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VII. — Quel était le père d'EIisa Mercœur

VIII. — Dans la correspondance d'Alfred de Musset publiée à la suite de ses œuvres, il n'y a que quelques lettres de son ami Alfred Tattet. Que sont devenue les autres ? Mme Lardin de Musset, sœur du poète, ne les connaît pas. Elles doivent pourtant exister. Celui qui les détient à cette heure, consentirait-il à s'en dessaisir ? Il y à acquéreur.

Le Directeur-Gétant. Léon Séché.

BUZANÇAIS (iNOHE). — IMP. F. DKVERDUN

Le cours de Sainte-Beuve & Lausanne.

A MM, les professeurs de l'Université de Lausanne,

Sainte-Beuve a fait dans sa vie trois rencontres plus ou moins heureuses : celles de Victor Hugo, de Lamennais et de Vinet. Les deux premières étaient voulues de sa part ; la troisième, pour avoir été toute fortuite, ne fut pas la moins heureuse, au point de vue des résultats, s'entend. Je serais même tenté de dire qu'elle fut la plus heureuse des trois, parce qu'elle ne lui causa aucune déception et ne lui laissa aucun regret.

Mais si Sainte-Heuve et Vinet ne se rencontrèrent qu'à Tautomne de 1837, il y avait déjà longtemps qu'ils se connaissaient, qu'ils s'appréciaient et s'estimaient. C'est même ce qui mit tout de suite tant de cordialité dans leur commerce. Dès Tannée 1830, un jour que Juste Olivier, dans une conversation sur les idées religieuses du moment, prononçait le nom de Vinet devant Sainte-Beuve, celui-ci s'écria: « Ah ! oui, l'auteur d'un ouvrage sur la liberté des cultes ; il y a de belles choses dans ce livre ! »

C'est le premier regard, à ma connaissance, que Sainte-Beuve ait donné au penseur de Lausanne.

Deux ans plus plus tard (4 janvier 1832) Vinet s'occupant de la Poésie sacrée, dans le Semeur, après avoir admirablement défini la poésie des Méditations de Lamartine, dont « la reli-

(1) Voir le 1" numéro des Annales Roniantiquos.

gioQ de la nature conduit bon gré m^l gré au panthéisme », s'exprimait ainsi sur le compte de Sainte-Beuve :

« Il y a, je crois, une grande confusion, une grande incohérence dans les idées religieuses de M. Sainte-Beuve. Toutefois il a de temps en temps abordé les questions de cet ordre avec la conscience. L'idée de péché, de Fimputation ne lui est pas étrangère ; a-t-il saisi celle de la grâce ? J'en doute. Il a de rintimité ; il connaît le fort et le faible de la vie, et la poésie des choses communes ; il pourrait moduler des chants pour des âmes simples ; mais il n'a pas pris encore assez de leçons chez Tami des simples. »

Il était impossible de lui conseiller plus délicatement la lecture de TEvangile.

Personne jusqu'à ce jour n'a relevé ces lignes de Vinet auxquelles Sainte-Beuve semble avoir voulu répondre dans son roman de Volupté,

Qu'a-t-il voulu, en effet, dans ce roman ? « Prémunir ses jeunes contemporains contre les attentats d'un péché que le monde a peu à pou mis à part de tous les autres sous le nom adouci de faiblesse, en attendant qu'il soit permis de lui donner le nom plus indifférent encore, plus adouci et plus flatteur qu'il porté dans l'opinion secrète d'un grand nombre de gens. ))

« Et Vinet s'applaudit de voir que Sainte-Beuve lui restituait son vrai nom. Il l'appelle péché, disait-il, et rendant au mal comme au bien son indestructible unité, refaisant la morale scindée par des distinctions arbitraires|et profanes, il écarte le préjugé funeste qui la transforme en une aggrégation presque fortuite de préceptes isolés sans rapport les uns aux autres, qui donne à chaque vice comme à chaque vertu un domaine parfaitement clos, et méconnaît cette grande vérité : que le devoir est un, que la vertu est une, que la violer dans une de ses dépendances, c'est l'attaquer dans toutes à la fois, que toute notre corruption prend feu de quelque coté qu'on l'allume, et qu'il y a une continuité funeste, une redoutable solidarité entre toutes les parties du mal comme entre toutes les parties du bien.

SAlNTE-DKt'VÈ ET PORT-ROYAL 99

« Tel est le dessein de M. Sainte-Beuve, dessein louable et chrétien, s'il en fut jamais.

€ Tout péché pourrait servir à cette démonstration; mais il est bon, il est généreux de s'attaquer aux péchés honorés ou caressés. L'auteur pourra un jour nous développer les ravages que fait l'ambition dans une âme, et nous montrer que si elle est incompatible avec certains vices, ce n'est point par un principe moral, mais parce que ces vices lui feraient obstacle... Aujourd'hui, l'auteur applique ces principes à la volupté, et il est bon peut-être qu'il ait commencé par là. On se défie de Tambition, si elle n'est pas détestée en son principe autant qu'il le faudrait, elle est redoutée dans ses résultats (1). »

En vérité, c'est à se demander si Vinet n'avait pas déjà confessé Sainte-Beuve, tant il le pénètre et le devine. Tout à l'heure, dans son article de 1832, il avait l'air de pressentir le janséniste ; à présent, dans cette phrase : « L'auteur pourra un jour nous développer les ravages que fait l'ambition dans une âme », il a l'air de savoir que Sainte-Beuve aura plus tard l'idée d'écrire, pour faire pendant à Volupté^ un autre roman sous le titre de V Ambition, et qu'il y renoncera parce que, disait-il « écrire un roman pour moi, ce n'était qu'une manière indirecte d'aimer et de le dire », et qu'il n'aimera plus à ce moment-là.

Quoi qu'il en soit, Sainte-Beuve paraît avoir été très sensible au témoignage de sympathie que lui donna Vinet dans cette circonstance. Et comment n'aurait-il pas été touché de la façon délicate et peu commune aux critiques littéraires, avec laquelle Vinet cherchait à s'insinuer dans son esprit et dans son cœur ? Nous venons de voir en quels termes il avait parlé de Volupté^ mais ce que je ne savais pas, ce que j'ai appris à Lausanne même par une bienveillante communication de M. Bridel, professeur à la faculté de théologie, c'est que, avant que son dernier article parût dans le Semeury il avait cru devoir soumettre à Sainte-Beuve le passage où, réflexion faite, il avait jugé à propos d'accentuer le blAme qui, dans la première version, lui

(l) Le Semeur, t. III, pp. 258-267.

paraissait trop mitigé. Et il écrivait à ce propos à M. Lutteroth (1), le 1®' janvier 1834 :

« Je voudrais pouvoir vous communiquer sa réponse (celle de Sainte-Beuve). C*est un homme que nous croyons pouvoir aimer en sûreté de conscience. J'ai maintenant la preuve positive, c'est-à-dire bonne pour d'autres comme pour moi, que tout ce qu'il y a de chrétien dans sa prose et dans ses vers est bien à lui, et bien lui-même. Il ne faut pas lui faire dire plus qu'il ne dit ; mais ce qu'il dit, c'est sa pensée. Il ne s'ensuit pas qu'il soit arrivé au port ; mais ce qu'il y a de bon, c'est que sur ce point il ne veut pas plus se tromper qu'il ne cherche à tromper les autres. »

Et il ajoutait : « Au reste, que faut-il pour être au port ? S'il n'est pas toujours facile de discerner ceux qui sont arrivés, il est bien plus difficile encore de dire qui n'est pas arrivé. »

Quelle sagesse dans ces paroles ! et comme tout cela est marqué au coin de l'esprit chrétien !

Sainte-Beuve fut donc très touché des articles et du procédé de Vinet qu'il remercia par l'intermédiaire du Semeur^ non seulement pour la grande indulgence et la bienveillance littéraire dont il avait usé à son égard, mais encore pour les conseils chrétiens et le point de vue moral qui dominaient son jugement. « Si ma prétention d'écrivain, lui disait-il, a été plus que satisfaite en lisant ces articles, j'y ai trouvé à réfléchir fructueusement et à m'examiner sur d'autres points bien plus essentiels. J'ai senti combien il me reste à faire dans l'avenir pour n'être pas indigne de tels jugements qui honorent encore moins qu'ils ne touchent en secret et qu'ils ne provoquent aux pensées sérieuses. »

Après cet échange de vues tout intérieures, rien de plus naturel que Sainte-Beuve ait saisi avec empressement la première occasion qui s'oilrit à lui de payer sa dette au critique éminent qui le connaissait si bien sans jamais l'avoir vu.

Cette occasion se présenta à la fin de l'été 1837. On sait qu'à cette époque Sainte-Beuve entreprit un voyage en Suisse. A peine avait-il débarqué à Lausanne, que Juste Olivier dont il était l'hôte lui donna à lire la Chrestomathie de Vinet. Le mor-

(1) Henri Lutteroth éteit le principal directeur du journal le Semeur,

ceau intulé Revue des prosateurs français qui se trouve en tête du 3*^ volume lui parut si beau, qu'il le déclara un chef-d'œuvre. Et le voilà qui, séance tenante, par un de ces coups d'enthousiasme comme en ont seuls les poètes, le voilà qui se met à brocher un article sur Vinet. L'article fini, vous croyez peutêtre qu'il attendit son retour à Paris pour le porter à la Revue des Deux Mondes. Ah ! bien, oui ! C'eût été une perte de huit jours : il l'envoya d'Aigle même à cette Revue qui le publia le 15 septembre.

Or, dans cet empressement, voulez-vous que je vous le dise ? Je vois autre chose que le plaisir de faire l'éloge d'un homme de talent qui venait de se montrer à lui dans son plein. Sainte- Beuve savait à ce moment-là que Vinet avait accepté une chaire à l'Académie de Lausanne, et comme il en postulait une luimême pour professer son cours sur Port-Royal, il ne pouvait s'empêcher de rendre grâce à la providence qui était en train de les réunir tous deux pour un temps dans la même ville (Ij. Et le fait est qu'il y a dans cette rencontre de Sainte-Beuve avec Vinet à Lausanne quelque chose de providentiel. Il écrivait pqu de jours après à Juste Olivier qu'il s'était plus que jamais dirifçé vers eux (depuis sa détermination prise) de toutes ses pensées et de tous ses désirs ? C'est au point ajoutait-il, que j'irais, même quand le conseil n'approuverait pas. » Pourquoi? évidemment c'était à cause de Vinet (2). Non, certes qu'il eût

(1) Après l'article que Sainte-Beuve lui avait consacré dans la Reruc des Deux Mondes, Vinet lui écrivait : « La mienne (mon attention) s'attachait avons depuis longtemps, c'est-à-dire à vos ouvrages ; et quoique vous m'accusiez avec douceur de juger des hommes par leurs livres, je veux bien vous donner lieu de me le reprocher encore, et vous avoue que c'est votre pensée intime, votre vrai moi qui m'attache souvent dans vos écrits. Il me semble qu'après beaucoup d'éloges un peu de sympathie dût vous plaire: j'offre la mienne à l'emploi que vous faites de votre talent, qui ne s'est pas contenté d'intéresser l'imagination et d'effleurer l'âme, mais qui veille aux intérêts sacrés de la vie humaine, et moi, qu'une espérance sérieuse a pu seule faire écrivain, je suis heureux que vous ayez reconnu en moi cette intention, que vous l'ayez aimée, et j'accepte avec reconnais sance les vœux par où vous terminez votre article. Oui, je désire être lu, et je vous remercie de m 'avoir aidé à l'être , il ne m'est pas permis d'être modeste aux dépens do la cause que ie sers. D'ailleurs on verra bientôt, si l'on y regarde, que ces doctrines, qui font la vraie valeur de mon livre, ne sont pas à moi... » {Lotires d'Alexandre Vinet, t. II, p. 32).

(2) Cet article de Sainte-Beuve pesa d'un grand poids dans la balance du Conseil d'Ktat. « .l'apprends ce soir, lui écrivait Juste Olivier, ie 20 sep-

besoin de lui pour traiter le noble sujet qu'il avait choisi. 11 s'est défendu un jour d'avoir allumé sa lampe à la sienne (1), et il avait raison, car Vinet, de son propre aveu, connaissait peu l'école de Port-Royal, « quoiqu'elle lui fût très chère », mais il savait à fond Pascal qui l'incarne mieux qu'aucun autre aux yeux de la postérité, et Sainte-Beuve qui appréciait ses mérites, sa vertu morale infuse dans son talent, les scrupules de sa conscience d'écrivain, Sainte-Beuve se disait qu'il aurait près de lui à Lausanne^ pendant toute la durée de son cours, un garant d'autant plus sûr, que, tout en étant de la race du grand Biaise, il lui rappelait plutôt le bon Nicole par la belle tenue et les clartés de son enseignement, par l'esprit évangélique qui y soufflait d'un bout à l'autre et par ce je ne sais quoi de grave et de doux qui charmait tout ceux qui l'approchaient.

