GUTTINGUKR ET SES CORRESPONDANTS
jour de sa mort. Son âme, je n*en doute pas, est retournée comme Sénèque ledit de Scipîon l'Africain, au ciel, d'où elle était venue. Pour conserver la mémoire douloureuse de cette perte, je trouve une certaine douceur mêlée d'amertume à écrire ceci, et je l'écris préférablement sur ce livre qui revient souvent sous mes yeux afin qu'il n'y ait pluif rien qui me plaise dans cette vie, et que mon lien le plus fort étant rompu, je sois averti par la vue fréquente de ces paroles et par la juste appréciation d'une vie fugitive, qu'il est temps de sortir de Babylone; ce qui, avec le secours de la grâce divine, me deviendra facile par la contemplation mâle et courageuse des soins superflus, des vaines espérances et des événements inattendus qui m'ont agité pendant le temps que j'ai passé sur la terre. »
Je laisse toutes ces divines choses et redescends des cieux pour vous dire que je n'ai pu m'occuper de votre gendre, mon ami n'étant pas encore à Paris. Je garde précieusement votre petite note. Mon père est toujours malade et commence à nous inquiéter beaucoup. Je suis d'une tristesse affreuse et il me faut un grand courage pour vous copier aujourd'hui la chanson que vous demandez. Musset a voulu absolument vos nouveaux sonnets. Je lui en ai donné un exemplaire. — Pourquoi vos vers àSalvandy n'y sont-ils pas? Quand les aurai-je, ainsi que mon grand volume ?
Adieu, trè^cher. Votre vieille amitié me console de bien des chagrins.
Tout à vous, Alfred Tattet.
Faites-moi penser à vous parler de Roger (de Beauvoir).
Librairie Armand Colin — L'amitié d'Alfred de Vigny et de Victor Hugo, par Ernest Dupuy, 1 brochure in-8 de 81 p.
J'aurais bien des choses à dire sur le sujet de cette brochure, que j'ai déjà traité assez longuement dans mon livre sur Vigny, mais comme je compte le reprendre, afin de le mettre au point, dans une très prochaine réimpression de cet ouvrage, je me contenterai d'en dire aujourd'hui quelques-unes à M. Dupuy, en échange de celles que lui-même m'a apprises, car l'histoire s'écrit jour à jour et personne ne saurait se flatter de dire le dernier mot en matière his« torique.
J'ignorais, par exemple, que la belle page de Victor Hugo sur Cinq* Mare^ que j'ai donnée comme inédite dans mon Vigny ^ avait paru dans la Quotidienne du 30 juillet 1826. En tout cas, elle n'avait jamais été réimprimée depuis cette époque, et quand je l'ai publiée, d'après le manuscrit de Victor Hugo qui m'avait été communiqué par Paul Meurice, elle avait tout l'attrait de la nouveauté, puisque personne ne l'avait signalée, pas même M. Ed. Biré, qui pourtant connaît bien son Hugo.
J'ignorais également le projet de syndicat conçu par Vigny en 1828, en vue de la défense des intérêts dramatiques de la nouvelle école.
Mais sur la question même qui préoccupe M. Dupuy, à savoir ce qui a pu amener la rupture de l'auteur de Chatterton avec l'auteur à'Hernani, je puis lui assurer qu'il se trompe quand il affirme — sans preuves, d'ailleurs, ce qui étonne chez un historien — que ce fut Sainte-Beuve qui fut l'artisan de cette rupture.
