LA MÈRE D'ALFRED DE VIGNY (D
DOCUMENTS INEDITS
Un jour que nous visitions ensemble, à TÉcole des Beaux- Arts, l'exposition posthume des œuvres de Paul Baudry, Elie Delaunay, ayant remarqué mon étonnement devant les nombreuses variantes de la Vérité sortant du puits qui est au Musée du Luxembourg, me dit avec ce sourire légèrement railleur qui donnait tant de finesse à sa physionomie songeuse et plutôt triste :
— Mon ami, ceci vous représente le tourment continuel du peintre d'histoire.
Et comme j'avais l'air de ne pas comprendre :
— Parfaitement! — ajouta-t-il, — et si jamais vous faites de l'histoire, vous sentirez mieux tout ce qu'il y a de poignant dans cette recherche perpétuelle de la vérité. Baudry nous donne là une iière leçon à tous : la vérité tient effectivement du mirage; on n'est jamais plus loin de l'atteindre que lorsqu'elle vous apparaît rayonnante au bords de son puits.
Que de fois, depuis que je m'occupe d'histoire, me suis-je souvenu des paroles d'Élie Delaunay ! Que de fois ai-je éprouvé, moi aussi, le tourment de la vérité vraie, absolue, définitive ! L'émoi que m'ont causé de loin en loin certaines découvertes inespérées m'a rendu si hésitant, si circonspect, que j'ai pris l'habitude de ne marcher qu'appuyé sur des documents.
Quand par hasard je me suis trouvé en présence d'une lacune profonde, ce n'est qu'en tremblant que j'ai franchi le trou qui était ouvert devant moi, tant j'avais peur d'en voir sortir,
(1) Ce chapitre entrera dans la nouvelle édition de mon livre sur Vigny qne je prépare en ce moment. L. S.
202 LES ANNALES ROMANTIQUEb
une fois passé, quelque pièce officielle authentique, capable d'infirmer mon jugement.
Et voilà pourquoi les livres d^histoire sont si rarement définitifs.
Le chapitre que j'ajoute aujourd'hui à mon livre sur Alfred de Vigny (1) le complète sur un point très important.
Quand j'écrivis les pages qui ont trait aux origines maternelles du poète, j'étais si heureux d'avoir mis la main sur la généalogie des Baraudin, et d'être instruit des circonstances dans lesquelles Alfred de Vigny était né à Loches et en était parti, encore au berceau, que je n'en cherchai pas plus long. Ou plutôt, si ! je cherchai bien, mais je ne trouvai pas. J'aurais voulu connaître les événements dramatiques, qui, sous la Terreur, s'étaient passés dans sa famille, mais de toutes les personnes que j'interrogeai à Loches, à Tours, à Paris ou ailteurs, pas une ne put m'en faiie un récit qui méritât créance. C'edt à peine si les plus vieux habitants de Loches se rappelaient le nom de Baraudin. Pourtant, du moment que les parents de Vigny y avaient été emprisonnés, il devait exister quelque part des pièces se rapportant à leur arrestation.
Mon livre était à peine paru, que ces pièces sortirent de leur cachette, et la cachette était la sous-préfecture même de Loches où l'on m'avait dit qu'il n'y avait rien (2)... On juge de mon désappointement et aussi de ma joie quand je décachetai le pli qui renfermait ces documents. Cette fois, j'étais servie souhait. Non seulement les points obscurs de la vie des parents du poète s'éclairèrent subitement d une lumière très vive, mais la figure de sa mère, que je n'avais entrevue jusque-là que dans le vague et corùme estompée de mélancolie, prit du même coup un admirable relief et s'enleva à mes yeux comme sur un fond d'or.
Lorsque Marie-Jeanne-Amélie de Baraudin épousa Léon- Ci) Aljred de Vigny et son ^cm/)s (1797-1863), 1 vol. in-8 illustré, librairie Juven.
