HÉRACLIUS ▲ MARTIAN
Ami, rends-moi mon nom, la faveur n'est pas grande, Ce n'est que pour mourir que je te le demande.
« Héradius. » (1)
t)'ailleurs, au seul point de vue dramatique, que de rapprochements encore l'on pourrait instituer entre les deux écrivains ! En dépit des grosses impertinences de la t( Lettre à lord... sur
Qa*il soit ancien, quMinpôite ? Il n'arora de méOMire Que du jour seulement où mon front l*a porté, dit Vigny. Et Corneille :
Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée.
Cl. dans « iDon Sanche d*Aragon » la hautaine tirade de Don Carlos : Se pare qui voudra dn nom de ses aîeni ; Moi je ne veux porter qne moi-même en tons lieux. Je ne veux rien devoir à ceux qui m^ont fait naître £t suis assez connu sans les faire connaître., etc.
(1) Enoore Corneille et Vigny : Faites votre devoir et laisses faire aux dieux I Horace, II, 8.
Qu'il aborde, si c'est la volonté des dieux! La Bouteille à la mer,XXV,
la soirée du 24 octobre 1829 et sur uq système dramatique » où se trouvent exposés, du reste, d^une façon bien plus méthodique et bien plus complète, il en faut convenir, que dans la trop fameuse « Préface de Cromwell », les griefs de Técole nouvelle contre le fétichisme pseudo-classique, en dépit, dis-je de quelques innocentes fanfaronnades, Vigny ne s'est guère écarté du type dramatique consacré. Si quelqu'un voulait, retournant le paradoxe de M. Deschanel, établir le « classicisme des romantiques », c'est, bien plus que tout autre, le nom de Vigny, qu'il faudrait mettre en vedette. Voyez « Chatterton » : les unités sont observées, et c'est Vigny qui nous en avertit lui-même : « C'est l'histoire d'un homme qui écrit une lettre le matin, et qui attend la réponse jusqu'au soir ; elle arrive et le tue. .. Ici, l'action morale est tout. » De plus. Chatterton n'est pour lui qu'un nom d'homme » (combien cette impersonnalité contraste avec l'étalage romantique du « moi » ! et combien aussi elle nous rapproche du XVII* siècle !) L'individualité de l'écrivain anglais qui porta réellement le nom est laissée dans Tombre. Mais alors, dites-vous, Chatterton, c'est Vigny, comme Perdican, C'est Musset. Vous n'y êtes point. Chatterton, c'est le poète.
Et ici, nous touchons à un côté nouveau par où Vigny se rapproche encore des classiques, et de Corneille, en particulier : le goût de l'abstraction. Il se manifeste chez lui par un détail sans doute, mais bien significatif. Je veux dire l'emploi, presque abusif, des majuscules, pour les noms communs abstraits. Atout propos, Vigny, écrit le le penseur, le soldat etc. Aussi bien, certains de ses personnages renouvellent ces antithèses d'abstractions personnifiées, que Ton rencontre fréquemment chez Corneille.
L'homme de conscience, l'idéaliste en conflit avec la société utilitaire et matérialiste, c'est bien Chatterton contre John Bell et Lord Beckford, ou Cinq-Mars contre Laubardemont, mais c'est aussi Polyeucte contre Félix, et ce n'est pas moins Nicomède se heurtant à Prusias.
Le plus grave défaut des abstractions, c'est de manquer de vie. Pour être dramatique, il leur en faut. On leur en donne. Mais à quel prix ! Pour leur prêter une vie artificielle, une apparence de vie, on a recours à l'histoire. Elle atteste l'existence
de certains êtres ayant été ici-bas comme les personnifications de tout ce que nous enbrassons sous le concert de tel ou tel vice, de telle ou telle infortune. Ainsi fait Corneille, ainsi Vigny « Je n'ai rien inventé », dit le premier, « et si vous ne m'en croyez pas, consultez Surius et Siméon Métaphraste ! C'est ma Cléopàtre qui vous parait sortir de la nature et de l'humanité ? lisez Appian Alexandrin^ en son livre des a Guerres de Syrie » « sur la fin i, lisez Josèphe en ses « Antiquités judaïques » « au livre 13 » : Lisez Justin qui commence cette histoire au trente-sixième livre, et, Payant quittée, la reprend sur la fin du trente-neuvième. » L'emploi de l'histoire sauve Corneille des objections, et, appuyé sur les Paul Diacre ou les Erycins Puteanus, il veut se livrfer en sécurité à son goût de l'invraisemblable et de l'extraordinaire. » (F. Brunetière, les Epoques du théâtre français, p. 61-62). Vigny n'a garde de ne point utiliser un procédé aussi remarquable. Ayant découvert que l'Angleterre, la France royale, la France révolutionnaire ont fait ou laissé mourir Chatterton, Gilbert, André Chénier, il s^échappe en considérations, dont on ne sait si elles sont plus sentimentales ou plus sententieuses, et conclut par une généralisation... hardie à je ne sais quelle hostilité à laquelle se heurterait le poète, tant dans la monarchie constitutionnelle que dans la monarchie absolue ou la république, à un irrémédiable antagonisme entre le poète et la société : n'est-ce pas doctement raisonné ? De même, dès la seconde édition de « Cinq-Mars » (juin 1826) il en fait suivre le texte de 40 pages de Notes et documents historiques. Et dans le Journal d'un poète, il émet cette affirmation non moins audacieuse qu'apologétique : » Ce qui fait l'originalité de ce livre, c'est que tout y a l'air d'un roman et que tout y est histoire ». (p. 34.) Corneille et Vigny ont romancé l'histoire, et tous deux dissertent pour s'en disculper.
Je pourrais ajouter, afin de satisfaire tout à fait les amateurs de rapprochements, et de faire plaisir à M. Léon Séché, qui a découvert le « Jansénisme » d'Alfred de Vigny, que cette idée, propre à l'auteur de « Destinées », dé la Grâce inclinant, guidant
Le doigt des Volontés inflexible et graves
rappelle singulièrement la conception qui domine € Polyeucte ».
Outre ces affinités, je vois dans la vie de Corneille une autre raisoi^ en vertu de laquelle Vigny s'est arrêté sur Tœuvre du vieux tragique avec une particulière complaisance. Sans avoir Téclat de cqux de Chatterton, de Gilbert, de Chénier, l'exemple de Corneille était l'un des plus propres à servir la thèse favorite d'Alfred de Vigny sur la condition du poète. Et si Fauteur de « SteUo )> n'a pas cherché à en tirer parti, du moins Corneille est-il Tun des auteurs avec lesquels il eut par-delà les siècles un commerce d'intimité compatissante. Je vois parfaitement le comte de Vigny se représentant, pendant quelque lecture de « Rodogune » o^ de « Cinna », le Corneille de la légende (1).
Quand sur le pavé de la ville
Il traînait de façon civile
Son vieux soulier mal rapiécé (2).
Et cela en raison de ce sentiment généreux qu'a si bien traduit Th. de Banville dans ses « Souvenirs » : « Lui le poète, beau pt so^iri^nt avec ses cheveux d'or, vêtu avec une élégance anglaise tout à fait correcte et alors inusitée parmi les romantiques, il avait et montrait au plus haut degré le respect de lui-piême. Non seulement il était un soldat, un gentilhomme, un comte, mais il paraissait tout cela et voulait le paraître, non certes pfir une yaine gloriole, mais par amour pour les poètes pauvres et misérables de tous les âges, dont il s'était fait le représ^nts^nt et Tavocat, et parce qu'il forçait ainsi le atupide vulg^irçi àl^s honorer dans sa personno i^'réprochable. Alfred de Vigny, ce fut là un des côtés les pli^s saisissants de son originalité, sentit mieux que personne çopibien les poètes à travers les temps revivent en vœux qn^ leur succèdent et Qont solidaires les uns des autres.
Dans sa pensée généreuse et profondément intuitive, les pauvres rythmeurs si longtemps bafoués et humiliés autrefois , c'était lui-même, et il profitait de ce qu'il s'appelait maintenant
(1). De la légende et non de l'histoire. Voyez sur la prétendue pauvreté de Corneille le si intelligent ouvrage de M. Lanson (p. 22-25). (2). J. Charles-Brun.
d'un nom aristocratique et de ce qu'il portait une épée à son côté pour frapper en plein visage ceux qui l'avaient malmené jadis, du temps qu'il était le vagabond aiTamé sans coiffe et sans semelle. » Et de ce que j'ai dit, nous avons d'ailleurs la preuve dans un passage de « Cinq Mars » (chapitre Vil) : «... oh ! mon Dieu I non monseigneur, je voulais seulement vous dire que ce pauvre jeune homme, que vous avez daigné regarder comme à votre service, meurt de faim. — Âh ! comment, dans ce moment-ci me parlez-vous de choses semblables ! Votre petit Corneille ne veut rien faire de bon ; nous n'avons vu que le « Cid » et les « Horaces » encore ; qu'il travaille ; qu'il travaille, on sait qu'il est à moi, c'est désagréable pour moi-même. Cependant, puisque vous vous y intéressez, je lui ferai une pension de cinq cents écus sur ma cassette. » Et le trésorier de l'épargne se retira, charmé de la libéralité du ministre, et fut chez lui recevoir, avec assez de bonté, la dédicace de « Cinna », où le grand Corneille compare son âme à celle d'Auguste, et le remercie d'avoir fait l'aumône à quelques Muses. »
Malgré les raisons de sympathiser qui l'eussent pu conduire à un culte aveugle, notre poète a su apprécier Corneille avec une très grande pénétration. Il a été pour lui c< le bon juge ». Vigny^ si ami du simple et du vrai, ne pardouna pas, par exemple, à l'auteur d' « Hiraclius » des complications inutiles, ou des outrances dans la peinture des passions. « Que c'est mauvais comme sentiment de la jalousie ! » écriten marge de (c Médée » (a. V, se. 6) Vigny, qui ne s'y connaissait que trop. Et à propos de « Rodogune » : « Ces méprises de sentiment qu'un mot... devrait démentir, sont intolérables » (II, 3).
Il possède à un très haut degré le sens de tout ce qui date dans les manières des personnages. Sur quelques vers de r « Ariane » de Th. Corneille, il note : « C'est Versailles et Trianon. » Ailleurs : « Comme la cour de Louis XIV vous préoccupe ! » Rencontre t-il au contraire un trait juste, un cri de la nature, il témoigne sa satisfaction par des remarques généralement brèves, toujours très excessives: n naissant de passion » (Ariane III, 4.) Voltaire, dans son « Commentaire » que cite en note l'édition Didot, remarque que Corneille c aimait assez à
raisonner quand il faut sentir. » Vigny dont ce fut toujours la manière de voir, atteste qu*ii la fait sienne : Vrai, juste, excellent » ajoute-t-ii.
Cet amour delà vérité, amour très peu romantique, se traduit dans l'esprit d'Alfred de Vigny par un très grand et minutieux souci de l'interprétation. Il y a là, de sa main, un nombre considérable d'indications scéniques ; de précieuses traditions même, que Vigny a recueillies de la bouche des grands interprètes, et qu'il prend soin de transcrire. La plus curieuse des notes de ce genre est sans doute celle se rapportant aux >deux vers qui terminent la scène 5, acte IV de Cinna.
Emilie {à Maxime)
Je ne te parle plus qu'en présence d'Octave.
(A sa confidente,)
Allons, Fulvie, allons.