Sainte-Beuve ne pouvait pas sentir Vigny et en a dit pis que pendre à partir du jour où il rompît avec le romantisme, c'est àdire à son retour de Suisse (1838). Je renvoie le lecteur qui voudrait s'édifier sur ce point, à la Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M, et Mme Juste Olivier, que j ai publiée récemment dans la Revue des Deux Mondes et qui paraîtra le mois prochain à la librairie du
Mercure de France. Mais ce n*est pas Sainte-Beuve qui brouilla Victor Hugo avec Vigny. Ce sont les manques d'égards et les petites jalousies du premier — car Hugo était foncièrement jaloux — qui indisposèrent le second à différentes reprises et l'éloignèrent de lui pendant des années, avant que le coup d'Etat les ait séparés pour le reste de leurs jours. Je puis même signaler à M. Dupuy le fait qui, selon moi > fut la cause directe de leur premier refroidissement. Dans une lettre du mois d'octobre 1829, écrite à Sainte-Beuve qui était alors en Alsace, Victor Hugo, parlant de la représentation d'Othello, disait : « ... Ma conduite en cette occasion a tout à fait ramené Alfred de Vigny et nos Shakespeariens ; cela du moins est un bien... » Qui dono l'avait éloigné? Lui-môme, sans le vouloir et sans s'en douter, j'en suis convaincu, en faisant à son camarade la petite « crasse » que voici :
Dans l'édition de 1826-27 des Odes et Ballades, Victor Hugo avait mis comme épigraphe à la feuille du titre des Ballades, ces deux vers d'Alfred de Vigny:
Qu'il est doux, qu'il est doux de conter des histoires, Des histoires du temps passé !
Or, dans l'édition de 1828, ces deux vers ont été remplacés purement et simplement par ces deux vers de Joachim du Bellay :
Renouvelons aussi Toute vieille pensée.
Que si vous me demandez pourquoi Victor Hugo fit ce changement, je vous répondrai que c'était probablement pour montrer à Sainte-Beuve qu'il avait lu son Tableau du XVI^ siècle ; mais il aurait très bien pu, ce me semble, laisser les deux vers de Vigny à côté de ceux de J. du Bellay. Loin d en être fâché, Vigny en eût été ravi, j'en suis sûr, car il avait une admiration profonde pour le poète de VOlive et des Regrets qui avait été son premier maître. Mais, quand il s'aperçut de la suppression de ses vers dans la nouvelle édition du recueil de son ami, je ne crois pas me tromper en disant qu'il en fut blessé, car il était très susceptible et le procédé de Victor Hugo avait quelque chose de blessant. D'où je conclus qu'il ne faut pas chercher ailleurs la cause de leur première brouille les petites causes produisant souvent de grands effets.
Quant à celle qui éclata de nouveau après 1830 entre Hugo et Vigny, Sainte Beuve, qui encore une fois n'y fut pour rien ou presque pour rien, a vu juste en accusant les rivalités de théâtre de l'avoir
provoquée et entretenue jusqu'à la catastrophe de Villequier qui désarma le poète d'Eloa,
Et à ce propos, que M. Dupuy me permette une petite critique. Page 30, appréciant la lettre dans laquelle Sainte-Beuve explique à Victor Pavie pourquoi il n*est pas retourné chez les Hugo, après la mort tragique de Léopoldine et de son mari* il s'exprime ainsi : « On demeure effrayé de cette sécheresse de pédant l » La pédanterie qui ne fut jamais le péché de Sainte-Beuve, n*a rien à faire ici. Le poète des Consolations ne pouvait pas donner à Pavie la vraie raison de sa conduite dans cette douloureuse circonstance, mais Pavie n'avait pas besoin de l'apprendre, il la savait depuis longtemps.
Page 25. Ce n'était pas pour Mad. Âllart que Sainte-Beuve avait demandé une loge à Victor Hugo, c'était pour George Sand. Sainte- Beuve ne connut Mad. Allard de Méritens que beaucoup plus tard.
Page 24. Parlant de l'attitude de Vigny à la représentation d*Hernani, M. Dupuy dit : (( On a cité le mot qu'il prononça au foyer des Français : Aux fureurs littéraires qui m'agitent, je comprends les fureurs politiques de 93. » Qu'il me permette de lui dire que ce on n'est autre que son serviteur.
Librairie Calmann-Lévy . — Correspondance entre George Sand et Gustaoe Flambert, 1 vol. in-18.
Cette correspondance qui s'étend de 1863 à 1880 est indispensable à qui veut suivre le mouvement littéraire de ces dix-sept années. J'en détache les pages suivantes :
— Ah ! je les aurai connues, les Affres du style, dit Flaubert.