J'ai dit garant et non directeur de conscience. Et, en effet, si Vinet fut l'un, il ne fut jamais l'autre, quoiqu'il en fût très digne. On a prétendu qu'à un certain moment, il avait eu l'illusion, je n'ose dire la naïveté, de croire à la conversion de Sainte-Beuve. Cette illusion, dans tous les cas, il l'a partagée avec bien d'autres, mais il ne tarda pas à la perdre, et c'est peut-être parce qu'il abandonna discrètement le rôle ingrat de convertisseur qu'il lui laissa un si durable souvenir.

« Le grand, l'incomparable profit moral que je retirai du voisinage de M. Vinet, et de mon séjour dans ce pays de Vaud, a-t-il dit au tome I^*" de son Port-Royal^ ce fut de mieux comprendre par des exemples vivants ou récents co que c'est que le christianisme intérieur, d'être plus à portée de me définir à moi-même ce que c'est en toute communion qu'un véritable chrétien, un fidèle disciple du Maître, indépendamment des formes qui séparent. Etre de l'Ecole de Jésus-Christ : je sus désormais et de mieux en mieux ce que signifient ces paroles et le beau sens qu'elles enferment. »

Après ce témoignage ému, je vous demande la permission de relever les particularités qui ont fait do ce cours une œuvre

tembre 1837, que votre article a paru; c'est un à propos. Le SouroUiste cuuflots va le répéter dans ses colonnes... »

(1) Cf. Sa Cnncspondanco, t. I,p. 363. Lettre à Saint-René Taillandier du 13 avril 1865.

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quasi vaudoise, puisque, d'après Sainte-Beuve lui-même, il emprunta au pays de Vaud Tair chrétien qui y circule,

Quand Sainte-Beuve arriva à Lausanne au mois d^octobre 1837, c'était évidemment avec la pensée bien arrêtée de traiter le sujet de son cours d'une façon approfondie, « et en le rattachant par ses liaisons naturelles aux écrivains du grand siècle, surtout ce dernier point. » Autrement il n'aurait pas expédié devant lui toute une bibliothèque port-royaliste. Mais il n'avait pas toujours conçu de cette façon le plan de son Port-Royal, Tout d'abord, soit que la question théologique lui eût fait peur — et elle est en elle-même assez sombre pour cela — soit qu'au point de vue du succès du livre, ^enduel, son éditeur, lui eût conseillé de s'en tenir à la partie littéraire, Sainte-Beave avait négligé le couvent pour ne s'occuper que de l'école ; aussi l'ouvrage annoncé depuis trois ans devait-il être complet en deux volumes (1). Mais dès qu'il vit la possibilité de faire son cours à Lausanne, il se décida malgré tout à embrasser l'histoire générale de l'Abbaye, sauf, ainsi qu'il l'écrivafit à M. Espéraudien, à l'étudier, à l'approfondir au fur et à mesure qu'il la déroulerait devant tous. C'est donc à Lausanne^ ou pour parler plus juste, à l'Académie et au Conseil d'Etat, que nous sommes redevables de la partie religieuse de l'ouvrage et de ses proportions majestueuses. Entre nous, je ne vois pas dans quelle autre ville on aurait pu professer ce cours. A Paris, l'auditoire de Sainte-Beuve se fût débandé avant la troisième leçon ; à Genève, même, le seul nom d'Arnauld eût peut-être réveillé les vieilles haines que ce grand batailleur avait déchaînées contre Port-Royal en approuvant les mesures de violence édictées par Louis XIV contre les protestants. A Lausanne, au contraire, il y avait des souvenirs historiques, des traditions

(1) M. Herraann Reuchliii écrivait à Sainte-Beuve le 5 février 1845 : (( j'ai pensé bien des fois à ce que voua avez dit qu'on ne pourrait écrire cette histoire en deux volumes. » Corrosp.de Sainte-Beuve aoec Hormann lieuchlin, publiée par Eugène Ritter, 1891.)

libérales, une atmosphère sympathique et tout près de nous un renouveau de l'esprit religieux qui permettaient à Sainte-Beuve d'exposer en toute liberté, sans courir le risque d'ennuyer ou d'oiïenser ses auditeurs, le dogme janséniste de la Prédestination qui côtoie de si près le dogme calviniste (1). Et loin de l'en dissuader. Vinet fut le premier à Fencourager dans cette voie. « Voulez-vous, lui disait-il, être le poète de Port-Royal ? Sachez sa théologie !» — A première vue, ce mot a Tair d'un paradoxe ; à la réflexion il contient sûrement une bonne part de vérité. Toute désolée qu'elle soit, la théologie de Port-Royal ne manque pas d'une certaine grandeur poétique. Parle dogme qui lui sert de base elle rejoint en quelque sorte dans le monde antique la croyance à la fatalité d'où la tragédie grecque a tiré des situations effroyables. Par l'opiniâtreté que les religieuses et les solitaires apportèrent à sa défense, elle touche à l'héroïsme ; par les pensées de Pascal elle conflne au sublime.

Vinet avait donc raison... Ah ! que de foisn'ai-je pas regretté qu'une main amie, Juste Olivier, par exemple, n'ait pas recueilli les conversations que ce noble esprit eut avec Sainte- Beuve pendant les six mois que ce dernier séjourna à Lausanne ! Nous aurions là un document de premier ordre, quelque chose comme un pendant à l'entretien de Pascal avec M. de Saci, et nous saurions d'une façon précise ce que Sainte-Beuve dut exactement à Vinet, tandis qu'avec les rares témoignages qui nous sont venus de part et d'autre, chacun des intéressés ayant jugé à propos de garder a ces entretiens le caractère secret d'une confession, nous en sommes réduits aux suppositions, aux conjectures.

Le 4 décembre 1837, Mme Vinet écrivait à M. Lutteroth : « M. Sainte-Beuve gagne les cœurs ici ; ceux qui le voient de près louent son caractère, sa sensibilité, sa droiture. Son cours est suivi avec zèle par tout ce qu'il y a de mieux ; il est

(1) Mais ce n étaient pas les seules considérations qui attiraient Sainte- Beuve au chef-lieu du canton do Vaud. Il y pensait, il en rêvait depuis qu'il avait lu les Lettres de Lausanne de Mme do Charrière, ot il n'était pas fâché non plus de faire connaissance avec la ville natale de Benjamin Constant et la patrie d'adoption de Mme de Staol et de Thistorien Gibbon.

vrai qu'il a aussi un public hostile ; ce public se compose d'un petit groupe de catholiques légitimistes et du gros tas de ceux à qui le sérieux déplaît et qui s'étaient attendus à de Tamusement ; ceux-ci sont enchantés d'avoir à se rattacher au peu d'habitude qu'à Sainte-Beuve de parler en public pour dire qu'il parle mal, que cela ne vaut rien. En attendant on ne se trouve pas réunis après ses cours sans se citer les uns aux autres des mots charmants, profonds, pleins d'une vraie intelligence de la vie évangélique ; le choix des citations montre un esprit sérieux, préoccupé du devoir, des conséquences de la foi, etc. J'espère qu'il se fera du bien ici ; il est évident qu'il cherche, qu'il y a ici un cercle de gens propres à lui faire trouver la seule chose nécessaire. > (1)

« La seule chose nécessaire », vous l'avez deviné, c'était sa conversion. Nous en reparlerons un peu plus loin. En attendant, le témoignage de Mme Vinet est confirmé par Juste Olivier dans ses Souvenirs, Que nous dit-il, en effet ? — Que Vinet suivait les leçons de Sainte-Beuve aussi régulièrement que le lui permettait l'état de sa santé ; que Sainte-Beuve se rencontrait fréquemment avec lui ; qu'il fut souvent de ses mercredis, que quelquefois aussi il alla heurter discrètement à sa porte et passa d'assez longues heures avec lui en causerie intime, — Toutes choses que nous trouvons également notées dans les agendas de Vinet (2). Ouvrons donc ces précieux agendas qui le seraient bien plus encore s'ils étaient moins sobres d'appréciations sur les leçons de Sainte-Beuve, et cherchons-y des indications.

La première chose qui me frappe, c'est que Sainte-Beuve visita Vinet le lendemain de sa leçon du 10 janvier 1838 où il s'était étendu sur Arnauld d'Andilly, et qu'il le visita encore le lendemain de celle du 2G janvier où il avait parlé de Montaigne et Pascal rapprochés. Dans la visite du 11 janvier Sainte-Beuve et Vinet s'entretinrent de Bossuet et de Fénelon. Dans celle du 27 janvier, bien que Vinet n'indique pas le sujet de leur conver-

(1) Alexandre Vlnnt, par Edmond de Pressente, p. 39.

(Z) Ces at/endas Hont de tout petite carnets où Vinet avait l'habitude de consigner ses observations au jour le jour. Celui de l'année 1837 a malheureusenaent disparu.

sation je suppose qu'elle roula sur Pascal et Montaigne, car je relève dans lès agendas de Yinet, à la date du 25 de ce mois, une note qui marque entre eux un sérieux dissentiment d'opinion : Sainte-Beuve ayant fait entrevoir que le jour viendrait peut-être où, de progrès en progrès, la majorité des hommes trouverait la vie assez douce pour que la sombre apologie de Pascal n'eût plus de raison d'être, Vinet écrit dans ses agendas : Comment une question de conscience individuelle, de foi, pourrait-elle devenir une question de majorité ? »

Cela n'avait pas empêché Vinet de prendre un extrême intérêt à la leçon de Sainte-Beuve. Il lui écrivait, en effet, le jour même (26 janvier) la lettre suivante :

a J*espère, monsieur, que vous ne me trouverez pas indiscret, et que je n'aurai pas à me repentir d'avoir cédé au besoin que j'éprouve de vous dire combien je me sens redevable à vous pour votre leçon d'aujourd'hui. Leçon dans toute la force du terme et dans tous les sens du mot! Je ne vous parle point de mon plaisir, parce que ce mot ne nomme pas bien cette joie intellectuelle et morale que vous m'avez procurée, et, je l'espère, à bien d'autres qu'à moi. Mon remerciement n'est pas un suffrage ; et c'est parce que je sens plus vivement que jamais qu'il n'en a pas la valeur que j'ose vous l'offrir : je ne vous loue point, je vous remercie, et vous devez me le permettre, je le crois du moins. Mais mon remerciement même doit être discret ; je m'en tiens donc à ce peu de mots auxquels je ne joindrai que mes vœux très affectueux (1). m

Et c'est évidemment pour le remercier de cette lettre que Sainte-Beuve était allé faire visite à Vinet dès le lendemain.

Tout cela, n'est-il pas vrai ? jette une lumière bien vive sur la nature des rapports qui s'étaient établis entre ces deux esprits si différents malgré leur contingences.

Continuons à dépouiller les agendas de Vinet pour l'année 1838. En général, et c'est fAcheux, Vinet se contente de rappeler le sujet de la leçon de Sainte-Beuve. Quelquefois cependant ses notes contiennent ce bout d'éloge : « Belle leçon sur Jansénius ». — « Très belle leçon sur les Provinciales, » Ou bien encore des

(1) Lettres de Alexandre Vinet. t. Il, p. 51.

réflexions dans le genre de celle-ci qui semble être venue à Tesprit de Vinet au cours de la leçon do Sainte-Beuve sur Saint- Cyran et qui fait songer à quelque pensée de Pascal : « Le vrai costume du diable est le costume chrétien. >

Enfin à la date du 25 février (1) la mention : € Visite de M. Sainte-Beuve » est suivie de mots en chiffres que Juste Olivier a traduits par ceux-ci : Qui me laisse lire dans son cœur !