<c Rachel dit ce mot avec une expression excellente. J'en ai parlé un jour à Rachel ; elle m'a dit : Je veux exprimer ceci à Fulvie : C'est un paltoquet. »
Mais l'intérêt de la vérité dramatique ne se manifeste pas seulement, chez Alfred de Vigny, par des critiques à l'adresse de Corneille, lorsque celui-ci la méconnaît, ou par des détails donnés avec soin en vue de perfectionner la diction et l'action des interprètes. La question du mélange des actes au théâtre semble l'avoir vivement préoccupé. Lui qui réalisa peut-être en « Chatterton » l'idéal du drame « bourgeois » rêvé par Mercier et Diderot ; qui unit presque les larmes au rire dans « Quitte pour la peur » ; qui apprécie si fort les conceptions bâtardes de Sedaine (1), il note soigneusement l'expression de « tragédie heureuse » employée par Corneille dans son « Premier discours sur le poème dramatique » ; il propose une transposition pour la scène 2, acte IV, de V Ariane » de Th. Corneille : « C'est ici tout à fait une coquetterie gracieuse dans une intrigue de comédie ; changez les noms en ceux de Marton et de Mme de
(1) Dans l'opuscule « De Mademoiselle Sedaine et «ie la propriété littéraire.
Clainville, et tout le ton sera juste. » Ailleurs {Ariane, 3, IV) il met plus crûment : » Scènes de comédie. »
Ces notes revêtent volontiers une forme piquante. Vigny, qui n*est pas toujours plaisant quand il cherche à Tètre, témoin Tassez froide fiction des <( Diables bleus » dans « Stello », où il vise à rhumour de Sterne, sait le trait incisif et qui porte juste quand il s^agit de faire expier à quelqu'un Tagacement qui lui a pu causer. Voyez le récit des visites académiques à Royer- Collard dans le « Journal d'un Poète ». L'auteur de la mordante <( lettre à lord *** » déjà citée se retrouve tout entier en ces notes sur Corneille. Le poète après un interminable morceau revient-il w in médias res » par quelque détour forcé ? Le crayon de Vigny, moqueur et vengeur, souligne : « Eh ! sans doute monsieur, puisque c'est le sujet. » [Théodore^ III, 3.) Quand ce n'est pas Corneille, c'est un commentateur, dont la hautaine ironie d'Alfred de Vigny vise quelque note trop prude : « Ajoutez que c'est l'auteur de la Pucelle qui est si scrupuleux (1) ».
Telles sont ces notes suggestives d'Alfred de Vigny. L'amour de la simplicité dans Faction et du naturel dans les sentiments, le souci très vif de l'interprétation, la recherche des situations où peut se trouver déjà réalisé, virtuellement du moins, le mélange des genres, sont les principales préoccupations qu'elles trahissent dans l'esprit de leur auteur. Ces préoccupations se ramènent, en leur fond, à la passion du vrai. Le tour vif que l'écrivain recherche souvent témoigne chez lui d'une verve non moins sobre et discrète qu'originale et charmante.
Malgré tout, on s'étonnera sans doute que ces notules nous aient semblé ivaloir les honneurs de la publication. « Pense-ton », pourront se dire certains, « qu'elles nous révèlent un Vigny nouveau?» Je n'en ai point la prétention. J'avouerai même de bonne grâce que si elles représentaient seulement les idées que j'ai essayé d'y démêler plus haut, je les aurais jugées dignes tout au plus de l'a Amateur d'autographes » et non des
(1) Ainsi se retourne, avec justice, contre Voltaire, la tradition d'ironie et de persiflage qu'il avait créée. Cette tradition avait été interrompue et brisée dès le commencement du siècle. V. ch. M. Des Granges. Geoffroy et la criliqun dramatique sous le Consulat et CEmpire, p. 276 (Hachette, 1897).
Annales Romantiques. Mais si elles ne nous révèlent pas un Vigny nouveau, peut-être n'y aura-t-il pas d'exagération à dire qu'elles laissent entrevoir une direction nouvelle de certaines idées de Vigny.
Lorsqu'ils se mirent en compagne contre de classicisme, un® des principales difficultés à laquelle se heurtèrent les romantiques, ce fut sans contredit d'attaquer un système que semblaient justifier éclatamment les œuvres conçues selon lui. Comment méconnaître un art dont les chefs-d'œuvre non seulement avaient été consacrés par le suffrage du peuple le plus poli de l'Europe, mais s'étaient même imposés longtemps, et de façon parfois tyrannique, à Tadmiration de l'étranger. Qu'on songe à l'audace qu'il y aurait eu à le tenter, pour des jeunes gens qui n'avaient pas encore fait leurs preuves. N'avaient-ils pas bien assez d'autres ridicules ? Il eût été dangereux de se donner encore celui-là. C'est ce que comprirent les moins maladroits. Hugo a grand soin de n'attaquer point cr le divin Racine », mais seulement Delille. (Préface de « Cromwell »). Tout le monde cependant n'était pas aussi réservé que Hugo. Les romantiques flamboyants (1) incarnaient en Racine l'héré-* sie classique, et lui opposaient Corneille : cela permettait de ne pas condamner en bloc tout l'art du xvii» siècle, et d'éviter les inconvénients dont j'ai parlé. D'où naquirent sur Corneille un certain nombre d'idées fausses et de parfaits contresens. On vit en lui une sorte de romantique avant la lettre se débattant contre les règles. « Par un retour grotesque w on se servit contre la tragédie classique de celui-là même qui en avait été en réalité le créateur, si non le plus parfait modèle. Manzoni, dans sa « Lettre » admirable par tant d'autres côtés, « à M. Chauvet sur l'unité de temps et de lieu dans la tragédie », revient à trois reprises sur cette idée, et, chaque fois, s'y arrête longuement (p. 132-136, 153, 158, de l'édition Antoine de Latour. Charpentier, 1874). Vigny, qui, d'ailleurs, n'était rien moins qu'un romantique a flamboyant », a d'abord donné dans cette erreur. Autant il a d'impertinences et d'injustices à l'égard de Racine, dans sa « Lettre à lord...», autant il s'apitoye complaisamment sur ce pauvre Corneille , entravé dans
(1) Granibr de Cassagnac, par exemple.
Tessor de son génie par la tyrannie des pédants. De même dans (( Cinq-Mars » l'auteur prête au brave marguillier de Rouen des élans de lyrisme et des théories d un romantisme anticipé que ne connut jamais, sans doute, son âme bourgeoise. (( Corneille lui dit cependant: — Ecoutez-moi. Si vous voulez la gloire présente, ne l'espérez pas d'un aussi bel ouvrage. La poésie pure est sentie par bien peu d'âmes ; il faut, pour le vulgaire des hommeô, qu'elle s^allie à l'intérêt presque physique du drame. J'avais été tenté de faire un poème de Polyeucte, mais je couperai ce sujet : j'en retrancherai les cieux et ce ne sera qu'une tragédie » (chapitre XX). C'est dans le même esprit qu'Alfred de Vigny combine cette fantastique entrevue entre Corneille êi Milton, qui semblaient s'entendre fort bien ».
Mais Vigny, avec le temps, a reconnu que c'était là Un Corneille tout imaginaire : et jen trouve la preuve dans quelquesunes de ces notes. L'auteur, en effet, adresse à Corneille des reproches qu'il ne pouvait lui faire qu'en le considérant comme un classique : ceux, par exemple, de déclamation, de jargon, de « conversation du canapé », de préoccupation de la cour de Louis XIV, de « dosage des sentiments », d^ntrig^e à la Scribe, etc. On voit assez, par le fait même de ces critiques, et par des points sur lesquels elles portent avec une grande sagacité, qu'à l'époque où il écrivait ces remarques (après 1855), Vigny était revenu du Corneille romantique .
Ces notes indiquent donc l'évolution curieuse, sinon importante, d'une théorie chère à Alfred de Vigny, juge de Corneille, et ainsi je ne sais quoi de plus solide, de plus sûr dans son sens littéraire. Mais pour ceux mêmes qui n'y voudront pas voir cela, il y aura quelque intérêt peut-être à connnaître la façon toute personnelle et très vivante dont Tauteur de Moïse appréciait celui de Polyeucte, s'ils approuvent ce que Gœthe donnne comme une a règle générale » de haute critique » : « Les hommes ne sont réellement jugés que par leurs pairs ; les gens médiocres par d'autres gens médiocres, les grands hommes par d'autres grands hommes ! »
Jacques Langlais.
(1) Gœthe. Des hommes célèbres de la France au xviii* siècle et de Tétat de la littérature et des arts, chapitre sur Diderot.
(suite)
L*homme politique; diplotnatie; folies d'amour, ami, ennemi, vengeaqce, la catastrophe ; les responsabilités ; repentir. — Lettres inédites par
La guerre d'Espagne heureusement terminée, restait Tépineuse affaire des colonies espagnoles. L'Angleterre y cherchait une revanche aux humiliations que la diplomatie et l'armée de la France lui avaient infligées.
Avec quelle sollicitude très éveillée et avec quelle prudence très fîère Chateaubriand mena les nouvelles négociations jusqu'au jour où elles lui furent grossièrement arrachées des mains, on le peut voir aux correspondances qu'il a publiées dans le volume intitulé Congrès de Vérone {i).
L'une de ses dépêches, et, à coup sûr, des plus importantes, a trompé ses recherches ou fui ses souvenirs. Elle fait honneur à sa sagesse, autant qu'à sa fermeté ; de plus, elle présente, en un résumé très vivant, et les motifs de la guerre d'Espagne et les intérêts engagés dans Taifaire des colonies espagnoles.
Nous allons constater que Villèle n'était pas seul à mettre dans la balance : commerce, Unanimes, intérêts matériels.
(1) Voir dans Politique de la Restauration en 1822 et 1823. ce que M. de Marcellus raconte sur les pièces retranchées de cet ouvrage qui formait originairement quatre volumes.
A M. le comte Donzelot, lieutenant-général, gouverneur de de la Martinique.
Paris, 27 décembre 1823.
Générai, cette dépèche vous sera remise par M. Chasseriau qui a déjà été honoré de votre confiance dans le cours d'une mission qui lui avait été confiée par un de mes prédécesseurs. La bienveillance que vous avez bien voulu lui conserver m'a décidé à renvoyer de nouveau en Amérique dans des circonstances aussi importantes pour notre politique que pour notre commerce.
Il est naturel de supposer que les événements qui viennent de se passer en Espagne ont pu répandre dans l'Amérique des opinions fausses sur les intentions du gouvernement du Roi et que la malveillance aura cherché à en profiter pour nuire aux intérêts de notre commerce. On a pu facilement croire, en effet, que la France, qui vient de relever le trône d'Espagne, fournirait à Sa Majesté catholique des secours effectifs pour réduire aussi dans le Nouveau Monde des sujets révoltés et qu'elle devait être par conséquent considérée par les nouveaux Etats comme une ennemie.
Ces considérations ont décidé le Roi à renvoyer M. Chasseriau dans un pays qu'il connaît déjà et dans lequel il peut mieux qu'un autre peut-être rectifier les opinions erronées que les circonstances ont pu accréditer et faire connaître les intentions du Roi telles qu'elles sont réellement. Ces intentions sont développées d'une manière très précise dans un mémoire qui est destiné à leur servir d'instruction, et qu'il a ordre de vous communiquer.
Le Roi a fait entrer ses troupes en Espagne pour y renverser une Révolution qui menaçait la tranquillité de tous les Etats de l'Europe et dont la conséquence la plus vraisemblable devait être le renversement d'un des trônes de sa maison. L'armée française s'est présentée et a été accueillie dans toutes les provinces de la péninsule comme le seul garant du bon ordre.