George Sand lui répond :
« Vous m'étonnez toujours avec votre travail pénible ; est-ce une coquetterie? ça paraît si peu. Ce que je trouve difficile, moi, c'est de choisir entre les mille combinaisons de l'ancien scénique qui peuvent varier à l'infini la situation nette et saisissante qui ne soit pas brutale et forcée. Quant au style, j'en fais meilleur marché que vous. Le vent joue dans ma vieille harpe comme il lui plaît d'en jouer. Il a ses hauts et ses bas, ses grosses notes et ses défaillances ; au fond, ça m'est égal, pourvu que l'émotion vienne, mais je ne veux rien trouver en moi. C'est l'âafre qui chante à son gré, mal ou bien, et quand j'essaye de penser à ça, je m'en effraye et me dis que je ne suis rien, rien du tout. Mais une grande sagesse nous sauve ; nous savons nous dire :" Eh bien, quand nous ne serions absolument que des instru-
ments, c'est encore un joli état et une sensation à nulle autre pareille que de se sentir vibrer.»
« Laissez donc le vent un peu courir dans vos cordes. Moi, je crois que vous prenez plus de peine qu'il ne faut, et que vous devriez laisser faire lautre plus souvent. Ça irait tout de même et sans fatigue.
L'instrument pourrait résonner faible à de certains moments ; mais le souffle, en se prolongeant, trouverait sa force, vous feriez après, ce que je ne fais pas, ce que je devrais faire ; vous remonteriez le ton du tableau tout entier et vous sacrifieriez c6 qui est trop également dans la lumière. »
Sur le môme sujet, qui tenait tant à cœur à Plambert, voici encore ce que George Sand lui écrivait de Palaiseau, à la date du 30 novembre 1866:
« Il y aurait bien à dire sur tout ça, mon camarade. Mon CascareU c est-à-dire le fiancé en question, se garde pour sa fiancée. Elle lui a dit : « Attendons que vous ayez réalisé certaines questions de travail. » Et il travaille. Elle lui a dit : « Gardons nos puretés Tune pour l'autre. » et il se garde. Ce n'est pas le spiritualisme catholique qui l'étoufîe ; mais il se fait un grand idéal de l'amour, et pourquoi lui conseillerait-on d'aller le perdre quand il met sa conscience et son mérite à le garder?
« Ilya un équilibre que la nature, notre souveraine, note ellemême dans nos instincts, et elle pose vite la limite de nos appétits. Les grandes natures ne sont pas les plus robustes. Nous ne sommes pas développés dans tous les sens par une éducation bien logique. On nous comprime de toutes façons et nous poussons nos racines et nos branches où et comme nous pouvons. Aussi les grands artistes sont ils souvent infirmes, et plusieurs ont été impuissants. Quelquesuns trop puissants par le désir, se sont épuisés vite. En général, je crois que nous avons des joies et des peines intenses, nous qui travaillons du cerveau. Le paysan qui fait, nuit et jour, une rude besogne avec la terre et avec sa femme, n'est pas une nature puissante. Son cerveau est des plus faibles. Se développer dans tous les sens, vous dites? Pas à la fois, ni sans repos, allez ! Ceux qui s'en vantent blaguent un peu, ou, s'ils mènent tout à la fois, tout est manqué. Si l'amour est pour eux un petit pot-au-feu, et l'art un petit gagne-pain, à la bonne heure; mais s'ils ont le plaisir immense, touchant à Tinfini, et le travail ardent touchant à l'enthousiasme, ils ne les alternent pas comme la veille et le sommeil.
u Moi, je ne crois pas à ces don Juan qui sont en même temps des
Byron. Don Juan ne faisait pas de poèmes, et Byron faisait, dit-on, bien mal Tamour. Il a dû avoir quelquefois — on peut compter ces émotions-là dans la vie — Textase complète par le cjeur, l'esprit et les sens ^l on a connu assez pour être un des poètes de Tamoar. Il n'en faut pas davantage aux instruments de notre vibration. Le vent continuel des petits appétits les briserait.
