LE COLLEGE DE VANNES EN
Le 16 octobre dernier, on a inauguré, à Vannes, la plaque commémora-
tiveen bronze que l'Association Bretonne-Angevine a fait dépos^er sur la façade du Collège, en Thonneur de Jules Simon, son premier président. On sait que l'ancien ministre de [Instruction publique fit ses études dans ce collège, qui porte aujourd'hui son nom.
Cette plaque monumentale, exécutée pa;* le statuaire nantais, M. Vallet, sur le dessin de M. Jacques Pohier, d'Ancënis, ne mesure pas moins de 1 m. 40 de long sur 1 m. 25 de haut. Encadrée par deux flambeaux antiques, autour desquels s'enroule une banderole où sont gravés les titres des principales œuvres de Jules Simon, elle est surmontée du médaillon du philosophe et, tout autour, sur une couronne de laurier et d'immortelles, on lit ces trois mots, qui formaient sa devise : Dieu, Patrie, Liberté.
En face de la grille de l'établissement universitaire sur laquelle la plaque a été fixée, une estrade avait été dressée, ornée de drapeaux. Nous y remarquons, dit VAoenir du Morbihan, auquel nous empruntons ce compte rendu, M. Léon Séché, le promoteur de cette bonne action ; M. le Sénateur- M aire de Vannes, auquel la présidence de cette cérémonie avait été offerte ; M. le général Orcel, M. Paulin, principal du Collège, représentant le Recteur d'Académie ; M . de Closmadeuc, président honoraire de l'Association des Anciens Elèves du Collège ; M. Allanic, président de cette môme association ; M. Henry, directeur de l'Ecole Normale ; MM. Hubert et Dévier, adjoints au maire de Vannes ; M. Penven, aumônier du Collège; M. le docteur Vautrin, les Professeurs du Collège, plusieurs Conseillers municipaux, beaucoup de membres de l'Association Amicale, diverses notabilités et de nombreusas dames.
La Musique d'artillerie prêtait son précieux concours.
Après une belle allocution de M. Riou, maire de Vannes, M. Léon Séché a porté la parole en ces termes :
Discours de M. Léon Sécbé.
C'est ici une manifestation toute bretonne — en môme temps qu'un acte de reconnaissance et de piété filiales.
N'ayant pu glorifier à ma guise dans sa ville natale le Breton sans peur et sans reproche qui m'honora, dans les dernières années de sa vie, de son amitié bienfaisante, j'ai voulu que sa chère image fut suspendue, comme un ex-voto ou comme un trophée, à la grille môme du Collège qui porte aujourd hui son nom. Je vous dirai pourquoi tout de suite.
Nous avons tous, tant que nous sommes, pourvu que nous soyons bien nés, nous avons tous quelque part un coin de terre où nous avons laissé le meilleur de nous-mêmes. C'est notre Argos, notre petit Lire, vers lequel, en descendant la côte, nos regards se retournent mélancoliquement I... Eh bien, pour Jules Simon, le petit Lire, la petite patrie, le coin de terre breton qui ne cessa jamais de parler à son cœur, c'était Vannes.
Lorient, où il était né, mais qu'il avait quitté tout enfant dans le désastre et le deuil des siens, ne lui avait laissé que de douloureux souvenirs^
en dépit des Colas, Cotasse et Colette. Je le vois encore quand je le ramenai à I^rient, pour les fêtes de Victor Massé, je le vois toujours arrêté dans la rue du Port, en face de la maison qui avait reçu son berceau. Si vous lui aviez demandé la veille combien elle avait de fenêtres^ îl n'aurait pu vous le dire, car il ne se la rappelait que vaguement, mais il avait gardé la mémoire de l'enseigne qui était peinte au-dessus de sa porte, et quand il lut, à cette même place, ces mots écrits en gros caractères : A la descente des Lanionnais! il me regarda étonné et ravi, et me dit : (( C'est làl » Sa maison natale n'avait pas plus changé que lui depuis soixante-treize ans. S'ils s'étaient tassés tous les deux, sous le poids du temps, ils avaient conservé : elle sa façade et son enseigne, lui, tous les sentiments de sa jeunesse et de son âge mûr !... A la descente des Lanionnais I le piquant de cette inscription, c'est que, tout en lui faisant retrouver la maison où il avait vu le jour, elle lui rappelait du môme coup la circonscription électorale de L&nnion où il avait brigué, en 1847, le mandat de député.
