LA MAISON DE FLAUBERT
Les admirateurs de Gustave Flaubert viennent de décider de racheter la maison que le grand romancier habita et où il mourut, la maisson de Croisset. Combien, descendant la Seine en bateau, l'ont vu accoudé à la croisée, ouverte sur un cabinet, dont un énorme Bouddah frappait d'abord la vue ? A la vérité, c'était surtout le Bouddah qu'on regardait, ce dieu énigmatique tout en or dans sa gloire d'apothéose. L'écrivain, bourru, fermé, amer, peu communicatif, n'était que a le fils de M. Flaubert. » Le vrai Flaubert pour ses compatriotes, en ce temps-là, c'était le médecin.
Cette maison fut le dernier asile de l'écrivain. Les amis qui s'étaient rendus à ses obsèques devaient, c'était inévitable, jusque dans cette cruelle réalité, être obsédés par le roman. Un témoin écrit : (( On se disait, les uns aux autres, c'est l'enterremene d'Emma Bovary. » On se rappelait des descriptions du livre, on en retrouvait tous les paysages et tous les décors. C'est qu'au pays de Flaubert, c'est surtout Mme Bovary qui vous hante. On veut qu'elle ait existé, qu'elle soit non une fiction, mais un portrait de la vie réelle. Zola a écrit que la lecture d'un fait divers avait été la donnée du roman. Les Rouennais lettrés, comme M. Dubosc, sont d'un autre avis :
« Pas du tout, disent-ils : Flaubert a connu par lui-même toute cette histoire; les principaux personnages étaient liés avec sa famille, et les détails particuliers, les notes intimes, lui furent fournis à Ry, par le pharmacien de l'endroit ; car le petit bourg d'Yonville l'Abbaye, c'est Ry en réalité :
a C'était à Ry que demeurait Charles Bovary, un lourdaud, apathique, mais consciencieux, originaire du Mesnil-Esnard, élevé par sa mère, et
qui n'avait pn passer ses examens d'officier de santé qu*avec la protection indulgente du père Flaubert.
(( Il s'était marié une première fois, il était devenu veuf en 1837, — la veuve Dubuc, du roman. Le nom de sa première femme peut se lire, tout au long, sur une pierre tombale, surmontée d'une croix de fer, à l'entour de l'église.
a Dans le roman, Charles Bovary rencontre Emma Rouault à Tôtes; cela, c'est arrangé : Bovary ne quitta jamais le bourg de Ry. Ce fut là qu'il connut Delphine — qui tç'appellera Emma — laquelle habitait, avec ses sœurs, la ferme que Flaubert a décrite et qni appartient aujourd'hui à un Rouennais, M. Depaux. On se rappelait encore, il y a vingt ans, Delphine (Emma dans le roman) : une jolie brune, qui, toute jeune fille, aimait et recherchait les assemblées, folie de la danse, grande liseuse, d'esprit artiste, qui avait décoré sa maison avec un goût peu banal ; on parla longtemps de l'arrangement des doubles rideaux jaunes et noirs de sa chambrette. Delphine — comme Emma — brodait inlassablement. On possède encore, à Rouen, un certain prie-Dieu gothique, au gros point, qui est son œuvre.
« Et voilà des reliques pour la maison de Flaubert, quand elle sera musée !
(( Quant à Bovary, c'était un être doux^ apathique et tranquille, de tournure militaire, se plaisant à cheval, sur une bête efflanquée qui manquait d'allure. Il passait son temps à cultiver des rosiers le long du mur de son jardin. Quand arriva la ruine de sa petite fortune, on les arracha et on les vendit, comme aussi le polypier qui étalait ses feuilles dans la salle dont Flaubert parle si souvent.
a La première maison que Bovary acheta a été détruite par le pansage de la route de Blainvilie-Crevon. Mais il reste la tonnelle, le jardin, les quelques marches menant à un petit ruisseau — la Reule du roman. Rien n'est modifié : la prairie est là, avec sa planche aux vaches. C'est par là qu'Emma se rendait chez la nourrice de sa fille, la mère Rollet, dont la chaumière se trouve un peu plus loin que l'église.
