LETTRES DE TATTET A GUTTINGUER
3 octobre 1837.
Encore une semaine passée sans vous voir, cher bon ami. Avec quelle rapidité le temps s'envole I
J'ai toujours peur en me couchant jeune homme de me réveiller vieillard. Soyez heureux, ami, la brouille est bien complète et je ne reverrai plus Jenny. J'ai donné la clé des champs à ce gros oiseau. Où donc trouver une femme qui vous aime, ou tout au moins qui se laisse aimer ? Toutes les malheureuses qui m*entourent sont gangrenées jusqu'à la moelle et sèches de cœur comme des pierres ponces. Elles ont tellement en horreur ce mot amour qu'elles l'ont rayé de leur vocabulaire à moins qu'il ne veuille dire duperie, fausseté, mystification, et cependant il y en a qui ne demanderaient pas mieux que d'être amoureuses, quand ce ne serait que pour changer ; mais elles ne le peuvent pas, même en le voulant, et c'est ici qu'est la punition du ciel- Elles ont semé en trop d'endroits la divine semence du Seigneur* elles ont répandu sur trop de tètes le parfum contenu dans leur cœur, et, au moment d'avoir une passion durable, la force leur manque : elles avaient compté sur des ressources qu'elles n'ont plus. Elles croyaient qu'elles pourraient aimer longtemps parce qu'elles avaient tenté d'aimer souvent et elles se trompaient. Il y a une certaine somme de délicatesse et de sentiment qui, une fois dépensée, ne se renouvelle plus. Au lieu d'en faire une seule et même gerbe, elles distribuent une à une ces belles fleurs odorantes, elles en parent un nombre infini de boutonnières, et quand l'instant est venu de déposer aux pieds d'un homme tous les trésors de leur âme, elles la trouvent froide et vide comme si la mort y avait passé. — Mais c'est assez vous ennuyer de choses que vous savez mieux que moi. Je vous aurais amené Féray ces jours-ci, s'il n'était point parti pour la
(1) Voir le premier numéro des Annales Romantiques.
Normandie. Il est allé à Evreux pour les élections, sans doute qu'il ne tardera pas à nous revenir. Alors vous pouvez compter sur nous deux. — Les vers de M™« de Cicé sont de Méry. J'ai appris cela hier. C'est une manière de payer sa dette à V. H. (Victor Hugo) qui lui a cassé l'encensoir sur le nez dans son dernier volume de vers. Quel jour viendrez-vous ici? Adieu, très cher, et tout à vous.
Alfred T.
13 novembre 1837.
Cher ami, votre sonnet dans le goût de Pétrarque m'a fait un grand plaisir et rendu un grand service. Grâce à lui, j'ai relu quelques sonnets de voire divin maître. Voici la fin du 126® que je trouve délicieuse : f II cherche en vain une image de la beauté divine, celui qui n'a jamais vu ses yeux et leurs étranges et doux mouvements; il ne sait pas comment l'amour guérit et comment il blesse, celui qui ne connaît pas la douceur de ses soupirs, et la douceur de sa parole, et la douceur de son sourire. » — En voici un autre (le 25«) empreint d'une profonde tristesse et qui prouve qu'il n'y avait pas que de l'esprit dans sa passion, comme on le lui a si souvent reproché : — (( Plus j'approche du dernier jour qui abrège la misère humaine, (Quanto più m'avvicino al giorno estremo)
plus je vois le temps rapide et léger dans sa course et s'évanouir l'espérance trompeuse que je fondais sur lui. Je dis à mes pensées : Nous n'irons pas désormais longtemps parlant d'amour: cet incommode et pesant fardeau terrestre se dissout comme la neige nouvelle, et bientôt nous serons en paix parce qu*avec lui tomberont les espérances qui m'ont fait rêver si longtemps, et les ris et les pleurs, et la colère. Nous verrons alors clairement comme souvent Ton s'avance dans la vie au milieu de choses incertaines et combien on pousse de vains soupirs. »
Une chose bien extraordinaire et que vous ignorez peut-être, c'est que Laure mourut dans le mois (6 avril, je crois), le même jour, à la même heure que Pétrarque l'avait vue pour la première fois. La grande question est de savoir s'il l'a aimée platoniquement ; beaucoup disent oui, quelques-uns disent non; c'est encore ô décider. Toujours est-il que Laure eut onze enfants. Je viens de fouiller en votre honneur dans les notes de mon voyage en Italie, et j'en trouve une qui n'est pas sans intérêt. J'ai vu à Milan un Virgile qui a appartenu à Pétrarque et sur lequel il avait écrit une grande page au sujet de la mort de Laure. La voici traduite en partie : « Ce corps si chaste et si beau fut déposé dans l'église des pères Mineurs le soir même du