Il regarda donc sa maison natale avec plaisir, mais ce plaisir, Messieurs, contenait au fond plus de curiosité que d'attendrissement, et, je peux bien dire ici, qu'en parcourant avec moi les rues de Lorient, il ne ressentit pas de véritable émotion. C'est le sort des villes neuves, tant jolies qu'elles soient, de ne pas savoir accrocher le souvenir. Il n'y a que les vieilles pierres qui aient ce pouvoir et ce charme, Par exemple, il était très fier d'être le compatriote d'hommes tels que Brizcux, Victor Massé, Dupuy-de-Lônie, Bisson, etc., et il me disait avec cette ânesse qui n'était qu'à lui : n Ce n'est pas mal, n'est-il pas vrai? pour une ville qui date de cent ans à peine et qui danserait aisément dans le Champ de Mars ! » Notez que, s'il oubliait Ernest Hello, qu'il n'avait pas eu le temps de connaître, il pensait un peu à lui en me dénombrant ces gloires locales, car il n'y a pas d'homme modeste qui n'ait conscience de sa valeur, et il ne pouvait ignorer la sienne, celui-là qui à vingt-six ans avait suppléé Victor Cousin à la Sorbonne, et qui, à soixante sept, après s'être illustré dans la politique et dans les lettres, devait être le conseil et le bras droit de M. Thiers, à Versailles.
Je disais donc que Lorient n'évoquait dans l'esprit de Jules Simon que des souvenirs plutôt tristes. Rennes, où il avait été répétiteur et où il avait collaboré avec M. Dufilhol, proviseur du lycée, à ce roman de Guioncac'h, qui marque aujourd'hui dans l'histoire du Folk-lore, Rennes, où il s'était marié, ne lui disait pas grand'chose non plus. — Pontivy ne lui rappequ'un détail de son enfance : c'est qu'avant d'entrer au collège de Vannes, il avait failli faire son apprentissage chez un horloger de la rue du Fil.
— Vous, horloger! mon cher Simon, s'écriait Renan, en lui entendant raconter cette histoire. Je vous aurais certainement donné ma montre à régler !
Mais le petit Jules Simon n'avait aucun goût pour le métier d*horloger, et sa mère, qui l'avait vu pleurer, lui avait dit tout bas, en cachette de
son mari : « Console- toi, j*ai mis dans un bas de laine de quoi payer ta première année de pension au Collège ! »
Et c'est ainsi que Jules Simon devint élève du oollège de Vannes, et c'est pourquai cette vieille cité bretonne est rastée pour lui la ville sainte par excellence !... On avait beau avoir rasé la psalette, la maison de Mme Le Normand, rue des Chanoines, et le petit séminaire, près du champ de foire, où il avait demeuré six mois auparavant, il avait emporté avec lui, il avait toujours devant les yeux, et cela suffisait k son bonheur, le fouillis pittoresque des vieilles maisons du xv"" siècle, avec leur étage surplombant et leurs pignons pointus, la Porte-Prison, la Tour du Connétable, et pardessus tout la fière silhouette de la cathédrale Saint-Vincent. « Regardez la cathédrale, m'écrivait-il en 1892, quand je vins ici inaugurer avec vous. Monsieur le Maire, le gracieux monument de Le Sage ; elle m'émeut toujours lorsque j'y passe, mais c'est peut-être par réminiscence Dieu sait combien je l'admirais il y a soixante-dix ans ! »