Tous les partis ont cherché un refuge auprès d'elle, et si les sages conseils du Roi étaient suivis, le calme que ses armes ont rétabli en Espagne y serait assuré pour de longues années et sur des bases solides. Ainsi cette expédition glorieuse qui commence pour la France une époque nouvelle en lui rendant la place qui lui est due parmi les grandes puissances de l'Europe et en affermissant sa tranquillité intérieure, ne devrait avoir excité contre elle aucune haine. En effet, des partis qui déchiraient l'Espagne, aucun ne peut lui reprocher ce qu'elle a fait, et la prudente politique du Roi a dû pré-
venir ailleurs l'efiet des passions excitées par une entreprise si importante pour raffermissement de sa puissance. Elle empêchera probablement avec le même bonheur que la question des colonies espagnoles ne devienne pour TËurope un nouveau sujet de division.
Le gouvernement anglais, qui, loin de prendre part à notre entreprise, Ta hautement désapprouvée, avait pensé qu'elle serait pour la France une cause de ruine ; mais quand la défense de Cadix a touché à sa fin, ce même gouvernement a paru craindre que nous ne voulussions étendre notre intervention armée jusqaà la querelle entre l'Espagne et TAmérique. L'opinion publique s'est effrayée et a cru déjà nous voir obtenir de l'Espagne^ ou des possessions, ou des privilèges dans les Colonies. Alors le ministère anglais s'est hâté d'envoyer des forces dans les mers des Antilles et d'annoncer le départ de plusieurs consuls et agents diplomatiques, pour l'Amérique. Déjà quelques jours avant la délivrance de Ferdinand, il nous avait fait demander quelles étaient nos vues sur les colonies espagnoles et si nous voulions entrer dans quelque arrangement particulier avec la Grande-Bretagne à leur égard. Nous avons répondu que le Roi comprenait combien il était important pour l'Europe que le sort des colonies espagnoles fût promptement décidé et que les puissances maritimes puissent fixer leurs relations commerciales avec elles ; qu'il ferait tous ses efforts pour que cette grave question fût promptement l'objet d'une discussion sérieuse entre tous les alliés, mais qu'elle ne pouvait pas être agitée tant que le roi d'Espagne, qu'elle concernait plus que tout autre, était enfermé dans Cadix.
Sur ces entrefaites, cette ville capitula. Aussitôt, le gouvernement du Roi) désirant d'empêcher qu'aucune puissance européenne ne prît un parti qui pourrait compromettre la bonne harmonie en Europe, se hâta, avant même que Ferdinand fût arrivé à Madrid, de donner Tordre à Tambassadeur de France d'engager ce prince à demander à toutes les cours de l'Alliance sansen excepter l'Angleterre, leur médiation collective pour un accommodement entre les colonies et la mère-patrie. Nous fîmes en même temps proposera toutes ces puissances que les conférences dans lesquelles on réglerait les formes de cette médiation se tinssent incessamment à Paris. Nous espérions par là prévenir toute scission dans l'alliance et amener l'Espagne à examiner de sang-froid sa position et ses moyens réels et à se prononcer sur la question de savoir si elle voulait, ne renonçante aucun de ses droits sur l'Amérique, se réserver la faculté de les faire valoir en temps et lieu, ou si elle se résignait à tirer de Tétat actuel
des oolonies le meilleur parti possible, en s'arrangeant avec chacune d'entre elles.
Tel est, Général, le point où nous en sommes en ce moment. Les alliés paraissent disposés à entrer dans nos vues.
Le gouvernemenf espagnol aurait déjà adressé aux cinq cours d'Autriche, de France, de Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, la demande de médiation, si sa Majesté catholiquen'avait pas changé son ministère, ce qui a nécessité quelques retards nouveaux.
Le vœuduRoi est de parvenir à ménager, s'il est possible, entre les provinces américaines insurgées et l'Espagne, quelque arrangement qui dédommage celle-ci des pertes auxquelles elle sera sans doute forcée de se résigner, mais il ne se dissimule pas que les conférences de Paris atteindront difficilement ce but et qu'elles n'auront probablement aucun résultat, pour la pacification de l'Amérique.
Le Roi ne veut pas, cependant, que le commerce français souffre de l'incertitude de ces longues négociations. C'est là le motif de la mission de M. Chassériau. Ses instructions lui prescrivent de s'attacher principalement à détruire tous les bruits qui pourraient nuire à nos relations commerciales et à veiller à ce que les sujets du Roi soient protégés dans toute l'étendue des provinces comprises sous le nom de Colombie. La bienveillance que vous lui avez témoignée me fait penser que vous voudrez bien le diriger et lui fournir les moyens de remplir sa mission. Il doit se conformer à tous les ordr^as qu'il recevra de vous.
M. Satnoel, qui arrivera à la Martinique sur le même bâtiment que M. Chassériau, a une mission à peu près semblable pour le Mexique ; ses instructions lui prescrivent d'aller se joindre à M. Schmaltz, pour agir de concert avec lui ; mais les journaux an* glais annoncent que celui-ci a été arrêté avec M. Delamotte qui raccompagnait. Si cette nouvelle est vraie, elle annonce de nouveaux obstacles au succès de la mission de M. Samoel. Cependant, elle ne doit pas l'arrêter. Le Conseil a pris à ce sujet une détermination qui pourra, au contraire, rendre Tenvoi de M. Chassériau beaucoup plus naturel qu'il n'aurait pu le paraître d'abord. Il a pensé que la France ne pouvait pas, sans perdre de sa dignité, souffrir qu'on mît en prison un officier français, sans demander d'explications sur les motifs de son arrestation ; qu'une démarche à cet égard était même nécessaire pour nous faire respecter et un très bon moyen de poser les bases d'une influence française dans ce pays. Ce n'est pas une démarche hostile ou qui doive amener une rupture que vous aurez à faire auprès des autorités mexicaines ; il serait contraire aux intérêts
de la France de traiter en ennemi un pays qui, sous le rapport politique et sous le rapport commercial, doit acquérir une si grande importance .
La volonté du Roi est donc que vous envoyiez M. Samoel sur un de ses bâtiments au Mexique, qu'il y réclame les Français qui ont pu y être arrêtés pour des motifs politiques, qu'il se les fasse rendre, s*il est possible, et qu'il profite de cette occasion pour remplir la mission qui lui est confiée. Comme celle de M. Cbassériau, elle a pour but de juger si Ton ne pourrait pas sonder les dipositions du pays pour tâcher de faire demander par les colonies, la médiation du Roi pour un arrangement avec l'Espagne, et, quel que soit le succès de cette tentative, de chercher à lier des rapports de bienveillance et de commerce entre le Mexique et la France.
Vous prendrez, Général, connaissance des instructions que j'ai fait remettre à M. Samoel, et vous chercherez les moyens de les rendre applicables à l'état des choses tel qu'il sera au moment où vous recevrez cette lettre.
Je vous le répète, les intentions du Roi sont d'établir l'influence de la France et de la faire tourner, s'il est possible, au profit de l'Espagne, mais, en tous cas, de ne pas sacrifier les intérêts du commerce français, ni les relations qui s'établissent entre ses sujets et l'Amérique espagnole ; de ne pas livrer à une seule puissance cet important débouché de l'industrie européenne. D'aussi grands intérêts ne peuvent pas, Général, être confiés en de meilleures mains. Le Roi est convaincu d'avance que vous ferez pour le bien de son service tout ce qu'il sera possible de faire.
Recevez, Général, l'assurance de ma considération la, plus distinguée.
Chateaubriand.
L'esprit tendu au long espoir et aux vastes pensées, Chateaubriand négligeait de regarder à ses pieds. « Comme l'astrologue, nous regardions le ciel et nous tombâmes dans un puits (1). » — « Abusé sur le moment immédiat par la fougue de son désir, il voyait à distance avec le regard de l'historien... L'aigle, facile à prendre à tous les lacets quand il posait à terre, retrouvait sa vue perçante en relevant son vol dans les hauteurs (1). »
(1) Congrès de Vérone,
(2) M. de Vogtté.
Du vrai politique, il avait la perception rapide, la sensation très délicate, l'intuition ; et, à ces dons éminents, ils joignait Ténergie du Breton qui sait vouloir et persévérer, en dépit de tous les obstacles. L'alliance de la Russie, souhaitée par le duc de Richelieu, et combattue par Villèle, Chateaubriand la voulait avec passion, pour le plus grand bien de la France. Déjà ! Grâce à l'amitié dont l'honorait l'empereur Alexandre, il l'aurait obtenue avec ses conséquences ; et qui les pourrait mesurer, ces conséquences?
Les habiles riaient de « ses projets magnifiques pour tous pays. » La guerre d'Espagne, très bien conduite, malgré toutes sortes d'oppositions (secrètes et avouées, intérieures et extérieures), permet de supposer que, laissé aux affaires, et non contrecarré par Vilièle, il aurait accompli des choses mémorables. La Prusse a bien réalisé ces apparentes impossibilités : unifier TAllemagne à son profit, s'avancer jusqu'à Metz et Strasbourg, et s'y installer à demeure. Pourquoi la France (( restaurée », façonnée aux armes et habituée aux prodiges par le grand Empereur, n'aurait-elle pas reconquis la frontière du Rhin ? Tout la favorisait.
« Encore un jour de perdu », Monsieur l'écrivait à Vilièle, non hélas ! dans la prévision et la préparation des grands (( projets », mais dans le sens des petits complots. Ce devait être le dernier. « Demain », « demain », « demain », répétait Son Altesse.
Ce lendemain, — 6 juin, jour de la Pentecôte, — Chateaubriand était arrivé dans les premiers salons de Monsieur. Un huissier vint lui dire qu'on le demandait. C'était Hyacinthe, son secrétaire, qui lui annonça qu'il n'était plus ministre.
« J'ouvris le paquet qu'il me présentait et j'y trouvai ce billet de M. de Vilièle :
Monsieur le Vicomte,
J'obéis aux ordres du Roi en transmettant de suite à Votre Excellence une ordonnance que Sa Majesté vient de rendre.
« Lesieurcomte de Vilièle, président de notre Conseil des ministres, est chargé par intérim du portefeuille des affaires étrangères, en remplacement du sieur vicomte de Chateaubriand. ))
(( M. de Villèlea répété que la lettre de destitution avait été retardée par le hasard, elle avait eu le malheur de ne m*étre rendue qu'au Château ; peut-être en fut-il ainsi : mais quant on joue, on doit calculer les chances de la partie ; on doit surtout ne pas écrire à un am^ de quelque valeur une lettre telle qu'on rougirait d'en adresser une semblable a un valet coupable qu'on jetterait sur le pavé, sans conve nances et sans remords. »
La Chambre des pairs avait rejeté la conversion des rentes. Inde irœ. On reproche à Chateaubriand de n'avoir pas soutenu le projet en péril, d'avoir affecté de garder le silence. Est-ce que Villèle n'avait pas affecté de tenir son collègue à Técart ? Est-ce qu'il ne l'avait pas mis dans Timpossibilité de parler ? Corbière seul était dans le secret des conventions avec les banquiers. Espérant triompher sans le collègue détesté, Villèle ne lui avait rien demandé, afin de ne lui rien devoir et d'être plus libre de l'expulser.
Monsieur, qui était dans les secrets du président, lui écrivait ce mot qu'on a dû remarquer : « Par bonheur, Chateaubriand n'a pas parlé (1).