(2) Ces pièces avaient été copiées autrefois parle peintre Emmanuel Lansyer, qui a légué, en mourant, sa coileotion de taoleaux à la ville de Loches, et c'est un de ses amis qui de son propre mouvement me les a communiquées.
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Pierre de Vigny, en 1790, elle avait trente-trois ans, et lui avait passé la cinquantaine. Cette différence d'âge permet de supposer qu*ella s'était mariée plus par raison que par amour ; — à moins qu'elle ne se fut sentie attirée vers M. de Vigny par les souffrances que lui causaient les blessures qu'il avait reçues dans la guerre de Sept ans. Il y a, en effet, des natures de femme qui ne sympathisent qu'avec la souffrance et le malheur, et le dévouement que Mme de Vigny eut pour son mari et pour son père, tant qu'ils vécurent, dénote qu'elle avait Tâme d'une sœur de charité.
Dix*huit mois après son mariage, une paralysie enleva à son mari Tusage des deux jambes et d'un bras. Il n'est donc pas étonnant que ses trois preiniers enfants aient été rachitiques et qu'elle les ait perdus coup sur coup. Ce i^e fut pas, d'ailleurs, sa première peine,
L*année même de ses noces, elle perdit son oncle paternel, Jacquea-Louis de Baraudin, le vénérable chanoine doyeu de Téglifte collégiale de Saint-Ojurs, qui avait fait SionéducatiQji et lui avait donné la bénédiction nuptiale.
L^année suivante, presque en laême temps que son premier^ né, la mort lui ravit sa belle-sœur, Mme Adélaïde-Elisabeth- Henriette-Pauline de Vigny, épouse de tiOuis-Gaëtan de Thiene. qui avait fait, lui aussi, la guerre de Sept ans. Ce Louis-Gaëtan de Thiene descendait de la famille de saint Gaëtan dont M. de Maulde la Clavière nous a raconté la vie très noble dans ua livre récent (1).
(1) Gaétan de Thiene, âls de Maria da Porto et de Gaspard de Thiene, ancien capitaine au service de l'Empire, naquit à Vlcence, pays de sa mère, au mois d'octobre 1480 et mourut à Naples le 7 août 1547. Fondateur de Tordre desThéatins, ami de Beoobo et de Sadolet. ces grands humanistes, il lut une des plus belles fli.'urs du jardin de la Renaissance italienne. Les Thiene. venus à Loches au xvi* siècle, en même temps que les Baraudin, avaient enoore des intérêts et de la famille à Vioence, au moment de la Révolution. Une lettre, en effet, de Mme Êlisabetta Jhiene- Montenari, datée de Vicence, 4 mai 1793, et saisie par le comité révolutionnaire de Loches, informait M. Alexandre-Gaétan de Thiene, au château de Marolies, près de cette ville, que son fils se rendant à Augsbourg, venait d'arriver en Italie et qu'elle lui avait remis une lettre de change de 500 francs. « Nous nous flattons enfin depuis tant de ttmps d'avoir le plaisir de le voir, .et qu'il ne lui seca pas désagréable de reconnaître ici ses jpftfents.et les vôtres, et ses .affaires qui le demandent. On enregistrera ii votre débit vis-à-vis des rentes futures la sowme que je lui ai envoyée, et
Ces deuils successifs avaient fait une lune de miel assez triste à la fille de Tancien chef d'escadre Didier, marquis de Baraudin. Mais elle avait pour se consoler beaucoup de religion, TaiTection profonde que lui portait son mari, et les mille et une prévenances dont elle était Tobjet de la part des siens, à savoir :
Son père qui, depuis 1790 avait quitté sa terre du Maine- Giraud, en Angoumois. pour venir habiter à Loches, auprès d'elle;
Sa sœur, Marie-Elisabeth-Sophie, ancienne chanoinesse de de Saint-Antoine de Malte, que la Révolution avait rendue à la vie civile ;
Son beau-frère, Louis-Gaëtan de Thiene et sa famille ;
Son oncle, Joseph Nogerée, frère cadet de sa mère, qui avait épousé Mlle Rose-Charlotte Monsabré, dont il avait eu cinq enfants ;
Sa cousine, Marguerite-Charlotte de Baraudin, mariée à M. Mayaud de Boislambert, dernier gouverneur de Loches ;
Et tout près de cette ville, au château de MaroUes, son autre cousin Alexandre-Gaëtan de Thiene, sa femme et ses filles.