Mais je ne surprendrai personne en disant que c'est encore son vieux collège qui lui parlait le mieux au cœur. Vous avez tous lu les pages exquises qu'il lui a consacrées. M. AUanic, qui connaît son histoire mieux que personne, prétend que Jules Simon a sensiblement exagéré les choses en le représentant comme un collège d'ignorants qui ne savaient qu'un peu de latin. Qu'il me permette de lui dire que tout est relatif en ce monde, l'ignorance comme le reste, et qu'en tout cas il ne faut jamais prendre au pied de la lettre les mémoires écrits à soixante ans d'intervalle par un homme réputé pour son esprit, parce que le regard, à cette distanee. n'aperçoit que les côtés saillants des choses et que l'esprit malicieux de celui qui raconte, pourvu que ces côtés saillants soient des bizarreries ou des ridicules, s'amuse ordinairement à les faire valoir. Or, vous savez que Jules Simon avait de lesprit à revendre, mais c'était de l'esprit à la GilBlas, qui comprend tout, qui juge tout avec une indulgence qui n'exclut pas une tendance génénérale vers le bien et le vrai. Car il n'avait pas le fond méchant. Oh ! non ! tous ceux qui l'ont tant soit peu connu vous diront qu'il était la bonté même. 11 a passé sa vie à faire le bien sous toutes les formes, mais quand il était en belle humeur, les mots sur ses lèyres prenaient à travers son sourire une couleur, un flamme, un aiguillon ailé qu'aucune expression ne saurait rendre. Pour expliquer certaines de ses fantaisies joyeuses. Renan disait qu'il y avait en lui du gascon. Jules Simon qui avait du sang lorrain dans les veines, puisque son père était des environs de Nancy. Jules Simon lui répondait que pour ôtre gai, en Bretagne, il suffisait d'être Breton. Et il n'avait pas tort. N'est-ce pas Brizeux qui a dit :
Hélas! je sais un chant d amour Triste et gai tour à tour !
Le caractère breton, comme le chant d'amour du poète de Marie, est fait précisément de tristesse et de joie, et je ne connais personne qui ait été plus triste et plus gai tour à tour et parfois tout ensemble, que le
grand Breton que nous honorons aujourd'hui. Jules Simon passait d'un sentiment à l'autre avec une facilité qui déconcertait les peintres et les photographes. Quand on entrait dans son cabinet, il avait toujours l'air accablé et souffrant ; la voix était couverte et comme éteinte, le regard enveloppé de je ne sais quelle brume. Mais pour peut qu'on le mît dans la conversation sur un sujet qui lui agréât, sa physionomie s'animait de proche en proche, et se métamorphosait comme par enchantement. Le regard s'allumait, la voix s'éciaircissait, le sourire — un sourire de femme! —relevait malicieusement les deux coins de ses lèvres fines, et les mots jaillissaient comme d'un bouquet de feu d'artifice, en fusées, en pluie d'étincelles.