« Essayez quelque jour de faire un roman dont l'artiste (le vrai) sera le héros, vous verrez quelle sève énorme, mais délicate et con. tenue ; comme il verra toute chose d un œil attentif, envieux et Iran* quille, et comme ses entMfnèments vers les choses qu'il examine et pénètre seront rares et sérieux, vous verrez aussi conmme il se craint lui-même, comme il sait qu'il ne peut se livrer sans s'anéantir, et comme une profonde pudeur des trésors de son âme l'empêche de les répandre et de les gaspiller. L'artiste est un si beau type à faire, que je n'ai jamais osé le faire réellement ; je ne me sentais pas digne de toucher à cette figure belle et trop compliquée, c'est viser trop haut pour une simple femme . Mais ça pourra bien vous tenter quelque jour et ça vaudra la peine.
« Où est le modèle ? Je ne sais pas, je n'en ai pas connu à fond qui n'eût quelque tache au soleil, je veux dire quelque côté par où cet artiste touchait à l'épicier. Vous n'avez peut-être pas cette tache, vous devriez vous peindre. Moi, je l'ai, J'aime les classifications, je touche au pédagogue. J'aime à coudre et à torcher les enfants, je touche à la servante. J'ai des distractions et je touche à l'idiot. Et puis enfin, je n*aimerais pas la perfection ; je la sens et ne saurais la ma«nifester. Mais on pourrait bien lui donner des défauts dans sa nature. Quels ? nous chercherons ça quelques jour. Ce n'est pas dans votre sujet actuel et je ne dois pas vous en distraire.
« Ayez moins de cruauté envers vous. Allez de l'avant et, quand le souffle aura tout produit, vous remonterez le ton général et sacrifierez tout ce qui ne doit pas venir au premier plan. Est-ce que ça ne se peut pas ? Il me semble que si. Ce que vous faites paraît si facile, si abondant! c'est un trop plein perpétuel, je ne comprends rien à votre angoisse. ))
Ce volume si intéressant pour l'histoire des idées de Flaubert, nous apprend que pour son Saint-Antoine, il avait dévoré les mémoires ecclésiastiques de Le Nain deTillemont. Voilà une source bonne à connaître.
Librairie Galmann-Lévy . — George Sand, édition du centenaire 10 volumes in-18, illustrés.
A l'occasion du centenaire de George Sand, la librairie Calmann- Lévy a réédité les volumes suivants du grand écrivain.
Mauprat, avec un dessin de la tour Gazeau.
Indiana, avec un portrait de l'auteur, dessiné par lui-même.
La Petite Fadette, portrait de George Sand, d'après Maurice Sand.
Valentine, portrait de George Sand, d'après l'aquarelle de Blaize.
Mademoiselle dé la Quintinie^ avec une vue de la maison de George Sand, à Nohant.
Le Marquis de Villemer, portrait de George Sand, d'après Nadar.
La Mai*e au Diable^ avec une vue de la maison de Marie Rebec
Elle et lui, portrait de George Sand, d'après Charpentier.
François le Champi^ portrait de George Sand, d'après le tableau d'Eugène Delacroix.
Les Maîtres Sonneurs, habitation de Georges Sand, à Nohan.
Librairie Hachette. — Le Sens de la forme dans les métaphores de Victor Hugo, ipa.r Edmond H uguet, professeur à la faculté des lettres de l'Université de Caen. 1vol. in-8<>.
Ce qu a voulu M. Huguet, dans ce livre qui a sa place marquée dans toutes les bibliothèques « romantiques », c'est de montrer par des citations empruntées à ses œuvres l'influence exercée sur lui par la nature et les paysages, les formes géométriques, les animaux, le corps de l'homme et de l'animal, les difformités et les maladies, le vêtement, l'armure et la parure, la végétation, la mer, les cours d'eau, la montagne, l'architecture, en un mot par tous les spectacles extérieurs, ou pour employer une de ses expressions par les « choses vues ». On a souvent parlé de la puissance verbale du poète de la Légende des Siècles, Nulle part elle n'éclate comme dans ce florilège de M. Huguet, et Chateaubriand lui-même serait émerveillé devant l'abondance et la variété infinie des images de Victor Hugo • M. Edmond Huguet, qui a déjà étudié les sources de Notre-Dame et de quelques autres livres du glorieux chef de l'Ecole romantique, nous apprend dans Tavant-propos de son dernier ouvrage qu'il a terminé un Dictionnaire des métaphores de Victor Hugo. Je souhaite qu'il le publie sans retard : il rendra service à tous les travailleurs.
