GUTTINGUER ET SES CORRESPONDANTS
guer au mois de novembre 1837 : ft ..: Pour Sainte-Beuve, je vous Tabandonne, il a quitté Paris le 12 du mois dernier, et depuis cette époque il est à Genève. (C'est à Lausanne qu'il aurait dû dire.) Ainsi, ne le faites pas réclamer en France, si vous tenez encore à le mettre dans les petites affiches. »
Cependant à son retour à Paris, Sainte-Beuve revit Guttinguer. Cela résulte de la lettre qu'il écrivait à Juste Olivier, de Lausanne, au mois de juillet ou d'août 1838 :
« J'ai pourtant, lui mandait-il, été hier à Saint-Germain pour la première fois par le chemin de fer chez mon ami Guttinguer. C'est merveilleux : à 9 heures du soir sonnantes je partais de Saint-Germain (6 lieues de Paris) et j'étais rendu à mon hôtel à 10 heures sonnantes ; il avait fallu au pas traverser la moitié de Paris. Chez Guttinguer je devais trouver Musset qui loge pour le quart d'heure à Saint-Germain à une fashionnable auberge où il pratique la vie de ses drames, mais gris dès le matin, il avait de plus un rendez-vous à Paris, et n'a pu être de retour à temps ; nous n'avons eu à dîner que mon ami Tattet et un autre gentil monsieur, mais à peine éveillés de leur griserie et de tout ce qui s'ensuit. C'était triste au fond de les voir ainsi. M. BrugnièrC; le compositeur, a chanté d'aimables chansons, celle du Bon vieillard, de Béranger dont la musique est de lui : cela m'a rappelé nos soirs de Lausanne ! Guttinguer m'a montré force sonnets charmants (1)... »
DèbcUs d'hier nous ont donné tout le détail, mais l'impression solennelle de cettegrande chose, ils ne sauraient nous la donner: l'accueil des populations était respectueux et tendre, toute la campagne était là. La douleur du roi avait toute la grandeur de son caractère, celle des Princes était vive et touchante. Une pensée nous soulageait tous ! c'est que la Reine n*était pas là: en serai telle revenue? Le cadre de cette grande scène eût été beau avec un rayon de soleil. L'hiver ajoutait à la tristesse de tous. Ce Saint-Denis des rois de Juillet est sur une hauteur qui domine la ville, et, comme la dynastie môme de ces rois, il remplace une vieille citadelle en ruines. Malheureusement la chapelle est une déplorable cons traction dans le goût moderne. Je n'ai point vu les caveaux, un petit nombre ont été admis, mais ceux qui en sortaient avaient versé bien des larmes. C'est là qu'a éclaté la douleur de ce pauvre père. Dieu veuille que no.us y retournions bien tard, nous avons grand besoin de lui... » (Lettre inédite du 29 janvier 1839.) (1) Lettre inédite.
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Mais en dépit de,s vers et de la muftiquu qu'il ftvftit entendus à Saint-Germain, Sainte-Beuve ne semble pas être retourné Qhpîs son «mi Guttinguer (i), Pourquoi? pour plusieurs raison» qui se devinentt D'nbord il avait fait peau n^^uv^ durant son séjour à Lausanne, et la jeunesse littéraire qui îs'amusait à Saint'Germain n§ Tamusait plus ; ensuite il ne tenait pas à rencontrer che» Guttinguer M, et Mme Vietor Hugo qui babi«talent alors dans ces parages, Vété, et qui avaient rompu définitivement aveq lui, on sait dans quelles pircpnstancea,
Je fus donc quelque peu désappointé de ne trouver aucune lettre de Sainte-3euve dans les papier» de Tauteur iWrthiir, mais ee désappointement fit vite place à une surprise des plus agréables quand j'y découvris deî> lettres de Charles Nodier (2),
(1) u Ne dites donc pa«, écrivait Antoine de Latour à Quttinguer, an mois de janvjer 1899* Qâ dite? dpno pa^ que voq» ave« perdu gainta-Beuve : il oBt ft vo«8 eamme tqujqarsl » (l^pttre inédite.)