Entendons Villèle dans ses mémoires (2) :
 la Chambre des députés, Clausel de Coussergues avait prononcé un long discours pour combattre la transaction acceptée par le ministère. Or, Clausel était Vami intime et le commensal habituel du ministre des affaires étrangères^
A la Chambre des pairs, le rapporteur, «M. le duc de Lévis avait conseillé Vadoption^ mais les raisons qu'il donnait étaient plutôt de nature à motiver le rejet. 0/', M. le duc de Lévis était intimement lié avec M. de Chateaubriand. » Si oe n'est toi, c'est dono ton frère !
Villèle s'était refusé systématiquement à placer quelques
(1) Quand il s'agira de remplacer Chateaubriand aux affaires étrangères, Monsieur écrira à Villèle : a... L'idée de Caraman (pour le ministère) est encore celle qui me paraît offrir le moins d'inconvénient : 1" // est ennemi de Chateaubriand : 2* il a des connaissances en politique extérieure... etc »
(2) « Corbière me dit que M. de Chateaubriand avait demandé la parole après M. de C^hoiseul et qu'il l'acnit cmpâché de monter à la tribune en réclamant son tour, comme s'étant personnellement chargé de la défense de la loi. Cependant, mes collègues et moi-même, je dois le dire, nous eûmes la pensée qu'un sentiment de méfiance n'avait pas été étranger à la manière d agir de Corbière. » {Mémoires de Villèle).
royalistes, malgré les conseils réitéras de Chateaubriand. Rattachés à la fortune du ministère, celui-ci les aurait eus pour alliés au moment critique. Mécontents de Villèle, ils s'inspirèrent, non de Topinion de Chateaubriand^ mais comme Chateaubriand, de Topinion publique, et refusèrent d'assumer l'impopularité de la conversion.
« Mais le roi savait sans doute ce qu'il disait : « Chateaubriand nous a trahis. Je ne veux plus le voir. » Et il me fit dresser aussitôt l'ordonnance sur son propre bureau, chose qu'il n'eût jamais permise en toute centre circonstance, v Et Villèle ajoute qu'il ne sut jamais d'où était venue au Roi la révélation qui lui fît prendre une si brusque détermination.
D'où venait cette prétendue révélation ? D'autres l'ont su et l'on dit(l). Et si Yillèlo l'ignora toujours, c'est qu'il mit une sorte d'obstination à ne le point savoir. Elle venait de Mme du Cayla, très ennemie de Chateaubriand. On aait aussi que Villèle se servit maintes fois de cette influence de femme, et qu'il la récompensa (flattant ainsi la sénile passion du roi), en accueillant au ministère les deux Larochefoucauld. Mmedu Cayla est cette favorite à laquelle Louis XVIII ne pouvait se retenir d'écrire chaque jour une ou plusieurs lettres, comme jadis à son favori Decazes.
D'ailleurs, après les extraits que nous avons lus, après le mot a demain » trois fois répété par Monsieur, à quoi bon discuter ? Le renvoi était concerté entre la Cour et Villèle. On n'attendait qu'une occasion. Chateaubriand eût-il parlé à la Chambre des pairs, et enlevé le vote de la conversion ; ce n'eût été que partie remise. Monsieur aurait écrit à son cher Villèle : « Malheureusement, Chateaubriand a parlé. »
Le ministre des affaires étrangères était averti : « Vous serez renvoyé demain », lui disait-on souvent. « Aujourd'hui, si l'on veut », répondait-il avec hauteur et dédain. Ce qu'il ne pouvait prévoir, c'est la grossièreté du procédé. « La manière
(1) « La colère du roi avait été inspirée par l'habileté d'ane camarilla qui faisait arriver par la voix d*une femme à l'oreille de Louis XVI II la désapprobation qu'inspiraient les opinions libérales de M. de Chateaubriand. (Mémoires du baron Hyde de Neuville, t. III. — Voir même ouvrage, même volume, d'intéressants détails sur la « séduisante comtesse. D
232 LES ANNALES ROMANtIQUES
est tout pour un galant homme. » Comme il n'avait pas volé la montre du roi, il ne devait pas être chassé. De tous les minis" très de la Restauration, il fut le seul jeté hors de sa place sans aucune marque d'estime de la couronne, comme s'il avait « trahi » le Prince ou la Patrie. Or, il avait heureusement préparé et conduit la guerre d'Espa^^ne, et sitôt après les désastres que TEmpire y avait subis. Les formes usitées en pareil cas, toutes les formes, furent violées outrageusement. — Richelieu avait été gratifié d'une dotation nationale. — Mathieu de Montmorency avait reçu le titre de duc.
Les suites qui faisaient peur à beaucoup, Villèle déclarait qu'il ne les redoutait pas. En appelant au ministère le brillant publiciste, il Tavait séparé de ses amis. En refusant des places à ces derniers, il avait préparé et consommé la brouille. Les ultras reprochaient à leur ancien chef de n'avoir mené l'assaut qu'à son profit personnel. « Il est très habile à soigner ses succès » écrivait Bonald à J. de Maistre. Ce mot amer tient lieu d'une infinité d'autres qui traînent dans les mémoires, après avoir couru les salons.
Les places qu'on avait refusées, quand c'était Chateaubriand qui les demandait, maintenant seront accordées à plusieurs des ultras. Et, par la loi de l'indemnité, on espérait bien se rattacher le gros des émigrés qui formaient l'extrême droite.
L'intérêt n'est-il pas toujours le principal, sinon Tunique mobile en politique ? Et, après cette loi, d'autres viendraient, dictées par les circonstances.
Pauvre, déchu de son influence, brouillé avec son parti, renié par ses amis, comme l'avait prévu Villèle, que pourra désormais Chateaubriand ? Sans doute, le journalisme lui reste. Mais avec la Chambre actuelle, gratifiée de la septennalité, une forte majorité est acquise au ministère, et les plus spécieux articles du monde ne seront pas capables d'en entamer le bloc. Et quant au pays, si la polémique du génie l'impressionnait trop vivement, eh bien ! on aurait toujours la ressource de rétablir la censure. Soustraite à l'influence des journaux, Topi-
sion suivrait, docile ; ou mieux, par les moyens dont le pouvoir dispose, on la soulèverait contre cet agitateur éternel.
Ainsi raisonnait Villèle. Ses calculs se trouvèrent exacts, mais non pour une longue durae ; car le problème comportait des éléments instables ; et Chateaubriand se chargea d'en modifier les données et d'en renverser les conclusions.
Au maniement des affaires, il avait acquis une intelligence très vive des réalités politiques. Mettant d'accord ses pensées et ses visées avec les aspirations du pays, il s*était grandement modéré dans l'exercice du pouvoir. Royaliste d'avantgarde par solidarité d'aristocratie et impulsion de caractère, il avait maintes fois, sous la bannière des ultras et à leur grand scandale, plaidé avec conviction et chaleur la cause des libertés publiques. Indépendant et libéral, il l'était d'instinct et par habitude ; il le fut sous tout régime, et jusqu'à son dernier soupir. Il l'avait été tout jeune, aux approches de la Révolution ; puis durant l'émigration et pendant qu'il écrivait son premier ouvrage; il Tavait été noblement, à ses risques et périls, et avec quel éclat ! sous la compression de l'Empire. Il le fut, par continuelles échappées, à la tête des affaires étrangères. Son ultracisme n'avait été que réaction de parti et tactique d'opposant. La cause de sa disgrâce vint surtout de ses tendances et de ses allures libérales, que la cour abominait. Sa froideur à l'égard de la conversion des rentes, qu'il avait d'abord conseillée, il la faut attribuer à son respect de Topinion je dirais volontiers, à la sensibilité de sa conscience politique.
Villèle, au contraire, s'inquiétait peu de froisser l'âme populaire. Courtisan très habile, il recherchait la faveur du Roi, des Princes et de la Chambre, plus que l'assentiment de la nation. Il ne se souciait que de l'état plus ou moins prospère des finances, du chiffre plus ou moins élevé de ses majorités. Hors de là, que lui importait l'opinion — Reine des temps modernes. Voulant se concilier l'extrême droite, et contrairement aux lumières de son esprit, il sera conduit à prendre des mesures odieuses, à présenter des lois impolitiques; il payera cher le concours des w royalistes » et plus cher encore la faveur de la Cour. A dater du renvoi de Chateaubriand, et en dépit de ses
234 LES ANNALKS ROMANTIQUES
majorités, son impopularité commence, et chaque jour elle ira croissant. Il s'en aperçoit et s'en irrite. Il frappe des coups maladroits, soulève les susceptibilités nationales ; et bientôt on put se demander ce qu'était devenue sa « sagesse » si vantée. « Villèle était un administrateur et même un chef d'opinion habile, mais nullement un grand ministre, surtout devant le problème compliqué d'une Restauration et d'une monarchie constitutionnelle à fonder (1). »
Le jour n'est pas très éloigné où le Dauphin, son confident toujours, et son complice dans le mauvais coup du renvoi, lui dira sans plus de ménagements :. « Vous étiez devenu si impopulaire (2). »
Chateaubriand n'essaya pas de disputer à Villèle les ultras. A la désertion intéressée, il répondit par l'abandon très convaincu et plein de mépris : « Je fermai ma porte à quiconque m'avait trahi... »
Il se fit un parti de tous les partis, et devint ou redevint c le chef du journalisme », comme l'appelait Villèle avec un dédain superbe ; c'est-à-dire qu'il devint le chef de la France intellectuelle et libérale, non pas le chef attitré : « chacun garda son drapeau et ses armes ». En pleine mêlée, il fut le premier par la vigueur de sa polémique ; il s'imposa par l'éclatante supériorité de son génie. Les articles qu'il publia, dans les Débats, de juin 1824 à 1827, fixèrent l'attention universelle ; ils étaient accueillis, du côté des ministériels, par de longs cris de colère ; partout ailleurs, avec admiration et enthousiasme. Après d'autres critiques, Sainte-Beuve a dit que ce sont des « chefsd'œuvre ». Sans doute, la vengeance y mêle trop ses âpres personnalités et ses injustices aux plus belles considérations d'ordre général. Celles-ci n'en eurent que plus d'influence sur les masses. Le grand public ne se passionne qu'avec les passionnés. Sous ce rapport, il fut servi à souhait. « L'arme satirique a tout à coup brillé dans sa main. Il n'a pas moins d'esprit que de génie, et nul ne manie comme lui le dédain. Malheur à ses adversaires ! Il les écrase en passant, d'un seul mot. Pour
(1) Villemain.
(2) Mémoires de Villèle, t. V.
trouver quelque chose d'égal à son ironie sanglante, à la malice de ses traits, à ses sarcasmes souvent amers et quelquefois sublimes, il faut remonter jusqu'à Pascal (1). »
Bref, tandis que Villèle déclinait aux ultras. Chateaubriand passait aux libéraux. « Pour exécuter ce double mouvement en sens contraire », le premier faisait violence à la sagesse de ses pensées comme à la froideur de son tempérament; il tombait dans une sorte d'esclavage. Le second brisait des liens factices et redevenait lui-même. Chaud partisan de la liberté pour tous, il reprenait sa pleine liberté de paroles et d'action.
Villèle fit partager à la royauté son impopularité croissante. Chateaubriand souleva des passions qui ne s'apaisèrent plus. L'un et l'autre auront contribué à la catastrophe finale.
Le plus coupable ?...
Quelle que soit, à l'endroit de Chateaubriand, la sévérité des historiens, partisans de la Restauration, je ne crois pas que, leur point de vue admis, le point de vue de la légitimité, ils aient exagéré la culpabilité de l'ancien ministre des affaires étrangères.
