A ULRIC GUTTINGUER
Vous vieux ? allons donc ! vous mentez, mon maître :
Vous avez vingt ans, du moins par le cœur.
Et le cœur est tout et de tout vainqueur !
Qu'est auprès de vous, je crois m'y connaîire,
Un jeune homme sec et déjà moqueur'?
Vous vieux ? allons donc ! vous mentez, mon maître !
Homère était vieux, Ossian aussi ;
Et leurs cœurs profonds ont couvé les flammes
Où viennent 8a»is fin s'allumer les âmes :
Si vous êtes vieux, vous l'êtes ainsi ;
J'en prends à témoin vos vers et les femmes !
Homère était vieux, Ossian aussi.
De l'homme ici-bas l'&me est la mesure !
Qu'importe qu'il soit né tel ou tel jour ?
Le cœur seul est vieux où s'éteint l'amour; L'être nous sourit tant que le feu dure Et maint corps transi se presse alentour.
De l'homme ici -bas l'âme est la mesure.
78 M5S ANNALES R0T«ANTÎQUfe8
pËir rédtication qu'il avait reçue et par la qualité de fies premières poédies Qu'où relise quelques-unes de ses élégies et surtout ses fables de Polichinelle et len enfants^ fEtoilé et ta Fusée, te Chêne et le Chèvrefeuille, et qu*on me dise s'il tt*y a pas dans ces petits vers élégants, alertes et spirituels, comme uft écho léger des « chansons » de Parny I Aussi bien je ne vois pas pourquoi Pou s'en étonnerait, quand on sait que ChAteaul)riand et Lamartine firent du poète de la Guerre des Dieux les délices de leur première jeunesse. Seulement Guttinguer fut moins heureux qu'eux, peut-être parce qu'il n'avait pas leur génie : il ne réussit jamais à se débarbouiller complètement dé la poésie légère et facile du xvni* siècle, et ce serait être dupe des apparences que de se laisser prendre au côté mystique de ses œuvres soi-disant romantiques. Il nY'tait pas plus romahtique, littérairement parlant, que Guiraud, Soumet, Ancelot, bien qu'i\ collaborât à la Muse ft'ançatse, mais il avait imagination catholique, et c'est par là qu'il fait illusion et qu41 se rattache au Cénacle de 1829. Est-ce par ce côté qu'il plut tout de suite au jeune poète des Contes ^Espagne et (t Italie ? Assurément non, ce fut bien plutôt par la tournure de son esprit et par la réputation que lui avaient faite ses succès auprès dés femmes. Relisons ensemble les beaux vers que Musset lui adressa, à la suite d'une conversation confidentielle » pendant lo voyage qu'ils firent tous deux en Normandie ^ au mois de juillet 1820.
Ulrich, nul œi! des mers n'a mesuré rablmô, Ni les héros plongeurs, ni les vieux matelots. Le soleil vient briser ses rayons sur leur cime, Comme un soldat vaincu bfisô ses ]àvelots.
Ainsi, nul œil, Ulrich^ n'a pénétré les ondes De tes douleurs sans borne, ange du Ciel tombé. Ta portes daJis Isi Wê eiéàm ton cœur deux mondes, Quand le soir près de moi tu Vas tHsiÉ et eôujcbé-
Mais laisse-moi du moins regarder dans ton âme^ Comme un enfant craintif se penche sur les eaux ; Toi si plein, front p4li sous des baisers de femme. Moi si jeune, enviant ta blessure et tes maux*
GUTTINGUEH ET SES CORHESPONDANTS 79
Ces deux derniers vers nous édifient suffisamment sur la nature des confidences que Guttinguer lit à son jeune compagnon de voyage. Hélas ! Musset ne devait pas tarder à connaître la blessure et les maux de Tamour. Pendant qu'il était à Honfleur, que ne demanda-t-il aussi à son hôte le secret de sa belle fiante? Je nuis sAr que (iuttlnguer lui aurait répondu : c( Faites comme moi, amusez- vous, menez la vie à grandes guides, courez les tripots, les écuries et les femmes, mais quand viendra la quarantaine, rangez-vous et faites une fin. Il ny a que les sots qui aient peur du mariage ; le mariage n'a jamais empêché le plaisir, il y met un frein, voilà tout. » Cela est si vrai que Tattet éprouva un jour le besoin de suivre Texemple de Guttinguer. Mais pour finir dignement dans les liens du mariage, on doit encore être capable d*aimer. Or, Alfred de Musset avait laissé son cœur à Venise et il faut croire que personne n*avaît pu le lui rapporter et que le breuvage que lui avait préparé Pagello avait laissé sa blessure ouverte, puîsqu*il disait longtemps après, comme pour se consoler de l'amour perdu :
Si deux noms quelquefois s'embrouillent sur ma lyre,
Ce ne sera jamais que Ninette ou Ninon.
