V. Cousin
10 août 53.
J'ai fait, ma très chère, une petite course qui m'a forcé de ne pas vous répondre aussi vite queje l'aurais désiré.. Il me semble que maintenant la chaleur ne peut vous tourmenter, car, certes, elle n'est pas grande, et si elle seule vous retenait, j*ai Tespoir de vous voir bientôt à Paris. Là, nous causerons amicalement de bien des choses que j'ai peu de goût a confier à la poste.
Au moment où je me vantais à vous d'être cette fois moins mal traité par les théologiens, je recevais un long article de ï Univers religieux qui était fort propre à m'ôter toute illusion. Il me semble impossible de pousser plus loin l'injustice. Je doute que cet article me fasse grand mal dans le public pour lequel j'écris, où la piété et Tesprit d'ordre ne sont pas considérés comme incompatibles avec l'esprit libéral et une philosophie honnête. Après tout, je vous dirai que ce livre a fait tout seul si bien son chemin que voilà toute l'édition épuisée, et qu'il en faut faire une nouvelle. J'y travaille avec soin pour
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faire de ce livre mon testament, car je m'affaiblis et ne recommencerai pas un autre ouvrage de ce genre. Je veux surtout améliorer la première partie par une foule de petites corrections de détail dans l'intérêt de la plus grande clarté. Ma prétention, je vous Tai dit, est qu'un père de famille chrétien, mais raisonnable ne craigne pas de mettre ces leçons entre les mains de ses enfants . J'ai la conviction que loin de détruire le sentiment chrétien elles raffermissent, en lui donnant pour auxiliaire la philosophie. Je n'ai jamais voulu diviser les forces de l'àme, mais les unir, et les faire concourir à un grand but, l'élévation du caractère. Mais excusez, je vous prie, ce bavardage d'auteur, et parlons de votre portrait.
Vous m'en devez un et excellent. Prenez-vous y comme il vous plaira. Je ne veux pas de portraits qui vous fassent paraître dure. J'ai vu chez vous, il y a longtemps, une assez bonne miniature, sur laquelle, je crois, on avait fait des lithographies que je vois encore. Je négligeai d'en prendre une, trouvant l'original bien préférable. Je suis puni de ma fatuité. Mais vous devez avoir encore de ces lithographies où vous étiez représentée presque au moment de votre mariage et dans le costume du temps, avec vos cheveux noirs et vos yeux bleus qui n'avaient pas la moindre dureté, je vous assure. Vous voyez que ma mémoire est assez bonne. Vous savez d'où elle vient.
J'attends que votre première lettre me dise le jour de votre arrivée. Soignez-vous bien, et croyez-moi bien à vous.
Dimanche, 4 septembre 53.
Je m'empresse, ma très chère, de vous remercier de votre gracieuse complaisance ! Pendant une petite absence que j'ai faite, avant-hier, une dame est venue m'apporter votre cher portrait. Si cette dame est Mme de B.... grondez-la un peu de n'avoir pas laissé son adresse et de m'avoir mis dans l'impossibilité d'aller la remercier ; surtout, soyez assez bonne pour vous charger de mes remerciements auprès d'elle.
J'ai été charmé de votre portrait ; et, à ne vous rien cacher, ce qui autrefois avait scandalisé ma pudeur et ma jalousie, est aujourd'hui ce qui m'a plu davantage, et je ne regrette aucun fichu, fût-il de dentelle î J'étais fou. Mais quelle charmante folie, inspirée par Tamour jeune, sincère, honnête I
Hélas I quand reviendront de semblables moments ! Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête ?
Ai-je passé le temps d'aimer ?
Maintenant, dites-moi, je vous prie, quel était ce portrait dont vous me parliez, qui vous donnait un air dur ? Gela n'est pas possible. Il n y a pas de peintre et de graveur qui ait été assez sot pour ôter à vos yeux bleus leur douceur attrayante. Ce portrait est peut-être postérieur à celui que vous m'avez adressé ; dans ce cas, il aurait aussi son prix à mes yeux, et un prix particulier, parce qu'il se rapprocherait davantage du temps où je vous ai connue. Mais celui-là, il faut que vous me l'apportiez vous-même, et en retour je vous donnerai, avec ma triste figure, la nouvelle édition de mon livre à laquelle je travaille «ivec ardeur. Il y aura mille petites corrections de style, et un appendice où je rendrai compte des Sept Sacrements de Poussin, que je viens de voir en Angleterre, et signalerai un tableau ignoré de ce chef admirable de l'Ecole Française.
Adieu, merci mille fois. J'ai beaucoup reçu et je demande encore.
Jeudi matin, 22 sept. 53.
Voilà la plus sotte propriétaire du monde de vous empêcher de revenir, et me voilà menacé de ne pas vous voir demain, s'il faut un escalier neuf, que cette stupide créature fait faire pendant l'hiver, trouvant sans doute que Tété est moins propre à bâtir. Cependant, outre mon désir permanent de causer avec vous, j*ai un autre motif encore de pester contre votre propriétaire, c'est qu'assurément vous nrapporterez le bienheureux volume que vous avez découvert, et que je meurs d'envie de
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ravoir entre mes mains. Je commencerai par le purifier, avec toutes les cérémonies d'usage, des attouchements de M. Lenormand (si c'est celui de Mme Récamier) ; et cela fait, je lirai religieusement.
... Songez que si vous tardez, je prends le chemin de fer et tombe à L , non pas, hélas, comme autrefois, mais en barbouilleur de papier qui cherche les éléments d'une note curieuse et nouvelle à quelque article de la Revue des Deux Mondes.
J'ai là sous ma main, pour vous le remettre, un exemplaire de la seconde édition de mon livre, sur laquelle j'ai condensé tout ce que j'ai de forces. C'est mon dernier mot. Je désire bien que vous puissiez le lire avec l'attention sévère de l'amitié. Dois-je vous l'envoyer, ou dois-je vous attendre ?
Mes tendresses accoutumées.