V. Cousin
Dimanche matin •
Cousin, qu'on s'est si souvent plu — après Jules Simon — à représenter comme un égoïste, était, au contraire, très sensible et «limait à faire le bien — mais sans bruit.
(1) Les papiers de Cousin ne contiennent que deux lettres de Cave, toutes deux : recommandations pour le baccalauréat en 1848.
Une des personnes qu'il a obligées avec le plus de délicatesse, Mme Dupin, trouva le moyen de lui témoigner sa reconnaissance en présentant Louise Colet à TAbbaye-aux-Bois.
(» Mme Ilécamier, vous le savez sans doute, écrivaitelle à Cousin, désire connaître la femme que nous aimons pour son beau talent et ses qualités natives du cœur. Ce sera bien sûrement une des plus gracieuses figures qui seront apparues dans cette maison, où la bonté, Télégance et le goût se sont conservés sans mélange, où quand on juge en dehors des obligations polies, on juge si bien... » (1). Et, le 14 mai, elle rendait compte au philosophe de l'impression de Mme Récamier :
... Mercredi de cette semaine, j'ai passé la soirée chez Mme Récamier. La voix lui manquait d'abord. Quand elle Ta recouvrée, elle a causé avec moi de Mme Colet. Elle est très curieuse de lire les scènes écrites sur Mme Roland. Ce sujet lui semble parfaitement convenir au talent de Tauteur de Penserota. Savez-vous ce qui a surtout frappé Mme Récamier à la vue de Mme Colet, c'est Ténergie empreinte sur cette figure. Moi jV avais vu surtout un orgueil naïf et beaucoup de grâce. Son sourire était pour moi une séduction ! L'énergie ! Est-ce en effet l'énergie qui domine? Le jour où nous sommes allés chez Mme Récamier, notre amie souffrait excessivement de ce mal mystérieux qui l'a quittée enfin. Ce n'était pas son expression naturelle qu'elle avait, et que cette faiblesse, cette humilité de cœur, la rendaient touchante! Quiconque l'aura vue sous cette face nouvelle ne l'oubliera pas. Je ne l'aurais pas aimée jusqu'alors, que mon indifférence aurait tout à coup cessé. La voilà qui reprend aux flatteries menteuses de la vie, la voilà qui se préoccupe de gloire, d'avenir, de bonheur peut-être... Mme Colet s'est faite si charmante, m'a tellement gâtée par ses bons airs, ses douces paroles, a été si engageante, que j'ai diné à sa table, avec la liberté de m'enfuir à sept heures et demie, ce que j'ai fait...
A. Dupin.
Cousin a gardé, par hasard, dans ses papiers, une lettre de Mme Dupin à Louise Colet, qu'il nous semble utile de reproduire :
Je vous aime bien, et cela m'est doux. Merci pour votre intérêt. Hier, j'ai vu M. Récamier. Il a écrit plusieurs pages, m'a prescrit bien des choses, la plus difficile est celle que je vous transcris litté-
(1) Lettre inédite du 21 mars (1842 ?)
ralement : Il est indispensable que Madame ne se fatigue pas par le traoaîL Et le travail est une loi, et je désirais surtout me débarrasser du mal pour travailler beaucoup. Mamoni a paru avant-hier. Je voudrais bien récrire à M. Cousin, qui m'adonne tant de preuves d'intérêt, et que j'aime et respecte bien profondément. Savez-vous s'il est toujours aux eaux de..., !e nom m'échappe? Ne parlez ni de mes vertus, ni de mon courage, tout cela est du passé : j'ai bien changé, voilà ce que je sais.
Et toujours beaucoup d'embarras, de tristesses, pauvre chère, ne vous rebutez pas. Dieu mettra à côté de vos peines les choses qui aident à les supporter. Soignez votre santé, ne veillez pas trop, distrayez-vous ; mon mal à moi vient des longs chagrins. J'en ai plus qu'on ne croit. Enfin, c'est notre lot à tous, et les* plus misérables sont les élus, dit-on. Je ne puis vous exprimer ce que les émotions me font souffrir depuis quelques jours, le matin et le soir surtout. Cela passera.
Je vous embrasse et vous aime mieux que jamais parce que votre âme est à la fois tendre et forte. Mlle de Sénancour serait heureuse de lire Madame Roland ; vous me le prêterez quand j'irai vous voir. Hier soir, pour distraire mes enfants et pour me distraire moi-même, je suis allée chez Mme Tastu. Elle est inquiète de la santé de son fils. Un homme de goût m'a parlé de vos beaux vers. Cela me charme toujours.
Pourrez-vous me lire? Ma main est fatiguée ainsi que mon esprit. Si j'étais un peu à Taise, je ne craindrais guère la maladie, mais que vient-elle faire auprès de moi, ai -je le temps de la choyer? SatisfactioUr absence d'émotions pénibles, nourriture très soignée, repos, ah ! mon Dieu ! que de conditions !
Adieu, je vous embrasse comme je vous aime, très vivement.
A. DupiN.
Mardi.