{A suivl*e.)
L'exposition de George Sand à TOdéon. — Une lettre de Paul de Musset sur Elle et Lui» — Vers d*AIfred de Musset pour Lélia.
Ce centenaire nous aura procuré deux ou trois surprises très agréables. C'est d'abord — je ne crois pas qu'on Tait fait exprès, mais la coïncidence n'en est pas moins curieuse — la statue de George Sand, qui sera placée dans le jardin du Luxembourg au moment où tous les yeux admirent, dans le grand palais des Champs-Elysée, la statue en marbre blanc de Musset par Antonin Mercié.
C'est ensuite la correspondance des deux amants de Venise, que M. Félix Décori vient de publier à Bruxelles.
C*est enfln Texposition George Sand, que, d'accord avec le Directeur des Beaux-Arts, M. Paul Ginisty, directeur de rOdéon, a installée dans le foyer de ce théâtre.
Nous ne dirons rien de la statue de George Sand, par Sicârd, qui est d'ailleurs très belle, non plus que de sa correspondance avec Musset, dont il est question plus loin, mais nous ne pouvons laisser passer l'exposition du théâtre de POdéon sans en parler — d'autant qu'elle est extrêmement intéressante. En dehors des portraits de la grande romancière et de quelques membres de sa famille, on y a réuni un certain nombre d'objets ayant appartenu à « la bonne dame de Nohant », qui font de cette exposition une sorte d'autel domestique, selon l'heureuse expression de M. Henry Marcel, directeur des Beaux-Arts.
Voici d'abord sa bisaïeule, Aurore de Kœnigsmarck, la grande dame suédoise qui vint à la cour du roi de Pologne pour y demander justice de l'assassinat d'un frère et qui, par sa grâce et sa beauté, charma le roi et eut un fils de lui : qui fut le maréchal de Saxe. Voici, poudrée et souriante, la seconde
Aurore, fille du maréchal de Saxe. C'est la grand'mère au cœur passionné, à l'esprit libre-penseur, qui éleva la jeune Aurore après que, reconnaissant dans les yeux admirables de Tenfant ceux-mêmes de son fils, elle eut pardonné à celui-ci sa mésalliance avec une jeune femme du peuple.
A côté d'Aurore de Saxe, son mari, Dupin de Francueil, si connu par les mémoires de Mme d'Epinay. Il est peintre et tapissier, habile en tous les travaux, et c'est de lui, sans doute, qu'hérita Georji^e Sand, car elle disait elle-même en «raillante travailleuse : « Si je ne pouvais plus écrire, je pourrais bien encore être tapissier. » Elle dessinait, — nous le voyons en cette exposition — elle brodait, elle pei}:;nait, elle faisait des chapeaux, elle cousait comme une fée et réussissait tout sans effort.
Puis voici le portrait de son père, de Maurice, que le public connaît par ses lettrés charmantes. Il mourut tout jeune d'une chute de cheval en Berry, la nuit, en montant un fougueux genêt d'Espagne qu'il avait ramené de l'armée de Murât. Doué pour la musique, il composait, jouait du violon. Et voici encore le portrait de sa fille Aurore, d'abord enfant, souriante et déjà pensive; puis jeune femme, dessinée par elle-même avec (t des anglaises » originales, puis avec une coiffure « à tirebouchons » selon la mode de 1825.
On note au passage une superbe esquisse de Delacroix et un grand portrait par Auguste Charpentier : George Sand, à cette époque, a trente-trois ans ; elle a souffert, elle a pensé ; elle a connu les déceptions et la pauvreté ; elle est mère. Elle apparaît ici comme l'héritière d'ascendances troublées, romanesques et de sangs opposés ; c'est une image fidèle et inspirée.