Si terribles que fussent les coups frappés par son génie, ils eussent fait moins de mal, venant d'un ennemi des Bourbons. Proférés par un émigré, par un panégyriste, ses plaintes, ses ironies, ses sarcasmes, ses avertissements, ses prophéties de malheur et de république, voyaient leur action doublée, décuplée, centuplée. « Pour qu'un royaliste parle de la sorte, et quel royaliste ! faut-il que ce soit vrai ! » répétaient les simples après les habiles. « Chateaubriand s'apercevait-il que les coups portaient par-dessus la tète de Villèle et frappaient au cœur la Royauté ? Et leur portée était formidable (2). »
Si Chateaubriand a passé la mesure et s'est trop vengé, qui s'est permis de provoquer l'irritable génie ? Qui, sur la scène la plus haute du monde, a souffleté le moins endurant des hommes ? « C'est à Villèle qu'appartient la faute », remarque Guizot dans dans ses Mémoires, a SU ne la voulait pas, il avait, à coup sûr, auprès du roi, assez de crédit pour Tempr^cher ; contre sa cou-
(1) Due de Noailles, Discours de réception à l'Académie française.
(2) M. de Vogue, Centenaire du Journal des Débats.
tume, il eut, dans cette occasion, plus d'humeur que de sangfroid et de prévoyance. 11 est des alliés nécessaires, quoique très incommodes, et M. de Chateaubriand, malgré ses prétentions et à ses boutades, était moins dangereux comme rival que comme ennemi (1). »
Faisons le rêve de les supposer unis. Très certainement, on n'aurait eu ni les irritantes discussions sur le sacrilège, ni le projet de loi contre la liberté de la presse, ni le rétablissement de la censure, ni le scandaleux achat des journaux opposants, ni le licenciement de la garde nationale. Chateaubriand, ministre, n'eût jamais approuvé de tels projets, toléré de telles menaces, permis de telles lâchetés, pris part à de tels trafics, avoué de telles méfiances. — La royauté n'eût pas provoqué la nation par les fatales ordonnances. Le libéralisme n'eût pas versé dans la Révolution. Les aiTaires intérieures, sous la même habile et intègre direction, auraient poursuivi leur marche ascendante ; les affaires étrangères auraient été gérées avec la même hauteur de vues, la même fiertée patriotique, le même éclatant succès.
Pour conduire un pays impressionnable comme la France, surtout après les miracles et les désastres de l'épopée impériale, il fallait, à la précision et à l'habileté du financier, joiadre le prestige personnel, l'intelligence et la sympathie du génie national, un tact délicat dans le maniement des esprits, la fibre patriotique très sensible, l'instinct de l'avenir et de la gloire. Ni Chateaubriand, ni Villèle n'avaient tout cela. Le premier avait tout ce qui frappe, brille, séduit, entraine, enlève, tout ce qui parle à l'esprit, au cœur, à l'âme. Le second n'avait que la partie administrative et financière.
Or, malgré son importance majeure, et quoique le Français, en tant qu'individu, soit généralement économe, la France ne prisa jamais l'économie dans ses dirigeants. Elle suit les prodigues qui la flattent dans ses rêves de grandeur et dans ses habitudes de prodigalité. Non que la part de Villèle fût petite. A vrai dire, elle fut très grande, très noble, essentielle. Chateaubriand lui-même, en ses heures d'impartialité, a écrit de son
(1) Guizot. Mémoires.
rival : « M. de Viilèle est en tout un homme d'un mérite supérieur.n — « M. de Viilèle est un homme d'ordre, de comptabilité, de modération, de sang-froid, et dont les ressources sont infinies. S'il n'avait eu l'ambition d'occuper la première place pour laquelle il n'est pas suffisant, c'eût été un ministre à garder éternellement dans le conseil du roi ; on ne le remplacera jamais. »
Sous la justice et l'ampleur de Téloge perce la restriction, et frémit le cruel souvenir.
Ah ! que n'avons-nous, à cette heure, « le génie » d'un Viilèle (le mot est encore de Chateaubriand), et son intraitable probité pour rétablir la sincérité et la sécurité de nos finances! Que n'avons-nous aux affaires étrangères la fierté patriotique d'un Chateaubriand luttant avec avantage contre l'Angleterre et l'Autriche ! Quand seront publiées toutes les pièces diplomatiques de la France au xix* siècle, je ne suppose pas que les dépêches de Chateaubriand aient à souffrir d'aucun rapprochement, d'aucune comparaison, à aucun point de vue.
On dit : Après les désastres de l'année terrible, la France est restée tellement affaiblie que, seule, la prudence lui convient. — Plus de trente ans après la défaite !
Huit ans après les interminables guerres de la Révolution, du Consulat et de TEmpire, huit ans seulement après Waterloo, Chateaubriand parlait haut et ferme au nom de la France. Il disait dans la suite, au comte de Marcellus, son ancien secrétaire d'ambassade à Londres: « Cette Angleterre qui nous voit si humbles depuis 1830, vous souvenez^vous comme nous la tenions de court en 1823? »
Sous des rois imbus d'idées absolues, rois à courtisans et à favoris, et pour qui le régime constitutionnel ne fut jamais qu'une concession, ou plutôt une fiction, Chateaubriand ne pouvait être ministre à demeure, et ce qui est arrivé devait fatalement se produire, — sauf la grossièreté du renvoi. Dans ses habitudes et attitudes de froide réserve, dans sa vie à part qu'expliquent son humeur taciturne et sauvage, ses promptes et rancunières susceptibilités, ses amours volages aussi bien que ses hciincs tenaces, quelque chose devait se trahir du sen-
timent qui lui dictait plus tard ce mot plein d'amertume et de mépris : a Misérable race de cour ! »
— (( Avait-il dans le caractère les qualités indispensables pour s'emparer de l'esprit du maître, de Tesprit et de la coniiance du roi, et pour s'y maintenir en cour, que ce roi eût été Charles X ou Louis XVIII, ou je dirai même tout autre roi ? o C'est Sainte-Beuve qui pose la question, et Ton devine la facile réponse qu'il se fait à lui-même : a II n'avait certes ni la dextérité, ni la patience, ni le ménagement et la souplesse, cette suite de petites choses qui sont souvent la condition des grandes et qui les rendent possibles. Premier ministre avec l'un ou l'autre des deux rois avec qui il eût fallu s'entendre et compter, on ne se figure pas qu'il eût pu y tenir longtemps. Il serait arrivé un matin quelque aventure, et M. de Chateaubriand aime les crises, comme disait M* Canning. »
Avec des rois absolus, oui, tout cela, c'est l'évidence même. (1)
Mais sous le régime constitutionnel qu'avait promis la charte, loi fondamentale du royaume, si ce régime eût été sincèrement pratiqué et vraiment parlementaire, comme en Angleterre, Chateaubriand, de par l'opinion, eût été président du Conseil, et tout porte à croire qu'il se fût maintenu à ce poste d'honneur, nonobstant ses défauts, et malgré les antipathies de la cour, « comme. Canning. » L'aversion du roi d'Angleterre n'empêcha pas Canning (prosateur, poète, orateur admirable) d'être longtemps ministre des affaires étrangères, et, quelques mois avant sa mort, chef du cabinet anglais. — Gladstone n'était pas aimé de Victoria ; et quoique l'antipathie fut patente et déclarée, il a bien dirigé les affaires de son pays.
Villèle bornait sa vue aux horizons prochains. Tout ce qui sortait de ses calculs, de ses pratiques et de ses moyens, il le taxait de prétention, d'imprudence et de « folie ». Ce mot revient souvent sous sa plume ; il trahit la confiance en soi, une confiance exclusive en ses propres lumières.
(1) Ce n'était pas seulement les petitesses de l'homme qui le rendaient impossible, c'était surtout les grands côtés de son ca.ractère et de son intelligence », et la suite. Voir, dans la Retue des Deux- M ondes, le très bel article de M. E.-M. de Vogué, 15 mars, 1892, auquel ces trop courtes lignes sont empruntées.
Sous des apparences de froideur et d'oubli de soi, il n^admettait aucun partage de direction ; il voulait aussi bien diriger les affaires étrangères que Tintérieur, qui était son lot. Personnel et ombrageux, il n'avait pu supporter l'influence atta^* chée au grand nom de Montmorency ; surtout il avait refusé de plier ses vues à celles de son collègue et il Tavait éliminé (1). Il ne supporta pas mieux les succès de Chateaubriand dans la grande diplomatie, les applaudissements donnés aux discours du ministre des affaires étrangères, la gloire de la guerre d'Espagne attribuée au brillant collègue par les cours étrangères comme par la nation, Tamitié du czar traduite par des éloges et des faveurs. A ces causes du renvoi, il faut ajouter la crainte vague d'être supplanté à la présidence. Pour se rassurer, il n'aurait eu qu'à relire tant de lettres où a Tami politique » promettait de « rester » ou de c sortir » avec lui. Quelle arme irrésistible si le correspondant avait forfait à l'honneur. Chateaubriand a protesté contre cette supposition avec une extrême vivacité dans le Congrès de Vérone : « Nous n'avions pas ce désir. Nous ne sommes point de la race intrépide, sourde à la voix du dévouement et de la raison. Notre esprit pouvait tendre è la domination ; mais il était dominé par notre caractère ; nous trouvions plaisir dans notre obéissance, parce qu'elle nous débarrassait de notre volonté. Notre défaut capital est l'ennui, le dégoût de tout, le doute perpétuel. »
Louis XVIII n'aimait pas Montmorency. Il n'aimait pas davantage Richelieu. Il aimait moins encore l'auteur de la Monarchie selon la charte. L'entrée de Chateaubriand au conseil ne se fit pas sans une sorte de violence imposée aux sentiments de Sa Majesté.
Cette antipathie fut peut-être, à l'habile courtisan, le suprême motif de consommer la rupture.
On a dit qu'il y avait, entre les deux collègues, incompati*
(1) M. de Montmorency, démissionnaire, écrivit à Villèle, le 27 décembre 1822 : « Mes sentiments répondront toujours aux vôtres, quoiqu'il y en ait de pénibles, dans la difficulté que nous avons eue de nous entendre. » Et encore: « Je regrette, mon cher collègue, en me servant encore de ce nom, de ne nous être pas mieux entendus, et vous prie de recevoir l'assurance de mes sentiments- »
bilité d'humeur. Je le crois aussi ; et, de ce chef, l'union était vouée à bien des secousses.
Mais je me figure que l'incompatibilité, du côté de Villèle, résidait surtout dans la certitude que la Cour n'adoptait pas du tout Chateaubriand. « Plus sensible que les autres hommes », celui-ci comprenait très bien ce que sa position avait d'anormal, et il en souffrait beaucoup. Au lieu d'essayer de faire doucement violence aux sentiments du Roi, et de s'imposer par l'assiduité, sinon par la flatterie, il s'éloignait avec une fierté sauvage, s'abandonnait à ses goûts de solitude, voire à ses folies amoureuses ; et il laissait à Villèle l'avantage de porter à la Cour les bonnes nouvelles de la guerre. Le Roi et les Princes lui témoignaient une froideur, que les succès des armes françaises, prévus et préparés par lui, auraient dû dissiper, et qu'ils rendaient plus manifeste. Le parti-pris d'une telle attitude cesse de surprendre quand on a lu les correspondances du Prince généralissime et du Président du Conseil ; une hostilité absolue 6 y montre toutes les fois qu'il est question de Chateaubriand.