A quoi cela peut-il bien se rapporter? J y ai déjà fait allusion un peu plus haut. J'ai dit que Vinet avait eu un moment l'espoir de convertir Sainte-Beuve. Mais je dois ajouter que cette idée lui avait été soufflée par un ami plus zélé que perspicace. « Le pieux Richemond, lui avait-on écrit, représente comme un privilège de chaque chrétien. de prendre un petit enfant par

(1) La veille de ce jour, Vinet avait écrit à Sainte-Beuve dans les termes que voici :

« Privé du plaisir de vous aller voir, parce gue je n*ose sortir le soir, je veux pourtant vous dire. Monsieur, combien je vous sais gré d'avoir pris un peu de repos et combien je voudrais que vous eussiez annoncé une plus longue interruption. Elle est, j'en suis convaincu, tr^s nécessaire à votre santé ; cette considération suffit bien ; mais si elle ne vous sufâsait pas, j'ajouterais que, fussiez-vous môme très bien portant, vous avez acquis le droit de prendre de bien plus longues vacances. Je parle ainsi pour me placer au point de vue où je soupçonne que vous vous placez ; en parlant de votre cours à d'autres, l'idée ne me viendrait pas de mesurer votre tâche au pied et à l'aune, des leçons comme les vôtres s'évaluentau poids, et c'est bien ainsi que l'entendent tous ceux qui sont dignes de les entendre. Ce n'est qu'à vous, Monsieur, que je puis dire les grossièretés que vous venez de lire : laissez-moi les combler, et vous dire qu'au taux ordinaire et légal des leçons de l'AcacJémie, vous i^ous donnez toutes les semaines une heure de trop (je vous prie (Je prendre ce trop dans le bon sens) ; en sorte que vous êtes en avance de seize leçons. J'ose vous prier très instamment de ménager votre santé ; et j'ajoute, toujours pour entrer dans votre point de vue, que, pour ne pas vouloir suspendre à propos, vous vous exposez à une interruption beaucoup plus longue. J'ai fait à Bàle cette expérience, et elle m'a été cruelle. Veuillez penser aussi à vos amis de Lausanne, à qui le souvenir de vos leçons, si elles altèrent votre santé, sera aussi amer qu'il devait leur être doux. C'est à vous que vous devez vous en prendre. Monsieur si l'homme leur est devenu encore plus précieux que le professeur; le professeur lui-même y a contribué pour beaucoup; et quel que soit le noble plaisir qu'ils trouvent à vous entendre, permettez-leur de préférer votre santé à ce plaisir mêrae. Je ne veux pas vous fatiguer davantage : si mes raisons sont Donnes, elles ne demandent pas plus de développement. Je ne veux plus que vous dire encore une fois combien j'ai à cœur que vous vous rendiez à nos instances, et là-dessus. Monsieur, je vous souhaite un très bon jour et vous prie d'agréer mes sentiments déconsidération et d'attachement les plus distingués. »

(24 février).

Vinet. (Bibl. de la Faculté de théologie de Lausanne. Lettre inédite).

la main et de le conduire sur la voie de la vie éternelle, heureux s'il en est quelques-uns qui, au lieu de la main d'un enfant, peuvent prendre celle d'un grand écrivain ; mais pour cela il faut d'abord que le grand écrivain devienne un enfant. »

Or, c'est justement ce que Sainte-Beuve ne voulait pas devenir. Et Vinet en avait si bien conscience, que le 17 janvier 1838 il notait dans son agenda : « J'ai négligé hier, faute de courage, c'est-à-dire faute de charité, Tespèce de pastorat que m*a confié XXX !»

D'où lui venait ce manque de courage 7 Je ne le sais pas mais je le devine. A la suite de la publication dans la Revue des Deux Mondes d'une]petite nouvelle de Sainte-Beuve intitulée Madame de Pontii^y, Vinet avait rédigé une sorte de mémoire dans lequel, rapprochant cette œuvre païenne de Tœuvre chrétienne des Pensées d'août (1), il s'exprimait ainsi :

(1) Les Pensées d'août, d'après Vinet, inauguraient dans notre littérature la vraie poésie* chrétienne. « Avant Sainte-Beuve, écrivait-il. on avait parlé eu vers des choses divines et des perspectives éternelles. Sainte-Beuve est le seul qui ait nommé, tantôt par leur nom> tantôt par leur substance et leurs effets, les éléments distinctifs du christianisme, le seul chez qnilsi conscience, la grâce et VhumUité apparaissent comme conditions d'une religion vraie, le seul par conséquent dont l'accent soit véritablement sérieux et pénétrant... »

Ce n'était pas l'avis de Guttinguer qui, dans une de ses Méditations (1) disait à Sainte-Beuve, en réponse à la Pensée d'août parue dans le Magasin pittoresque au mois de septembre 1836 :

Un malheur, un devoir, dites-vous, mon ami, Pour renouveler l'âme et retremper la vie, Pour les mettre au-dessus des flèches de l'envie, Pour marcher ici- bas d'un pas mieux affermi I Mais le malheur fléchit, mais le devoir accable. Si nous n'avons encor Dieu pour voile et pour câble, Sur l'océan des jours où chaque soir se perd Quelque vaisseau sans mât, dans le gouffre entr'ouvert, Mais il nous faut encor, pour fanal sur l'abîme, Le Calvaire, éclairé de son rayon sublime.

Comment, sur les coteaux où vous êtes assis, N'avez vous pas trouvé ce nom dans vos récits ? Vous qui, même en ces temps de brûlante jeunesse, Aviez si peu de foi dans l'humaine sagesse; Qui ne voyiez de port où nous sauver de nous Que le foyer modeste et Dieu par-dessus tous ! L'avez-vous oublié ? Quoi ! pas une parole De votre cher Sauveur par qui tout so console !

(1) Fahirs et Mc((it(itions, A mon ami Sainfe-Bcuve, p. 7r)fl8.S7).

« Convenons que, la thèse fùt-elle vraie, Fauteur a payé trop cher cette vérité par l'abandon momentané des principes qu'il aime à défendre. Ce qu'il a gagné vaut infiniment moins que ce qu'il a sacrifié ; et il lui fallait absolument, pour le bien de sa preuve, laisser notre intérêt se distraire vers une affection illégitime, qu'il environne de je ne sais quelle trompeuse auréole de vertu et d'innocence, à cela seul il reconnaissait que sa thèse n'était pas vraie ; car où donc est la vérité qui coûte la vie à une autre vérité? J'absous volontiers l'intention; mais je dénonce à l'auteur ce goût de psychologie raffinée qui peut préoccuper à ce point un homme de conscience et lui faire une si complète illusion. 11 serait à souhaiter que l'auteur un jour se prononçât sur cette œuvre, de manière à faire évanouir la difficulté qu'elle soulève et les doutes (qu elle autorise. ^> Mais, avant de publier ces lignes dans le Semeur^ Vinet, comme il l'avait déjà fait pour son article sur Volupté^ avait eu la délicatesse de les communiquer à Sainte-Beuve en le ])riant de lui soumettre les observations que cette lecture pourrait lui suggérer. Et Sainte-Beuve, au cours d'une visite qu'il lui avait faite avec Juste Olivier le premier jour de l'an, lui avait remis une lettre où le plaidoyer pro domo se terminait par cette excuse à double entente.

(( ... Laissez-moi vous remercier de votre attention si délicate, si aifectueuse. Je sens, croyez-le, tout le prix de cette alfection en laquelle j'ai confiance plus encore que je ne le témoigne et que je ne la cultive. La meilleure façon de répondre k ces sortes d'affections serait, je me le dis, d'entrer dans les sentiments tout sérieux qu'elles vous souhaitent pour votre bonheur ; et tant qu'on en est bien plus loin qu'on n'ose l'avouer, il semble alors qu'on doive mettre, par respect même, une dis-

Quoi ! sur votre chemin pas une seule croix î Un decripy un malheur, rien de plus, point de voix Qui perce le nuage, admirable mystère.

Surpassant de si loin tous les coins de la terre, Môme les plus pieux, ou s'y mêlant toujours Comme un céleste chant, d'innocentes amours.

Mais Sainte-Beuve soutenait contre Guttinguer (lettre inédite du 3 octobre 1836) que « l'inspiration » de cette Pensée d'août, qui devait donner son titre au volume, en était sinon chrétienne, du moins conciliable avec le christianisme.

crétion extrême à ces amitiés qui seraient si précieuses, et qui le sont puisqu'on croit déjà les posséder. Mais, je vous le répète, le respect même du fond fait qu'on est plus discret dans les témoignages... »

Et voilà qui nous explique pourquoi le respect de Sainte-» Beuve pour Vinet fut toujours sans intimité (1), et pourquoi, malgré la sympathie qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre, ces deux hommes» continuant à leur insu la tradition des solitaires de Port-Royal, ne se donnèrent jamais d'autre titre que celui de Monsieur.

Après avoir lu la lettre de Sainte-Beuve (2) Vinet lui répondit le jour même qu'il avait été touché et édifié et qu'il n'avait ou dans sa vie que peu d'émotions aussi douces (3). Mais je crois bien que c'est à partir de ce jour-là qu'il négligea, faute de courage, l'espèce de pastorat qu'on lui avait confié. Sainte-Beuve était si loin alors de penser au salut de son âme, qu'il ne pou-* vait se consoler de la perte de son amie, et que tout en déclarant que c'était fini de ce côté, il avouait à Vinet que si d'autres souffles lui rapportaient durant quelque loisir des parfums oubliés, il s'y laisserait reprendre.

Que les protestants de la Suisse romande n'éprouvent donc aucun regret de ce que Sainte-Beuve n'ait pas embrassé la religion réformée, car sa ferveur première une fois passée, il leur eût probablement tiré sa révérence comme à tant d'autres dès qu'il eût éprouvé le besoin de se dégager. Il était de ces esprits changeants, qui doivent se résigner à vivre en marge des confessions et des écoles, n'ayant ni assez de foi pour

(1) Il écrivait le 15 septembre 1867 :

« Quand je suis allé dans le canton de Vaud, j'ai surtout rencontré en M. Vinet l'homme qui était le plus fait peut-être pour inspirer un respect tendre et un désir de conciliation dans l'ordre des idées et des espérances. J'ai écouté, j'ai goûté, j'ai admiré et senti. Vous savez bien que ce n'est pas là croire... » Lettres à une jeune fille, publiées par M. Ph. Godet dans la Reçue de Paris du 1" juillet 1904). — Sainte-Beuve avait un tel respect pour Vinet que, le 18 février 1843. il écrivait à Juste Olivier :« Si j'avais quelque occasion, je me hasarderais à lui envoyer, outre mon petit volume inédit (le Linre d'amour), une 2* édition de mon xvi' siècle, malgré les légèretés et les grivoiseries inévitables du sujet. Dites-moi si et comment je le puis. »

(2) Cette lettre a été publié in extenso dans la Corresp. de Vinet, t. II, p. 45.

(3) Corresp, de Vinet, t. II, p. 48.

honorer les unes, ni assez de discipline pour rester dans les autres. Il a dit au bas d'une page de son livre, dans le chapitre sur Montaigne et Pascal : « Rien n'est plus voisin d'un chrétien à certains égards qu'un sceptique, mais un sceptique mélancolique et qui n'est pas sûr de son doute. J'aurais encore atteint mon but quand mon travail sur Port-Royal ne serait que l'histoire d'une génération de chrétiens, écrite en toute droiture par ce sceptique respectueux et contristé. Et n'était-il point un de nos pareils celui qui a dit : « Jo suis assez profondément sceptique pour ne pas craindre par moment de paraître chrétien ? »

Cette remarque glissée dans une note de la seconde édition de Port-'Royal ne prouve pas que lorsqu'il était à Lausanne Sainte-Beuve fût un sceptique respectueux et contristé. Il disait un jour : « Nous serons encore catholiques quand nous ne serons plus chrétiens ! » Son état d'àme en ce moment était presque le contraire. En tout cas, il était certainement plus chrétien que catholique. Guttinguer qui le connaissait à fond ne s'y était pas trompé et l'avait bien jugé dans la poésie que nous avons citée plus haut. Le christianisme de Sainte-Beuve était tout intérieur, je veux dire qu'il ne se manifestait dan» aucun acte relevant du culte. Et cela précisément est du jansénisme outré et confinant au libertinage (l). Oui, j'en suis convaincu, notre critique avait en lui dès cette époque le germe du scepticisme, et je crois bien que le Tentateur (c'est ainsi qu'il appelait Montaigne), avait déjà quelque peu ébranlé sa foi qui d'ailleurs n'eut jamais un fondement bien sérieux. Qui sait môme si ce n'était pas pour la consolider qu'il allait visiter Vinet entre ses deux leçons sur Montaigne et Pascal opposés

(1) Il écrivait un jour, à propos de Fontanes, qu'il traitait d'épicurien : « Il y a des hommes qui ont ainsi l'imagination catholique indépendamment du fond de la croyance. Les pompes du culte, la solennité des fôtes, l'harmonie des chants, l'ordre des cérémonies, l'encens, le rayon mystérieux du sanctuaire, tout cet ensemble les touche et les émeut. — Il y en a d'autres qui (raisonnement k part) ont plutôt la sensibilité chrétienne. Une vie sobre, un ciel voilé, quelque mortification dans les désirs, une habitude recueillie et solitaire, tout cela les pénètre, les attendrit et les incline insensiblement à croire. J'en connais de cette sorte. » (Chateaubriand et son groupe littéraire, t. I, p. 89.) Evidemment Sainte-Beuve pensait à lui en écrivant ces dernières lignes.

