé, à propos de ceux de Tabbé de Marc Carthy qui s'était fait jésuite en 1820, il écrivait les lignes suivantes qui sont frappées au coin môme de Tesprit de Port* Royal :

« Il y a une sorte de peine pour un esprit sérieux à poursuivre la tâche que nous nous sommes imposée. Cette céré« monie du jubilé promettait une exposition doctrinale de la foi catholique, une 'suite d'exercices graves et sévères, comme il convient à nos vieilles habitudes et aux mœurs do notre âge. Voilà, au contraire, que tout tourne en scènes et en spectacles ; nous cherchions une discussion philosophique, et voilà qu'il faut nous mettre à conter des anecdotes. Là, ce sont des pompes inusitées dans nos églises, des pyramides de lumière du haut desquelles un prêtre, donnant la bénédiction aux iidèles, est arrêté tout à coup au milieu de son invocation par un autre prêtre qui siège dans la chaire, annonce et marque tous les mouvements, et commande à l'auditoire des évolutions de repentir et d'amende honorable. Ici, une église se transforme en salle de concert, et des harpes, des violons, viennent servir d'intermède à la prédication de la Passion et aux commentaires sur les derniers moments du Christ. Enfin les salons devien»nent des chapelles où on prêche pour des œuvres de charité, et où, pour engagement à la miséricorde, on fait danser, au son d'un piano touché par un missionnaire, un sauvage iroquois. En vérité, nous devenons bien romains \ reste à savoir si nos jésuites, avec tout leur faste italien, pourront longtemps faire durer ce spasme de curiosité qu'ils donnent à nos femmes, et si ce n'est pas user la religion plutôt que la rajeunir.

(1) Sur Ouéneau de Mussy et son jansénisme consulter l'appendice de l'ouvrage de Saînte-Reuve : Chateaubriand et son groupe Uttdraire,

<( Je conçois ce régime à Rome ; il faut, à ce peuple d'enfants pleins de génie, tout le prestige des arts ; son cœur ne bat pour Dieu qu'aux accents de la lyre de Pergolèse ; il ne s'humilie devant la majesté céleste que les yeux éblouis par la croix de feu ; et l'amoureuse langueur de ses sens n'est détournée à la piété que par crise et par transport. Mais en France, où la modération et le bon sens règlent toutes les affections, où le christianisme, sans devenir âpre et sauvage comme dans le Nord, a conservé du moins sa simplicité sévère, il est difficile de dominer longtemps par de vaines pompes. Nous n'aimons point tant de bruit dans nos pensées religieuses ; nous croyons parce qu'on nous démontre nos croyances, non parce qu'on nous les met en cérémonies : aussi est-ce la France qui cite les plus grands orateurs chrétiens ; on voit qu'ils avaient alTaiie à un peuple raisonnable. Eh bien, c'est au moment même où ce peuple est devenu plus fier que jamais de sa raison, où il demande compte de tout, même au pouvoir, qu'une partie du clergé entreprend de faire violence à ses mœurs et de tenter, pour ainsi dire, une réforme physique dans la religion, quand eux-mêmes nojjs crient que la religion chancelle sur ses bases morales et politiques. On aurait lieu de s'étonner, si le clergé, comme tout le reste de la société, n'était pas, à son insu, entraîné par cet esprit d'inquiétude et de changement, caractère des dges de transition : rien du passé ne convient, on ne sait rien de ce que donnera l'avenir, et on essaie de tout. Les Jésuites ne pouvaient manquer de reparaître, et l'introduction de leurs exercices dans la vieille discipline gallicane est plus encore une nécessité du malaise des croyances que le résultat de leurs pratiques et de leurs menées. Aussi le philosophe contemple ces variations sans s'irriter ni les craindre ; et si une sorte de popish plot n'inquiétait sa pensée pour la monarchie nouvelle, sortie des ruines de la Révolution, il sourirait à tous ces insensés qui précipitent une crise religieuse en croyant l'arrêter.

c( Elle est loin de nous déjà, la religion qui nous fut enseignée par nos mères et par nos pasteurs revenus de l'exil. Les prêtres de l'Empire, tout eu rendant à César plus qu'il n'appartenait à César, avaient du moins élevé notre enfance dans dos

pensées chrétiennes ; ils ne nous façonnaient pas à cette piété théâtrale qui meurt aussitôt après la représentation, et qui ne laisse qu'un amer dédain après un fol enthousiasme. Quelque chose de grave et de sérieux nous est resté dans Tàme ; et même émancipés de sa tutelle, la foi de nos jeunes années est chère à nos souvenirs. En sera-t-il de même de la génération élevée au bruit des cantiques et des processions du Sacré Cœur} Ces sermons, où ne respirent que des passions haineuses, prépareront-ils bien à la tolérance ceux qui échapperont au joug?.... (1) »