Madame^ Madame Louise Colet, rue Brëda, Paris.
Elle revenait sur cette tristesse, sur ces soucis de Mme Colet, dans une lettre à Cousin, probablement de la môme époque :
Un souvenir de vous, Monsieur, est une bonne fortune qui me trouve bien reconnaissante. Oui, sûrement, j'irai à l'Institut. Ces derniers jours j'ai assez travaillé pour me donner un plaisir sans scrupule. Je le goûterai doublement, monsieur, puisqu'il me viendra de votre bienveillance.
• Notre chère poète vous a dit notre dernière visite à Mme Récamier.
50 LES ANNALES HOMANTIQUES
La scène avec Henriette a eu toutes sortes de succès. Mme Récamie a trouvé du charme à ce visage qui l'avait d'abord frappée par son énergie. Elle m'a dit fort expressivement avant-hier que Mme Golet avait fait sa conquête. J'en suis toute ravie. La dernière fois que je vis cette pauvre femme, elle était bien triste, bien douloureusement préoccupée. Franchement, Monsieur, j'ai bien des misères à supporter, mon âme n'est pas gaie depuis longtemps ; pourtant j'aime mieux être moi, pauvre, obscure, avec un passé qu'on a su me faire malheureux et un reste de jeunesse bien près de finir, qu'elle avec son étrange position. Aimons la noblement, elle en a besoin. Son cœur est plein de beaux et doux sentiments. Je la plains. Merci, Monsieur, avec effusion. Votre excellent Jacques attend.
A. DupiN.
Cette amitié qui liait Mme Dupin à Louise Colet n'allait pas sans à coups : Ton connaît le caractère emporté de cette femme poète. Elle eut une scène violente avec Mme Dupin, probablement de jalousie, et toute relation cessa avec elle. Mme Dupin ne survécut pas longtemps, d'ailleurs, à cette lettre: elle mourut quelques semaines après.
Mardi, 20 juillet.
Monsieur,
Vous avez pris la peine de monter chez moi pour m'apprendre le résultat de votre démarche, c'était bien de la bonté. Trop faible pour vouloir me retrouver si vite en face de souvenirs repoussants, j'ai fait quelques visites sur mon chemin. Je suis allée dans des maisons où j'étais sure de trouver, sinon de l'affection, au moins de la grôce et du bon goût. Par exemple, j'ai vu M. Fauriel. Comme s'il eût deviné ma fatigue de cœur, il a été particulièrement bienveillant. Nous avons parlé de Mme Récamier, chez laquelle il m'a vue plusieurs fois, de M. Manzoni plus longtemps. M, Manzoni vient dépendre sa mère. 11 est accablé, mais il aime sa femme, il l'aime beaucoup, puis il est religieux : en voilà bien assez pour écarter le désespoir.
Hier soir je suis allée chez M. de Senancour, c'était un engagement pris à l'avance. Que de bonnes et charmantes amitiés j'ai trouvées-là ! On a caressé la tristesse que je ne déguisais pas toujours. De cette soirée au matin quelle distance! A mon retour j'ai reçu les lignes bien nobles que vous aviez eu Tattention de m'écrire, et la lettre que ces lignes m'annonçaient. On y exprime le regret de m avoir blessé, on m'en demande pardon, on viendra me voir. Ah ! si la lettre eût été vraie pour elle, si elle eût pu croire une minute seulement ce'
DEUX PASSIONS d'un PHILOSOPHE 51
qu'elle écrivait, j'aurais couru à mon réveil serrer cette femme sur mon cœur, j'aurais fermé sa bouche à toute justification ; mais elle n'a pas pu se tromper. Et cette scène de domestique ! Je vivrais des milliers d'année» que j'entendrais cette voix. Rien ne vous donnerait l'idée de mon impression.
Si elle vient. Monsieur, je la recevrai avec toute la politesse désirable, mais je ne puis ranimer en moi ce qu'elle même y a détruit. On est maître de ses actes extérieurs, on ne l'est guère de ses sentiments, vous le savez aussi bien que moi. Et cette gène qui se placerait entre nous! qui vous dit d'ailleurs que cette violeifce serait la dernière. J'ai su accepter le malheur, je n'accepterai jamais l'injure volontaire, réfléchie, l'accusation menteuse à laquelle on ne croit pas. Cette femme a reçu de Dieu une foule de belles et charmantes facultés, tout ce qui est noble l'émeut, l'exalte fièrement, elle est douée des plus riches instincts. On l'écoute avec bonheur par moments on croit en elle, on l'aime bien : une tempête remporte tout. Et la voilà, pauvre créature qui pleure sur les débris qu'elle même a semés.