Tun à l'autre, et si Vinet déjà enclin au doute ne fut pas ébranlé à son tour par le douteur qu'était Sainte-Beuve ? Ce qu'il y a de sûr, c'est que Vinet, après avoir lu dans le cœur de notre critique, renonça à le convertir et que celui-ci lui sut beaucoup de gré de sa discrétion. J'en trouve la preuve dans une lettre qu'il adressait à Victor Pavie au mois d'août 1839 : « Lausanne m'a charmé, comme charme le petit Lwé (2) et le coin du jeu, après le jactatus et undis. Du calvinisme j'en suis très peu fou ; mais je pourrais l'être, sans inconvénient, de Vinet, qui est si peu calviniste, lui, et qui veut écrire une vie de saint François de Sales avec amour (1). »

Disons tout de suite que cette folie ne le quitta point.

Voilà pour les rapports que Sainte-Beuve eut avec Vinet durant son séjour à Lausanne (2).

Examinons maintenant les matériaux qu*il avait apportés avec lui pour documenter et illustrer ses leçons.

Ils étaient si volumineux qu'ils remplissaient une immense caisse cerclée de fer, et qu'on fut obligé de les déballer dans l'écurie de l'hôtel d'Angleterre, où Sainte-Beuve était descendu. Encore y manquait-il quelques pièces importantes, car je vois dans une note du sous-main de Sainte-Beuve que M. Vulliemain lui avait prêté V Œuvre des six Jours de Duguet.

(1) Quelle charmante comparaison ! elle ne pouvait venir qu'à lesprit d'un poète nourri du xvi» siècle. En tout cas c'est la première fois que je vois employer le « petit Lire de Joachim du Bellay » dans le sens du « reminiscitur Argos. »

(2) {Victor Pacte, sa Jeunesse, ses sonccnirs littéraires*) Quelques années plus tard (1846) il écrivait encore à Turquety : «... M. Vinet, dont vous me parlez et dont j'ai reçu une lettre il y a peu de jours, est à Lausanne, canton de Vaud. Voilà un homme encore digne d'être aimé à travers toutes les dissidences de communions. Il est de cette religion que vous définissez : Rrligio Christi caritas. Il voulait écrire une vie de saint François de Sales, tant il est peu exclusif. (Lettre inédite, BibL de la Faculté de thcoloytr de Lausanne.)

(3) Ces rapports continuèrent jusqu'à la mort de Vinet, arrivée le 4 mai 1847, bien que leurs lettres fussent assez rares. Nous n'avons pas celles de Vinet; mais celles de Sainte-Beuve, publiées d'abord par Rambert, ont été recueillies ensuite dans la correspondance de l'illustre critique (T. I, pp. 105 et 122). Sainte-Beuve, qui avait beaucoup appris dans le commerce de Vinet, ne cessa de s'inspirer de ses travaux. Quand il alla à Liège professer son <'ours sur Chateaubriand, il avait sous les yeux celui que Vinet avait fait à Lausanne en 1814, et son étude sur la Rochefoucauld qui parut en 1840 se ressent visiblement de celle de son ami.

SAINTE-BEUVE Et PORt-ROYAL ll3

Certes, ce n'est pas le meilleur livre de ce moraliste aimable, qu'on a déilni si joliment : un demi-Fénelon éteint et attristé par le jansénisme (1). Il ne vaut ni son Traité de la prière publique^ ni ses Lettres sur divers sujets de morale et de piété qui fat une des premières lectures d'Alfred de Vigny. Mais c'est assurément son livre le plus poétique et celui où il a mis le plus de son imagination. Que n'y mit-il un peu plus de science ? Silvestre de Sacy qui goùt&it fort Y Œuvre des six jours et nous en a donné une charmante réédition parue chez Téchener, ne pouvait s'empêcher de rire devant l'assurance de Duguet écrivant sans sourciller que le monde avait été créé le 23 octobre, à six heures précises du soir !

Ce n'était pas évidemment pour sa cosmogonie quelque peu enfantine que VuUiemain avait le livre de Duguet dans sa bibliothèque. Mais il était le neveu et le disciple du pasteur François Gonthier, qui, après avoir exercé ses fonctions avec une largeur de vues peu commune et une charité vraiment évangélique, employa la fin de sa vie à réimprimer des ouvrages d'édification empruntés aux écrivains religieux de tous les temps et surtout aux écrivains de Port-Royal. C'est ainsi qu'il avait consacré différents volumes à Duguet, à Nicole, à Quesnel, et qu'il projetait de pubKer des extraits de Hamon et de Tillemont, quand la mort vint mettre un terme (1834) à son activité littéraire.

Ces ouvrages eurent plusieurs éditions et se répandirent très vite dans la Suisse romande^ où ils étaient fort goûtés. C'est par eux évidemment que le jansénisme s'infiltra dans la société vaudoise à laquelle appartenait VuUiemain, — à moins qu'il n'ait eu comme premiers zélateurs et propagandistes le cercle de mystiques formé à Lausanne dans la seconde moitié du xviii** siècle par Dutoit-Membrini, mort en cette ville en 1793. Dutoit-Membrini était pasteur déjà très écouté partout où il prêchait, quand le hasard lui fit rencontrer un échappé du cimetière de Saint-Médard nommé Vallobrès qui Tinitia aux mystères du Figurisme, cette cause directe des Convulsions. 11 lui prêta d'autant plus d'attention qu'il avait une secrète ten-

(1) Victor Fournel. Conesp. de Sainte- Beucc, t. II, p. 273.

dance à verser dans les excentricités du mysticisme, habitué qu'il était à se nourrir de la lecture des prophètes et tout particulièrement du livre d'Isaïe. Après avoir donné sa démission de pasteur, et renoncé ainsi à la prédication, il mena une vie cachée de mortification, de charité et de prière, cherchant en dehors et au-dessus de toutes les barrières confessionnelles ce qu'il appelait le christianisme intérieur et recrutant ses principaux adeptes parmi les femmes de la colonie étrangère qui habitaient Tété à Lausanne et aux environs. En 1769 il eut des démêlés avec la justice baillivale qui saisit ses livres (1) et ses papiers; mais il n'en continua pas moins sa propagande secrète à la faveur et sous le couvert du pseudonyme de Théophile (2), Quelques années plus tard, c'est lui qui présida à l'impression faite à Lausanne des Œuvres complètes du grand Arnauld (en 45 vol. in-4''), publiée par Larrière, collaborateur aux Nouvelles ecclésiastiques y du temps que Saint-Marc les dirigeait, — preuve manifeste et indéniable de son affiliation au parti janséniste. Et son dernier ouvrage imprimé à Lyon en 1793, l'année même de sa mort, sous le titre de Philosophie divine^ traitait de la liberté et de l'esclavage de l'homme, de la prédestination, de la fjràce et dn péché originel^ sujet permanent des méditations et des disputes de tous les vrais sectateurs de Port-Royal (D),

(1) Parmi ces livras il y avait la Bible de Mme Guyon, le Chrétien intérieur de M. de Bernières, le Dircclenr nii/stique de Bertot, les Œuvres de sainte Thérèse et Vlmitation d'A-Kempis.

Mais ce n'étaient pas les seules lectures de ce groupe de mystiques protestants. Après avoir publié à Lausanne an choix des ouvrages mystiques de Kénelon en cinq volumes et les œuvres complètes de Mme Guyon, ils avaient réuni une importante bibliothèque d'ouvrages mystiques qui existait encore dans la première moitié du xix' siècle et dans laquelle les ouvrages jansénistes abondaient. (Note de M. Bernus, mort, en 1903. professeur à la Faculté de théologie protestante de Lausanne.)

(2) Tous les disciples de Dutoit-Membrini avaient des surnoms. C'étaient CnlefyOpassum, Abraham^ Sarigue, Philèmon.Timothèe, Electa.Debora, etc. (Cf. sa Vie par Jules Chavannes, Lausanne, Bridel, 1865.)

(3) Dans son Histoire de la C on fv dé ration suisse, t. XV, p. 22, M. Monnard définit ain«i Dutoit : « Mystique et philosophe, vaste esprit qui se développa librement dans la solitude. » Vinet qui s'y connaissait le mettait au nombre des plus excellents juges en fait de prédication, et Sainte- Beuve, qui avait eu, après son départ de Lausanne, la curiosité de le lire, écrivait ajuste Olivier le 24 mai 1843 : « ,Te reçois le Dutoit-Membrini avec une reconnaissance que nourrit et augmente la lecture. » (Lettre inédite.)

Il n'est donc pas étonnant que sous ces diverses influences, il se soit formé à Lausanne un courant favorable à Tétude historique et critique de la doctrine janséniste et que Sainte-Beuve y ait trouvé en 1837 un public prédisposé à l'entendre. Quelque temps avant son arrivée, Juste Olivier lui écrivait que le sujet de Port-Royal était peut-être de toute la littérature française celui qui leur convenait le mieux, et pour lui prouver qu'il n'était pas étranger ou indifférent au Conseil d'Etat de qui dépendait l'autorisation, il lui apprenait que M. Jacquet, président dudit Conseil, avait fait tout récemment un pèlerinage à Port-Royal et en avait rapporté une pierre à Lausanne (1).

Si Dutoit-Membrini avait vécu à cette époque, il eût certainement aperçu dans ce dernier détail une figure, la première pierre de l'édifice que Sainte-Beuve devait bâtir au chef-lieu du canton de Yaud.

(1) Lettre de Juste Olivier à Sainte-Beuve.

La grosse difâcalté était cependant d*obtenir l'approbation du Conseil de rinstrnctioQ publique et du Conseil d'Etat.

(c Vous avez à Lausanne et dans le canton de Vaud, lai écrivait Juste Olivier, le 29 septembre 1837, beaucoup d'amis qui remuent pour vous tout ce qu'ils ont de bras. M. Monnard, que j'avais averti, écrit de Lucerne. Son collègue à la Diète, M. de la Harpe, conseiller d'Etat, en a fait autant. Mon beau-frère et moi expédions des missives tant et plus. Le Conseil d'Etat passe pour être un peu récalcitrant en littérature moderne, mais nous disons : « Il n'osera. »

(( Tout cela est bien lent et vous ennuie beaucoup, si vous y pensez. Mais nous n'avons pas de ministre de l'Instruction publique compétent pour décider à lui seul les questions de cette espèce. Dans nos petites démocraties, la volonté qu'il faut faire agir est très complexe. Il y a une Académie, corps enseignant à consulter, et la décision appartient â un Conseil d'Etat composé de neuf membres. Quelque bonne vQlonté que nous y mettions, les délibérations, les communications d'un corps à l'autre, les préavis à recueillir prennent du temps. Voilà ce que vous fait dire mon ami Espérandieu, et en vérité il a mis à cette affaire toute la célébrité voulue. »

Et six jours après. Juste Olivier mandait de nouveau à Sainte-Beuve ;

(( Je vous adresse, note sur note, comme nos grands diplomates européens. Celle-ci pour vous prévenir que le Conseil de l'Instruction publique en s'adressant officiellement à vous, vous fera peut-être une question sur la manière dont vous entendriez traiter le sujet de Port-Hoyal que j'ai indiqué en votre nom. Ne soyez pas surpris, c'est une affaire déforme. Comme le sujet doit être agréé par TAcadémie, qui est proprement lecorps enseignant, tandis que le Conseil n'est que le corps dirigeant, ce dernier se croira peut-être obligé d'avoir vos propres paroles sur ce point, afin de les insérer officiellement dans sa communication à l'Académie. Aye?; donc la complaisance de lui faire en deux ou trois phrases votre profession de foi à cet égard : ce que vous m'avez mis dans votre lettre sur votre intention de traiter Port-Roy et l d'une fagon approfondie et en le rattachant par