Ainsi parlait M. Dubois, au mois de mars 1826. L'année d'avant, comme pour bien faire ressortir la couleur et les tendances dx Globe en matière religieuse, il avait prix texte de la Notice sur Port-Royal parue en tête des Mémoires d'Arnauld d'Andilly et ceux de Tabbé Amauld, dans la collection des mémoires relatifs à Thistoire de France, pour justifier la mère Angélique et les solilaires des odieuses accusations portées gratuitement contre eux par M. Petitot.

Sainte-Beuve était donc à bonne école pour s'instruire des choses du jansénisme, et Ton conçoit après ce que je viens de dire qu'il ait «uivi, avec un intérêt croissant, les discussions passionnées qui, de 1826 à 1828, remplirent les journaux et les Chambres. Quel procès mieux que celui-là pouvait éclairer d'une lumière plus vive le théâtre où s'étaient jouées sous Louis XIV les destinées de Port- Royal ? N'était-ce pas la même lutte qui recommençait entre les mêmes adversaires ? Et les Royer-Collard, les Montlosier, les Pasquier, les Mole, les Barante, les Duvergier de Hauranne et les Dupin ne se servaientils pas contre la Compagnie de Jésus des armes forgées par Pascal et le grand Amauld (2) ? Sainte-Beuve raconte au tome III de son Port-Royal — et cela seul dénote avec quelle attention il lisait les comptes rendus de la Chambre — que Cornet d'Incourt, petit-neveu de Cornet, syndic de la Faculté de théologie de Paris, qui était un des partisans les plus résolus des Jésuites

(l)Cf. Fragments littéraires de M, I\F.Duboùi (de la Loire Infàriourr), Articles extraits du Globe, Paris, Ernest Thorin, 1879, t. I, p. 152. (2) Voir sur ce sujet le tome II de nos Derniers Jansénistes.

26 LES AIHNALES ROMANTIQUES

au dix-septième siècle, ayant riposté à Duvcrgier de Hauranne qui les combottait avec acharnemeut eu 1827, toute la Chambre partit d'un éclat de rire, et que l'écho répéta Toracle: Pugnant ipsiqiic nepotes.

Et voilà comment Sainte-Beuve, en voulant écrire l'histoire de la littérature française au xyii** siècle, fut amené par la force des choses à écrire Thistoiro de Port-Royal.

Suivons-le maintenant sur le chemin de l'Abbaye. Durant sept années consécutives, de 1830 à 1837, chacune de ses œuvres le rapprochera de la place.

Les Consolations l'avaient mis en rapport avec Lamennais. Jusqu'en 1834, date de la rupture du gfand écrivain avec TEglise, Lamennais n'eut pas de plus fervent adepte. C'est au point que, sans la passion qui le retenait à Paris, il l'aurait suivi à Rome, lorsque Lamennais alla y plaider la cause de V Avenir, et que, dans Tintimité et même devant ses camarades, il rappelait familièrement papa, pour lui marquer sans doute qu'il se regardait comme son fils spirituel (1).

Il a dit quelque part que Lamennais avait été des premiers à l'encourager quand il entreprit son ouvrnge sur Port-lioyaL Cela ne me surprend pas.

Si Lamennais était ultramondain, il l'était à sa manière qui n'était pas précisément celle des Jésuites; il n'aurait pas fallu le gratter bien profondément pour retrouver en lui du sang du grand Arnauld. Et sa fin désolée, qui fait songer à la mort d'un fauve dans le désert, fut plutôt celle d'un janséniste impénitent que celle d'un libre-penseur.

Dans le temps qu'il lui faisait l'honneur de l'aimer, il écrivait à Sainte-Beuve au sujet de Port-Royal : « Vous vengerez ces hommes de grande vertu et de grand talent des injustices de M. de Maistre qui les a sacrifiés aux Jésuites, si au-dessous d'eux à tous égards. Ceux-ci n'ont que je sache qu'un seul écrivain et encore de second ordre, à citer, Bourdaloue. Le caractère de leurs auteurs, je dis des plus loués, c'est le vide et le bel esprit de collège. Sans parler de Pascal, qu'est-ce que ces gens-là, près d'Arnauld, de Nicole et de tant d'autres moins

(l)Cf. Les Souvenirs prrsonttrls d'Auguste Rarbîep, p. 315.