C'est dire que les Baraudin formaient une petite tribu dans la ville qu'ils avaient administrée de père en fils durant deux cent cinquante ans et où ils jouissaient encore, malgré la perte de leur crédit, de l'estime générale.
Cependant le ciel de Touraine s'assombrissait de plus en plus sur leurs têtes. Dès 1792, le yieux Didier de Baraudin avait été inquiété à cause de son fils, Louis, lieutenant de vaisseau, qui avait émigré avec son corps à la fin de Tannée précédente ; et le parti révolutionnaire, composé à Loches comme ailleurs d'esprits d'autant plus exaltés, qu'ils étaient pour la plupart incultes et qu'ils avaient à faire leurs preuves de patriotisme, le parti révolutionnaire commençait à les regarder d'un mauvais œil.
Quand la loi sur les émigrés parut, M""* de Vigny prit
j'attendrai au plus vite votre précis consentement et votre approbation par rapport aux dépenses et aux sommes du denier qui sont nécessaires pour son maintien dans cette ville. »
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peur, non pour elle, certes, car elle était pleine de courage, mais pour son père, pour son mari, pour tous les siens, qui risquaient d'être compris dans les mêmes poursuites. Et sans attendre que la foudre tombât sur eux, elle écrivit la lettre suivante au Comité de surveillance de Loches :
« Citoyens.
« La citoyenne Devigny, uniquement occupée depuis trois ans de ses devoirs d*épouse et de mère et que sa conduite et ses sentiments doivent mettre à Tabri de toute suspition, craint cependant, en qualité de parente d*émigré, d^être sujette à la loy d'arrestation dont vous allez vous occuper; elle vous représente que le citoyen Vigny, son mari, étant depuis deux ans dans l'état le plus déplorable, impotent, en proye aux douleurs les plus aiguës, est hors d'état d'être transporté ailleurs que de son lit à son fauteuil, ce qu'il ne peut faire sans le secours de deux personnes qui le portent; que de plus le seul adoucissement qu'il trouve à ses maux, sont les bains domestiques qu'il prend tous les jours, et qu'il seroit impossible de luy procurer ailleurs que chez luy, qu'il a besoin d'être veillé la nuit et de loger seul avec sa garde dans un endroit très clos et où il ait ses commodités. La citoyenne Devigny représente, en outre, que le jour n'est pas assez long pour tous les soins qu'exige d'elle le malheureux état de son mari, dont elle est toute la consolation, qu'elle seule a le oouvoir de lui faire prendre patience dans ses souffrances, et que sa séparation de luy ne pourrait que lui causer une révolution funeste. Elle observe encore que non seulement elle ne peut abandonner à des soins mercenaires et insufiisans son mari infirme, mais un enfant de neuf mois, à la veille d'être attaqué de la plus dangereuse maladie, de celle dont la conduite exige des attentions qu'une nourrice seule ne peut avoir ; c'est au nom de l'humanité, c'est au nom de la nature que la citoyenne Vigny demande à rester chez elle ; si elle doit être comprise dans cette loy, elle donnera sa parole d'honneur et la signera de n'en sortir que lorsque les autorités luy en donneront la liberté.
BARAUDIN-DEVIGNY.
Le 10 octobre 1793, Tan 1*' de la République.
Mais la loi du 17 septembre 1793 était formelle : toute famille dont un membre avait émigré devait être arrêtée comme suspecte. Or, il n'y avait pas que le frère de M°*' de Vigny qui eût pris le chemin de Témigration : son cousin-germain, le fils de Joseph Nogerée, et son neveu par alliance M. de Saint- Chamans, qui avoit épousé mademoiselle de Thiene, s'étaient engagés comme lui dans Tarmée de Condé.