Nous avons vu que Sainte-Beuve était descendu à Thôtel d'Angleterre, aujourd'hui hôtel du Nord. M. et Mme Juste Olivier auraient désiré qu'il fût tout à fait leur hôte, comme il l'avait été à Aigle, lors de son premier voyage à Lausanne, mais Sainte-Beuve, qui avait de vieilles habitudes et qui à Paris, pour être plus libre, n'habitait pas avec sa mère, n'avait accepté chez ses amis qu'une demi-hospitalité. Tout le jour il travaillait à l'hôtel où il ne voyait absolument personne jusqu'à 4 heures du soir les jours où il ne faisait pas de cours, et jusqu'à 3 heures les jours où il professait (1). Passé cette heure, il se rendait

ses liaisons natut-elles aux ècrioains du grand siècle^ surtout ce dernier point... Nou8 sommes tous bien ennuyeux, n'est-ce pas ? mais tâchez de nous prendre encore un peu en patience ; peut-être qu'en persévérant dans Tcnnui, le plaisir nous viendra. »

Le plaisir vint, en effet : le 7 octobre 1837 Sainte-Beuve recevait de Juste Olivier le petit billet que voici :

« Le sujet de Port-Royal a été agréé par l'Académie. Ainsi il ne reste plus aucun obstacle. Port-Royal, le cours donné officiellement aux étudiants pendant notre année scolaire (novembre à juin) et trois leçons pai' semaine. Nous sommes tous réjouis, dussions-nous avoir le chagrin de ne pas vous recevoir à Lausanne, comme nous aurions aimé. » (Lettres commaniquées par M. le vicomte de Spoelberch de LocenjouL) On trouvera d'autres lettres se rapportant aux négociations de ce cours dans la Cor/*55pondnnce inédite de Sainte-Beuce aoec M. et Mme Juste Olirier que j'ai publiée dans la Reçue des Deux Mondes aux mois de septembre et d'octobre 1903.

(1) Il ne communiquait avec le dehors qu'au moyen de petits billets qu'il faisait passer à M. et Mme Juste Olivier, ou de notes qu'il avait soin d'écrire sur son- sous-main pour ne rien oublier.

Voici quelques-uns de ces billets restés inédits :

Hiver de 1837,

« Vous avez un louis d'or ; vous me dites : mettons nos louis d'or ensemble. Je sais que je n'ai pas un louis d'or, mais seulement une pièce de trois bâches, et je dis non, Vous vous attristez et vous blessez un peu. Je dis : Eh bien ! mettons ensemble votre louis d'or et ma pièce de trois bâches, si vous y consentez. J'apporterai moins que vous dans cette amitié, mais du moins, j'y apporterai d'abord le contentement et le bonheur de recevoir plus que je ne donne, ce qui est un des premiers caractères de l'amitié ».

Hiver de 1838

— (c Mille bonjours, Madame, seriez-vous assez bonne pour demander à M. Lèbre de vouloir bien me prêter le volume des Oraisons funèbres de Bossuet où est celle de la Princesse Palatine et celle du Prince de Condè pour la journée seulement.

— « Mes amitiés à Olivier qui doit en être déjà au midi de la journée.

chez ses amis Olivier avec qui il dinait et restait toute la soirée, et, rentré chez lui, il reprenait son travail do recherches et de rédaction jusqu'à ce que le sommeil le prît. Toutes ses leçons

J'espère que vous avez bien dormi et que vous ne faites qae de commencer la vôtre. Mille respects, Madame.

— « Voud riez-vous, s'il vous plaît, faire remettre la caisse avec le couvert et le Saint' François de Sales. Comment ôtes-vous de cette fatigue ?

— « Je vous remercie beaucoup, Madame, je crois que c'est moi qui suis ce matin beaucoup mieux que vous, ayant très au long dormi. Ce serait tout à fait mal de ne pas faire le cours. N'y venez pas au moins, je vous le dirai sans me fatiguer.

— «Je m*habille à l'instant, mais il me faut une petite heure. Je vais me bâter. Mille bonjours. Madame.

— « Ne serait-il pas bon, cher ami d'envoyer une petite note à l'Académie pour ceux qui n'auraient pas assisté à mon avis verbal ? Si vous jugez inutile, n'envoyez pas.

— « Je suis beaucoup mieux. Madame, que je ne pouvais l'espérer après tous mes excès d'hier soir. Je ne me donne pas congé, je vous verrai, j'espère, à ma leçon. Je contremanderais les emplâtres si j'osais. Mille remerciements de toutes vos affections. Gardez tous mes respects, et amitiés k Olivier.

— « Cher ami, en m'esqui vaut hier j'ai laissé la Reoue des Deux Mondes où je voudrais bien me régaler du discours de Patin. Voudriez-vous la remettre au porteur et aussi, si vous le pouviez, le volume de La Fontaine où est la traduction du Dies Irœ. Je vous rapporterai le tout à 3 heures.

— (c Comment est-ce, ce matin, Madame et d'Aloys, et de vous et de tout le monde ? Je voudrais bien qu'il n'y eût plus lieu à ces messages qui ne vous obligent à d'autre réponse qu'à un petit mot au bas de ce oillet : bien, ou as-^e:: bien, ou niteux. Si Olivier part je lui resserre la main.

— « Comment les enfants vont-ils. ce matin. Madame ? Surtout le petit, j'espère qu'il ne faut plus parler d'Aloys. Et vous, avez-vous dormi ? Si vous voulez vous promener, sera-ce temps et à votre convenance de vous prendre à deux heures ? Je serai trop heureux de savoir ce que vous préférez pour qu'une chose qui me sera si douce vous soit en tout agréable. Mille respects affectueux.

A présent, voici quelques-unes des notes de son sous- main qui est gardé précieusement dans la famille Olivier. Je les cueille au hasard et dans leur enchevêtrement si pittoresque :

— « J'ai rencontré M. Manuel et Mme Vinet, mais je n'ai parié que par signes, les derniers accents de ma voix ce matin ont été pour M. Porchat: c'est une fin comme une autre.

— « Je n'ai pas de poumons, je n'ai pas de mémoire, rien de l'orateur.

— <c Je ne me sépare de mon traitement qu'à la mort, comme dit le maréchal Soult.

— « J'ai pris du lait à 1 heure. •

— Encore un cours sur la littérature moderne, et puis c'est tout.

— « Il y aà payer, sur l'argent du poêle un petit volume de Mme de Charrière que M. D. (Ducloux) me fera venir de Neuehatel et une nouvelle édition des Lettres, 1833.

— « Ce temps me rappelle le jour où j'ai vu le lac pour la promière fois, moins le fier sourire de neige.

— « Je ne sais plus ce que c'est que cette clé précieuse.

étaient écrites dans l'intervalle d'une séance à Tautre. Cela donne une idée de la somme de travail qu'il fournit pendant les ^ept mois que dura son cours. Je ne crois pas que pareil labeur ait jamais été accompli par un écrivain dans des conditions aussi tyranniques.

Le cours de Sainte-Beuve (1) avait lieu les lundis, mercredis et vendredis dans la grande salle de la bibliothèque de l'Académie, située à côté de la cathédrale et à deux pas de chez Vinet (2). Il ne devait être gratuit que pour les étudiants, mais

— <( £q somme je suis très content, mais il ne faut pas de récidive.

— (( J'ai envoyé un petit résumé à Labitte qui fera une note dans la Renue.

— « Ma mère est extrêmement flattée : je lui ai envoyé des lettres de ces dames et de Mme Vinet.

— (( Dire à Emile Descbamps qu*on a chanté sa romance un soir, c'est all^.

— « C'est purement local, c'est le mal que j'ai eu tout cet hiver, mais il a augmenté ces jours-ci par chaud et froid.

— « Je fais toujours mes malles et c*est parce que ma mère y avait touché qu'il y avait anicroche.

— « Je n*ai pas remis à M, VuUiemin le volume des Six Jours de Duguet : vous voudrez bien le lui rendre.

— « J'ai vu un moment M. Porchat. J'ai mis une carte chez M. G... (Gendroz ?). Je n'ai pu aller chez M* Dufournet ni chez M. delà Harpe.

— « Je serai en état de partir si je me soigne aujourd'hui.

— (( Il reste à payer à. M. Ducloux pour le cerclage (des caisses de ses livres) et au cordonnier pour un racommoda^e.

— (( Mais il n'y a aucun besoin de meringues. Sérieusement, il n'est pas besoin de meringues et je n'en mangerai pas.

— a Vous pouvez bien croire que le n'oublierai ni Lausanne ni Aigle, et j'espère bien y venir au prochain printemps en homme libre.

(!) Ce cours lui était payé par l'Etat 3.000 fr. ancienne monnaie (4.500 francs monnaie actuelle).

(2) Sainte-Beuve a dit (Port- Royal, t. 1, 515) oue Vinet et lui furent installés le môme jour: le mercredi 1" novembre 18â7. Ce n'est pas tout à fait exact. La vérité, c'est que Vinet seul fut offlciellement installé ce jour-là, en présence de Sainte-Beuve dont M. Porchat, recteurde l'Académie parla en ces termes : « Un des hommes dont Paria écoute la voix ayant proclamé le mérite signalé des ouvrages de M. V^inet, se trouve ici pour 1 installer avec nous comme membre de cette Académie, à laquelle il veut bien luimême prêter quelque temps l'appui d'un talent si digne de sa grande renommée. »

Ce n'est que cinq jours après, le lundi 6 novembre, que Sainte-Beuve fut installé à son tour et prononça son discours d'ouverture devant une assistance aussi nombreuse que choisie. J'aurais voulu donner ici la physionomie de cette première séance, mais la GajcUc de Lausanne ne lui consacre que trois lignes et le NouccUiste caudois qui en parle assez longuement s'occupe moins de la leçon d'ouverture que du sujet du cours de Sainte-Beuve et de sa manière de professer.

« Nous avons retrouvé dit ce journal, dans la parole de M. Sainte- Beuve^ les qualités essentielles du style qui distingue cet écrivain : mais

Sainte-Beuve avait voulu qu'il fût gratuit pour tout le monde et môme ouvert aux dames — ce qui lui avait fait immédiatement une petite cour féminine. Lorsqu'il montait, enveloppé de son manteau de poète, les fameux « escaliers du marché » qui reliaient et relient encore la ville basse à la ville haute (1), il était généralement suivi d*un long cortège de dames qui l'attendaient à sa sortie de Thôtel d'Angleterre et s'inclinaient respectueusement sur son passage. Il avait été moins fortuné du côté des hommes : s'il comptait parmi ses auditeurs des partisans enthousiastes, il avait aussi des détracteurs qui ne désarmèrent jamais tout à fait. Mme Vinet nous a déjà dit un mot des reproches que ces derniers faisaient à son cours, mais il n'y avait pas que le sujet de ses leçons qui leur parût un peu sérieux, disons le mot, rébarbatif. Sainte-Beuve manquait totalement des moyens physiques les plus indispensables à Torateur, voire au conférencier. « Quand j'ai une fois vociféré une heure durant, écrivait-il à Mme Pelegrin, je suis hors d'haleine jusqu'à mon heure du surlendemain. » Il en convenait donc le premier. Mais, outre qu'il n'avait ni poumons ni voix, il était affligé d'un accent picard assez désagréable et qui, dans les commencements, pér-

il est fâcheux qu'il lise ses leçons, car on sait tout ce qu'âne improvisation chaleureuse et animée ajoute de puissance à un enseignement du genre de celui qu'il est appelé à faire. Il va sans dire que nous n'entendons nullement parler ici d'un mode de professer spontané et abandonnant tout au hasard, ou à l'a propos, mais de cette improvisation sévère qui demande plus de labeur et de préparation que les discours les mieux appris, telle, en un mot, que nous la décrivait naguërcs à si grands traits M. le professeur Vinet. C'est surtout dans un sujet comme celui qu'a choisi M. Sainte-Beuve, que l'on doit regretter l'absence de ce moded'élocution, qui présente sur la lecture Timmense avantage d'empreindre pour jamais dans les esprits les grandes images et les idées capitales, tout en aidant à Tenchaînement de celles-ci. On aura beau faire, en effet, l'école de Port- Royal sera toujours pour un cours de littérature un sujet abstrait, dont bien peu de personnes pourront se rendre compte d'une manière tant soit peu méthodique et satisfaite à la seule audition des leçons, si éloquemment débitées qu'elles soient, et à plus forte raison si elles sont simplement lues. On dirait que ces pieux solitaires, tant est austère leur éloignement pour tout ce qui est apparent et extérieur, répugnent à venir poser dans une chaire de littérature, devant un auditoire nécessairement préoccupé d'idées mondaines. Avec eux, l'anecdote reste froide et les plus spirituelles saillies tombent à plat .. »

(1) Ce quartier, grâce à Dieu, n'a presque pas changé, et j'ai eu le plaisir, en arrivant à Lausanne, de retrouver au pied et tout autour de la cathédrale les vieilles maisons, les vieux monuments et tout le pittoresque qui avait charmé Sainte-Beuve.

tait sur les nerfs à tout le monde. Quand on s'y fut habitué, les plus difficiles se rabattirent, faute de mieux, sur les noms des personnages que Sainte-Beuve mettait en scène.