SAÎNTE-BEUVE ET POnT-ROYAL 27

connus et que vous ferez connaître. Dans les traités de morale (le Nicole, je vous recommande particulièrement celui de la Connaissance de soitnvme, et celui Des Moyens de conserver la paix entre les hommes. Ce sont, à mon sens, deux petits chefs-d'œuvre. Et leurs grammaires donc: qui a mieux fait depuis ?(1) »

Et qu'on ne me dise pas que Sainte-Beuve fréquenta Lamennais comme il avait fréquenté Daunou,. Tracy, Pierre Leroux et Enfantin, par pure curiosité, par dilettantisme, pour voir dans les coulisses comment se fonde une église ! S'il ne goûta jamais au lard de la ratière saint-simonîenne, ainsi qu'il s'en défendait un jour (2) il mangea du pain enchanté de la table menaisienne. Je peux bien me servir de cette expression» puisque, s'il faut en croire la légende, Sainte-Beuve, durant sa première ferveur, se confessa à Lamennais et communia de ses mains.

Cette légende est-elle vraie ? ce qu'il y a de sûr, c'est qu'au mois de mai 1831, il passa quelques jours chez l'illustre auteur A^V Essai sur l^ indifférence et que ^ suivant ses expressions, il j^ puisa du calme et de l'éfoignement de plus en plus grand pour Paris et la vie qu'on y mène (3). Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'en 1831, il suivit assidûment les conférences de Juilly, où, disaitil, il espérait voir refleurir Port-Royal des Champs (4) ; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il édifia à cette époque Frédéric Ozanam

(1) Cf. Port-Royal t.

(2) Le fragment que voici d'une lettre qu*il écrivait à Victor Pavie, en 1831, prouve que Sainte-Beuve était dès cette époque plutôt spectateur qu'adhérent : a Leroux est de retour, il est cardinal saint-sinionimi. Je dispute contre lui et je l'ébranlé quelquefois. Leur afifalre est dans une crise d'idées et aussi de ressources, mais ils ne sont pas à bout de vivre, et entre les choses purement humaines, c'en est bien une des plus respectables; nul groupe d'hommes actuellement n'a plus de morale, seulement ils manquent tout à fait de divinité. » {Victor Parie, sa jeunesse, ses relations liftératres).

(3) Lettre à Charles Rogier du 18 mai 1831, publiée dans la Reçue des Reçues du 15 septembre 1S98.

(4) Ces soirs-là nous causions du grand mal où nou^ sommes .. Puis, par degrés, venait le projot accueilli

Do faire refleurir Port-Royal à Juilly.

{Poésies, t. II, p. 202).

par sa piété ; (1) qu'il se lia intimement avec Tabbé Gerbet (2) qui plus tard lui servit de guide à Rome et avec Lacordaire dont il suivit les conférences à Saint-Roch et à Notre-Dame et qui, sur sa demande, écrivit les pages de rextrême-onction que Ton peut lire à la fin du roman de Volupté (3).

Il était alors si avancé dans les affaires du parti catholiquelibéral, que, lorsque Lamennais se décida à lancer ses Paroles d/un croyant^ c'est à lui qu'il confia le soin de les faire imprimer. On sait le zèle qu'il déploya dans cette mission délicate. Pour rassurer la conscience timorée de Timprimeur, il prit sur lui de retrancher un passage du chapitre XXXII, où est décrite une vision et qui lui parut dépasser toute mesure en ce qui était du pape en particulier et du catholicisme. « Il n'entrait pas dans mon esprit, a-t-il dit plus tard, que M. de Lamennais, prêtre, et à cette date (printemps 1834) n'ayant nullement rompu avec Rome, pût se permettre une telle hardiesse. J'usai de la faculté qui m'avait été laissée ; je pris sur moi de rayer deux lignes et de mettre des points. Ces points ont subsisté depuis dans toutes les éditions, je crois, et l'auteur ne m'a jamais parlé de cette suppression » (4).

(1) Cf. Les Lettres inédites de Sainte-Beuve à CoUombet.

(2) Sur l*abbé Gerbet, voici ce qu'il écrivait le 15 août 1852 : « Trois fois dans ma vie, j*ai eu le bonheur de le voir en des lieux qui lui convenaient à souhait et qui semblaient son cadre naturel: en 1831, à Juilly, sous les beaux ombrages que Malebranche a hantés ; en 1839. à Rome, sous les arceaux des cloîtres solitaires ; et hier encore, dans les jardins de Tévêché d'Amiens où il vit près de son ami M. de Salinis. Partout il est le même : figurez-vous une démarche longue et lente, un peu penchée, dans une paisible allée où l'on cause à deux du côté de l'ombre et où il s'arrête souvent en causant ; voyez de près ce sourire affectueux et fin, cette physionomie bénigne où il se mêle quelque chose du Fléchier et du Fénelon ; écoutez cette parole ingénieuse, élevée, fertile en idées, un peu entrecoupée par la fatigue de la voix et qui reprend haleine souvent...» (Causeries du Lundi, t. VI.)