Un Bibliophile.
Une Lettre perdue de Chateaubriand.
Le 16 messidor an IX (5 juillet 180J), Chateaubriand fît paraître dans le Mercure un article qui avait pour titre : De V Angleterre et des Anglais, Il y disait entre autres choses :
(( En Angleterre, on hait un homme pour un vice, pour une offense. En France, un pareil motif n'est pas nécessaire... Un succès suffit. Une haine qui se forme de mille détails honteux n'est pas moins implacable que celle qui naît d'une plus noble cause : elle est d'une basse origine, elle sent cette bassesse et cela la rend furieuse... »
Une lettre, publiée par le Journal de Paris le 3 thermidor an IX (2â juillet 1801) insinua que Chateaubriand, dans ce passage, visait les critiques qui avaient attaqué Atala. L'auteur de cette lettre, qui est un partisan de Morellet. signe G**. (Serait-ce Ginguené ?)
La réponse de Chateaubriand ne se fit pas attendre ; deux jours plus tard, on lisait dans le Journal de Paris :
« AUX RÉfiACTEURS DU JOURNAL
Citoyens, le passage de mon article sur l'Angleterre cité dans votre journal du 15 de ce mois est imprimé depuis un an dans un ouvrage qui paraîtra bientôt et que plusieurs de mes amis connaissent. Ainsi ce passage ne peut^ en aucune manière, regarder les critiques à'Attala (sic). Au surplus, mon usage n'a jamais été (et ne sera jamais) d'attaquer personne indirectement.
Chateaubriant [sic).
Cet ouvrage « qui paraîtra bientôt » est sans doute le Génie du Christianisme. Mais, à ma connaissance, le fragment sur les Anglais dont il est question ici ne se trouve ni dans Tédition de 1802 ni dans les suivantes. Est-ce dans ledition manquée de Londres — ou peutêtre encore dans celle de Paris — que plusieurs de ses amis ont pu
le lire? Quand Chateaubriand écrit dans la préface de Tédition de 1802, que (( Ton ne peut écrire avec mesure que dans sa patrie » peut-être fait-il allusion aux passages où Ton sent, comme dans celui-ci, toute lamertume de Texil.
La fière et dédaigneuse réponse de Chateaubriand n'imposa pas silence à ses adversaires. Ils poursuivirent leurs attaques indirectes. Je trouve dans le Journal de Paris du 23 thermidor an IX les vers suivants :
Tous ces Français qui paraissent toujours
... Anglais dans leurs discours; Qui démentant leur patrie et leurs pères, Ont parmi nous des âmes étrangères.
Et qui se sont ouvertement permis D'augurer mal de nos affaires ; Qu'ils auraient bien des sentiments contraires, S'ils étaient nés parmi nos enn^^mis !
Et en note :
« La lettre du citoyen G., insérée dans notre numéro du 15, nous a rappelé ces vers qui ne furent jamais plus à Tordre du jour. Ils n'ont pas été faits dans ce siècle, ni môme dans le xviii^, ils datent de 1693 et sont de l'abbé Regnier-Desmarais. »
Cette fois, Chateaubriand dédaigna de répondre.
Joseph GlRARDlN.
Les cahiers d'écolier de Brizeux
M. Lemarecy censeur du lycée de Caen, a retrouvé et acquis récemment les cahiers d'écolier de Brizeux, et M. Maurice Souriau, professeur à l'Université de cette ville, en a pris texte pour faire une très intéressante élude sur le poète de Marie.
La maison natale d'Arvers
Félix Arvers est né à Paris le 23 juillet 1806, au n® 1 de la rue Guillaume, — actuellement rue Budé — dans Tîle Saint-Louis.
M. Georges Monval a retrouvé l'acte de naissance du poète et on doit placer prochainement une plaque commémorative sur sa maison natale.
Le buste d'Emile Péhant
On a inauguré, le 26 juin dernier, à la bibliothèque publique de Nantes, en même temps que le médaillon de Monselet, le buste
d'Emile Péhant qui fut un des meilleurs élèves d'Alfred de Vigny. M. Léon Séché, qui avait pris l'initiative de cette manifestation, a prononcé à cette occasion le discours suivant :
Monsieur le Maire,
Le poète romantique dont ja vous remets aujourd'hui la mélancolique et sévère image naquit sous une mauvaise étoile et fut ce qu'on appelle un malchanceux.