Dans l'un des principaux cafés de la ville, transformé en une sorte de club politique, dit Juste Olivier, on répétait la leçon du jour en la travestissant. Et dans l'auditoire de Sainte-Beuve il y avait telles personnes que Ton ne désignait plus que par les surnoms de Saint-Cyran, de Lancelot, de Singlin, de la mère Angélique.

En somme l'opposition que rencontra notre professeur n'était pas bien méchante, et je comprends qu'il ait dissuadé Juste Olivier de publier la pièce de vers que sous le pseudonyme de Delacaverne il avait composée avec sa femme pour le venger des sarcasmes des mécontents (1). Il n'était pas fâché au fond de la petite agitation qui se faisait autour de lui, et son amour-propre était largement satisfait par les témoignages d'admiration et de sympathie qu'il recevait de tous côtés. Le premier qui lui ait été donné, celui peut-être auquel il se montra le plus sensible — en dehors, bien entendu, des marques d'amitié que lui prodiguèrent ses amis de la rue Martheray — fut le toast de bienvenue que lui porta le poète Porchat à la fin du banquet qui lui fut offert à son arrivée à Lausanne, banquet suivi d'une sérénade de la société de Zofîngue (2). C'est une chanson dont M. Forel, de Morges, a retrouvé le texte original dans les papiers de M. Monnard. La voici :

A Monsieur Sainte-Beuve.

Eh quoi ! pour notre bonne Suisse Vous avez pu quitter Paris!

D'un rimeur fâcheux et novice Vingt couplets en seront le prix.

(1) Cette pièce de vers parut à l^ausanne après le départ de Sainte Beuve sous le titre : Epiirc à M. Stnnto-Boucv sur son cours de Port Royale par M. Delacaverne.

(2' La Société de Zofîngue, fondée par Vulliemain dans les premières années du xix' siècle, a pour but d'unir entre eux tous les étudiants de la Suisse qui s'assemblent une fois l'an à la ville centrale de Zofîngue. Il y en a une section dans tous les chefs-lieux des cantons.

Mais il est ami de la France, Votre cœur au sien répondra.

Chantons notre antique alliance.

Plus de Jura! /

Des vieux temps consultez Thistoire :

Nous étions tous Gaulois et Francs.

Rome trembla de notre gloire ; Le Saxon nous vit conquérans.

Au début de mainte campagne, Qu'un champ de Mars inaugura, On chantait, passant la montagne, Plus de Jura 1

Le temps vint marquer nos frontières, Nous Suisses, vous Français enfin ; Vos Rois adoptaient nos bannières, Et nous baptisions le Dauphin.

Marignan souffla des orages, Mais François qui nous admira Nous dit : Mes amis, soyons sages, Plus de Jura !

Puis, dans le sein d'un prêtre austère.

Un vieux roi. pleurant ses beaux jours.

Cassa l'édit de son grand-père, Rançon de coupables amours.

Pour ceux qui fuyaient le martyre, En vain la pitié l'implora, Mais notre Suisse osa leur dire :

Plus de Jura !

Enfin croula le 4rône antique Sous Tefîort de quatre-vingt-neuf, Et notre vieille république Comme vous désira du neuf.

Coiffé du chapeau démocrate, Le Corse un bf^au jour se montra.

Des deux côtés il mit la patte.

Plus de Jura!

La liberté nous fut rendue.

Dirai-je au prix de quels revers ?

A ma lyre uq peu détendue Il ne faut pas de si grands airs.

Mais du Nord vienne)[queique orage, Suisses, Français,^eile dira :

Voici pour tous assez d'ouvrage :

Plus de Jura!

Pour orner notre Académie Monsieur, vous franohissez les monts.

Voilà de notre illustre amie Les envoyés que nous aimons.

Avec vous des noises falottes, Et du blocus même on rira, Car vous avez mis dans vos notes : Plus de Jura !

C^est à cette chanson patriotique que Sainte-Beuve répondit quelque temps après par les vers qu'il a recueillis au tome II de ses poésies complètes (1).

Mais revenons à son cours. Il se flattait un jour d'avoir tenu dans ses mains le catalogue de la bibliothèque de M. de Sacy, — en quoi il n'avait pas tort, car les livres d'un penseur sont autant de fenêtres ouvertes sur son âme.

Eh bien ! moi aussi, j'ai eu la bonne fortune de feuilleter le catalogue de la bibliothèque port-royaliste de Sainte-Beuve. J'ai même été plus heureux que lui : non seulement, en effet, je possède ce catalogue, mais j'ai touché, feuilleté, parcouru les ouvrages dont il se compose, leur destinée ayant voulu qu'au lieu d'être dispersés comme les autres après sa mort, ils fussent vendus en bloc à la Société de l'histoire du protestantisme français. Il y a là plus de 400 ouvrages, formant un ensemble de près de 700 volumes qu'on chercherait inutilement ailleurs. Pour ma part, en lait de bibliothèque janséniste particulière, je ne vois que celle de la famille de Barante qui soit plus riche et comme nombre et comme livres rares.

(1) Notes et Sonnets, p. 289, édition Calmann-Lévy.

SAINTE-BEUVE ET PORT-ROYAL l^u

Mais ce qui augmente la valeur de la collection de Sainte- Beuve, ce sont les notes manuscrites qu'il a semées au hasard de ses lectures le long des marges de certains volumes. Ainsi, à la dernière feuille d'un manuscrit de Nicole provenant de Tabbé Goudrette, ami et exécuteur testamentaire de M. Boursier, Sainte-Beuve a piqué cette remarque : « L'écriture d'Arnauld est nette, nerveuse, décisive, comme celle de Lamennais et de Guizot. — L'écriture de Nicole, très belle aussi, a quelque chose de plus indécis et de plus coulant, elle tient de celle de Tabbé Gerbet, de M. Damiron et de Nodier. »

Sur un exemplaire original des Lettres provinciales (qui malheureusement a été détaché de cette collection et vendu aux enchères avec le gros de la bibliothèque de Sainte-Beuve), j'ai relevé également cette note qui eût fait les délices de Vinet : « A la fin de la dixième (lettre) le dialogue cesse, Tironie a fait son temps ; Timpatience et l'indignation saisissent l'auditeur (Pascal), il se lève; l'orateur commence, il tire le glaive. Il y a des Philippiques et des Catilinaires.

Si j'en avais le temps je vous dénombrerais, à la façon d'Homère, cette armée de théologiens et de bonnets carrés qui pendant cent ans remplirent le monde du bruit de leur dispute. Et quelle dispute ! je ne crois pas qu'il y en ait jamais eu de plus vaine au moins en apparence ! Mais là, comme dans la plupart des affaires où les casuistes mirent la main, sous une querelle de mots se débattait une question infinement plus haute que la question du fait et du droit. Il s'agissait de savoir si le christianisme, désossé par les molinistes, ne serait plus qu'une chair molle, si la religion catholique qui avait trempé si fortement les hommes du xvi® siècle ne serait plus qu'une vague et mystique religiosité, si la France de saint Louis et de Henri IV renierait ses traditions libérales et, de gallicane qu'elle était, deviendrait purement et simplement romaine.

Oui, c'est tout cela qui était en jeu dans la querelle de la grâce. Et j'admire pour ma part le talent de greffier, d'avocat et de juge avec lequel Sainte-Beuve instruisit ce grand procès dans son cours. Greffier, il poussa le scrupule jusqu'à enregistrer les moindres témoignages des parties en présence ; avocat, il plaida le pour et le contre avec la même impartialité; juge

il rendit des arrêts tellement équitables, qu'ils demeurent sans appel.

Il avait mis six mois à professer son cours ; il mit près de trente ans à écrire son livre. Gela seul est le plus bel éloge qu'on en puise faire. Et en vérité ceux-là m'étonnent qui discutent le point de savoir si dans son Histoire de Port-Royal Sainte- Beuve suivit à la lettre le manuscrit de ses 81 leçons. N'a-t-il pas dit lui-même dans une épitre à CoUombet, qu'il gagnait d'avance, à écrire ses- leçons, sinon la rédaction définitive du moins les matériaux de son livre ? Il est bien clair que s'il ne fit paraître le tome lîl de son ouvrage qu'en 1848 et le tome V qu'en 1857, c'est que sa rédaction de Lausanne ne lui suffisait pas. Avec les yeux qu'il avait tout autour de la tête et la conscience qu'il apportait à ses travaux, il avait toujours peur de laisser derrière lui des documents capables d'infirmer son jugement sur tel ou tel point. Pendant que s'imprimait son premier volume, il écrivait à Juste Olivier: « Je-tombe àTaspect du bon à tirer dans des scrupules infinis. Je veux tout vérifier, tout reconsulter, tout annoter. Je pratique en littérature la morale de nos gens (1). » Et cela était si vrai qu'en 1839 il voulut aller à Rome « avant d'attaquer cette grande cité dans Port-Royal >. Il espérait en revenir plus respectueux, au moins plus indulgent, comme pour quelque chose qu'on a aimé. Il en revint non pas désenchanté, mais déçu. « J'ai assez bien vu Rome, écrivaitil ajuste Olivier, et dans le sens où je la voulais voir: je comprends ce que c'est maintenant. On y devient aisément dévot, chacun à son saint, l'un à l'Apollon du Belvédère et au grec, l'autre à Raphaël, l'autre aux chapelets ; j'ai vu des dévots de toutes sortes et qui chacun ne voyaient que leur objet. Rome et son séjour prolongé sont le plus grand prétexte à la paresse de l'ame et à un parti-pris ; on y penche tout d'un côté et rien ne vous y contrarie dans ce grand silence. Au fond tout cela est mort, Rome n'est qu'une grande ville de province traversée

(1) Lettre inédite du mois de septembre 1838.

d'étrangers. Ce qui y vit ou qui achève d'y mourir (et achèvera longtemps) a le petit pouls d'un vieillard : ce qu'était le ministère Fleury en France...» (1)

Un peu plus tard, le bruit fait autour de Pascal par la publication du vrai texte des Pensées^ les travaux critiques auxquels elle donna lieu de la part de Faugère, de Cousin et de Vinet, le regain de succès qu'obtinrent les Provinciales^ à la faveur de la campagne entreprise contre la Compagnie de Jésus, — car elles ont beau vieillir, elles continuent de partir toutes seules, comme la Marseillaise, chaque fois que l'Etat se croit en danger du fait des Jésuites — tout cela mit un temps d*arrèt dans l'impression du troisième volume de Sainte-Beuve. Outre qu'il lui paraissait de mauvais goût et peu digne d'un historien de sa valeur de jeter ce volume dans la mêlée des partis comme un nouveau brandon de discorde, il avait à Lyon, dans la personne de François-Zénon CoUombet, un ami des Jésuites dont il faisait grand cas, à cause do sa profonde érudition, et il n'aurait pas voulu contrister son cœur.

Le 8 juillet 1845, il lui écrivait: « C'est toujours dans les grandes circonstances que j'ai recours à vous ; je me remets à Pascal, aux Provinciales, et je viens vous demander quand vous paraissez. »

Collombet préparait un livre dans lequel il se flattait de prouver que les Petites Lettres avaient été bel et bien qualifiées quand on les avait appelées « les grandes menteuses » !