A côté, les portraits de ses enfants : la belle et douce figure de son fils, qui fut son plus fidèle et son meilleur ami, son compagnon de rêve et de travail. Il dessine déjà : nous le voyons, par un beau croquis d'Eugène Delacroix, penché sur son album. Un autre croquis de Calametta, dont il devait plus tard épouser la fille, n'est pas d'intérêt moindre. La jolie figure de ce rare artiste que fut Maurice Sand y est exactement évoquée.
Cette exposition nous montre, d'ailleurs, une série de dessins dus au crayon de Maurice Sand et qui représentent les
paysages que sa mère donna pour cadre à ses romans. Admirateur du génie de G. Sand, il aimait à copier ce qu'elle avait décrit; ils nous présentent ainsi tous les deux ce que nous aimons tant rencontrer aujourd'hui, l'art et le document.
Notons encore, avec bien d'autres portraits de G. Sand, un éventail de caricatures peint par elle-même, une scène de Lelia par Delacroix, le superbe portrait de G, Gand dessiné par Couture, et, dans six vitrines, les robes de Tillustre femme, les marionnettes de Nohant que sculptait Maurice et qu'elle habillait, le bureau rustique où elle écrivit ses premiers chefsd'œuvre, rencrier,la plume, les aquarelles, le cachet^ les bijoux familiers, un moulage de sa main, qui était fine et menue, enfin la première page à'Indiana et la dernière, qui demeure inachevée.
Il ne manque à cette exposition que les dessins et portraitscharges que George Sand inspira à Alfred de Musset pendant leur fameux voyage d'Italie, mais je pense que la sœur dU poète — à supposer qu'on les lui ait demandés — les aura refusés, car « la bonne dame de Nohant » n'est pas en odeur de sainteté dans la famille d'Alfred, et, tout récemment, je lisais dans la curieuse brochure de M. Teissier,.sur la généalogie du poète, une lettre de Paul de Musset à un sien parent que je reproduis ici parce qu'elle est ignorée et que la publication inattendue de la correspondance d'Alfred avec George Sand lui donne un regain d'actualité.
Voici cette lettre :
Paris, 7 juin 1859.
Je ne sais si^ dans lu retraite où tu jouis d'un calme que je t'envie, tu as entendu parler de la lance que je viens de rompre contre le dé^ tracteur le plus dangereux de la réputation de mon frère. George Sand a publié, dans la Reçue des Deux- Mondes, un ouvrage, ou plutôt un pamphlet, intitulé Elle et Lui.
L'indignation a été si grande à Paris, et surtout parmi les femmes du monde, que j'ai dû, à la demande générale, prendre Ja plume pour faire connaître la vérité sur un épisode biographique dont on avait parlé cent fois depuis vingt-cinq ans, mais que personne que moi ne savait à fond. Il venait fort heureusement de paraître une nouvelle revue en concurrence avec celle des Deux-Mondes, Le procédé ingrat et lâche de Buloz ne me permettait pas de m'adreâser à
LE CKNTENAinE DE GEORGE 8AND 83
lui pour publier ma réponse aux sottes calomnies qu'il avait recueillies.
Cette réponse, sous le titre de Lui et Elle, a paru dans le Nouveau Magasin, qui est tiré à 5.500 exemplaires. Le bruit de cette publication et son succès ont été considéiables et durent encore, malgré Jes préoccupations de la guerre. Comme je reçois la Revue où se trouve )e pamphlet de G. S. et que j'ai aussi un exemplaire de la réimpression en volume, je t'envoie cet exemplaire, dont je n'ai nul besoin, afin de te mettre au courant. Avant que tu en aies achevé la lecture, tu recevras les trois numéros du Magasin contenant Lui et Elle. Tu comprendras aisément, en lisant l'attaque et la défense, Tagitation qu'a dû éprouver ma mère. Je suis allé à Angers pour la calmer, et je Ty ai laissée bien remise de son émotion et en assez bonne santé, quoique faible...
On vient de voir ce que Paul de Musset pensait de Buloz. Le directeur de la Rei>ue des Deux-Mondes avait si peu conscience d'avoir été ingrat et lâche envers le poète des Nuits, qu'il mandait à George Sand, le 28 février 1859 :
« On dit que Paul de Musset qui doit faire une biographie de son frère doit répondre quelque chose. J*ai la conviction profonde que nous n'avons pas manqué aux égards que nous devions à la mémoire d'Alfred de Musset ».