(3) En 1833, il écrivait à Victor Pavie qui avait perdu sa mère, qu'il prenait à ce deuil une part intime et véritablement chrétienne, (Cf. Michaut: Sainte-Beuce armant les Lundis, p. 614).

(1) Sainte-Beuve se trompait. Les points ont été remplacés par le texte supprimé, dès 1837, dans la petite édition in-12, parue cette année-là chez Delloye et Lecou. Le voici :

« Autour du lit étaient sept peurs, quatre d'un côté, trois de l'autre.

Si ce trait n'est pas de la ferveur religieuse, je n'y entends plus rien.

Et ce n'est pas tout. Quand Lamennais rompit définitivement avec Rome, Sainte-Beuve en éprouva un chagrin dont on trouve l'expression dans ses articles du temps. Son àme fut littéralement désemparée et ne sut où se prendre, comme ces barques qui, n'étant plus gouvernées, s'en vont à la dérive. C'est au point qu'il eut un moment Tidée de se faire prêtre. Le bruit en courut du moins, et j'en trouve Técho dans une lettre que George Sand lui écrivait au mois de mars 1835 : « En vérité je le voudrais bien, disait-elle, j'irais me confesser avons et j'aurais beau vous ennuyer, vous seriez forcé par votre ministère de ra'entendre et de me consoler. Ma foi, votre exemple me donnerait envie de me faire religieuse. Mais j'aurais soin de me faire bien enfermer, car je ne répondrais guère de ne pas sauter quelquefois par les fenêtres en entendant sonner le cor et galoper les chevaux » (1). Hélas ! avant d'embrasser la carrière ecclésiastique, il aurait fallu que Sainte-Beuve rompît le tendre lien qui l'attachait à l'héroïne du Livre d'amour^ et il y était si peu disposé qu'il rimait encore à ce moment-là pour elle. Et lorsque George Sand le priait d'être son directeur de conscience, lui-même en cherchait un pour lui et, ne l'ayant pas trouvé parmi les vivants, la pensée lui était venue de le chercher parmi les morts.

(( Et l'une des peurs posa la main sur le cœur de rhomme âgé, et il tressaillit, et ses membres tremblèrent ; et la main resta là tant qu'elle sentit un peu de chaleur.

t Et après celle-ci une autre plus froide fit ce qu'avait faif la première^ et toutes posèrent la main jur le cœur de Thorame âgé.

« Et il se passa en lui des choses qu'on ne peut dévoiler.

a II voyait dans le lointain, vers le pôle, un fantôme horrible qui lui disait :

« Donne-toi à moi, et je te réchaufferai de mon haleine.

« Et de ses doigts glacés, l'homme de peur écrivait un pacte, je ne sais quel pacte, mais chaque mot en était comme un râle d'agonie. »

En vérité, si ce passage est bien celui que supprima Sainte-Beuve, j'avoue ne pas comprendre ses scrupules, car il n'est pas plus hardi que le reste. Mais qui sait si Lamennais en le rétablissant ne l'avait pas modifié un peu ?

(1) Cf. La Nouvelle Reçue du 1" mai 1895, article de Charles de Loménie.

J'ouvre Volupté et j'y lis (p. 312) : « Après mon désappointement dernier, j'étais plus avide encore de me créer des maîtres invisibles, inconnus j^ absents ou déjà morts, humbles eux-mêmes et presque oubliés,, des initiateurs sans doute à la piété et des intercesseurs ; je me rendais leur disciple soumis, je les écoutais en pensée, avec délices. Ainsi je fis alors pour M. Hamon. »

Et pourquoi choisit-il M. Hamon pour son guide intérieur ? Est-ce parce qu'il fut le plus *humble des solitaires de Port- Royal et le saint homme au pied duquel Racine voulut être enterré? Peut être, mais j'ai comme idée que la raison du choix de Sainte-Beuve était d'ordre plus intime. M. Hamon ayant été le médecin de Port-Royal, c'était, à mon avis, comme une amende honorable du Werther carabin qu'avait été Joseph Delorme. Un médecin chrétien! pensez donc! quel soufflet sur la joue des docteurs de Técole sensualiste du xviii'' siècle, où Sainte Beuve s'était pendant quelque temps égaré !