(2) Voici une lettrç que Charles Nodier adressait ^ Guttingiior, le 83 octobre 1838 :
« Mon cber ami et maître,
Ma fille me disputerait le plaisir de répondre à votre charmante letlre si la pauvre femme n'était pas au lit côte à côte d'une marmotte qu'elle n^'a donnée il y a ([^is jours. Elle me charge donc de vous remercier de YQtpe délicieuse prose et de vps vers déljolpqx, en attendant qu'elle pui*3se le faire elle-môrpe.
« J'ai à vou^ r^mercier pour mon compte de Tinappréciable cadeaq que vous faites à mon amitié, en me dédiant vos belles inspirations de Jumiè-
(je§, Je ne comptais plus, hpias! s«r tant de glnire, mort que je «ui^ m^ lettres huniftines et enterré depuis trois ftna dans la poudra des DictioanM
res ; mais si je sqjs tout fier que la lyre jfle conserve quejqne spuvenir, je suis pjqs hcureviN equore de cplqi de lamitic- C'est aurtqut 4 ce titre que votre b§au spnnet vn'^ profondément tfi«c|ié, J'y YPUrtrai« bjpn quelque, louanges de mpins, in^ij< dans U hngpe que vous parle? ftve? tant d§ grâce, les lonanges ne tirent heqrensenîent p^u h consi^qqcnce, Op ne peqt trop iQupr trois sortes deperspnne^,
Les Dieux, sa maîtresse et son roi.
dit La Fontaine. On ne peqt trop louer aussi ses an^i^, et jesuisf&cbé qu'jl l'ait oublié, mais vos lecteurs s'en souviendront. Dopnez-moi donc votre livre, nion cher Guttin({uer, et que ce reflet de votre bpai] talent qqi va briller sur mon nom le sauve du inoins d'qn entie/ oubli. On saura que vous in 'aimez, et c'est qn titr« à être aimé de tous ceux qui apprécient votre esprit et votre cœur.
Tout à vous pour toujours.
Charles Nodier.
De l'Académie française.
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4e sa fille, de Mme Victor Hugo, d'Antoine de l<fttonr, de Rq^^ ger de Beauvoir et toute une correspondance d'Alfred Tatt^t qu'on lira plus loin et qui valait vraiment la peine d'être mise au jour.
CeHes, le nom de Tattet n'est pa? un uqm littéraire» Alfred Tattet n'a jamais rieii écrit, que je aaohQ ; mai^ il touche quand même à la littérature par les chaudes amitiés qu'il compta dans le monde romantique, et ehacun sait qu'il fut le confident, le second, la doublure et comme ToTiibre d' Alfred de Musset qui était de son âge.
C'est chez Tattet que fut lue pour la première fois la Coupe et les lèvres (1832) et c'est à lui qu'elle est dédiée ; c'est chez sa mère qu'ept lie\i la première lecture du poème de /fp//^ (1833). Quand Musset revint d'Italie plus mort que vif, il n'y a qu'à Tattet qu'il ouvrit sa porte» Lorsque, tout saignant enepre du mal qu'il avait rapporté de Venise, il jetait au feu les gravures qui décoraient sa chambre et faisait le vide dans sa bibliothèque, c'est Tattet qui le réconcilia avec l'art et la vie en lui offi'ant une belle épreuve de SaintenCéciU de Raphaël ; o*eit à Bury, chez son ami, que Musset composa les stances désespérées de Tristesse; c'est Tattet, enfin, qu'il prit pour juge du différend qui avait éclaté, en 18î)9, entre lui et son frère au sujet de son roman du Paèt^ dàohu (1), car il avait du goût, du bon sens, beaucoup de lectures, et il n'était pas de ceux que Pamitié aveugle.