« Léon Dupuis, qui l'accompagnait dans ses courses matinales, est mort aux environs de 1890. Il était devenu notaire, comme Flaubert la dit ; il avait son étude dans une ville de l'Oise ; il se plaisait à revenir, par Le Catenais et par Ry, revoir le paysage de sa jeunesse.
« Rodolphe Boulanger, qui habitait le château de Cressenville (La Huchette du livre), était, dans la réalité, un gentilhomme campagnard, prénommé Louis, que la mort de Mme Bovary accabla. Ruiné, il émigra aux Etats-Unis, d'où il revint pour se sucider, à Paris, sur le boulevard.
« L'empoisonnement de Mme Bovary est parfaitement exact. Ce fut le 4 mars 1848, jour de marché, que Delphine C.., épouse D... (Emma, l'épouse de Bovary, mit fin à ses jours. Flaubert a reconstitué cet événement jusque dans ses plus intimes détails.
« Tout le monde à Ry fut atterré, depuis le curé jusqu'à Lheureux, qui
n'était pas gascon, mais auvergnat, et demeurait où se trouve aujourd'hui l'épicerie-mercerie Gilles. On eut du mal à descendre le cercueil dans une fosse trop petite dont on chercherait vainement, aujourd'hui, l'emplacement recouvert par les hautes herbes du cimetière. Il ne reste plus de la tombe de Mme Bovary) qu'un morceau de pierre brisée, où, sous la mousse, on peut lire avec son nom : « Priez Dieu pour le repos de son Ame. »
Voilà ce que Ton vous raconte à Rouen, depuis l'enquête très intéressante du confrère Bosc, en faisant les cent pas devant la maison de Croisset.
Rien ne serait plus propre à exaspérer la colère de Flaubert, s il pouvait entendre ces propos. Dans une lettre qui a été trouvée ces jours-ci, il donne vigoureusement un démenti à toutes ces versions — ce qui ne suppose nullement qu'elles ne soient pas vraies.
<( Les gens du monde voient des allusions où il n'y en a pas. Quand j'ai fait Madame Bocarif, on m'a demandé plusieurs fois : « Est-ce MmeX... <( que vous avez voulu peindre ? » Et j'ai reçu des lettres de gens parfaitement inconnus, une entre autres d'un monsieur de Reims qui me félicitait de Vacoir nengè (d'une infidèle). Tous les pharmaciens de la Seine-Inférieure, se reconnaissant dans Homais, voulaient venir chez moi me flanquer des gifles. Mais le plus beau (je ne l'ai découvert que rinq ans plus tard), c'est qu'il y avait alors, en Afrique, la femme d'un (fonctionnaire) s'appelant Mme Bovaries, ce qui ressemblait à Madame Bovary^ nom que j'avais inventé en dénaturant celui de Bouvaret.
a Tout cela est pour vous dire, chère madame, que le public se trompe en nous prêtant des intentions que nous n'avons pas.
a Les journaux, tous les jours, nous roulent dans l'ordure, sans que nous leur répondions, nous, dont le métier cependant est de manier la plume, et on croit que pour faire de l'effet, pour être applaudis, nous allons noas en prendre à tel ou telle. Ah ! non, pas si humbles! Notre ambition est plus noble. ^
Si nous reliî?ons cette lettre, nous voyons : l' que Flaubert a fait Bovary en modifiant le nom de Bouvaret ; 2* qu'il se refus>ait à reconnaître qu'il avait fait un portrait d'après nature ; 3* qu'il y a tellement de Mmes Bovarv, que son livre, une fois paru, on en vit partout, môme, une du nom, en Algérie.
Serait-ce pour ruiner la version rouennaise ? Que non I Un chef-d'œuvre ne s'improvise jamais sans un modèle. Il y a toutes chances pour que la Delphine de Ry soit l'Emma du roman.
Elle est sortie de la maison du Croisset à l'état de fiction immortelle : elle y rentrera, en la réalité de sa chair, avec les quelques riens d'ellemême, qui demeurent et que les fanatiques de Flaubert, un jour, se disputeront.