Et puis M. Hamon pst, avec Nicole et Pascal, un des trois ou quatre port-royalistes à qui la postérité n'a cessé de rendre témoignage.

Il y a une quinzaine d'annéee, visitant au pied du massif rocheux de la Grande-Chartreuse la petite église janséniste et anticoncordataire qui malgré la persécution et les ravages du temps est demeurée fidèle au souvenir et à la doctrine de Port- Roy^l, je fus tout étonné de voir qup ces braves gens n'avaient d'autre médecin que M. Hamon, dont ils suivaient religieusement les oidonnances. M. Hamon était pour eux ce que Raspail est pour tant d'autres, seulement il avait sur celui-ci cette supériorité qu'i) était à la fois le médecin du corps et de l'àipe.

Comment Sainte-Beuve avait-il fait la connaissance de M. Hamon (1)? 11 nous Ta dit dans Volupté: ce fut chez un

(1) En 1839, Sainte-Beuve, écrivant à Pavie ou sujet de la mort d^ son fils lui disait : « J'ai quelque part dans mes papiers de Port- Royal une lettre de M. Hamon sur la mort du petit-enfant d'un jardinier qui est la chose la plus chantante et la plus Heu rie ; mais il n'était que parrain ; il n'était pas père, il n'était pas mère surtout. L'Eglise a de bien beaux chants

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ecclésiastique qui demeurait dans le quartier de la Sorbonne, prophe Téglise Saint-Jacques du Haut-Pas où il avait entendu la première fois la messe à son arrivée à Paris et où sont enterrés Saint-Cyran et Mme de Longueville. Cet ecclésiastique dont nous ignorons le nom était évidemment un des derniers représentants du parti dans le clergé parisien(l), car il avait une bibliothèque où se trouvait toute la collection des livres jansénistes depuis VAugustinus jusqu'aux Nouvelles ecclésiastiques. Les bibliothèques de cette nature n'étaient pas communes à cette époque, la Révolution les ayant pour la plupart dispersées ou détruites, mais il y en avait tout de même encore trois ou quatre plus ou moins fermées sur les paroisses de Sainte- Geneviève, de Saint-Jacques et de Saint-Médard. La plus riche en nianiiscrits était administrée par M. Silvy qui, précisément, se rendit acquéreur, en 1829, du domaine de Port-Royal, et éleva à la place de l'ancien maître-autel de l'église abbatiale la petite chapelle qui existe encore aujourd'hui. C'est là que M.Victor Cousin puisa les documents précieux dont il a enrichi ses études sur Jacqueline Pascal, Mme de Sablé et Mme de Longueville (2).

Les clefs de cette bibliothèque où personne ne pénètre sont à rheure actuelle entre les mains jalouses d'un professeur à la Faculté des Lettre^ de Paris, qui se flattait naguère de posséder

dans cette fête des Saint-Innocrents. Le pauvre poùte Desmarets de Saint- Sorbin en a traduit quelques couplets admirablement.

(( Et vos petites mains de vos palmes se jouent ! »

{Victor Pacte, aa jeunesse, ses relations littéraires). Et le29 août 1866, à la veille par conséquent de terminer son Pori-Roijal, Sainte-fîeuve écrivait à M. If enry Harrisse, avocat à la Cour suprême de New- York, qu'il possédait à peu près tous les écrits de M. Hamon. Cependant, ajoutait-il, il y a un tout petit écrit de lui, publié vers 1770 ou depuis, qui m'a toujours échappé. Je crois que ce petit écrit a pour titre : Lettre d'Arsène ou à Arsène. (Correspondance de Sainte-Beuce, t. II, p. 91).

(1) Les prêtres jansénistes étaient encore assez nombreux à Paris dans la première moitié du xix' siècle. Quand l'abbé Grégoire mourut, M. Hippolyte Carnet, son exécuteur testamentaire, donna ses papiers à la cure de Saint- Séverin, d'où ils passèrent un peu plus tard à la Bibliothèque janséniste dont il est question ci-dessous.

(2) Cf. Nos Derniers Jansénistes, t. I.

des lettres de la Mère Angélique, que ne connut pas Sainte- Beuve. La belle affaire ! Sainte-Beuve qui n'aimait pas à forcer les portes ne pouvait pas conn^utre ce qu'on lui cachait. Mais il en avait appris assez par ailleurs pour pouvoir porter sur la Mère Angélique et ses filles des jugements restés sans appel.