Orphelin dès le berceau, n'ayant eu comme tutelle et comme guide que la tendresse plus vigilante que clairvoyante de sa mère, la première Muse de Péhant fut la misère, la seconde — car il en eut deux à trente ans de distance — la dernière, fut la servitude. La Misère le chassa de Paris quand il touchait à la renommée ; la servitude qui l'enchaîna par devoir et pour le reste de sa vie au poste ingrat que vous savez, et dont il souffrit si cruellement que, plus d'une fois, de son propre aveu, il eut l'idée de lui échapper par le suicide, la servitude lui donna un moment l'illusion de la gloire, mais ce n'était qu'une illusion que Tannée terrible, la vieillesse et la mort, lui ravirent par degrés.
Ne le plaignons pourtant pas trop. Messieurs, puisque cette illusion est aujourd'hui la réalité.
La gloire a décidément de singuliers retours ! Tels qui la connurent de leur vivant descendent pour toujours dans Toubli en descendant dans la tombe. Tels autres, au contraire, qui ne cueillirent jamais le laurier d'Apollon, le voient tout à coup surgir de leur fosse. Emile Péhant appartient à cette dernière catégorie, et c'est pourquoi, lorsqu'on ne considère que les résultats, on aie droit de trouver qu'il n'est pas trop à plaindre. Mais les résultats sont souvent le prix de longs efforts. J'aurais voulu, dans l'admiration que j'ai vouée à Péhant, dresser son buste au pied des murailles de sa ville natale. Il me semblait que c'était bien le cadre qui convenait au poète de Jeanne la Flamme et de Jeanne de Belleoille, Mais ses concitoyens, ou du moins le magistrat qui présidait alors aux destinées de la vieille cité de Guérande, estima que le cadre était trop magnifique et que Péhant avait le temps d'attendre. Il fera donc son purgatoire ici, mais je n'en suis pas autrement affligé, car, si on avait pu le consulter, je ne doute pas que ce purgatoire, sage et modeste comme il l'était, lui eût semblé le paradis. Et, à l'heure où je vous parlCî s'il lui est donné d'assister en esprit à son apothéose, ses yeux doivent être humides de joie. Oui, messieurs, le rêve de Péhant — s'il avait pu supposer qu'un jour la Bibliothèque qu'il avait formée.
enrichie, classée, cataloguée, serait logée dans un palais, sous la garde religieuse autant qu'avertie du poète aimable qui fut son ami et quelque peu son disciple — son rêve aurait été d'avoir son buste sous le péristyle du temple, entre ceux d'un Labouchère et d'un Dugast Matifeux. Je ne dis pas à côté de celui de Monselet, oh ! non. D'abord, il y a trop d'écart et de dissemblance entre, le boulevard et la province, pour qu'un bibliothécaire d'icelle, fût-il doublé d'un poète, puisse avoir l'idée qu'après sa mort ses amis oseront le traiter sur le même pied qu'une réputation du Figaro et de VEoénement aussi sérieuse que celle de Monselet. Et puis, Messieurs, permettez-moi de penser que la vraie place de Monsieur de Cupidon, bien qu'il fût né parmi les livres, était dans un bosquet de myrtes et de roses. Tandis que Labouchère et Dugast-Matifeux, c'étaient pour Péhant de vieilles connaissances, des rats de bibliothèque comme lui, si toutefois on peut appeler de ce nom, qui ne contient guère que du mépris, l'érudit collectionneur et l'amateur d'autographes avisé qui ont enrichi, vous savez comme, le département des manuscrits de cette royale Bibliothèque.