Quoi qu'il en soit, Paul de Musset était un peu cause du pamphlet de George Sand, car après la mort de son frère, il ne tenait qu'à lui de s'entendre avec elle, au sujet de la correspondance d'Alfred avec elle. M. de Lovenjoul, dans son curieux volume intitulé : La iferitable histoire de Lui et Elle^ a publié une lettre de George Sand à Paul de Musset qui prouve que c'est la faute de ce dernier si cette correspondance ne fut pas détruite. Entre nous, il eût été regrettable qu'elle eût été brûlée, car cet autodafé aurait achevé d'accréditer certaine légende fâcheuse pour la mémoire de George Sand :
« Vous m'aviez dit, écrivait-elle de Nohant à Paul de Musset, le 18 mars 1859, vous m'aviez dit, il y a deux ans bientôt, que vous viendriez ici, au bout d'un mois, pour brûler les lettres. Vous n'êtes pas venu ».
Il est vrai que dans cette lettre, elle ajoutait qu'elle les avait brûlées depuis sans lui, mais en écrivant cela, elle était sincère
parce qu'elle croyait réellement alors à leur destruction par celui qui eu était le dépositaire. Mais il est certain qu'au lendemain de la mort d'Alfred de Musset, Paul aurait obtenu facilement de George qu'elles fussent anéanties. Habent sua fata libelli, c'est bien le cas de le dire.
Pour finir cette causerie, nous reproduisons ici, à titre de curiosité les fameuses stances intitulées : Inno ebbnoso que Musset fit pour Lélia et qui n'ont été publiées au complet que dans la première édition de ce livre :
Que le Chypre embrasé circule dans mes veines ! Effaçons de mon cœur les espérances vaines,
Et jusqu'au souvenir Des jours évanouis dont rimportume image, Gomme au fond d'un lac pur un ténébreux nuage,
Troublerait l'avenir !
Oublions, oublions! La suprême sagesse Est d'ignorer les jours épargnés par l'ivresse
Et de ne pas savoir Si la veille était sobre, ou si de nos années Les plus belles déjà disparaissaient, fanées
Avant l'heure du soir.
Qu'on m'apporte un flacon, que ma coupe remplie Déborde, et que ma lèvre, en plongçant dans la lie *
De ce flot radieux, S'altère, se dessèche et redemande encore Une chaleur nouvelle à ce vin qui dévore
Et qui m'égale aux dieux !
Sur mes yeux éblouis qu'un voile épais descende, Que ce flambeau confus palisse î et que j'entende,
Au milieu de la nuit, Le choc retentissant de vos coupes heurtées, Gomme sur l'Océan les vagues agitées
Par le vent qui s'enfuit !
Si mon regard se lève au milieu de l'orgie, Si ma lèvre tremblante et d'écume rougie
Va cherchant un baiser, Que mes désirs ardents sur les épaules nues De ces femmes d'amour, pour mes plaisirs venues,
Ne puissent s'appaiser (stc).
Qu'en mon sang appauvri leurs caresses lascives Rallument aujourd'hui les ardeurs convulsives
D'un prêtre de vingt ans, Que les fleurs de leurs fronts soient par mes mains semées, Que j'enlace à mes doigts les tresses parfumées
De leurs cheveux flottans.
Que ma dent furieuse à leur chair palpitante Arrache un cri d'effroi ; que leur voix haletante
Me demande merci .
Qu'en un dernier effort mes soupirs se confondent. Par un dernier déff que nos cris se répondent
Et que je meure ainsi !
Ou si Dieu me refuse une mort fortunée, De gloire et de bonheur à la fois couronnée,
Si je sens mes désirs.
D'une rage impuissante immortelle agonie, Comme un pâle reflet d'une flamme ternie,
Survivre à mes plaisirs,
De mon maître jaloux, insultant le caprice, Que ce vin généreux abrège le supplice
Du corps qui s'engourdit ; Dans un baiser d'adieu que nos lèvres s'étreignent, Qu'en un sommeil glacé tous mes désirs s'éteignent,
Et que Dieu soit maudit.
Jean de la Rouxière.