Rejeté dans ses goûts d'indépendance et de solitude par l'injustice de la Cour ; sombre et muet avec les collègues dont il devinait ou constatait le mauvais vouloir, et qu'il dédaignait de se concilier ; plein de confiance dans les lumières de son esprit et tout frémissant de ne pouvoir imposer ses vues ; n'estimant et ne poursuivant que la gloire, celle de la France avec la sienne propre ; révolté de voir attribuer aux finances, et à tout propos, la supériorité sur toute autre considération; brusque, fier, raide, cassant, susceptible par tempérament physique et moral, tel était le Chateaubriand des relations ministérielles. Collaborateur incommode, étant très personnel et très éclipsant (courtisan et favori de la gloire), mais collègue loyal, généreux et très sensible aux bons procédés. Avec lui le mot trahison n'est certes pas de mise. Malgré ses préventions et ses prétentions, malgré ses impatiences, ses froissements et ses dégoûts, il eût été plus tolérant que Villèle, et donc plus fort, et même plus loyal en ceci qu'il n'eût pas négocié dans l'ombre, avec la Cour, la perte du Président. Il aurait supporté ses défauts, non sans grogner et gronder souvent. Il l'aurait suivi dans sa chute, avec l'espoir de remonter par le libre jeu des discussions et des influences.
Il faut croire que sa conscience ne lui reprochait rien de grave à l'égard de Villèle ; car nous avons vu qu'en mars 1824 il osait bien lui écrire en se plaignant de Corbière :
« Je suis assez bon camarade, je pense, pdur qu'on le soit avec moi. »
Supposez à Louis XVIII et à Monsieur, au duc et à la duchesse d'Angoulême, les sentiments que l'infortuné duc de Berry professait pour Chateaubriand. Je gage que Villèle n'aurait pas rompu. Ne pouvant gouverner « sans lui, il se fût plié à gouverner avec lui ».
Berryer se fit l'interprète de Topinion en écrivant à Villèle, peu après le coup d'Etat ministériel du 6 juin :
La liberté que vous m'avez donnée me décide à vous soumettre quelques réflexions... Votre position, en ce moment, me semble difficile... L'opposition s'est manifestée dans les Chambres... dans le public, les écrits et les conversations sont pleins d'opposition...
Le reproche est surtout que le Président du Conseil ne veut supporter aucune contradiction. Ce reproche eaï fortifié par la composition du ministère où Von ne trouve aucune capacité de discussion, même auprès de vous, aucune indépendance déposition et de caractère...
Enfin M. de Chateaubriand aurait eu Rome ou Gonstantinople. Il y consentirait (?) et Ton ne verrait plus en France, en état d'absolue disgrâce, un homme qui h eu autant d*action et d'influence sur l'opinion royaliste.
Le divorce, voulu et consommé par Villèle, ne fut pas seulement-fatal à lui, à Chateaubriand et à la royauté. Il le fut aussi à la France, par le contre-coup de révolutions successives, lesquelles, finalement, par Tenchainement des causes, aboutirent à la mutilation de la Patrie.
Chateaubriand a fait son examen de conscience et prononcé à haute voix, à voix émue, son nieâ culpâ dès 1831 : il s'est « repenti » dans les Etudes historiques^ puis dans le Congrès de Vérone (1836), et enfin dans les Mémoires d' Outre-Tombe, Le mal qu'il fit à la monarchie, il l'avoue et le déplore : « L'excès du ressentiment ne nous Justifie pas selon la règle et le mot de
vertu... Eussions nous deviné le résultat, certes, nous nous serions abstenu. » Les violences outrancières de sa polémique contre Villèle, il les avoue également dans un livre que l'ancien Président ne pouvait manquer de lire : « Si nous avons exagéré autrefois dans notre défense légitime, nous reconnaissons plei" nement, franchement^ loyalement notre injustice. Quand on est blessé, les qualités d'un homme disparaissent ; on ne voit que ses imperfections. »
Il va, lui si fier, jusqu'à prononcer le mot de a réconciliation », et c'est comme une parole d'avances qu'il jette à tout hasard : elle ne devait pas, hélas ! susciter le moindre écho dans le cœur de Villèle : « Comme Charles P*", il faut nous réconcilier avant de rencontrer le masque armé qui attend chaque homme au bout de sa vie. » Cela se lit vers la fin du Congrès \ mais déjà, dans l'avertissement, il y avait un alinéa qui est resté inédit (roriginal est sous mes yeux) et où se dessinent les tendances de l'ou* vrage. L'illustre auteur y avait écrit les ligues suivantes : « Dans les lettres de M. le comté de la Ferronnays, j'ai supprimé les jugements sans équité de l'empereur Alexandre. Le genre de supériorité de M. le comte de Villèle ne pouvait être ni senti ni connu du czar : c'était en vain que M. le comte de la Ferronnays cherchait à rectifier les idées de l'autocrate ; il suffisait que le Président du Conseil vit des inconvénients à la guerre d'Espagne pour qu'Alexandre fût injuste envers lui. »
Précédemment, le 22 novembre 1832, il nommait, le plus honorablement du monde, M. de Villèle dans une lettre adressée à MM, les Rédacteurs en chef des journaux : « Mon dessein, si l'on m'avait laissé parvenir aux pieds de l'auguste prisonnière (duchesse de Berry), était de lui proposer pour l'occurrence, la formation d'un conseil d'hommes plus éclairés que moi. J'aurais pris la liberté d'indiquer au choix de Madame, le marquis de Pastoret, M. Laine, M. Villèle, etc. »
Avec d'autres amis, il y eut aussi des brouilles, amis privés ou politiques. Son bon cœur et son grand esprit le portèrent à désirer le rapprochement et à faire les premiers pas ; ou, s'il était prévenu, il accueillait avec un empressement non dissimulé, et plutôt avec les démonstrations d'une vive joie, les avances qui lui étaient faites dans la voie de la réconciliation,
Ainsi agit-il avec M. de Talaru, ambassadeur à Madrid, pendant qu'il était ministre des affaires étrangères. Il lui écrivait, le 11 septembre 1823 :
J'ai vu vos amis. Ils élaient affligés du froid qu'ils croyaient survenu entre nous. Je leur ai dît que jamais il ne pouvait y avoir entre vous et moi de dissentiment durable ; que nousnous étions grognes un peu et que c'était fini. Tout à vous, mon cher ami. ))
Ainsi, plus tard avec Hyde de Neuville, à la suite d'un c froid > occasionné par une vivacité de Mme de Chateaubriand :
11 eut de l'humeur, raconte Hyde de Neuville, dans &es mémoires; j'en eus aussi. Je cessai de le voir. Il en fut peiné. M. de Vaublanc vint de sa part me le cttr^. Cette démarche me toucha; le billet cijoint était un noble élan du cœur de l'homme que Ton a trop accusé de n'en avoir pas :
V Mon cher Hyde, embrassons-nous, oublions des misères qui ne doivent pas compter entre des hommes comme nous. »
Je lui répondis : <( Vos principes sont les miens ; si nos vues sur certains points pouvaient être différentes, nous ferions parler de part et d'autre notre foi, notre loyauté; mais jamais ces nuances ne pourraient me conduire à oublier combien je vous aime, et ce que vous êtes pour la monarchie et pour les libertés de mon pays, n
Ainsi, jadis, avec Fontanes, avec Mole, avec les autres amis de sa jeunesse ; ainsi avec Villèle. Il lui demanda une entrevue pour échanger des explications ; et si rien de bon ne s'en suivit, ce fut la faute de Tancien ami.
Le président écrit dans ses mémoires : ce II me fit de belles protestations. )) Qu'est-ce à dire ? Sinon des assurances d'amitié, des promesses de fidélité sur lesquelles on pouvait s'appuyer, l'homme qui las avait prononcées étant au plus haut point homme d'honneur. Eût-il été touché et porté à répondre en homme de cœur, est-ce que Villèle était libre ? Est-ce qu'il n'y avait pas partie liée avec la Cour ?
II rendit compte à son royal confident et se servit d'expressions qui se devinent à la réponse de Monsieur : une hostilité s'y trahit, absolument irréductible.
De sou côté, Villèle s'est-il jamais demandé quelle pouvait
être sa part de responsabilité dans la chute du trône, et s'il n'avait pas eu des torts envers Chateaubriand ? J'aurais voulu retrouver dsns ses mémoires quelque trace d'inquiétude, quelque doute, une ombre, au moins cela; mieux eût valu la pleine réciprocité des aveux et des regrets.
Il n'a pas dit, à l'exemple de Chateaubriand, ces mots très nobles, et si parfaitement humains : « Je me suis trompé», «je me repens», c je fus injuste», c il faut nous réconcilier». Bien au contraire, il se félicite et il s'admire avec une assurance extraordinairement sincère et sereine :
« Quoique la division du parti royaliste ait certainement été pour beaucoup dans la perte de la monarchie, il sera sans doute facile à ceux dont le jugement serait le plus influencé par l'issue des événements de se convaincre que la loyauté, la dignitéy la prudence^ la politique, le devoir, la plus simple clairvoyance ne nous permettaient pas une autre marche que celle que nous avons suivie, »
Voici le dernier argument de cette apologie personnelle, et à ce titre, celui que l'auteur jugea sans doute le plus décisif :
c< Peu de temps après, on vit M. de la Bourdonnaye, dans le journal VAristarque, et M. do Chateaubriand avec les Débats, prendre le premier rang parmi les plus ardents démolisseurs du gouvernement des Bourbons. On a vu, un peu plus tard, ceux qui s'étaient associés à leur politique, s'unir aux ennemis du trône dans les élections de 1827, voter avec eux, se porter garants de la fidélité au Roi des hommes qui l'ont proscrit, et recevoir d'eux en échange des certificats de civisme et de constitutionalité. Comment ne pas conclure que, loin de mériter le blâme pour n'avoir pas suivi les conseils de M. de Chateaubriand, le ministère fit preuve de sagesse et de pénétration, qu'il servit fidèlement les intérêts du Roi comme ceux de son pays ? »
Villèle oublie trop que, de 1824 à 1827, entre les recommandations de Chateaubriand et l'opposition où il se jeta, se place l'injure sanglante et sans précédent, le soufflet que le Roi ne craignit pas d'infliger au ministre des affaires étrangères, par la main docile du Président du conseil. Par suite de cet outrage
et des mesures impolitiques qu'il crut devoir prendre, il jeta dans la révolte les hommes de talent et d'influence que Chateaubriand lui avait conseillé de rattacher au minis« tère.
Ambassadeur ou ministre, le rival de Villèle fit preuve de largeur d'esprit, de politesse prévenante, et, à Toccasion, secourable, vis-à-vis de ses adversaires politiques les plus déterminés. Cette noblesse d'attitude lui étail imposée par la générosité de son caractère et par la fière sécurité de son génie : elle était la résultante de ses qualités et de ses défauts. Il mettait une sorte de coquetterie à obliger ceux qui l'avaient desservi ou combattu, à se venger de leurs attaques par des bienfaits. Heureux s'il n'avait jamais savouré la volupté d'autres vengeances !
De Londres, il écrivait à Mme Récamier, le 30 avril 1822 : « On m'annonce MM. de Broglie, de Staël et d'Argenson. Cela est assez amusant. Je les comblerai de politesses, surtout les deux premiers. C'est une innocente malice que vous me pardonnerez. » Et le 17 mai : « M. de Staël et M. de Broglie sont venus me voir, je les ai priés à dîner pour mercredi prochain.» — «Je suis très bien avec M. de Staël. » — Le 11 juin : « Savez- vous que j'ai donné à dîner à Carie et Horace Vernet, et que ces deux enragés libéraux paraissent contents de moi. »
Ainsi fit-il avec le cardinal Consalvi ; ainsi, dans la mesure des convenances, avec le cardinal Fesch.