Ainsi donc, pour revenir à son article sur le Collège de Vannes, j'accorde volontiers que dans ces pages charmantes, il s'est amusé quelque peu aux dépens de certains professeurs dont le type, d'ailleurs, a complètement disparu. Mais est-on bien sûr qu'il ait tant exagéré en disant qu'il n'avait appris que du latin, à Vannes ? Le latin, cher monsieur Allanic, n'était pas sous l'ancien régime, c'est-à-dire en 1830, ce qu'il est aujourd'hui. Non-seulement on ne le traitait pas en suspect, mais il régnait en maître et en tyran dans les lycées et collèges. Gomme il était la clef et la base de tout : des belles lettres, du droit, de la médecine et de l'Eglise, on pensait dans ce temps là qu'on n'en saurait jamais assez, et l'on n'avait pas tout à fait tort puisque, avec de bonnes études latines, si l'on n'arrivait pas à tout, on était du moins capable de tout. Et je ne sache pas que les écrivains contemporains de Jules Simon, les avocats, les chirurgiens et les médecins étaient de moins bonne qualité que ceux d'aujourd'hui. Remarquez que je ne fais pas en ce moment le procès des méthodes nouvelles, ce serait faire le procès de Jules Simon, qui a contribué plus que personne à les mettre en pratique. Non, je défends en ce moment les maîtres de Jules Simon en me souvenant des miens qui, pour être venus trente ans plus tard, n'en étaient pas moins de la même lignée qu'eux. Oni, Messieurs, j'ai commencé, moi aussi, mes études vers 1860, dans un petit collège de Bretagne où la discipline, les programmes et les moyens d'émulation ressemblaient, à s'y méprendre, à ee que nous savons du Collège de Vannes, en 1830. Le principal, qui n'était pas commode tous les jours, ne parlait pas en latin aux grands, comme M. Géhanno ; nous ne de jouions pas aux palets, comme dans la classe de M. Merpaut, avec les disques d'une pile de Volta -^ pour cette excellente raison qu'il n'y avait pas alors dans rétablissement le plus petit instrument de physique, mais nous avions le même système de chauffage économique ; on battait la semelle au milieu de la classe quand il faisait trop grand froid, et d'un bout de l'année à l'autre, nous étions partagés en deux camps qui s'affrontaient et se battaient à coups de thèmes et de versions. Il y avait à Ancenis les Croisés et les Turcs, comme à Vannes les Carthaginois et les Romains.
Chaque parti avait son drapeau qui passait à l'ennemi après deux grosses défaites et pour le rachat duquel on faisait des prodiges de valeur
— en latin, bien entendu. Et nous étions tous des forts en thème, et non contents d'apj)rendre par coeur des chants entiers d'Homèi*e ec de Virgile, nous jouions une ou deux fois par an, pour nous distraire en nous instruisant, des pièces de Sophocle et de Plante dans le texte grec et latin, s'il vous plaît !... Que de temps perdu ! direz-vous. Oui et non. Il est certain qu'on aurait pu employer son temps â acquérir des connaissances plus pratiques, mais en serions-nous plus riches aujourd'hui? Comme Ta très bien dit un poète qui vit encore: a Tin utile ici bas est souvent ie plus nécessaire ! » Pour ma part, loin de regretter les heures passées à ces exercices de mémoire, j'y songe toujours avec délices, parce que j'y ai gagné d'apprendre des centaines de vera qui, de loin en loin, se mettent à chanter en moi comme des oii>eaux, et qu'à tout prendre, cette chanson en vaut bien une autre.
Mais vous pensez bien qu^ si Jules Simon avait gardé malgré tout un si doux souvenir du Collège de Vannes, ce n'était pas à cause des choses plus ou moies surannées qu'il y avait vues. Il l'aimait surtout, sachez-le, messieurs, parce qu'il y avait commencé le rude apprentissage de la vie et que le pain qu'il mangeait chez Mme Le Normand, il le gagnait chaque jour^en donnant, tous les matins de 6 heures et demie à 8 heures et tous les soirs de 6 heures à 7 heures, des répétitions à des camarades plus jeunes et moins avancés que lui.
Il a dit qu'en le voyant passer dans les rues, en hiver, avec sa petite lanterne et une pauvre veste d'indienne qui ne la protégeait pas contre le froid et la pluie, les braves gens de la ville éprouvaient pour lui une sorte de respect. Je le crois sans peine, le spectacle était si touchant I Eh bien, messieurs, le respect qu'il inspirait à l'âge de quinze à seize ans aux habitants de cette ville, il ne cessa de l'inspirer jusqu'à la fin de sa vie, je ne dis pas à ses ennemis, il n'en eut jamais, mais à ses adversaires politiques les plus acharnés, car tout sénateur et académicien qu'il étaiC, il travaillait à quatre-vingts ans comme un mercenaire — et la mort le surprit la plume à la main.