Pauvre cher Péhant I il faut pourtant bien qu'il sache et qu'on lui dise, au risque d*offenser sa modestie que le suprême honneur qu'on lui décerne en ce jour, il le doit moins à sa qualité d'ancien bibliothécaire qu'à ses qualités d'écrivain. Et pour ma part, l'homme que j'ai entendu glorifier dans ce buste drapé d'un manteau romantique ; c'est uniquement le sonnetiste du Corps et l'Ame, c'est le poète de la seule chanson de gestes que nous ayons en Bretagne, c'est le Jeune-France audacieux qui soutint, en 1835, dans la petite phalange bretonne composée de Brizeux, de Pître Chevalier, d'Hippolyte Lucas, de Boulay-Paty et de quelques autres, la noble cause de Chatterton que plaidait Alfred de Vigny, c'est le chevalier servant, comme l'appelait un jour Sainte- Beuve, qui, peu de temps après la victoire deson maître, fut son héraut .d'armes et son évangéliste au cœur même de la Provence, à Vienne et à Tarascon.
Tout cela s'enchaîne et forme un tout singulièrement harmonieux dans la première moitié de sa vie.
C'est la misère, ai-je dit, qui le chassa de la capitale, mais vous allez voir quel service lui rendit cette muse des Gilbert, des Malfilâtre et des Hégésippe Moreau. Après lui avoir inspiré les sonnets de la. Pauvreté, de la Faim et tant d'autres qui peuvent être comparés aux plus beaux sonnets de l'Anthologie française, elle l'oblige à accepter pour vivre le poste de professeur de rhétorique que Vigny a obtenu
pour lui au collège de Vienne. Et c'est là que le hasard lui donne Ponsard pour camarade, et c'est à Tarascon, un an après, qu'il lui donne comme élève Rou manille. Cela n'a Tair de rien à première vue ; mais, dans l'histoire de la littérature française, quand on va à l'origine des choses, cela est très important et très glorieux.
Qui sait, en effet, si Ponsard aurait fait Lucrèce, s'il n'avait pas rencontré Péhant dans sa ville natale, et s'il n'avait lu cent fois avec lui, sur les bords du ruisseau de Leveau, tout en faisant la chasse aux pervenches et aux libellules, les vers plein d'âme du doux Virgile et les vers plein de pensées du poète de Moïse et d*Eloa ! Et quant à Roumanille, nous avons une lettre de lui datée du 1®'' janvier 1877 et destinée à Péhant qui ne put la lire, hélas ! puisqu'il avait fermé les yeux depuis le 6 mars 1876 ; nous savons par cette lettre que c'est la bonne parole du petit professeur de Tarascon qui fit de lui plus tard (( le promoteur de cette renaissance de la gaie science provençale » autrement dit de cette académie du félibrige où Mistral est adoré à l'égard d'un dieu.
Eh bien ! Messieurs, cherchez parmi les poetœ minores de l'École romantique celui qui, en dehors de son œuvre, peut s'enorgueillir de tels états de service ? Vous ne le trouverez certainement pas. Et voilà précisément ce qui met une auréole autour du premier volume de poésies d'Emile Péhant, puisque c'est grôçe à ce petit volume qu'il fut pris en amitié par Alfred de Vigny et qu'il remplit en Provence la mission que je viens de dire.
Toute sa vie d'ailleurs, même lorsqu'il eut cessé d'entretenir des re lations avec son maître, il vécut sous son influence et comme dans son rayonnement. Après avoir commencé par faire des vers qui avaient la sobriété limpide et la fermeté harmonieuse des siens, après avoir eu l'audace heureuse de compléter, dans la suite des sonnets du Corps et l'Ame, le mythe symbolique d'^'/oa, parla suppression des peines éternelles, longtemps avant qu'Alfred de Vigny ait songé a lui donner cette fin ; après avoir catéchisé Ponsard et semé le bon grain dans Tâme de Roumanille, le hasard ou la Providence, sous les traits d'un imprimeur doublé d'un poète de votre ville, le mit. trente ans plus tard, dans la dernière poussée de sève poétique d'où jaillit miraculeusement sa chanson de gestes, en rapports avec Victor de Laprade, cet autre disciple de Vigny, qui venait de publier Pernette, Et durant des années, ces deux poètes de race qui n'avaient ni les mêmes opinions politiques ni les mêmes croyances religieuses, mais qui avaient un même amour : celui du beau, et une même haine, celle de l'empire, durant des années, dis-je, sans se
connaître, et sans avoir la bonne fortune de se rencontrer, ces deux vaillants esprits entretinrent une correspondance qui, par la noblesse des sentiments, la pureté de la flamme, Tardeur du patriotisme, me transporta d'admiration quand il me fut donné de la lire en manuscrits (1).