Pour en revenir à la Bibliothèque privée qui lui fut ouverte à double battant dans les circonstances que je viens de dire, j'incline à croire que c'est dans son premier commerce avec nos Messieurs et sur les conseils de M. Hamon qu'il donna à son roman de Volupté la fin chrétienne qu'il ne devait pas avoir à Torigine.

Monsieur Jean aussi doit être de ce temps-là. Et Monsieur Jean c'est la perle janséniste des Pensées cPaout, celle qui plaisait surtout à George Sand (1). Sur ce point, tout le monde est d'accord, mais personne n'a remarqué — quoique la remarque fût bonne à faire — que Sainte-Beuve avait donné pour cadre à ce poème janséniste le milieu même où naquit et fut élevé Royer-Collard, le village iiistorique de Sompuis, en Champagne, et que sous la figure de Monsieur Antoine SdÀnie-Benve avait peint Toncle de Royer-Collard, qui fut une des colonnes du parti au xviii® siècle (2).

11 était alors si plein de son sujet, qu'il écrivait à Ampère, au mois de décembre 1834 : « Pour moi, cher ami, j'ai tout à fait embrassé l'étude et les saints solitaires de Port- Roy al. C'est une Rome à ma portée, et je l'aime déjà autant que vous votre Vatican. »

Pourtant, malgré tous ces témoignages de sympathie et de ferveur religieuse, Sainte-Beuve avouait à l'abbé Barbe, son ami d'enfance, au mois d'octobre 1836, que religieusement et

(1) Monsieur Jean lui avait suggéré l'idée de faire Monsieur Jacques- « Cela me fait réfléchir beaucoup et entrer avec confiance dans mon sujet, écrivait-elle à Sainte-Beuve, le 16 juin 18H3, car c'est le propre des belles et bonnes choses que de stimuler et de féconder. Je commence à voir l'homme que je veux faire, et quand je l'aurai bien vu, je mettrai peut* être (c Monsieur Jean » en scène, si vous me le permettez, mais comme un ami de mon héros. » {Lettres de Georfje Sand à Alfred de Musset et à Sainte- Beuce^ p. 250.)

(2) Sur l'abbé CoUard, voir nos Derniers Jansénistes, t. I.

SAINTE-BELVK ET POIIT-UOYAL o3

spirituelltMTient il souiïrait de Tabsence de foi, de règle fixe ou de pôle :

« J'ai le sentiment de ces choses, lui mandait-il, mais je n'ai pas ces choses mêmes et bien des raisons s'y opposent. Une foi bien fondée serait une guérison de tout. (Retenons bien ce mot, il en dit long à qui connaît le fond de son cœur). Plus j'y pense, plus — à moins d'un changement divin et d'un rayon — .plus donc je ne me crois capable que d un christianisme, si j'osais le dire, éclectique, choisissant dans le catholicisme, le piétisme^le jansénisme ^\e martinisme. Mais que faire sous ce grand nuage sans limites ; et commi^nt s y guider, les jours où le soleil de l'imagination ne Téclaire pas et où tout devient brouillard ? Je sais tout ce qu'on peut m'opposer ; mais pourtant je ne me sens pas capable d'aller sincèrement au-delà. »

Heureusement que Dîeuvintà son aide. 11 fit entendre à la noble femme que Sainte-Beuve avait séduite et qui depuis longtemps déjà luttait entre ses devoirs d'épouse et de mère et l'amour mystique d'abord, charnel ensuite, qu'elle lui avait voué, que rheure du sacrifice avait sonné. Et cette àme naturellement compatissante et qui me fait songer à VEloa d'Alfred de Vigny, finit par se ressaisir et remonta d'un coup d'aile vigoureux sur les hauteurs sereines du Parnasse qu'elle avait quittées dans une heure de trouble et d'égarement.

Si bien que Sainte-Beuve, après l'abandon de son amie, ne vit plus d'espoir qu'en Dieu. Ah ! certes, le coup fut dur, et si Port-Royal avait encore existé, je crois bien qu'il aurait suivi l'exemple de Racine et qu'il serait allé y faire pénitence. Gomme il n'en restait que des ruines, il se contenta d'y aller pleurer. C'est alors que la voix de M . Hamon Ini dit tout bas à l'oreille : Puisque l'histoire de Port-Royal t'attire, va l'enseigner dans un milieu évangélique.

Et Sainte-Beuve partit pour Lausanne (1).

(A suivre),

Léon SÉCHÉ.

(1) Ce chapitre estextraitde notre livre sur Sainte-Beuve qui paraîtra au mois d'octobre prochain à la librairie du Mercure de France, en 2 vol. iD-18 à 3 fr. 50.