Je n'ai point de ressentiments ; j'en aurais, qu'ils ne feraient de mal qu'à moi. Qu'elle ne se fasse pas une obligation de me ménager. Grèce à Dieu, les lâchetés n'ont jamais pris place dans ma vie. Et son cœur, toujours prêt à s'affliger des misères d'autrui, son cœur, si épris des visages contents et de Tai^ection douce, ne cessera jamais d'être l'objet de ma louange. Le reste, je le tairai ! Puis, elle a pleuré devant moi ; cela suffisait, monsieur, pour en faire un être sacré à mes yeux. Je vous promets un silence absolu sur tout ce que nous avons senti de chagrin hier; cette journée me fait tout l'effet d'un mauvais rêve. Aujourd'hui, je suis brisée, je n'ai de cœur à rien, pas même à vous écrire : cela passera, les sévères exigences de ma vie reprendront le dessus. Je ne répondrai pas à sa lettre. Que lui diraisje? des choses froides ou communes, mieux vaut le silence ; pourtant, au moment de clore ma lettre à moi, je sens que je Taime encore. Aimez'la bien, vous. Monsieur. Son cœur est fait pour comprendre tout ce qui est excellent. Elle n'a pas besoin de moi, mais elle a besoin de nous, ne l'oubliez pas. Délicat, comme vous savez l'être, vous serez sa providence cachée ; cette mission a de quoi séduire un cœur généreux et fort,vous même la goûtiez hier. Adieu, Monsieur, garde? moi quelque estime.
A. DupiN.
En 1843, Louise Colet fut couronnée par TAcadémie fran(;aise pour son poème sur le Moiiunieiit de Molière. Cela ne lui met-
tait pas un sou de plus dans sa poche, car elle ne savait pas garder son argent. Cousin voulut y remédier avec l'aide de Béranger par un stratagème qui prouve son extrême délicatesse. Voici en quels termes Béranger lui rendit compte de sa démarche :
Je suis tellement occupé, mon cher Cousin, que je n'ai pas eu le temps de vous donner des nouvelles de l'affaire dont vous m'avez chargé. Prenez-vous en à tout le monde qui me charge de ses affaires et au rhume qui m'a empêché de sortir pendant 15 jours.
J'ai échoué dans ma négociation. J'avais d'abord écrit ; on s'était réjoui d'une longue perspective de travaux. Puis, j'ai parlé et tout me semblaitaller au mieux. Je pensais n'avoir plus qu'à envoyer Tédileur, lorsque je reçus une lettre où Ton me prouvait que nous étions devinés ; la réflexion ayant amené une foule d'indices qui révélaient la source de cette prétendue opération de librairie. J'ai couru pour réparer le mal et n'y suis pas parvenu. On a mis mon éloquence à bout et l'on en est venu à me demander ma parole d'honneur. Je vous avoue, mon cher philosophe, que les raisons qu'on m'avait données pour motiver un refus, sans me paraître toutes bonnes, prouvaient tant de délicatesse, que je crus ne pouvoir pousser !e mensonge à ses dernières limites, malgré le regret que j'éprouvais de voir crouler notre échaffaudage. Je fis pourtant la meilleure contenance possible, en soutenant que le travail demandé avait la valeur qu'on lui assignait, et qu'après tout, s'il y avait quelqu'un derrière l'éditeur, cette personne et moi n'étions que des superfétations de garantie données pour une affaire suffisamment bonne par elle même. On m'objecta le terme de trois ans, contraire aux habitudes des éditeurs ; les payements à court terme pous forcer l'auteur de ne pas prodiguer tout à la fois les ressources qu'on voulait lui procurer, et puis, et puis, etc. Ce serait à n'en plus finir si je voulais vous. narrer toute cette discussion où je conviens que je n'ai pas joué le plus beau rôle.
Je vous laisse réfléchir à ce triste dénouement d'une affaire dont nous espérions mieux. Quant à moi, j'en suis très affligé, et je ne doute pas que j'aie perdu un peu de la confiance qu'on m'avait témoignée jusque-là. Vous serez encore plus affligé que moi, je le pense. Mais je vous dirai entre nous que vous êtes la cause du chagrin que vous allez éprouver, ce qui me porte à vous plaindre davantage.
Si vous trouvez quelque autre voye pour arriver au but que vous vous proposiez, ne vous découragez pas, et si je puis vous être bon à
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quelque chose, employez-moi : peut être une autre fois serai-je plus adroit et plus heureux.
Tout à vous,
BÉRANGER
Passy, 26 novembre (18)44.
P. S. — Je rouvre ma lettre, mon cher philosophe, pour réparer une omission importante. J'ai fait donner parole à la personne en question de ub point vous parler de cette affaire. Je crois sage que vous l'imitiez et que surtout \ous ne la provoquiez pas à man* quer à la parole donnée.
Quelle bizarre idée vous avez eue de tomber sur les femmes qui écrivent (1), dans votre Jacqueline Pascal f
Un an après, Cousin avait, encore une fois, recours aux bons oflices de Sainte-Beuve, en faveur de Louise Golet. Il s'agissait de l'article sur Mme Du Châtelet. Il semble, d'après le billet du philosophe, qu'il avait fallu corriger quelque peu cet article.
Cher Sainte-Beuve, Les corrections que vous m'avez indiquées ont été faites. Savezvous si l'article paraîtra demain? Je l'aurais bien désiré. A vous de cœur.