Librairie Deman, Bruxelles. — Correspondance de George S and et d'Alfred de Musset ^ publiée intégralement d'après les documents originaux par Félix Decori, 1 vol. in-8®, 3 fr. 50,
Si nous devons cette publication sensationnelle au centenaire de George Sand, il faut en remercier les admirateurs et amis de rillustre romancier qui l'ont organisé. J'ai peur, cependant, que Tattente ou plutôt la curiosité du public ne soit un peu déçue. Depuis le livre de M. Paul Mariéton, il restait en somme peu de chose à apprendre sur le roman douloureux que vécurent ensemble George Sand et Musset, et je me demande, à présent que j'ai lu toutes leurs lettre», pourquoi MmeLardinde Musset s'opposait à la publication de celles de son frère. Ou plutôt si, je le comprends bien. Cette publication profitera surtout à la mémoire de George Sand, sans la réhabiliter complètement aux yeux de ceux que le récit de Paul de Musset, dans Lui et Elle, avait prévenus et indisposés contre elle. Ce récit, en effet, a été confirmé dans ces dernières années par la lettre de George Sand à Pagelio, et ce ne sont pas les protestations de George Sand à Sainte-Beuve et aux autres qui suffiront à la laver de l'accusation portée contre e lie par le frère d'Alfred de Musset.
Il y a même dans le recueil de Bruxelles, une lettre de George Sand qui, lorsqu'on a lu celle à Pagelio, intitulée : En Morée, est de nature à fortifier le doute sur sa trahison à Venise. C'est la lettre où elle reproche à Alfred, quand ils se furent repris) à Paris, de lui faire de nouvelles scènes de jalousie. Elle lui rappelle ce qui se passa entre eux à Venise et que c'est par pitié pour lui, parce qu'il était sans le sou, qu'elle ne le quitta pas. Mais la porte de communication de leurs chambres fut fermée à double tour, et de ce jour-là les deux amants ne furent plus que deux camarades. Elle était donc libre d'aimer Pagelio et de se donner à lui, sans que Musset pût y trouver rien à redire.
Voilà la thèse. Maintenant se donna-t-elle réellement au médecin italien,^ au pied même du lit de Musset? Dans ce cas, Alfred n'aurait pas été dupe d'une hallucination^ comme on Ta dit, et la fameuse tasse à café en dirait long sur ce triste sujet. Mais alors pourquoi, malgré ce qu'il avait vu et souffert à Venise, Musset aurait-il, dans ses lettres, pris la défense de George Sand et aurait-il écrit cette phrase dont Sainte-Beuve voulait faire une épigraphe pour le volume de leur correspondance :
« Non, non, j*en jure par ma jeunesse et par mon génie, il ne poussera sur ta tombe que des lis sans tache ? »
Cruelle énigme ! c'est ici le cas de le dire. Cette correspondance avait déjà fait couler des flots d'encre, quand elle était imparfaitement connue. A présent qu'elle est entièrement publiée, elle va fournir aux chroniqueurs de nouveaux sujets de gloses pour et contre George Sand.
Librairie Fontemoing. — Loren^accio (Lorensino de Médicis) par Pierre Gauthiez, 1 vol. in-8% 7 fr. 50.
Bien que ce beau livre appartienne plutôt à la Renaissance, puisque l'auteur y raconte la vie de Lorenzino de Médicis, de 1514 à 1548, il se rattache tout de même au Romantisme par le drame que Musset a écrit sous le titre de Lorensaccio. Drame shakespearien, un des plus beaux, sinon le plus beau, du théâtre romantique, et dont Musset réunit les éléments dans son court passage à Florence, en 1833. M. Pierre Gauthiez, qui connaît son seizième siècle sur le bout du doigt, en a même pris texte pour tracer en lettres de flammes une sorte de parallèle entre George Sand et Musset, d'où « la bonne dame de. Nohant » sort quelque peu diminuée et égratignée. Mais le piquant du volume et aussi du drame de Lorerijsaccio, c'est le fait que Musset avait dans les veines du sang des Salviati qu'il a mis en scène. On sait, en effet, grâce à une précieuse découverte de M. Henri Longnon, que la fille de Cassandre Salviati, chantée par Ronsard, épousa, le 9 novembre 1850, Guillaume de Musset, arrière-grand-père du poète.
Librairie Fontemoing. — La comédie et les mœurs sous la Restauration et la monarchie de juillet (1815-1848) par Charles-Marc des Granges, 1 vol. in-18, 3 fr. 50.