Certes, il aurait bien eu le droit de se reposer, après le travail énorme iqu'il avait fourni et les services de toutes sortes qu'il avait rendus à son pays pendant plus d'un demi-siècle, mais comme il avait quitté les affaires publiques plus pauvre que lorsqu'il en avait pris la direction, comme il recevait tous les jours presque autant de demandes de secours que la maison des frères Rothschild et qu'il ne savait pas refuser, il fallait bien qu'il travaillât du matin au soir pour donner aux malheureux, à la veuve et à l'orphelin. On ne saura jamais, messieurs, ce qu'il y avait de tendresse et de pitié dans le cœur de ce sage de la Grèce.
Lorsque j'eus l'honneur de l'approcher, pour la première fois, il avait depuis longtemps fait son deuil du pouvoir, mais ce dont il ne pouvait se consoler, c'était de se voir renié par son propre parti pour être demeuré fidèle à des idées, à des principes qu'il avait défendus toute son existence. C'était en 1886. Je venais de fonder la RtJcuc de Bretac/mf et d'Anjou, et
je cherchais à grouper autour d'elle toutes les intelligences et toutes les bonnes volontés. Je savais qu'il était Breton par V Affaire Nayl^ qui est un pur chef-d'œuvre, et j'avais pour sa personne presque autant d'admiration que pour son, tablent. Cepend^^t j^ n'osai pas l'aller voir. Je lui écrivis. \\ me r4pp;idjt sur le cbampi^ne lettre si chaleureuse et si éloquente, que çettç (ois je me décidai à faire, un beau dimanche, l'^^ension de son grenûer de lapjlax;e de la Madeleine, {^e hasard ay9.nt vpula que nous élussions en Anjou, et en Bretagne quelque^ amis com m^uns, \j^ conversation j^rit tçu.t de suite un tour si familier, qu'on eût djt deu^ amis qui, s'étajiit perduSjVeçtaient de se retrouver. Je luj pasrlai du collège d'iS^nçeui* où il avait failli débuter comme professeur ; il me parla de celui d^ Y9,nnes où il avait achevé ses études, de son p^re, figure assez énigmatique, qui, après avoir mené une vie des plus aventureuses, avait abjuré le protestajU,tismç pour être plus digne de 1^. femme de son choix, et dont l^a raison sombra presque dans l^a ruine de son commerce. U me pailla de sa mère, qui fut trois fois sa i;n.ère,, à qui il atvait dressé tout au fond de son co^ujr une sortie de chapelle ardente et qu'il appela en mourant par deux fois, çpmn^e s'il l'avait vue. lui tenjolre l^s l^;^s de l'autre vie ! — \\ me parla d^ s^ sœur, 1^ Religieuse de Saint- Vincent de Paul,, si naïve que, lorsqu'elle apçrit qu'il était devenu ministre, elle crut qu'il s'était fait protestant I... Que vous dirai-je encore? Il me parla de tous les coins de la Br;et^9e qu'il avaij;. parcourus à pied dj^ns sa jeunesse, de Saint-J/san-d,e- Brévelay, d'Uzel, d,^ Pontiyy, de Rennes, de tous ses camarades d'enfance, d'Audren de Kerdrel, des d^ux Guérin, de mon cousin Pesli.n qui, trou,van,t le. Discours d^ la Méthode de Descartes écrit dans une langue trop arcl^aîq^ue, Iji^i confia u,n jour qu'il était en tr^n de le traduire en bon français pour en i;endce la lecture plus agréable. Bref, il n»e dévida si bien Vécheyç^u ^^ ^es souvenirs, qu,e je savais presque toute sa vie quand je le- quj.ttai. J« n'aj pas besoin de vous dire que j'emportai avec moi la prog^esfie d'yu. article. Je m'apprêtais même à la lui rappeler, quand il m'envoya quelques semaines plus tard son Collège de Vannes en 1S30> Pou;; le Qoup, tous les Bretons de Paris partagèrent mon orgueil et ma joie; e(^ quand il. s*agit de nomiper le président de notre Association^ U)ute^ les. voix se portèrent sur lui.