Un matin du mois d'octobre 1793, toute la famille Baraudin y compris Mme Mayaud de Boislambert, qui avait soixantetreize ans et qui était infirme (1), fut incarcérée au donjon de Loches. Seule, Mme de Vigny obtint de rester en détention à son domicile particulier, rue Gesgou, « comme utile à son mari et pour lui donner ses soins, et en considération de la jeunesse de son enfant». — Sa lettre au Comité de surveillance avait donc produit son effet.
Cependant, les jours et les mois s'écoulaient sans apporter le moindre changement au triste sort des Baraudin. A la fin d'août 1794, malgré la chute de Robespierre, l'ancien chef d'escadre était encore sous les verrous, et Mme de Vigny et son mari toujours gardés à vue dans leur maison. Profitant du 9 thermidor, et des sympathies que la perte récente de son second enfant lui avait gagnées dans toute la ville, elle s'enhardit à prendre une plume et protesta de toutes ses forces, au nom de son mari et au sien, dans une lettre adressée à Menuau, représentant du peuple en mission à Loches, contre les motifs de son arrestation :
« Il est vrai que je suis sœur d'émigré ; mai j'ay toujours été séparée de mon frère que je n'ai pas vu un an dans toute ma vie.
Je n'avais même aucune correspondance suivie avec luy avant son émigration et n'en ii*ai eu aucune depuis . »
(1) Toutefois, quelques jours, après, sur sa demande appuyée par le marquis de Baraudin, oui l'avait rédigée de sa belle écriture, et d*un certificat du citoyen Girardin, officier de santé, Mme Mayaud de Boislambert fut « renvoyée chez elle en arrestation comme attaquée d'une maladie de nerfs et d'une dyssurie », — ce qui donna lieu, dans une réunion du Comité révolutionnaire, à une violente protestation du citoyen Oudot.
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Quant aux sentiments d'aversion qu'on Taccusait d'avoir témoignés en toute circonstance pour la Révolution :
a Qu'on me montre, ajoutait-elle, un dénonciateur et qu'il dise par quels propos et en quelle occasion j'ai exprimé ces sentiments. Jamais, il est vrai, je ne me suis donné le ridicule d'afficher publiquement des opinions politiques ; d'ailleurs, j'ay toujours vécu dans la retraite par devoir et par goût ; il n'est pas étonnant que je sois si peu connue, mata loin d'éprouver cette aversion, fay été révolutionnaire dès le principe^ S armais les républiques jusqu'à Venthousiasme et je n*ai certainement pas changé d'avis parce que la France s'en est donné une. Personne n'y sera attaché de meilleure foy que moy, lorsque j'y jouirai de tous mes droits naturels à l'égal des autres citoyens.
« Inséparable d'un mari infirme depuis quatre ans, toujours malade ou garde malade, je n'ai pu former d'autres liaisons que celles de mon mari. J'avais des parents et des amis avant la Révolution, je n'en ai point changé. C'est la société naturelle à laquelle j'ay été forcée de me borner.
a Citoyen représentant, jetez un œil d'humanité sur deux malheureux oubliés de la nature entière depuis six mois et qui viennent d'éprouver le coup du sort le plus affreux, la perte d'un fils unique (1). Jamais la libre communication avec leurs semblables ne leur fut plus nécessaire qu'en ce moment, Nous vous observons de plus. Citoyen, que notre détention entraînant la perte de tous nos revenus a cause du décret qui exige uu certificat de non détention, pour être payé des rentes viagères sur l'Etat, des condamnés et séquestrés, toute notre fortune est de cette espèce, et nous sommes au moment d'éprouver la plus affreuse misère si la liberté ne nous est pas promptement rendue : toutes nos ressources sont épuisées, et cependant, quoique détenus, nous avons besoin comme les autres hommes d'être nourris, chauffés, éclairés, vêtus et blanchis. Mon mari infirme a de plus autant de besoin d'être servi que de manger, il faut nourrir et payer les deux servantes dont il ne peut se
(1) Adolphe-Marie-Victor de Vigny, né le 9 janvier 1793, était mort le 3 thermidor an II.
passer. Vous sentirez sûrement que nous ne pouvons fournir à tout cela et payer les dettes que nous avons été obligés de contracter avec les marchands sans recouvrer nos modiques revenus. J'abandonne ces reflexions et nos motifs d'arrestation à votre justice et votre impartialité. »
Gette lettre était signée : Léon Vigny et Baraudin-Vigny.