« Vous avez raison, lui mandait Sainte-Beuve, d'aller ferme sur les Provinciales ! La vérité avant tout! Le fait est que Pascal, lorsqu'il entreprit ce travail, ne savait pas le premier mot de ces matières théologiques, et qu'il écrivit avec les notes de Nicole et d'Arnauld.

« Il varie lui-même sur la question du droit et du fait dans le courant des Provinciales, si je ne me trompe.

« 11 est vrai encore que Pascal a toujours déclaré qu'il ne se repentait pas d'avoir écrit les Provinciales ; mais en parlant ainsi, il songeait moins à l'exactitude de telle ou telle opinion qu'il y impute aux Jésuites, qu'à l'ensemble de leurs procédés,

(1) Correspondance inédite de Sainte-Ecuce acec M, et Mme Juste Olioier.

et on ne peut nier qu'à cette époque, ceux-ci n'aient employé tous les moyens contre les Jansénistes, lesquels, de leur côté, le leur rendaient ^bien, sinon en adresse, du moins en haine... 9

Et Sainte-Beuve demandait à CoUombet de lui envoyer des Mémoires, comme Pascal en recevait de Port-Royal, pour rétablir les textes inexactement cités dans le pamphlet du grand Biaise. C'était surtout ce qui porte sur les Provinciales IV, V, VI, etc., jusqu'à la XVI*, en un mot ce qui peut le faire prendre en faute sur certaines allégations de détails et certains textes concernant la morale des Jésuites, qui lui paraissait utile d'avoir sous les yeux, car il en était précisément à cette portion de son travail et il tenait à être aussi vrai que possible.

Vous pensez si François-Zénon Collombet jubilait en lisant ces lignes. Quelle victoire pour lui et surtout pour ses nobles clients, si, grâce à ses savantes communications, Sainte-Beuve, dans un grand coup de lumière, allait lâcher Pascal ! Malheureusement Sainte-Beuve ne fut pas convaincu.

« J'ai amplement usé, il y a quelque temps, des pièces que vous m'aviez communiquées sur les Provinciales^ lui écrivait-il le 28 septembre 1846. Je ne suis pas arrivé aux mêmes conclusions que vous, mais j'ai tenu compte d'incidents de détail qui entachent un peu la victoire de Montalte. (1) »

Et c'est tout. Il y avait loin, comme vous voyez, de la coupe de la vérité aux lèvres du correspondant de Sainte-Beuve. Encore celui-ci s'était-il efforcé de la rendre moins amère, pour amorcer notre Lyonnais d'un autre côté. Il se souvenait qu'autrefois Collombet lui avait indiqué une remarquable préface de Guyot, l'un des maîtres de Port-Royal, et comme il allait passer bientôt à une autre partie de son sujet, aux Ecoles et Méthodes de Port-Royal, il lui demandait s'il ne pourrait pas lui communiquer quelques petites traductions de ce maître Guyot.

Dans l'intervalle (1842), Sainte-Beuve était allé passer huit jours à Troyes, dont la bibliothèque est si riche en documents jansénistes. Vingt ans après, la publication des Mémoires du père Rapin, un des pires ennemis de Port- Royal, coïncidant avec les découvertes précieuses de M. Chantelauze sur

(1) Cf. les Lettres inédites de Sainte-Beuve à Collombet publiées par MM. C. Latreille et Roustan.

le cardinal de Retz, achevaient d'amuser, d'attarder notre historien.

Son troisième volume paru en pleine république (1), il s'avisa un jour, pendant qu'il était à Liège, en train de discourir sur Chateaubriand, de prendre langue avec la petite Eglise d'Utrecht, d'étudier sur place « ce qui reste du jansénisme vivant » , C'était un peu tard, ot m'est avis que Sainte-Beuve aurait dû commencer par là ; de la sorte il aurait pu dire, en jetant les fondements de son ouvrage, qu'il connaissait les trois Romes : la Rome papale, la Rome calviniste et la Rome jansénisme, mais à cette époque Utrecht était bien loins de Paris, et je ne sais pas si les bonnes intentions dont était pavé son roman de Volupté auraient suffi, en 1854 ou 1835, pour lui ouvrir à double battant la porte des archives d'Amersfoort. J'en doute un peu, car même après les deux premiers volumes de son Port-Royal^ le pieux savant qui avait alors la garde de ces archives lui manifesta plus de surprise que d'admiration pour sa littérature (2). Ces gens-là sont si peu littéraires ! Ils ont hérité de Port-Royal non seulement sa doctrine à laquelle ils sont restés pieusement fidèles depuis plus de deux cents ans, mais encore sa sainte horreur du bel esprit et des vaines paroles. Racine leur est infiniment plus cher pour la fin de sa vie chrétienne que pour ses tragédies — si belles pourtant — d'Esther et Athalie. Et quant à Pascal, s'ils avaient à choisir entre les Provinciales et les Pensées^ ils n'hésiteraient pas : ces Provinciales, quoique très orthodoxes, furent si tapageuses l Ils sont donc un peu fermés du côté extérieur, mais de l'autre, quels braves gens ! quels admirables chrétiens ! Je ne crois

(1) Et nous savons parles Soucenirs de Juste Olivier que, le jour môme otk Lamartine risquait sa tête à l'Hôtel de Ville en voulant sauver Tordre Saiute-Beuve s'acheminait tranquillement vers la place Royale où ses amis habitaient alor.-; pour leur lire un chapitre de ce volume.

(2) Je /lois dire ici que le Port-Roi^al de Sainte-Beuve a toujours été mal vu des jansénistes que Rappellerai professionnels. Il y a quelques années, un M. Malvaut en parlait ain.^i dans son Répertoire alphabétique des personnes et des choses de Port-Roj/al : « L'ouvrage de Sainte-Beave n'étant

Sas une source originale, ne pouvait entrer dans notre cadre. Il ne doit 'ailleurs êtro utilisé qu'avec une grande circonspection, l'esprit de Port- Royal n'y est pas. »

Si Sainte Beuve avait assez vécu pour lire cette note» il se serait con* tenté de hausser les épaules. Je ferai comme lui, quoique M. Mal vaut m'ait fait l'honneur de citer mes Derniers Jansénistes dans son Répertoire,

pas que la primitive Eglise en ait contenu de plus beaux exemplaires ; pour ma part je garderai toute ma vie l'impression forte et douce que je ressentis, en 1890, au Congrès vieuxcatholique de Cologne, à la vue de Tarchevôque d'Utrecht et des évêques de De venter et d'Harlem. C'était la première fois qu'ils se réunissaient publiquement aux vieux-catholiques de la Suisse et de l'Allemagne, la question du mariage des prêtres sur laquelle ils sont demeurés intraitables, ayant creusé entre eux et les vieux-catholiques un fossé que l'on croyait infranchissable.

Quand ils parurent dans la salle du Congrès, leurs figures carrées empreintes à la fois de tristesse, de sévérité et de bonhomie, évoquèrent à mes yeux les beaux portraits que Philippe de Champagne a peints de nos Messieurs. Et je puis dire que pendant quelques jours je vécus, grâce à eux, dans l'atmosphère religieuse de Port-Royal-des-Champs.

Je ne vous ferai point l'histoire de leur petite Eglise, cela m'entraînerait trop loin de mon sujet. Sachez seulement qu'elle se compose encore aujourd'hui de 6 à 7,000 fidèles répartis en une trentaine de paroisses, dont les curés sortent du séminaire d'Amersfoort, et que les archives de ce faubourg d'Utrccht contiennent à peu près tout ce qui fut sauvé, en livres, en relations, en manuscrits, de la ruine de Port-Royal (1). 11 y a là

(1) Voici ce que m'écrivait à la date du 10 mai 1882 le vénérable M. Karsten, en réponse à la demande de renseignements que je lui avais adressée surTéglise d'Utrecht :

«... Ce qu'on aime à appeler les Jansénistes de Hollande, Monsieur, c'est l'ancienne église d'Utrecht, fondée au v* siècle par les travaux des SS. Villebrod et Boniface, tristement criblée au xvi* siècle dans le mouvement religieux, dit protestantisme, mais plus tristement fondée par les Jésuites au commencement du xvii° siècle, où leur ambition démesurée a causé un schisme cruel qui a séparé la grande majorité des fidèles d'avec leurs vrais pasteurs. Ce schisme, à force de calomnies, a successivement réduit notre vénérable Eglise à un cadre minime, mais toujours un véritable cadre ou, si vous aimez mieux, nn rayon qui, malgré tout, forme encore ce que saint Cyprien nomme une Eglise : Plebs adunafa.

« Un peu plus de 6000 fidèles avec une trentaine de prôtresqui ont à leur tôte un arôhevôque et deux évoques, composent 26 ou 27 petites paroisses. Ces prétendus jansénistes s'appellent en notre patrie : catholiques de l'ancien clergé. On sait assez généralement que nos prêtres sont les successeurs de l'ancien clergé du pays qui demeurèrent fidèles à leurs prélats, tandis que les autres catholiques qui s'en sont laissé séparer (séduits par les calomnies des Jésuites) s'appellent ratholîf/ues de la mission de Hollande,

SAINTE-BEUVE ET PORT-ROYAL l29

des pièces uniques et je comprends que Sainte-Beuve, qui avait été mis en goût de documents jansénistes inédits par son séjour à Troyes, se soit senti attiré vers la petite Eglise d'Utrecht. Ce fut en 1849, comme je l'ai dit, qu'il fit ce péleri-

Ce n*e8t que depuis 1853 que le pape Pie IX lear a donné, motu proprio^ ex plenitudinc protestatis apostoLicse, deux évoques.

« Nous avons notre propre séminaire reconnu par le gouvernement, et un collège ou petit séminaire. Ces deux établissements qui subsistent depuis 160 ans, c*est-à-dire depuis le commencement du schisme jésuitique, ont été entretenus par nous-mêmes, sans avoir jamais eu le moindre subside du gouvernement. Le séminaire où le nombre des élèves varie entre 4 et 12, en compte aujourd'hui 7 avec 3 professeurs ; et le collège a acluellement une dizaine d'enfants qui reçoivent l'instruction du gymnase de la ville. Ce nombre varie entre 8 et 20, ce qui suffit pour les besoins de notre Eglise. Voilà pour la statistique. La bibliothèque sur laquelle vous désiriez être également renseigné est celle de la maison de Kiarembourg bien à distinguer des archives de notre Eglise. La première nous vient des Français réfugiés chez nous pour se soustraire à l'intolérance depuis la Balle JUnigenitus et l'appel de 1817. Ces messieurs avaient chacun leur bibliothèque qui, réunies, ont formé la bibliothèque de Kiarembourg, maison à Utrecht, où ces messieurs se sont retirés en 1771 après la mort de Tabbé d'Etemare.

« C'est de lui que proviennent la plupart des manuscrits, mais on s'en fait ordinairement une idée bien exagérée. La plupart de ces manuscrits sont des écritures qui ne regardent que ces messieurs eux-mêmes. Un petit nombre seulement vient de Port-Royal et ont été pour la plupart imprimés.

a Enfin, Monsieur, vous demandez si notre séminaire (c'est bien à dire notre Eglise) a gardé la tradition de Port-Royal ou bien s'il s'est rangé du côté des vieux-catholiques. Le seul rapport que notre Eglise a avec les chrétiens de la Suisse, c'est qu'un de nos prélats leur a donné un évêque, qui comme Allemand serait mieux en mesure de secourir les fidèles repoussés par leurs pasteurs naturels, que ne le pourraient faire nos prélats. Pour le reste, et pour ce qu'ils appellent leurs réformes, notre Eglise n'y a pris aucune part comme aussi elle n'a}»as été consultée là dessus.

a L'archevêoue d'Utrecht actuel se nomme Jean Heycamp. L'archevêque

?ui a promis de sacrer un évoque pour les vieux catholiques s'appelait lenri Loos, mort le jour même que M. Reinkens a été élu à Bonn. Il n'a pas su cette élection. Le prélat qui a fait le sacre de M. Reikens était notre évoque de Deventer, et se nommait Hermnn Heykamp, oncle de l'archevêque d'Utrecht actuel.

c( Voilà, Monsieur, il me semble, tout ce que vous désirez savoir: si cela vous satisfait, j'en suis bien content. Pourriez-vous nous épargner de votre côté l'injurieuse épithète de jansénistes ?

a En relisant /otre lettre, je vois que j'ai omis quelque chose. Les papiers ou manuscrits que nous avons sur Port Royal sont d'après toute apparence du fonds de Mlle de Théméricourt c'est toujours presque la main de son copiste ordinaire ; p. a. Les 25 lettres de M. Thomas du Fossé étaient également de son écriture.