yous savez le reate, Messieurs. Ce n'est pas ^ vous que j'apprendrai ce qu'il a fftit pour la Breti^gne et que pendant dix an^ il, a été l'ân^e du grapd, mouvQment^ littéraire et artistique d'où sortirent les statues de Bri^eux, de Victor Massé, de Guépin, de Le Sage, de JoaQhiip du Bellay, de Vqlney, etc., qui eécorent aujourd'hui leurs viljes natales ou d'adoption!...
Et voilà pourquoi, mon cher Maître, vous nous voyez rassemblés aujourd'hui en si grand nombre devant votre Collège en fête. Il était justei en effet, qu'après avoir dépensé tant de bronze pour glorifier quelques-uns de nos grands hommes, on en gardât un peu pour vous.
Je vous avais promis de vous élever une statue dans votre ville natale.
En attendant que cette promesse soit remplie, voici que par nos mains pieuses votre image est suspendue comme un cx-roto à la grille du Collège qui est plus que jamais le v(Hi*e, puisqu'il porte votre nom. Régnez-y sans partage, en souverain autoritaire et jaloux, et que votre esprit libéral éclaire et pénètre à jamais toutes les générations d^bommes qui auront rinsigne honneur de se former sons votre égide.
Oui, jeunes gens qui m'écoutez, inspirez vous des nobles leçons du grand éducateur qui a écrit le Deooir ! Vous ne sauriez trouver dans les temps anciens et modernes, de vie qui ait eu plus d'unité que la sienne et qui contienne de plus beaux exemples. Comme me récrivait hier encore un de vos aînés qui suivit les cours de Jules Simon à Paris, heureux ceux qui l'ont entendu et plus heureux encore ceux qui ont pu le fréquenter I II avait toutes les vertus qui font le parfait honnôte homme et tous le>» courages qui font le grand citoyen. Jamais il ne recula, quoi qu'il pût lui en coûter, devant ce qu'il regardait comme son devoir. M&is il le faisait sans ostentation, comme une chose toute naturelle et toute simple. Deux fois seulement dans sa vie ib l'accomplit solennellement et avec éclat, parce que les circonstances le commandaient. La première fois, ce fut après le coup d'Etat, dans sa chaire de la Sorbonne. Il brisa volontairement et résolument sa carrière pour ne pas ratifier par son mutisme ou par son vote le crime politique qui devait déchaîner tant de maux sur la France.
La dernière fois, ce fut sous la République, en plein Sénat, dans la discussion de la loi sur l'enseignement. Ce jour-là, s'il ne perdit pas sa situation politique, il sacrifia à ses principes le peu qui lui restait d'influence et quelques-unes de ses amitiés les plus chères. C'est à cette occasion que. pour résumer son opinion avec plus de force, il inventa dans un admirable mouvement d'éloquence la formule célèbre qui devint ensuite sa devise et qui, gravée par nos soins autour de son médaillon, lui fait aujourd'hui une auréole de gloire. N'oubliez jamais la leçon qui en découle. Quelle que soit votre ambition, quelle que soit votre carrière, sachez bien, jeunes gens, qu'elle est assez large et assez haute pour suffire à toutes les exigences sociales; souvenez vous que les trois termes dont se composent cette formule et cette devise, forment, eux aussi, un bloc indivisible Le jour en effet où il n'y aurait plus de Dieu, ce jour-là il n'y aurait plus de Patrie, et le jour où il n'y aurait plus de patrie, il n'y aurait plus de Liberté.
Après ce discours ont été lues les deux jolies pièces de vers suivantes :
Hommage à Jules Simon.
Voici ^ue ^ur le seuil d'un Collège breton
Une pieuse main a fixé ton image.