Benjamin Constant, condamné à deux mois de prison pour délits de presse, en 1823, fit appel aux sentiments a chevaleresques » du ministre des affaires étrangères, par l'entremise de Mme Récamier. Le lendemain, il avait sujet d'offrir des remerciements, et il ajoutait : « M. de Chateaubriand a été parfait. Le talent est toujours une vertu. » La veille, le ministre invoqué avait mis une hâte extrême à répondre : « J'ai vu le garde des sceaux. Il est très bon pour M. de Constant, et j'espère que nous aurons commutation de peine, c'est à-dire la simple amende. Je vais écrire pour M. Arnoult. Le talent doit avoir des privilèges : c'est la plus vieille aristocratie du monde. » — « Frivolités utiles. > — Le 3 avril 1824, il écrit encore à Mme Ré-
camier : « Je ne crois pas que Benjamin Constant soit exclu de la Chambre. J'en serais fâché, dût-il m'appeler à la tribune. 11 y a beaucoup de talents dans la gauche. Tant mieux ; cela nous empêchera de dormir. »
Voilà le trait de caractère, la tenue habituelle vis-à-vis des adversaires.
Bien différent de Corbière et de Villèle, Tun insultant et irritant, l'autre inattentif et dédaigneux dans les rapports avec le s poètes, artistes et gens de lettres, Chateaubriand s'était montré plein d'une attention polie et souvent d'un actif intérêt pour les talents reconnus ou espérés, à tous les rangs, dans toutes les opinions. — a Frivolités utiles. » — Quelquefois même, cette action de sa part avait été très marquée et en contk*aste avec la politique dominante.
<c Dans une occasion où la grossièreté des subalternes, dociles à la mauvaise humeur du pouvoir, avait aggravé les rigueur légales en mettant un écrivain condamné pour délit de presse, côte à côte avec un voleur, M. de Chateaubriand s'était indigné et avait fait interdire de semblables pratiques (1). »
Les Bourbons ne pouvaient que gagner à de telles sollicitudes. Villèle ne savait que s'en inquiéter et s'en indigner : il n'y voulait voir que flatterie intéressée et calcul ambitieux.
(1) Villemaîn.
Un Romantique de la première heure
EVARISTE BOULAY-PATY et son Elie Mariaker
Je viens d^écrire le nom d'un des plus aimables poètes du romantisme, que Sainte-Beuve aimait à citer comme sonnettiste, mais en qui la postérité doit voir surtout l'auteur d'Odes parfois presque dignes de Victor Hugo et d'un roman mêlé de vers, Elie Mariaker^ comparable au Joseph Delorme du célèbre critique.
Fils d'un jurisconsulte rennais, dont les travaux sur les assurances maritimes font encore autorité, Evariste Boulay-Paty naquit à Donges, bourg de la Loire- Inférieure, le 19 octobre 1804,
Ses premières années s'écoulèrent dans le pays nantais, dont il garda un vif et pénétrant souvenir. 11 fit son droit à Rennes, y fréquenta la société mondaine, s'y lia avec Hippolyte Lucas ; c'est en collaboration avec le futur auteur de Heures d'Amour^ qu'il présenta bientôt après à l'Odéon un très remarquable drame imité de Lord Byron, intitulé Le Corsaire, et que le fils d'Hippolyte Lucas a réimprimé, il y a une dizaine d'années, dans la Revue de Bretagne. On était en 1829. Victor Hugo avait écrit déjà Cromwellj Marion Delorme (dont le titre primitif était Un duel sous Richelieu)^ Hernani. Ce dernier chef-d'œuvre, lu le 1«' octobre 1829 aux sociétaires du Théâtre Français, représenté le l®*" février 1830, nuisit par son éclat même aux autres productions de l'école romantique, et Ton peut dire sans exagération que le cor (THernani réduisit au silence ce Corsaire^ qui n'avait que de timides hardiesses.
L'œuvre vraiment littéraire des deux jeunes bretons supporte aujourd'hui la lecture; bien montée, bien jouée, elle eût autre-
fois affronté victorieusement le feu de la rampe. Les destins, la Révolution de 1830 en décidèrent autrement.
Je ne sais si Boulay-Paty habitait déjà Paris en 1827, quand son illustre compatriote Chateaubriand, encourageant ses débuts, se chargea de présenter son « ode à TAcadémie Française » à la docte compagnie. Nous ïy trouvons certainement en 1829, Tannée du Corsaire^ Tannée aussi de sa collaboration au vénérable Almanach des Muses. Il avait soixante-cinq ans, ce recueil poétique où tous les beaux esprits de Tàge précédent, de Tâge présent, avaient inséré leurs vers, et qui, malgré ses sympathies classiques, accueillait les œuvres nouvelles de M. Delamartine (sic), d'Emile Deschamps, de Jean Polonius, de Mme Valmore. Boulay-Paty s'y vit imprimer en 1829, entre Edmond Géraud et Jules Travers; V Almanach des Muses eut la primeur de deux bien jolies pièces de lui, A Frasquita et une ode A mon ami Frédéric Toussaint.
Sans grand intérêt pour Thistoire littéraire, je pourrais enregistrer la collaboration de Boulay-Paty aux nombreux recueils poétiques deTaurore du romantisme, dans les Annales Romantiques, le Keepsake français et dix autres anthologies que les poésies françaises et les gravures anglaises font encore rechercher des curieux. Sou nom côtoie les noms de Victor Hugo, de Lamartine, de ses illustres compatriotes Chateaubriand et Brizeux.
J'ai hâte d'arriver au plus ancien et au meilleur à mon gré des titres sérieux de Boulay-Paty à la renommée, à son roman poétique à!Elie Moriaker.
D'abord le livre a Tair distingué ; on sent qu'un poète doublé d'un érudit, d'un bibliophile a mis son amour-propre à en choisir le papier qui a traversé trois quarts de siècle sans une piqûre ; les caractères, qui marient élégamment le gothique au meilleur type « Didot ». La couverture, d'un gris très doux est muette : elle porte, en lettres savamment ombrées, ces simples mots : Elie Mariaker Le titre répète ces mots, sans nom d'auteur, et y ajoute le nom de Téditeur imprimeur : Henri Dupuy rue de la Monnaie n° 11. Le frontispice à Teau forte qui suit est une des plus curieuses vignettes romantiques,etChamp(leury Ta indiquée dans son ouvrage sans le décrire. Dans un encadre-
meut formé de mascarons et de spirales un poète est reprçseaté assis sur une sorte de baue rustique, le front appuyé sur sa main gauche dans Tattitude de la méditation ou du désespoir ; audessus de lui, dans une échappée lumineuse, un ange s'enfuit à tire d'ailes ; à ses pieds une chauve-souris hideuse, à tête de démon, plane sur un abîme dont les profondeurs se devinent. Cette belle composition qu'on peut comparer aux meilleures planches que Célestin Nanteuil ait mordues de sa pointe est signée au bas : J. F. Boisselat. Dans tous les exemplaires, aussi bien ceux sur vergé à la forme que ceux imprimés sur velin, bleu ou rose, elle est recouverte d'un papier de soie.
Le bijou, on peut le dire, est digne de l'écrin. Elie Mariaker, prosateur et poète, est un jeune maître ; le livre que lui prête Boulay-Paty est une des plus délicates comme des plus originales productions de la littérature romantique.
Une question se pose. Un poète amoureux, passant de l'amour des femmes à Tamour d'une femme, et traduisant cette passion qui le conduisit, après la mort de l'objet aimé, à une folie heureusement guérissable, en odes, en élégies, en sonnets ; Elie, le frère d'armes des choryphées du romantisme a-t-il vraiment existé ? Sa biograhie n'est-elle point Tauto-biographie de celui qui a écrit: « C'est vers ce temps que je le connus chez un de ses amis, chez Maximilien Raoul (Charles Letellier) était né comme moi, sur les rives de la Loire ; comme lui, j'avais fait mes études à Rennes, et il s'attacha à moi de toute la force de ce nœud de même berceau que les Parisiens ignorent... » On est tenté de croire à la sincérité d'un témoignage aussi précis, dans la bouche de Boulay-Paty. Mais, d'autre part, il y a entre la vie de ce dernier et celle de son héros au point de vue sentimental, des analogies frappantes; le portrait moral, même le portrait physique qu il nous offre d'Elie sont, à peu de chose près, les siens. Un inconophile croit reconnaître Evariste dans la vignette frontispice du livre d'Elie. Ce même iconophile, appelant à son aide un psychologue, le reconnait mieux encore dans les lignes suivantes : « Elie Mariaker avait une expression de physionomie marquée, le front grand par moments, déjà plissé de quelques rides, les yeux noirs, les sourcils épais, le nez gros mais d'un trait assez fin et délicat, les narines gon-
fiées comme tous les hommes de passions, les lèvres larges.... Sa chevelure noire était bouclée. Sa voix était haute et lente, elle conservait Taccent traînant de son pays, mais elle s'aminait de Tenthousiasme de sa pensée quand l'homme poète, quand la femme belle lui parlaient. Il était d'une taille ordinaire, brusque de gestes dans sa conversation et gêné de démarche dans les sociétés nombreuses.... « Le portrait continue et le peintre n'oublie aucun des menus détails qui accusent la ressemblance morale, ni le penchant à la rêverie, ni la peur des revenants, ni Tesprit de famille et le sentiment religieux que la vie desséchante de Paris n*a pu détruire. Nous avons sous les yeux, avec des touches plus pénétrantes encore, une de ces effigies légèrement flattées que les grands seigneurs ou les simples gentilhommes du xvii" siècle aimaient à tracer d'eux mêmes. Si Elie Mariaker a existé, — qui nous le dira aujourd'hui ? — Il était pour Evariste Boulay-Paty l'enfant vêtu de noir évoqué par Musset; il lui ressemblait comme un frère.
Avec un tel secrétaire ou collaborateur, Elie a fait un livre charmant, que tous les amoureux de fine littérature devraient connaître, qu'un éditeur breton ne perdrait pas sa peine à réimprimer.
La prose est imagée, pittoresque et harmonieuse à ce point, qu'elle parait « plus douce que des vers », pour employer Texpression dont les lettres de l'amie à Tami sont qualifiées dans un des sonnets. Mais de ces sonnets, la meilleure partie de ce poétique livre d'amour^ que dire sinon qu'ils sont l'harmonie elle-même, une musique délicieuse de rimes et de sons ? J'en veux citer un tout de suite pour justifier ma louange. Ne jugeons pas les poètes, écoutons-les :
Eh quoi ! vous l'avez vue et vous avez dansé Avec elle, Hippolyte ! Avez-vous bien pensé A moi, pauvre exilé, souffrant et toujours triste. Qui des Werthers peut être augmenterai la liste, Car j'ai le mal d'amour et mes jours m'ont lassé ? D'un long regard du cœur avez-vous repassé Ce beau lointain perdu dont mon présent existe, Et vous êtes vous dit : Que le bon Dieu l'assiste I
Oh ! oui, VOUS Tavez dit, car vous m'aimez beaucoup, Votre àme vers Paris, s'envolant tout à coup, A voulu me chercher pour prendre votre place ! Oui, car ce soir là même, avant de m^endormir, J'ai senti sur mes yeux, comme une àme frémir. Et la mienne m'a fui, pour aller sur sa trace !