Pour ne pas retarder ma réponse, je n'ajoute que la prière que vous me croyiez dans la charité de Jésus-Christ. Tout à vous.

« C. Karsten. »

(Lettre inédite.)

nage. Il fut reçu à Amersfoort avec toute la déférence qui lui était due, mais avec une certaine réserve, bien qu'il fût conduit par un professeur de l'Université d'Utrecht qui lui servait en quelque sorte de caution, et c'est avec peine qu'il obtint du bon M. Karsten (lequel évidemment ne faisait qu'exécuter sa consigne) la permission d'entrebâiller certains cartons. Mais Sainte- Beuve était si séduisant, il parlait si bien de Port-Royal, qu'il avait conquis la place quand il partit. Et quelque temps après, M. Karsten lui faisait parvenir en copies, en dehors des livres manuscrits de M. Le Camus, cette vie de M. de PontchAteau et ces mémoires de M. Vuillard dont il a tiré un si beau parti dans les derniers volumes de son ouvrage, notamment en ce qui concerne les dernières années de Racine.

Ouvrez la dernière édition de Port^Royal et lisez l'avertissement daté de 1866, vous verrez la reconnaissance que Sainte- Beuve témoigna à M. Karsten. Le pieux archiviste d'Amerfoort en fut si touché, que, le 15 janvier 1867, il lui écrivit la lettre suivante qui m'a été gracieusement communiquée par M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul.

« Très honoré Monsieur.

« Il faut bien, en effet, que Port-Royal nous soit cher, puisque c'est à ce seul titre que je dois toutes les bontés et les preuves d'amitié même dont vous me] comblez. Si j'y corresponds bien mal en apparence, ce n'est pas que je n'y sois pas bien sensible^ mais le point de vue dans lequel vous vous placez dans votre Port'Hoyaf est pour moi comme étranger dans votre littérature, si nouveau, si peu connu, que je n'ai qu'à écouter. Et de venir vous dire, en un méchant français, que j'y trouve de bien belles choses, il me semble que cela serait d'une insipidité dont votre goût exquis se passera volontiers. — Au reste, monsieur, j'ose vous dire que je sens bien ce que vous dites, que Port- Royal forme les liens les plus sûrs entre ceux qui (bien que dans des vues plus ou moins différentes), se rencontrent sur son domaine, attirés de part et d'autre par Testime, la vénération, la religion, comme vous vous exprimez, qu'excite en eux celte grandiose apparition du xvii® siècle. Je me suis demandé si ce n'est pas peut-être parce que cet amour seul de Port-Royal

nous révèle et nous garantit en ces personnages certaines qualités honnêtes et belles, en un mot, une trempe anti-jésuitique, par laquelle nous nous confions sans crainte d'être trompés. Quoi qu'il en soit de cette pensée que vous comprendrez mieux que je ne Texprime, le fait est que je n'ai jamais lu d'écrit de qui que ce soit, où il se manifestait une estime sincère de Port- Royal sans être épris d'amitié pour l'auteur. Et aimant jusqu'aux pierres de cette sainte maison, je n'apprends jamais sans émotion que votre gouvernement prend quelque mesure pour relever la gloire de Port-Royal, même matériellement, en donnant son nom à quelque rue de Paris, ou (comme on me l'apprit dernièrement) en créant quelque place qu'on décore de ce beau nom. Vous voyez que je donne auprès de vous, Monsieur, peutêtre avec trop de liberté, j'aurais presque dit le programme — au défaut d'un autre mot — mais en ce cas le programme sincère d'après lequel je veux bien qu'on me juge. Après quoi, je puis me dispenser de vous entretenir sur les sentiments qui m'animent par rapport à vous, monsieur, comme auteur de Port-Royal. Si avec tout cela je n'écris guère, je me persuade que vous n'en voudrez pas pour cela à un étranger qui se trouve dans une position qui lui donne de la besogne outre mesure, mais que la nécessité de la charité ne lui permet pas de refuser.

Le caractère de notre siècle, qui semble vouloir vérifier un mot de votre Bossuet : « Il viendra un temps où l'on ne connaîtra que les affaires et les plaisirs », m'empêche d'avoir le moindre doute sur ce que vous témoignez être presque le seul à suivre cette question de Port- Royal. Sicut populus ita sacerdos ; les études sérieuses qui ont autrefois environné de gloire le clergé français, ont cessé depuis bien du temps, à quelques rares exceptions près. Et vos premiers prédicateurs, je veux dire ceux qui sont en vogue, le prouvent assez. Nos journaux nous en entretiennent quelquefois, et ce qu'ils en relèvent n'est pas de nature à donner une idée bien grande, même de ces coryphées.

« Mais je mettrai une fin à ma lettre ; seulement je ne saurais omettre que je viens d'apprendre la perte que fait votre patrie avec la république des savants dans la mort de M. Victor

l.')2 LES ANNALBS ROMANTIQUES

Cousin, dont les travaux sur Platon vivront longtemps. Je ne connais pas assez ses autres ouvrages pour en oser parler. H. in pace !

(' Je me réjouis de l'avancement de votre nouvelle édition, et j'espère qu'elle réveillera en bien des personnes l'estime et Tamour de Port-Royal. J'ai reçu en son temps l'épreuve de votre Avertissement, dont je vous témoigne ma reconnaissance. Si je ne vous en ai pas même accusé réception, c'est que j'ai fait tout bonnement ce que vous disiez dans la lettre dont vous avez bien voulu l'accompagner: « Vous n'avez pas à me répondre. » C'était à l'époque où notre petite ville était visitée par le choléra.

€ La seule chose qui m*ait déplu dans votre dernière lettre, c'est ce qu'elle disait de certaines indispositions qui vous ont atteint. Je souhaite de tout mon cœur que nos bons amis de Port- Royal puissent vous procurer les soulagements nécessaires pour que vous atteigniez à une senecius viridis.

« Je vous prie de lire ma lettre avec toute l'indulgence dont elle a besoin et d'agréer le témoignage des sentiments de respect et d'estime sincère avec lesquels j'ai l'honneur d'être, € Très honoré Monsieur,

« Votre très humble serviteur.

« L. Karsten. »

Cette lettre, où j'aurais tant de choses à commenter, notamment le passage relatif à la mort de Victor Cousin, je ne sais quelle impression elle a faite sur vous, mais en la lisant je ne pouvais me défendre de cette réflexion, que, quelques mois plus tard, le rôle d' « évêque du grand diocèse » joué publiquement par Sainte-Beuve et le bruit qui se faisait autour de son nom à propos de tel dîner du Vendredi-saint auraient peut-être empêché M. Karsten de l'écrire. On sait qu'après avoir traversé toutes les communions, lâché tous les partis, riiistorien de Port-Royal avait jeté l'ancre sur le roc désolé de la librepensée rationaliste. Ce fut son dernier avatar. Il finit comme il avait commencé. Sa vie qui dans les beaux jours avait été si religieuse appelait une autre fin. Mais qu'importe, après tout ? L'essentiel, au point de vue particulier qui nous occupe, est

qu'il ait achevé sa grande œuvre de Port-Royal dans Tintelligence du christianisme que lui reconnaissait Vinet. De ce côtélà, malgré son détachement graduel des solitaires, nous n'avons aucun reproche à lui adresser (1).

L'éternel honneur de Sainte-Beuve, ce par quoi son œuvre vivra dans le respect du temps et Tadmiration de» hommes, c'est que, sans rien lui sacrifier de ses convictions, de ses croyances, en dépit de ses variations et de ses métamorphoses, il aura servi jusqu'au bout la grande cause de la vérité.

Léon Séché.

(1) Lui-môme ne les perdit jamais de vue dans les grandes circonstances de sa vie. En 1844, quand il refusa ponr la troisième fois la décoration que lui offrait Viilemain, il s*excnsait en disant : « J'ai vécu avec des hommes qui ont tout sacriflé pour De pas signer je ne sais quel formulaire : cela paraissait une puérilité, mais ils y mettaient une idée, je comprends très bien ces hommes. »

L'année suivante, lors de sa réception à l'Académie française, il écrivait à Hermann Reuchlin : « Vous qui m'avez vu dans mon petit galetas que je regrette, vous m^auriez à peine reconnu ce jourrlà, dans l'habit de cérémonie auquel s'ajoutait l'épée, et tout un air de cour que j^ai vite tâché de me rendre familier. Qu'aurait dit M. Singlin d'un pareil déguisement ? M. Royer-Collard pourtant assistait à cette cérémonie et n'a point paru mécontent; mais les jansénistes de notre temps, môme les plus directs et les plus purs de race, sont tellement sécularisés ^) {Lettres inédites de Satnte-Ècuce à Hermann Reuchlin^ publiées par M. Eugène Ritter.)

Enfin le 9 mars 1867, il écrivait à M. Gustave d'Hugues que son livre de Port-Ror/al était le plus approfondi et le plus personnel de ceux qu'il avait faits. « C'est là, disait-il, à y bien regarder, qu'on me trouvera tout entier lorsque je me suis livré moi-môme et à mes goûts. » Corrrsp. de Sainte-Beuce, t. II, p. 146.)

(Suite)

l'inconnue

En même temps que Louise Colet, Victor Cousin avait une autre afTection, de même nature, mais dans un autre monde. Cette liaison, qui ne fut pas affichée comme la précédente, a été ignorée, je crois, de tous les contemporains. 11 serait malséant de lever complètement le voile qui la cache (1). Tout au plus^ nous sera-t-il permis de faire connaître, avec le plus de discrétion possible, quelques-unes des lettres que le philosophe écrivit.

Nous avons eu entre les mains une partie de ces lettres, — partie très minime de la très grande correspondance qui a été échangée pendant de longues années entre les deux intéressés, et tout en voulant en donner un échantillon fidèle, nous avons cru devoir en faire disparaître tout ce qui pourrait donner une indication permettant d'enlever le masque de cette inconnue.

Aussi bien, ces lettres, quoique tendres, ne sont pas, à proprement parler, des lettres d'amour. Il est question le plus souvent des travaux de Cousin, de sa santé, de celle de sa correspondante, et, quelquefois, de politique, avec des réminiscences sur le passé qui laissent deviner plus de choses qu'elles n'en disent. Il semble qu'elles soient postérieures de plusieurs années à l'époque de la passion, qui est atténuée, quoique toujours vivace. Nous ignorons ce que sont devenues les autres lettres : sans doute elles ont été détruites. Celles qui sont publiées ici le feront regretter.

(1) La famille est pourtant éteinte depuis de longues années.

DEUX PASSIONS d'uN PHILOSOPHE 135

Quant aux lettres que Cousin a dû recevoir en réponse, elles ne se retrouvent pas, — comme tant d'autres, hélas ! — à la Bibliothèque Cousin.

5 juillet 1852.

Je vous remercie, ma très chère, de votre indulgence pour les bagatelles que je vous adresse de temps en temps. Elles sont bonnes à vous faire passer quelques moments sous vos ombrages, comme elles m^aident à traverser sans trop d'ennui les jours de la servitude. Convenez aussi que c'était là une bien grande société que celle du xvn® siècle. Le Roi Louis XV en la corrompant a préparé une révolution quand un développement conforme aux besoins nouveaux aurait suffi, et nous voilà aujourd'hui un peu moins avancés qu'auparavant. Le principe de toute amélioration vraie est l'intelligence des grandeurs passées. Contre les bassesses de la bourgeoisie je me réfugie dans la belle aristocratie du grand siècle. La seule idée qu'on ose toucher à Chantilly me transporte d'indignation, et vous avez pu voir ma protestation cachée dans quelques lignes de mon dernier article. J'en vais imprimer un autre d'un genre différent. Je décrirai un duel à la place Royale en 1643, l'année même de la bataille de Rocroy (1). Ainsi s'écoule ma vie fière et triste, pauvre mais indépendante. Vous m*avez vu heureux ou malheureux par le cœur et non par les choses extérieures. Je souffre cependant de la dégradation actuelle, et le règne de cette bougeoisie imbécile, qui livre sans remords la dignité de la patrie, à laquelle elle est insensible, dans l'intérêt de son argent, me fait honte et pitié. Ah 1 Condé ! Ah 1 Mme de Longueville, ah! Corneille. Et je finis en me recommandant à vos anciens sentimens.

Mille complimens affectueux.

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