Le mari avait dicté ce post-scriptum à sa femme :
« J'ay adressé au citoyen Ichon, lors de son dernier passage ici, une notte attestée par les administrateurs du district, qui certifie en détail tous les sacrifices que j^ay faits : autant que ma fortune a pu me le permettre, j'ay contribué à tout ce qui pouvait être avantageux à la République, mes infirmités me mettant dans la cruelle nécessité de ne jouer qu'un rôle passif (1).»
Alfred de Vigny disait donc vrai, lorsque dans son Journal^ parlant de la noblesse, il racontait comment son père, « avec son esprit juste et charmant», lui en avait donné l'idée la plus exacte et en avait détruit à jamais en lui le faux orgueil. Et je comprends mieux à présent pourquoi, lors de la chute de Charles X, il écrivait : « On vient de faire sans moi une révolution dont les principes sont bien confus. — Sceptique et désintéressé, je regarde et j'attends, dévoué seulement au pays dorénavant (2) . » Évidemment, c'était son père qui, du fond de la tombe, parlait ce jour-là par sa bouche.
Nons venons de voir que Mme de Vigny appelait tout particulièrement l'attention du représentant du peuple sur la misère affreuse qui les attendait si leur détention ne prenait fiii bien vite. J'ai sous les yeux l'état des ressources de toute la famille de Baraudin. Gomme il était alors facile de le vérifier, on peut
(1) Et il n'était pas le seul de la famille qui eût rempli ses devoirs civiques. Tous avaient pris part, selon leur fortune, aux emprunts, forcés ou volontaires, levés par la Convention pour l'aire face à l'invasion étrangère. Louis Gaétan de Thiene, son beau -frère, y avait contribué pour une somme de 413 fr. 17 c, bien que sa maison du Razay, district d'Amboise. eût été dévastée, en 1792. par les citovens du voisinage, et que les biens de sa fille. Mme de Saint- Chamans, eussent été séquestrés. Très généreux de sa nature, Louis-Gaétan avait notamment adopté, à la mort de son père, un petit garçon nommé Lefèvre, à qui il avait fait apprendre à ses frais le métier d'arquebusier, « pour qu'il fût utile en môme temps à la patrie . »
(2) Journal d'un Poète ^ p. 56.
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le tenir pour exact. Eh bien, M. de Vigny, qui avait été réformé comme capitaine à cause de ses blessures, n'avait obtenu de ce chef qu'une pension de trois cents Irancs. Encore avait-elle été réduite par différents édits, et lui était-il dû deux années d'arrérages au mois d'août 1794. Et comme il n'avait apporté en mariage que des valeurs mobilières d'un revenu à peu près nul et que tous les biens de sa femme avaient été mis sous séquestre, ils vivaient depuis deux ans du peu d'argent qu'elle avait économisé sur sa dot.
Le chef d'escadre de Baraudin était logé à la même enseigne. Avant la Révolution, il avait un revenu annuel de quatre mille francs dans l'Ângoumois, et l'Etat lui servait une pension de retraite de pareille somme. Depuis la Révolution, cette pension avait été restreinte à trois mille livres, qui lui étaient payées d'une façon très irrégulière, et le rapport de ses terres était tombé à sept cents francs, qu'il ne touchait pas. Encore quelques mois de ce régime, et ce vieillard et ses enfants, qui naguère occupaient une si belle situation à Loches, allaient être réduits à mendier leur pain.