Voici un livre de bonne et amusante érudition ; il serait à désirer que tous les livres de critique fussent faits avec cette méthode. On connaît l'ouvrage de M. Ch.-M. des Granges sur Geoffroy, le redoutable critique dramatique du Journal des Débats, Dans celui qu'il nous donne aujourd'hui, M. des Granges s'est avisé de rechercher si, à côté des œuvres romantiques de Dumas père, Hugo, Vigny, Musset, etc., la comédie de mœurs n'avait pas, malgré tout, poursuivi son chemin, et pour dresser le bilan de ce théâtre à peu près oublié aujourd'hui, il a eu le courage de lire et d'analyser les œuvres de Casimir Delavigne, de Scribe, de Mazères, d'Empis, de Casimir Bonjour, etc., sans parler des feuilletons des journaux où les critiques du temps enregistrèrent leur opinion et celle du public.
L'idée était simple, comme le dit Jules Lemaître dans la courte et excellente préface du livre, mais elle n'était encore venue à personne, et c'est ce qui fait la nouveauté et l'originalité du travail de M. des Granges. Je serais bien étonné s'il n'en était récompensé par le succès, car il le mérite à tous égards. Non seulement il est intéressant en ce sens qu'il apporte une très sérieuse contribution à Thistoire de notre théâtre au xix® siècle, mais il est encore amusant par les anecdotes et les faits de toutes sortes dont il est farci.
Et M. des Granges, tout en ayant le goût de la documentation, a su éviter Técueil qu'elle présente : il a su faire la part de Tessentiel et négliger le fatras et l'inutile.
Le livre se termine par un index chronologique des pièces citées ou analysées qui me semble appelé à rendre de grands services aux travailleurs. J'aurais dû dire déjà qu'il s'ouvre par une introduction qu'il faut lire si l'on veut bien juger la méthode de l'auteur.
J'ajoute, et la nouvelle réjouira tous les amis du Romantisme, que M. de Granges nous promet pour la fin de cette année un premier volume d'une série sur le Romantisme ei la critique^ volume qui sera consacré à la Presse littéraire sous la Restauration. C'est vraiment là qu'il «ura Toccasion, suivant M. Jules Lemaître, d'appliquer plus amplement encore sa méthode.
M. Armand Weîll, ancien élève de l'Ecole normale supérieure, agrégé, a déposé le sujet d'une thèse sur la Langue et le style de Chateaubriand,
M. Giraud, professeur à l'Université de Fribourg, prépare : 1*> un Chateaubriand (thèse) ; 2** une édition critique de René (thèse) ; 3° en collaboration avec M. Girardin, lecteur de langue française à l'Université de Fribourg, une édition critique d^At^Uila ; 4° toujours avec M. Girardin, une édition critique du Génie du Christianisme,
M. Girardin prépare une étudie bibliographique et critique sur les principales éditions du.^nie du christianisme.
M. HeA^ot, professeur de rhétorique supérieure à Lyon, imprime une thèse sur M""^ Récamieret ses amis.
M. Tabbé G. Pailhès prépare une suite à son Chateaubriand. Il a comm^encé en publiant dans la Revue de Fribourg, maiaoût 1903, et en un in-S"* une série de lettres fort intéressantes sous ce titre : Chateaubriand, A/™*" de Duras et A/^'° de Constant.
M. Biré publie une édition des œuvres complètes.
Je voudrais publier la Correspondance générale de Châteaubriand et serais reconnaissant pour toutes les communications qui pourraient m'ètre faites à ce sujet. Aux amateurs qui, possédant des autographes de Chateaubriand, ne voudraient pas en faire connaître le texte eux mêmes en public, je saurais gré s'ils voulaient bien me les communiquer. Je remercie d'avance toutes les personnes qui pourront m'aider, soit à donner un texte meilleur ou plus complet de lettres ou fragments de lettres déjà connues, soit à éclairer ce texte de quelque détail nouveau, soit à retrouver des lettres déjà imprimées, mais enfouies dans quelque ouvrage, recueil ou journal insoupçonné (1).
J'ai déjà publié dans le Mercure de France en décembre 1903 des Lettres inédites de Chateaubriand et en février 1904, des
(1) Les communications ou demandes de renseignements devront être adressées 26 rue Vital, Paris (XVP).
Lettres de Chateaubriand à Sainte-Beu{>e (recueillies en une plaquette chez Champion). Outre de nouvelles lettres, je prépare la publication d'un instrument bibliographique, Les Correspondants de Chateaubriand.
Est-il encore d'autres personnes qui préparent quelque chose sur Chateaubriand ? On m'en signale quelques unes, mais sans me l'assurer.
Louis Thomas.