VICTOR COUSIN ET LOUISE COLET
Nous ne savons comment Victor Cousin connut Louise (]olet. Il la rencontra sans doute chez quelqu'un do leurs amis communs. Cousin fut attiré par la beauté de ses yeux el la douceur de ses traits. Il Taima.
(1) Cf. Une ÉlrcUon en Brofar/np on liS47 [lettres de J. Simon à V. Cousin], dans VA ma (Pur (V(m(n(jrnphcs du 15 novembre 1902, p. 207-214.
DEUX PASSIONS d'uN PHILOSOPHE 39
La poésie de Mme Colet, intitulée : Une Matinée (1), semble être une réminisoenee d'un des premiers jours de leur liaison* Qu'on en juge par les vers suivants :
Une heure douce est rare ; il nous la faut compter,
Lorsque sur notre vie elle vient s'arrêter ;
Ce matin, près de vous, cette heure m'est venue :
Le soleil se baignait dans une blanohe nue,
Et du jardin claustral où nous étions assis,
Les rayons onduleux doraient les murs noircis.
Nous rêvions tous les deux : notre âme recueillie S'enivrait de silence et de mélancolie.
Pour tout bruit, dans ces murs parvenaient tour à tour Des voix fraîches d'enfants qui jouaient à Tentour, Ou les sons de l'airain qui de Téglise proche, Comme une voix de Dieu, faisaient vibrer la oloche. Mon cœur a tressailli sous ce glas d'un mourant, Kt je vous ai parlé de ma mère en pleurant ;
DaQs votre âme un écho se réveillait alors,
Car votre mère aussi repose au champ des morts ; "
Votre pieuse main a fermé sa paupière,
Puis vous avez scellé son cercueil sous la pierre...
Ces tristes souvenirs ont sur votre parole
Répandu tout à coup Tonction qui console»
Et lorsque de mes yeux une larme a jailli,
A cet appel du cœur, vous n'avez point failli.
Vous avez pris ma main...
Dans les épanchements d'un intime entretien, J'ai compris votre cœur, vous avez vu le mien, Sans qu'un coupable mot, un mot dont l'âme pleure, Ait altéré pour moi le charme de cette heure.
Oh ! je n'oublierai pas ce jour plein de douceur, Où vous m'avez parlé comme un frère à s<i sœur !
(1) Publié dans le recueil in-4° de ses Pfn'sies, p. 323.
En même temps que son amour, Cousin lui donnait sa protection académique. Le 30 mai 1839, 1* Académie française lui décernait le prix du Budget pour sa poésie du Musée de Versailles (1); le 20 juin delà même année, avait lieu, au théâtre de la Renaissance, la première représentation de la Jeunesse de Gœthe^ comédie en un acte, en vers (2), dont elle était Tauteur. Ce ne fut probablement pas un succès, et la pièce ne tint pas longtemps Taffiche. Moins d'un mois après, Victor Cousin écrivait à Anténor Joly, alors directeur de la Renaissance, la lettre inédite (3) suivante :
Monsieur,
Vous ne vous souvenez peut-être pas de moi, mais moi, avant mon départ pour les eaux (4), je veux vous remercier de la bonté que vous *avez eue de me donner mes entrées au théâtre de la Renaissance. Je suis allé, Monsieur, entendre plusieurs pièces qui m'ont fait plaisir, et surtout une charmante pièce appelée la Jeunesse de Gœthe\Y\ suis allé avec quelques-uns de mes confrères de l'Académie : MM. Lemercier, Mignet et Pongerville, et je puis vous dire que cette pièce nous a fort intéressés. L'auteur est un de nos lauréats de TAcadémie. Mme Colet nous intéresse au plus haui degré, et je crois être l'interprète de beaucoup de mes confrères en vous exprimant le vœu que cette pièce soit un peu plus souvent représentée. Mme Colet s'occupe en ce moment d'une tragédie que mes confrères connaissent et dont ils m'ont parlé avec beaucoup d'estime. Notre amour-propre d'académiciens ne nous permet pas d'être indifférents au succès de l'aimable auteur, et je prends la liberté très grande de vous écrire à cet égard. A mon retour des eaux, je m'empresserai de vous voir. Monsieur, et de vous renouveller mes prières au sujet de la Jeunesse de Gœthe.
Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.
Le Pair de France, etc.,
Vict. Cousin.
16 juillet 1839.
(1) Publié dans le somptueux recueil de ses Poésies^ dont nous parlons plus loin. p. 345-62,
(2) /rf., 401-68.
(3) L'original nous appartient.
(4) Cousin allait k Plombières.
Les vers suivants, de Louise Colel, sont certainement un ressouvenir d'une scène avec Cousin, cette même année 1839.
Michel-Ange et Milton, la forme et la parole,
Ont de Penseroso consacré le symbole.
Un soir vous me contiez cette histoire de Tart,
Et je vous écoutais de Tâme et du regard,
Demeurant près de vous, dans la molle attitude
Où me berce la Muse aux jours de solitude.
Je rêvais. r. Sur ma main, ma tête se posa;
Vous me dites alors : « Sietey Penaerosa,
(( De ce marbre inspiré, l'image se reflète
« Sur votre jeune front die femme et de poète.
(( Vous avez son air triste et son regard penseur,
(( Et Michel-Ange en vous eût reconnu sa sœur ! m
Penserosal ce nom, poétique baptême,
De mes chants douloureux est devenu l'emblème (1).
Cousin devint ministre en 1840. Au mois d'octobre il chargeait son ami Sainte-Beuve de faire passer dans une revue des vers de Louise Colet, par la lettre inédite (2) suivante :
Cabinet MINISTERE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE
du Ministre
— Paris, le 184
Mon cher ami, *
Voulez-vous bien remettre ceci à M. Buloz, ou à M. Bonnaire, pour quMl l'imprime soit dans la Heoue de Paris y soit dans la Revue des Deux Mondes f Selon moi, ridée est heureuse, et à côté devers incorrects et défectueux, il y en a beaucoup d'excellents. On m'enverrait les épreuves à la Sorbonne, où je vais coucher ce soir.
Je vous demande cette insertion le plutôt possible. Vous avez dû recevoir l'avis de la nomination (3) de Piccolos?
A revoir et bien à vous.