C'est pour échapper à cette cruelle nécessité, que M. et Mme de Vigny venaient d'écrire au représentant du peuple dans les termes que l'on sait. Un mois après, le vieux marquis de Baraudin, perdant courage à la maison d'arrêt, écrivait, de son côté, la lettre suivante « aux Citoyens formant le Comité de surveillance à Loches », sur du papier ayant comme en tête — amère ironie ! — les mots : Liberté, Egalité ou la Mort:
« Citoyens,
« Je ne puis croire qu'avec l'esprit de justice qui vous anime, témoins de tous les temps de mon existence et de ma conduite, l'ayant examinée scrupuleusement depuis quatre ans et particulièrement depuis onze mois que je suis arresté, ayant sous les yeux mes défenses aux motifs d'accusation qui vous ont engagés à me mettre une seconde fois en arrestation le 20 octobre de Tannée dernière ; je ne puis croire, dis-je, que vous ne vous portiez auprès du représentant du peuple investi des pouvoirs de me juger, pour le décider à m'accorder ma liberté.
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« Où chercherais-je auprès de lui, Citoyens, un appuy pour l'obtenir, si ce n'est en vous qui m'avez vu naître, qui êtes Lochois comme moy ; qui savez que je suis âgé de soixante et onze ans! sous les yeux de qui j'ay vescu de tous temps et par* ticulièrement depuis quatre ans sans le moindre reproche fondé (l), [moi] qui croyais n'avoir d'autres ennemis que ceux de la chose publique et du nouveau gouvernement. Oui, Citoyens, je le crois, vous m'obtiendrez justice, vous considérerez mon grand âge, la misère à laquelle je suis réduit par la privation de mon peu de revenu ; ma séparation douloureuse d'avec mes enfants ; vous considérerez l'impossibilité où j'ai été de faire plus pour la Révolution que je n'ai fait et de donner de plus grandes preuves de civisme à un âge où mes forces épuisées par mes anciens travaux m'ont mis dans l'impossibilité de répondre à mon zèle et à mes vœux.
a Veuillez, Citoyens, fixer votre attention un moment sur ma deffense : vous y verrez que je ne puis estre aux yeux de la loi réputé père d'émigré, puisque mon fils, avec lequel je n'ay jamais été domicilié, est âgé de trente-*quatre ans et qu'il est attaché à un corps qui l'a entraîné (2), que sage dans ma con-
(1) Comme il fallait bien qu*on raccus&t de quelque chose, on lui reprochait d'avoii* dans tous les temps témoigné son mépris pour la garde nationale qn*il tournait en ridicule. (Extrait des motifs d'arrestation donnés par le Comité de sureeUlanee, le 30 thermidor an II.)
(2) (( Je ne sais où est mon fils, écrivait il encore à cette époque an représentant du peuple chargé de Juger les détenus ; il avait trente-quatre ans quand j'aj cessé d'en recevoir des nouvelles, et je prouve par le certificat de ses services dans la marine délivré à Brest le 22 juillet 1788 que, depuis 1777 jusque et y compris 1789, il a toujours été en activité et à la mer pendant ces douze années.
» Depuis et V compris la fin de 1788 jusqu'au 3 juillet 1791, je prouve par le certificat délivré par l'administration de la marine de Rochefort du 22 pluviôse joint icy, qu'il a toujours été en pleine activité dans le mdme corps de la marine et qu'à cette époque il était lieutenant de vaisseau de 1" classe.
» Enfin le môme certificat justifie que son absence du corps n'est constatée <)u'à l'époque du 13 mars 1792.
» Amsy il est constant que depuis plus de quinze ans mon fils a eu son domicile à Brest et à Rochefort.
» Les certificats sont joints à mes moyens justificatifs, et il y en a un de la commune de Blanzac, en Angoumois, en date du 22 nivd*e, qui justifie que j'ai toujours demeuré dans cette commune depuis 1780 jusqu en 1790. époque à laquelle je suis venu faire ma résidence dans cette ville de Loches, lieu de ma naissance, et où des affaires de famille m'ont fait prolonger mon séjour jusqu'à présent... »
LA MÈRB d' ALFRED DE VIGNY 211
duite comme dans mes propos, je suis égallement à Tabry de tous reproches sur Tobservatioa des lois.