Les premières Annales Romantiques (1825-1836) furent précédées, à deux ans d'intervalle^ d'un recueil du même genre, les Tablettes Romantiques^ aujourd'hui a peu près introuvable. Les curieux de romantisme nous sauront gré sans doute de leur donner une description détaillée de ce « rarissime » volume*

A la fin de 1822, Técole romantique commence à faire figure dans le monde littéraire. Autour des ouvriers de la première heure, des Guirand, des Soumet, des Nodier, se groupent de jeunes poètes, Emile Deschamps, les trois Hugo, A. de Vigny, Jules Lefèvi*e, Gaspard de Pons, Saint- Valry, etc* Tous ont collaboré au Conservateur littéraire ou aux Annales de la lit^ tératuf^e et des Arts ; deux d'entre eux, sortant de l'ombre du cénacle et du demi-jour des Revues, viennent, cette même année, de publier en librairie Tun ses Odes^ l'autre son lléléna^ Cependant le public hésite : il entend dire que « le genre roman> tique est détestable », que « le genre romantique n'existe pas »» C'est pour mettre les lecteurs en état de juger qu'un éditeur sympathique aux nouveautés a Tidée de dresser, sous le titre de Tablettes Romantiques^ une sorte de carte d'échantillons de la littérature qui se fait.

Ces Tablettes forment -un volume in-12 de VIIl-406 pages, orné d'une vignette et de quati^ portraits en lithographie, dus nu crayon de Colin et de Louis Boulanger. La vignette, qui sert de frontispice, est Tœuvre de ce dernier. Elle représente « une femme voilée et couronnée d'étoiles, em|)ortée dans l'espace par deux chevaux noirs attelés à un char antique : c'est la muse romantique )> (1). Les quatre portraits sont ceux de Soumet, Guiraud, Nodier et Ancelot.

(1) J'emprunte cette deacriplion à la Bibliographie romanti<^ue d'Asseiineau. L'exempi^iire des Tablettes^ que j'ai sous les yeux, a malheureusement été dépouillé de son frontispice.

LES TABLEETES ROMANTIQUES 35

Le soin de constituer ce ilorilège avait été confié à un rédacteur, qui signe des initiales J. A., l'avertissement préliminaire. Ce rédacteur est J.-M.-V. Audin qui, de 1825 à 1828 publiera, de concert avec l'éditeur Urbain Canel, les Annales Honiantiques, et qui même y collaborera. Pour cette fois, il se borne à présenter le nouveau recueil au public. « Neutre au milieu des débats littéraires, il a cru encore devoir rester neutre au milieu des débats politiques , son livre réunit des noms que les partis divisent encore. »

A la première page, en effet, figurent quelques lignes sévères du critique HolFman sur le romantisme ; suit une satire de J.-P. Brès sur les règles du genre romantique :

Chantez la tour lugubre, asile du rebelle, Et son coq de fer-blanc, sa seule sentinelle...

Décrivez lentement le brin d'herbe qui pousse : Souvent le romantique est caché sous la mousse.

Surtout n'oubliei pas le beffroi solitaire.

Qui tinte de lui-môme au fond du monastère. Faites voir un succube affublé d*un linceul, Perché sur une table, et pérorant tout seul.

Faites gémir ces voix d'une triste victime, Qui font tourner les vins dans la cave du crime. Que j'entende les vents, sous d'antiques lambris, Siffler... comme Boileau, s'il jugeait vos écrits.

On trouvera dans le corps du volume la Fenille d'Arnault, ï Ombre d'Anacréon, de Déranger, Vode sur les Malheurs du dénie, de M. de Fontanes. Ceci pour la « neutralité littéraire ». Tout le reste appartient aux romantiques ou à leurs amis.

D'abord les précurseurs et les aînés : M. le vicomte de Chateaubriand, Mme de Starl, feu M. de Granville (sic) (1), M. le comte de Maistre, Guiraud, Soumet, Nodier, Ancelot, La Mennais, Marchangy ; à leur suite, un gros de jeunes écrivains, connus ou inconnus, s'échelonnant du genre troubadour siVL genre frénétique. Barateau, Barjaud, mort à 26 ans sur le champ de bataille de Lcipsick, auteur d'un Charlemagae en viugt-huit chants, . Bignan, Casimir Delavigne, Delprat,

(1) Il s'agit de Grainville, l'auteur du Dernier Homme.