L'ami auquel est adressé ce joli sonnet, dont la chute, les cinq derniers vers, mériteraient l'éloge que Sainte-Beuve, peu lyrique à l'ordinaire, applique à Pétrarque :
(( J'irais à Rome à pied, pour un sonnet de lui; »
cet ami fidèle, ce confident, s'appelait Hippolyte Lucas, fort digne comme poète et futur auteur des Heures (Tamour^ de comprendre la passion d'Ëlie-Evariste. Il avait placé, lui aussi, ou devait placer, ses affections dans la société aristocratique de Rennes. C'est Técho de son propre cœur qu'il écoutait quand son ami lui faisait le portrait de la maîtresse idéale et pourtant réelle, aimée jusqu'à l'adoration^ « une de ces femmes d'une beauté si belle, qu'il ne nous est donné de la rencontrer que dans l'ombre des soirs ». C'est à lui qu'ont été lus, sans doute avant qu'ils fussent voués à l'impression, les beaux vers de la deuxième élégie :
On n'aurait jamais dit qu'une simple mortelle, Pût être aérienne, idéale comme elle.
A chaque mouvement qui venait l'isoler.
Je la croyais toujours prête à se renvoler, Je craignais de lui voir soudain deux ailes blanches I La grâce de ses pieds, la grâce de ses hanches. L'éclat de son cou blanc, la pâleurs de ses traits, La rêverie empreinte en ses regards distraits, De son corps adoré faisaient une merveille !...
Il faut dire, pour expliquer ces évolutions de l'objet aimé, que la connaissance se fit dans un bal, comme dans Roméo et Juliette, et que ce fut le coup de foudre, toujours comme dans Roméo. C'était un beau soir d'hiver, le 7 janvier 1825 :
« Un blanc tapis de neige avait couvert la rue. »
Et tous les détails de la mémorable soirée nous deviennent familiers, depuis les tours de valse jusqu'aux entretiens légèrement entachés de pédantisme, sur la Valérie de Mme de Krudner, le roman à la mode, sur les vers de lord Byron et les pages de René « notre auteur breton » :
Notre Chateaubriand dont la plume sans règle, Suivant elle, semblait prise à l'aile d'un aigle ..
Comme ce mélange d'amour et de littérature est bien du temps ! On se souvient de Wertlier et de Lolotte, s'écriant : « Klopstock ! », au moment psychclogique.
L'érudition variée de Boulay-Paty n'éclate pas que dans les épigraphes des poésies où les poètes de la Pléiade, les poètes romantiques, les poètes étrangers, sont, comme dans les Orientales du maître Hugo, mis à contribution ; elle se fait jour souvent dans les odes, dans les élégies elles-mêmes, et Tamour trouve alors dans la littérature la plus aimable des complices. Savez-vous de la Marie de Ronsard, de la Camille d'André Ghénier, de suaves évocations qui vaillent celles-ci ?
Quel est ce monument ? C'est celui de Ronsard,
Dans ces sonnets poudreux dort la jeune Marie.
Regardez : sa beauté semble d'hier fleurie !
Voyez son teint vermeil et sa bouche* d'œillet.
Rouge comme corail, son sein blanc comme lait,
Ses mains aux doigts rosés, plus lisses que le marbre,
Ses beaux bras, son corps rond, aussi droit qu'un jeune arbre î...
Aux vers d'André Chénier, que la grâce a polis,
Avec ses traits mêlés de roses et de lis.
Son teint d'aube qui naît, ses seins de jeune fille,
Son air de volupté, vit la brune Camille !...
Et cela continue avec une molle langueur, un doux charme de réminiscence qui associent lectures et souvenirs, le vieux Montaigne, Nodier, « le conteur chéri, le bien aimé rêveur », au dernier ou au prochain rendez-vous. Comme le Coppée des Intimités, Elie aime Sainte-Beuve et nous dit pourquoi :
11 entre, sans trouver qu un mot simple soit laid, Dans les petits détails où le cœur se complaît. Sa poésie est franche, et naturelle et neuve, Pas un de ses récits dont la candeur n'émeuve...
Que dites- vous de cette critique du critique ? Que diriez-vous aussi de la page de prose où défile la théorie des jeunes ombres, Malfîlâtre, Dorange, Loyson, « et cette foule touchante de précoces victimes de la muse » ?
«Aimez, aimez les vers», ne cesse de répéter le poète à sa maîtresse, et ce lui est un prétexte pour ajouter un couple d'amants aux couples légendaires immortalisés parle genre. Voici Tune des plus pénétrantes effusions que lui ait dictées ce besoin de rapprocher la realité du rêve, le présent du passé :
Sans doute en leur cité, dans le temps qu'ils vivaient,
On ignorait aussi les aines qu'ils avaient.'
Gomme nos cœurs, leurs cœurs aimaient mieux que les autres.
Leurs tendresses étaient les mêmes que les les nôtres,
C'étaient nous. Seulement, pour devenir fameux,
Ils sont morts, morts d'amour et nous mourrons comme eux.
Peut-être un jour aussi, sachant quels cœurs nous fûmes.
On parlera de nous, des lieux où nous vécûmes,
Et l'amant, à leurs maux égalant nos malheurs,
Dans quelques vers bien doux joindra nos noms aux leurs...
Trop de littérature î diront les gens sensés. Mais le poète qui aime n'est-il pas un miroir où se reflètent d'anciennes images, un clavier sonore sur lequel vibrent les échos d'autrefois ?
Avec l'amour qui revêt toutes les formes du désir, de l'extase, du regret, avec l'infinie variété des souvenirs littéraires qui lui dicte sur les maîtresses des poètes une page exquisément colorée, Elie Mariaker trouve une autre source d'inspiration dans la nature de son pays natal, dans les lieux chers à son enfance et à sa jeunesse. Deux de ses élégies ont, au point de vue pittoresque et breton, une valeur singulière, et nous le montrent, tout Parisien, familier des Bois de Clamart ou des
rives de Tile Saint-Denis que les circonstances Tavaient fait, pris du besoin de Tair, des enux, des nuages de sa Bretagne, goûtant le charmant petit volume de Marie si indigène, si bucolique, bouquet de fleurs des landes, récitant le Dernier asile de Turquety, les Peupliers^ de Souvestre se ressouvenant des anciennes complaintes, des rondes naïves que lui chantait dans son enfance, au foyer de la cuisine ou au pied de son lit, quelque barde de village cachant une âme de poète sous la bure du laboureur, sous la veste goudronnée du matelot. Il nous nomme un de ces bardes, Bihan, « qui avait une voix ravissante » ; il nous cite quelques unes de ses rondes de prédilection dont les airs lui tiraient les larmes des yeux :
Elle ira pourrir en terre au Bois Joli !
Cesi la belle Françoise de Saint- Martin-dWuray ,
ou cette autre, qui commence ainsi :
A la claire fontaine, ma dondaine.
Les mains me suis lavées, ma dondé...
J'arrive aux deux élégies. L'une évoque la ville de Rennes en 1830, que les embellissements de 1900 n'ont pas tout entière transformée et le beau Mail, entouré d'eau, dont les patineurs effleurent la surface glacée, et les murs de la ville, et le Thabor
... au bassin vert, aux grands chênes en dôme, Au jardin émaillé que l'air des fleurs embaume,
et la vieille église de Saint-Germain, si sombre et le vaste Champ de Mars et les buttes de Saint-Cyr <( aux verts buissons eh fleur »
L'autre élégie est bien plus précieuse encore, car elle retrace minutieusement l'enfance du poète écoulée dans son vieux bourg de Bretagne, à Donges. Rien n'y est oublié, ni les deux petites filles, sœurs de la Marie de Brizeux, ni la vieille Marion,
Faisant la soupe au lard dans la marmite noire, Ou ribotant son beurre en disant quelque histoire.
ni les contes de veillée, ni l'apparition du bonhomme annonçant
la tempête, ni les parties de chasse et de pêche, ni les rêves du jeune navigateur.
Bientôt le long du jour je n*eu8 plus qu'une idée. Sur la rive sableuse et de roches bordée, Du matin jusqu'au soir ayant les pieds dans Teau, Je construisais avec du jonc ou du roseau Des navires voilés de trois plumes légères, Et je les envoyais aux plages étrangères, Chargés de grains de sable, armateur dont souvent Chavirait la fortune au moindre coup de vent...
L*élégie se poursuit ainsi, avec maint détail d'une précision élégante qui rappelle les la Ktsdes anglais maisaussi^ et surtout notre Brizeux. Je lui ai fait, d'ailleurs, d'assez nombreux emprunts dans mon étude sur le Mouvement poétique breton, de 1830 ô 1848, et je ne pourrais que me répéter.
En résumé, Elie Mariaker est une œuvre littéraire très dis* tinguée, bien personnelle quant à la forme, issue, quant au fond^ de René^ d'Obermany et de ces romans ou poèmes à la Byron qui aboutissent à Joseph Delofmey qualifié par un juge sévère de Werther Carabin. Dans un des fragments poétiques dont la biographie d'Elie est émaillée, Evariste Boulay«Paty exprime l'espoir de plaire à Joseph Delorme, à Amaury (celui de Volupté) . Le critique des Lundis témoigna beaucoup plus tard quelque reconnaissance à l'auteur d'un remarquable volume de Sonnets,
Quelques uns de ces sonnets valent de longs poèmes ; quelques Orfes justifient les suffrages de l'Académie. Boulay-Paty se retrouve écrivain aimable dans les Le^^7'es de jeunesse publiées par Dominique Caillé, dans les Poésies posthumes éditées par Eugène Lambert ; mais Elie Mariaker nous donne les prémices de son cœur, la fine fleur de son esprit.
Olivier de Gourcuff,
ULBIC GUTTINGUER
et ses correspondants
8 décembre (1837).
Cher ami,
Je vous envoie ces deux fameuses pages de Voltaire (Du mal dans ranimai appelé Homme). Lisez-les et dites-moi ce que vous en pensez. Je vous recommande aussi le National d'hier, dans lequel vous trouverez un extrait du livre de Lamennais. Heureusement que ce Liore du peuple, car c'est là son titre, n'est pas le moins du monde à sa portée. Ceux même qui savent lire n*y comprendront rien- Toutes ces rêveries de nos hommes de génie ne peuvent encore de longtemps descendre jusqu'ijux gens du peuple. J'ai vu Féray. Il m'a bien dit que son beau-frère ne vous avait pas oublié pour le mois de janvier. Le ministre reçoit tous les jeudis. Voudrez- vous jeudi prochain passer une partie de la journée avec nous ? Cela serait bien bon et bien aimable. Je vous rendrais votre politesse la semaine suivante. J'ai hâte de faire connaissance avec votre roman, les charmants vers que vous en avez détachés m'ont mis l'eau à la bouche. Est-il par lettres? Quand sera-til fini? La donnée me séduit beaucoup. Arvers vient de trouver un délicieux sujet de pièce. A l'heure où je vous écris il est déjà à Toeuvre. Il m'a consacré sa journée. Je l'ai fait trouver avec mon notaire et mon avoué pour éclaircir quelques points difficiles.
C'est que l'animal dresse et dépouille un inventaire comme il tourne un couplet. C'est un précieux ami quand il veut s'en donner la peine.
Musset est redevenu invisible. On ne le voit que dans les grandes douleurs. Ce n'est pas l'homme de la conversation intime et du coin du feu.
Adieu^ bien cher, et tout à vous de cœur.
Hlf. t.
5 janvier 1838.
Cher ami, si vous ne m'aviez pas quitté l'autrefois pour aller embrasser votre femme et votre Gabriel, je vous en aurais beaucoup