« Je dois donc espérer, Citoyens, que vous vous intéresserez auprès du représentant pour me faire obtenir ma liberté que vous ne m'avee enlevée que par une prudence que je respecte, et que vou9 ferev rentrer dans votre sein un compatriote qui, autant que sa vieillesse luy permettra» donnera les plus grandes preuves de son amour pour sa patrie et pour le nouvel ordre de choses.
« A Loches, 27 fructidor an ir de la République française une et indivisible,
« Baraupin. m
Cette lettre si digne et qui semblait si sincère aurait dû fléchir le Comité de surveillance. Mais les dieux d'alors étaient sourds, et les citoyens qui rendaient la justice, du haut en bas de Téobelle hiérarchique, paraissaient prendre plaisir à torturer les gens qu'ils traitaient d'aristocrates.
Le marquis de]Baraudinet sa fille ne furent mis en liberté qu'au, mois de janvier 1795, grâce à Tintervention généreuse de Bou* cher-Saint-Sauveur, député de Paris, à qui M. de Vigny s'était adressé en désespoir de cause. Et quand ils furent libres, le sort continua de les poursuivre, comme s'ils avaient été maudits.
Le 21 juillet de la même année, Louis de Baraudin, lieutenant au régiment d'Hector dans Tarmée de Condé, qui, en émigrant, avait plongé tous les siens dans oet abîme de maux, était fusillé à Quiberon.
L'année suivante, Mme de Vigny perdit son troisième enfant, et le quatrième — qui fut Alfred de Vigny — était à peine né, que le marquis de Baraudin mourait à son tour.
Toutes ces tribulations étaient bien faites pour la dégoûter à tout jamais de Loches. Aussi, dès qu'elle eut arrangé ses affaires et que son enfant fut sevré, elle prit la route de Paris, qu'ils habitèrent dorénavant et où elle mourut dans la quatre' vingtième année de son âge, après avoir fermé les yeux à son mari, en 1814, et à sa sœur Sophie, en 1827.
2t2 LES ANNALES ROMANTIQUES
Voilà comment Alfred de Vigny ne revit jamais sa ville natale et lui refusa connaissance jusqu'au jour où, rencontrant les beaux yeux de sa cousine Alexandrine du Plessis, il avoua, un peu beaucoup par amour d'elle, qu'il était effectivement Tourangeau. Ne le blâifnons pas. Il a dit quelque part qu'il avait « vécu dans son enfance tous les souvenirs de sa mère ». Cela suffirait presque à justifier Tespèce de répulsion qu'il éprouvait pour la ville de Loches, où sa mère avait été si malheureuse.
Quand elle mourut, il écrivit les lignes suivantes, que je relève dans son Journal^ à la date du 27 décembre 1837 :
« La douleur n'est pas une. Elle se compose d'un grand nombre d'idées qui nous assiègent et qui nous sont apportées par le sentiment ou par la mémoire.
• « Il faut les séparer, marcher droit à chacune d'elles, la prendre corps à corps, la presser jusqu'à ce qu'elle soit bien familière, Tétouffer ainsi ou du moins l'engourdir et la rendre inoffensive comme un serpent Jamilier,
« Les souvenirs aujourd'hui m'attaquent et me serrent le cœur. Tout les fait naître. Le bruit de la pendule noire de ma mère me rappelle le temps où elle fut achetée. Mon père l'aimait beaucoup. Il la choisit lui-même chez Tarault et l'envoya rue du Marché-d'Aguesseau, où nous demeurions. Elle marqua les heures de mon éducation. Sur ses quantièmes, ma bonne mère, bien belle alors, m'apprit les mois de la République et ceux du calendrier actuel. Les premiers me furent faciles, j'aimais les beaux noms de fructidor, thermidor et messidor...»