C'est là, Messieurs, que je vous renvoie si vous voulez connaître à fond Emile Péhant ; c'est là qu'il a déposé, sans y prendre garde, toutes ses tristesses et toutes ses colères, sans jamais se départir de sa simplicité et de sa modestie natives. C'est là aussi qu'il a exprimé ses angoissespatriotiques, quand l'hommeaucœur léger eût déchaîné sur le pays Teffroyable tempête dont nous souffrons toujours. Car ce républicain, qui se vantait de n'avoir jamais mis le pied dans l'antichambre d'un homme au pouvoir depuis la Révolution de 48, qui pour obtenir la croix que Victor Laprade avait sollicitée pour lui, se déclarait incapable de faire le plus petit sacrifice d'opinion ; ce républicain des temps héroïques que le ministère du 2 janvier n'avait pu réconcilier avec le régime issu du 2 décembre, souffrit d'autant plus de la guerre que son âge ne lui permettait pas de prendre un fusil ; et je l'entends encore s'écrier le 20 décembre 1870, dans une lettre à Victor de Laprade :
(( Au mois de juillet dernier, la Muse avait semblé vouloir honorer ma vieillesse d'une dernière visite, et pendant ces trente et un jours j'avais aligné sous sa dictée quelque chose comme mille à onze cents vers ; mon poème ^lq Jeanne la Flamme commençait à se dessiner, et Rousse, à qui j'ai communiqué cette rapide ébauche, y a trouvé une couleur plus épique qu'à ma pauvre Jeanne de Belleoille, Mais comme je faisais les quelques recherches historiques dont j'avais besoin pour ma quatrième partie, des malheurs inouïs se sont abattus sur la France. J'en ai ressenti le contre-coup, et sans pouvoir désespérer du succès final, je suis tombé dans cet accablement que vous avez si éioquemment dépeint. J'ai brisé ma plume pour ne plus songer jour et nuit qu'à nos douleurs. Mais que notre patrie triomphe, la Muse reviendra et trouvera dans mes souffrances des forces nouvelles, ou au moins des couleurs vraies, car mon poème reproduit, chose étrange ! presque tous les désastres qui m'ont fait tant souffrir. Mais, hélas ! qui sait si la vieillesse et la mort peut-être ne précéderont pas la Muse !...
Elles la précédèrent, en effet, car la Muse de Jeanne la Flamme, épouvantée par le bruit du canon, était remontée au ciel pour n'en
(1) J'ai publié cette corsespondance dans mon livre sur Alfred de Vigny.
plus descendre. Mais quimporte, après tout ? La gloire poétique ne se mesure pas au nombre des vers, mais uniquement à leur valeur. Quand bien même Péhant n*eût écrit que la mort de Clwon. VOde à Saloandy et les sonnets du Corps et VAme^ il pourrait dormir tranquille, cela suffirait pour sauver son nom.
Le Centenaire de Sainte-Beuve
A Paris, à Boulogne et à Lausanne.
Deux comités se forment en ce moment pour fêter le centenaire de Sainte-Beuve. Le premier, que préside M. Ferdinand Brunetière, et dans lequel le Journal des Débats, qui en a pris l'initiative, a fait entrer un certain nombre d'écrivains plus ou moins qualifiés pour en être, se rendra à Boulogne le !23 décembre prochain (jour anniversaire de la naissance de Sainte-Beuve), pour inaugurer la plaque commémorative artistique qui sera posée par ses soins sur la maison natale de Tillustre critique.
L'autre comité, dont M. Léon Séché a pris Tinitiative, se constitue actuellement à Lausanne pour honorer à la môme date la mémoire de Sainte-Beuve et perpétuer par un monument le souvenir du cours qu il fit à l'académie de cette ville durant l'hiver de 1837-38. Nous en parlerons plus longuement dans notre prochain numéro ; disons seulement aujourd'hui que ce comité comprendra toutes les notabilités littéraires et universitaires de la Suisse romande.