Plus souriante et plus vivante qu'au fronton
D'un temple, et méritant bien qu'on lui rende hommage.
Quelques-uns de tes ans s'écoulèrent ici ; Ces murs ont abrité, discrets, tes premiers rêves ; Ta poitrine d'enfant aspirait, sans souci.
L'arôme des genêts et des prochaines grèves.
Fraîche tu retrouvai» la trace de Brizieux Parmi les écoliers du collège de Vannes ; Et timide et craintif, tu vivais avec eux.
Dans i'instînctirefiroî des longues caravanes.
Et pourtant tu devais Réchapper du doux nid, Suspendre le monde au charme de tes paroles, Et laboureur pensif de Tespace infini.
Répandre le bon grain dans les foules frivoles.
Philosophe précoce et jeune professeur Tu devais sous. ta lampe œuvrer jusqu'à l'aurore, Pour que ton âme allât rejoindre une &me sœur, Dans l'immense Paris qui l'ignorait encore.
Elève de Cousin, tu devais, comme lui.
Et d'un cœur plus ému, d'une âme moins étroite,
Montrer à ceux pour qui l'éclair divin a lui,
Le vrai, le beau, le bien, la route simple et droite.
Le Vrai, tu le cherchais avec ténacité.
Tu le trouvas. Ouvrant tes deux mains, toutes grandes.
Tu voulus, altéré de sainte vérité.
En faire à tes amis de superbes offrandes.
Le Beau t 'apparut dans les livres de Platon, Aux abeilles d'Hymète, aux doux sages d'Athènes Tu l'avais demandé, mais le pays breton T'en offrit aussi des images moins lointaines.
Le Bien fut ton égide et ton guide et ta loi. Tu sus lui conformer l'œuvre et la vie entières ; Ton front de grand penseur, homme de bonne foi, Domine de très haut des têtes plusaltières.
Ailleurs on t'honora certes avec raison ; Dans l'Athènes moderne on dressa ta statue :
Si ta mémoire avait connu la trahison.
C'est que la voix du vieil honneur se serait tue.
Mais ici l'on te rend un culte familier.
L'hommage le plus simple est Thommage suprême.
I e pur Breton de race et l'ancien écolier
Ne veut pas de l'encens mais accepte qu'on l'aime.
Olivier de Gourcuff.
L'homme illustre qui touche au déclin de la vie. Ayant réalisé ses rêves de grandeurs.
Evoque longuement en son âme ravie Et son enfance pauvre et ses jeunes ardeurs.
Ainsi Renan, vieilli dans les honneurs profanes. Regrettait â l*aris son cloître de Tréguier : Ain*i Jules Simon se revoyait â Vannes Dans son ancien Collège en petit écolier.
II se voyait là-bas au fond de l'Armorique, Et ce cher souvenir lui ravissait le cœur.
Sons des prêtres pieux faisant sa rhétorique £t donnant des leçons â des enfants de chœur.
C'étaient des jours bien lonj^a, bien tristes, mais la Gloire La Gloire illuminait les rêves de ^e8 nuits, Et la Muse, fidèle à sa cbambrette noire, Assise à son chevet, consolait ses ennuis.
Alors tout son Passé revivait dans son âme.
Il se voyait dictant aux hommes le Dcooir Et superbe tribun, que tout un peuple acclame. Combattant pour le droit et montant au Pouvoir.
Il songeait, toujours plein de verve et d'espérance, Le cœur jeune malgré rides et cheveux gris.
Que pour récompenser ses longs efforts, la France Dresserait sa statue au centre de Paris.
Il se disait qu'alors dans son ancien collège L'écho répéterait son nom avec orgueil.
Et que, pour l'acclamer, un immense cortège De son pensionnat assiégerait le seuil...
Il est mort maintenant après sa tâche faite.
Derrière lui laissant un immortel renom.
Et nous avons gravé sur son Collège en fête, En son honneur: « Ici vécut Jules Simon ».
Dominique Caillé.