Hélas ! il ne devait pas les aimer toujours. Les plus beaux noms du langage humain ne sont souvent que des fleurs sur une tombe. Ceux du calendrier républicain qui avaient charmé l'esprit de nos pères n'eurent même pas assez de vertu pour sauver la tête de Fabre d'Eglantine, leur inventeur. . . Et il vint un jour où le poète des Destinées^ en regardant tourner l'aiguille de la pendule noire de sa mère, ne vit plus que des
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larmes et du sang sous les noms chantants et dorés des mois tragiques de la Révolution. Mais la date la plus funeste et la plus triste de sa vie, qui fut jalonnée de tant de deuils et traversée de tant d'épreuves de toutes sortes, fut encore celle du jour où la tête blanchie de sa pauvre mère se fêla comme une cloche qu'on a trop violemment secouée, où sa raison sombra dans cette folie douce qu'on appelle l'enfance... Ce jour-là, j'en suis convaincu, Alfred de Vigny se crut abandonné du ciel et, dans son désespoir, lui cria : Pitié !
LÉON Séché.
Alfred de Vigny critique de Corneille
d'après des fragments inédits (1)
« Je suis un étudiant perpétuel. » Si de Vigny n'avait pris soin lui même de nous en informer, Ton s'en douterait à feuilleter seulement les livres qui lui appartiennent. Son exemplaire de Corneille est particulièrement suggestif. A le voir, les sourcils d'un bibliomane ou d'un maître d'école prendraient immanquablement l'effroyable aspect d'un accent circonflexe, tant
le papier est maculé de traits, criblé de notes, abondamment garni de réflexions encombrant les marges. Mais ce joli gâchage, propre à choquer les délicats, est fait pour intéresser les esprits curieux et tous les lettrés, tant Vigny a prodigué là de remarques souvent piquantes, toujours originales et instructives.
Pourquoi il en a si libéralement gratifié Corneille, c'est ce qu'il aisé de deviner, à considérer seulement l'affinité de ces deux génies. Sans parler de la prédilection qu'il eut toujours pour l'époque de Louis XIII ( « Cinq-Mars », « La Maréchale d'Ancre » ), ce que Vigny aimait à retrouver chez le poète des « Horaces », c'était sans doute cette fierté qui vibrait en luimême si superbement. Sur ce point une comparaison de « l'Esprit pur » avec V « Excuse à Ariste » serait particulièrement intéressante (2). Et combien la glorification continuelle de l'héroïsme stoïque et de l'holocauste perpétuel de la passion
(1) Cf. Reçue d'Histoire littéraire de la France , juillet-septembre 1904.
(2) Trop intéressante pour que je oe l'exquisse pas au moins en citant les vers les plus frappants, et les mieux frappés.
Si l'orgueil prend ton cœur quand le peuple me nooime Que de mes livres seuls te vienne la fierté.
J'ai fait illustre un nom qu'on m'a transmis sans gloii'c
sur l^autel du Devoir ue devait-elle) pas faire tressaillir, à deux siècles de distance, le moderne chantre de la résignation, celui qui aime la « majesté des souffrancos humaines » !
(c Je crois, ma foi, que je ne suis qu^un moraliste épique », dit Vigny en son journal (page 71 édition Lemerre). Aussi bien qu'à lui cette définition ne conviendrait^elle pad au Père de notre Tragédie ? L'épigraphe la plus juste que put recevoir son théâtre, ce sont deux vers des « Destinées » :
La volonté transporte à des hauteurs sublimes Notre ftront éclairé par un rayon du ciel.
Il est à croire que Corneille eût volontiers signé ces admira*blés pages sur Thonneur qui ouvrent : « Servitude et grandeur militaires », de même que Vigny, dans sa « Maréchale d'Ancre» semble avoir dédoublé^ mn peu en Concini et beaucoup en Borgia, le personnage complexe de Maxime. De Thou avec cette amitié pour Cinq-Mars qui va jusqu'au sacrifice de la vie,, semble un frère cadet <le certain héros cornélien :