36 LES ANNALES îiOMANTIQtES

Mme Desbordes-Valmore, Emile Deschamps, Delphine Gay, Edmond Géraud, le comte F. d'H***(d'Houdetot), Abel, Eugène et Victor Hugo, Lamartine, Lambert, de Latouche, Jules Lefèvre, Lorando, le comte de Pastoret, L.-Th. Pélicier, le comte Gaspard de Pons, Saintine, Saint-Valry, J.-B. Aug. Soulié, et le comte Alfred de Vigny. Quoique les Tablettes Honiantiques se présentent comme un recueil « de pièces rares ou inédites », la plupart des pièces qu'elles contiennent ont déjà paru à cette époque. Celles qui sont réellement inédites ont été reproduites dans les recueilspostérieurs de leurs auteurs. Parmi les plus curieuses nous citerons: d'Abel Hugo, quatre morceaux en prose, Milton, fragment (encadrant une romance de Guiraud), Vlleure de la mort, le Combat de Taureaux^ une Scène du siège de Saragosse ; d'Eugène Hugp, la Der^ nière assemblée des Francs- Juges et le Duel du précipice (1), en prose, et Tode sur la Bataille de Demain-^ d'Emile Deschamps, une version de la Noce d'Elniance qui dilTère considérablement du texte des Etudes françaises et étrangères ; la comparaison est très intéressante au point de vue des variations du goût de 1823 à 1828 ; d'Edmond Géraud, les Enfants dans les bois, ballade, qui ne se trouve ni dans ses Poésies de 1818, ni dans le volume de M. Maurice Albert (2) ; d'Alfred de Vigny enfin, La Prison,, poèmey et La Neige^ ballade. Celle-ci était imprimée pour la première fois ; le style en a été légèrement retouché dans ré4ition de 1826 : quant à La Prison, le texte des Tablettes Romantiques reproduit celui de l'édition de 1822, sensiblement différent de la version définitive.

Comme on peut s'y attendre, les Tablettes Romantiques furent diversement accueillies par la critique des deux camps. Le Réveil, organe des jeunes romantiques, leur consacra toute une série d'articles louangeurs (3). Dans Le Mercure du XIX° siècle (4), Léon Thiessé railla longuement « les inconnus titrés » et « les inconnus sans titre » qui encombraient le recueil et « dont la célébrité future avait retenti surtout dans

(1) Ce dernier morceau est anonyme.

(2) Un homme de lettres sous VEmpirc et la Restauration. Paris, 1893,

(3) Articles des 30 décembre 1822, 22 janvier et 9 février 1823.

(4) Tome I". 1823, p. 171 et suiv.

le désert de la Société des Bonnes Lettres ». Après avoir condamné rincohérence de leurs doctrines et la singularité de leur style, il concluait tristement: « Rien de plus, morose que les écrivains qui prétendent former une nouvelle école ; pas un vers, pas une ligne de prose où l'on ne trouve des tombeaux, des ombres, des revenants, ou pour le moins des larmes, des gémissements éternels... C'est ainsi que notre poésie perd insensiblement son véritable caractère; elle n'est plus française et n'est pas encore allemande. . . m Nous ne nous donnerons pas le facile plaisir de triompher du critique de 1823. Il avait du reste raison sur un point : il y avait quelque chose de changé dans notre poésie ; les Tablettes Romantiques en mettaient la preuve incontestable sous les yeux du public . Parues six mois avant la fondation de la Muse française (1) elles sont la première œuvre collective qui arbore ouvertement le drapeau du romantisme, et, à ce titre, elles méritent une mention dans son histoire et dans celle des lettres françaises.

Edmond Estève.

Professeur au lycée de Poitiers,

(1) Le volume est annoncé dans le le numéro du Journal de la Librairie du 4 janvier 1823.

(documents inédits)

« Il n'y a pa» de femmes dans sa vie, a dit Jules Simon, en parlant de Cousin, ou, du moins, il n'y a pas de femmes vivantes. Il reste cette grande lacune dans son coeur et dans son talent. » Cest une nouvelle erreur de cette biographie si malveillante, qui en fourmille (1), Personne, au contraire, n'a plus connu de femmes et n'a eu autant de relations féminines que lui. Nous le prouverons surabondamment dans un ouvrage que nous préparons sur les Correspondants de Victor Cousin ; mais, en attendant que nous traitions le chapitre de ses amitiés ou de ses simples relations mondaines, nous allons faire connaître, avec le plus de discrétion possible, les amours de Cousin.

Sa liaison avec Louise Colet, qui, selon l'expression de Maxime Du Camp, l'a fort « compromis », était connue depuis longtemps déjà ; celle dont nous parlerons ensuite a été complètement ignorée.

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