Mais Alfred Musset ne l'aimait pas seulement pour ses qualités, qui étaient exquisa», tlTaimait aussi pour ses passions qui étaient dangereuses. C'est Tattet qui l'avait lancé dans le monde où Ton s*qmuse et l'on verra que dans sas lettres il est souvent question de chevaux et de femmes. Mais quel joyeux compagnon de plaisir ! Quel entrain ! quelle élégance ! et par-* dessus tout quelle siireté de commerce ! quelle fidélité à ses amis! On connaît le sonnet que lui dédia le poète des Nuit»^
(1) Ce poraan, qqi devait être publié dans la Reçue des neux^}fondes, ne fut jamais aclievë, et Paul de Musset déclare (Japî* la lUnfjruphio de sion fnère que son intention ét^t de (létruif«e Ips fragniepti^ qu'il ep posnédait.
quand Tattet quitta Paris en bonne fortune, au mois de mai 1843 :
Ainsi, mon cher ami, vous allez donc partir!
Adieu ; laissez les sots blâmer votre folie.
Quel que soit le chemin, quel que soit Tavenir, Le seul guide en ce. monde est la main d'une amie.
Vous me laissez pourtant bien seul, moi qui m'ennuie, Mais qu'importe? L'espoir devons voir revenir Me donnera, malgré les dégoûts de la vie, Ce courage d'enfant qui consiste à vieillir.
Quelquefois seulement, près de votre maîtresse, Souvenez-vous d'un cœur qui prouva sa noblesse, Mieux que Tépervier d'or dont mon casque est armé,
Qui vous a tout de suite et librement aimé, Dans la force et la fleur de sa belle jeunesse Et qui dort maintenant à tout jamais fermé.
Onze ans auparavant, il lui disait déjà :
Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille, Tu m'es resté fidèle où tant d'autres m'ont fui. Le bonheur m'a prêté plus d'un lien fragile ; Mais c'est l'adversité qui m'a fait un ami.
Aussi, quand cet ami lui manqua, quand Tattet mourut, au début de l'année 1857, Musset dit un soir à sa gouvernante qui le grondait de certaine imprudence : « Ne vous fâchez pas, ce sera peut-être la dernière ; mon ami Tattet m'appelle et je crois que j'irai bientôt le rejoindre (1) »).
Il le rejoignit, en effet, le l®"" mai suivant.
Les lettres de Tattet à Guttinguer embrassent exactement — chose assez curieuse — la période comprise entre 1837 et 1857, où Sainte-Beuve et Guttinguer semblent avec cessé de s'écrire. 11 y a dans cette correspondance un certain nombre de trous qui doivent provenir du pillage de la maison d'Asnières, mais c'est assez des lettres que nous publions ci-après pour reconstituer le milieu spécial pu vécut Tattet jusqu'en 1843, date où il quitta Paris pour vivre à Fontainebleau d'une vie relativement régulière, et c'est assez aussi pour nous rendre la physio-
(1) Biofjraphie d Alfred do Musset, par son frère, p. 331.
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nomie amusante du joyeux dandy qui les signa et de l'écrivain auquel elles furent adressées. Sans compter qu'elles pétillent comme le vin de Champagne et qu'elles fourmillent d'anecdotes, de mots d'esprit, de petites notes sur le monde romantique dont l'histoire littéraire pourra faire son profit.
A l'époque où s'ouvre cette correspondance, Ulric Guttinguer avait cinquante-deux ans, étant né à Rouen en 1785. 11 avait donc vingt-cinq ans de plus que Musset et Tattet. Un quart de siècle ! cela pèse sur la tête d'un homme arrivé à la cinquantaine. Mais tous ceux qui Tout connu s'accordent à dire que Guttinguer resta jeune toute sa vie (1). Il le faut bien, d'ailleurs, pour qu'il ait été recherché comme il le fut, de la jeunesse dorée dont faisaient partie Musset, Tattet, Chaudesaigues, Roger de Beauvoir et le prince Belgiojoso...
Quand il publia, en 1825, ses Mélanges poétiques, Charles Nodier se demandait s'il était classique ou romantique. A quoi Guttinguer répondit qu'il était l'un et l'autre. 11 eût mieux fait de dire qu'il n'était ni l'un ni l'autre. Il appartenait au xviii® siècle non seulement par la date de sa naissance, mais encore
/l) Le 24 décembre 1859, N. Martin, qui fut un charmant poète, lui adressait les vers inédits que voici :