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CHAPITRE PREMIER

Il est des mots dont le charme ne languit jamais, et dont l'intérêt ne passe pas. Pour qui aime la France, sa littérature, son histoire, le petit mot salon possède une fascination irrésistible. Il évoque tout ce qu'il y a de fin, de spirituel, de piquant, de caractéristique dans la femme. Le salon est essentiellement une institution française ; aucune autre nation ne l'a connu, aucune autre société n'a contenu les éléments qui l'ont créé. Nous disons : « Une agréable maison » quand nous parlons d'un centre de réunion; en France, on dit : « Un salon agréable. » Ces deux termes

différents expriment bien les idées différentes qu'ils représentent. Une maison est un lieu où l'hospitalité s'exerce, où les amis sont reçus avec quelque chose de plus substantiel que le festin de l'esprit et les épanchements de l'âme. Une maison agréable implique les réceptions, les repas gais et nombreux, les lunchs sans cérémonie, les propos joyeux entre les hôtes et les invités ; il y faut un maître aussi bien qu'une maîtresse. Un salon appelle un autre ordre d'idées. Il suppose une maîtresse, mais n'a pas nécessairement besoin d'un maître ; et c'est là une distinction capitale. Il n'exige rien de matériel ; les causeries faciles, la conversation, l'échange des idées lui suffisent. C'est simplement un milieu où des gens distingués aiment à se retrouver et à causer ensemble. Il peut avoir, et il a presque toujours, une physionomie particulière : littéraire, religieuse, politique, artistique ou philanthropique,

mais c'est toujours un centre de conversation, où le nectar de l'intelligence remplace tout autre breuvage.

Quand on pense au plaisir, et même au bonheur que donne la conversation, on s'étonne que si peu de personnes cherchent à le goûter. Autrefois, la France le comprenait, et consacrait autant de soins à l'art de la conversation qu'à tout autre art libéral. Les salons étaient les écoles où on l'enseignait, les arènes où maîtres et disciples s'y exerçaient. Dire d'une femme : « Elle cause bien », était une louange plus délicate que de célébrer son élégance ou sa beauté. Paris est le berceau et la patrie du salon, sorte de plante qui croît naturellement sur le sol de cette ville si animée. C'est un empire qui a toujours été respecté depuis que madame de Rambouillet l'a fondé pour épurer et perfectionner la langue française. Le trône a été vacant à plusieurs reprises, quelquefois pendant

longtemps ; mais il était debout, prêt à recevoir la souveraine qui en prendrait possession. Le droit de conquête était le seul droit reconnu. Aucune loi d'hérédité ne transmettait le sceptre d'une reine à une autre; aucun code dynastique ne lui était imposé. Comme César, elle n'avait qu'à venir, voir et vaincre. Toute femme qui devait la royauté à sa propre valeur pouvait aspirer à cette souveraineté tout à la fois élective, absolue et démocratique. Il y a dans l'histoire des femmes certains courants qui semblent les entraîner et les porter au sommet du pouvoir social. Ces courants se forment le plus souvent à la suite des convulsions politiques qui se reproduisent périodiquement en France.

Quand la société sort des angoisses d'une révolution ou du choc d'un coup d'Etat, l'apparition d'une femme supérieure est un bienfait. Pendant que les eaux bouillonnent encore sous le souffle de l'orage, c'est le

moment pour elle de lancer sa barque et de se laisser porter sur les vagues montantes.

Une grande partie du succès sans rival de madame Récamier est due incontestablement à la chance qui mit à sa disposition une de ces occasions rares, et au tact exquis avec lequel elle sut en profiter. Lorsque Paris, délivré de la guillotine, lavé du sang qui l'avait inondé, commença à respirer et à être altéré de plaisirs, après avoir subi la douleur sous ses formes les plus terrifiantes et les plus hideuses, Napoléon surgit, héros et demi-dieu, pour affranchir la nation humiliée, et madame Récamier se leva comme une douce vision pour lui plaire et l'enchanter. Voir cette ravissante créature danser le Pas du châle avec la grâce voluptueuse d'une beauté grecque, l'enivra comme du vin nouveau. Partout où elle était, la foule se précipitait ; à l'église même on montait sur les chaises pour l'aper-

cevoir. Le héros, adulé et adoré par la nation tout entière, vint offrir ses hommages à la reine de la beauté, qui resta insensible à tant de gloire. Sa fierté accrut son prestige, mais elle le paya cher : Napoléon ne lui pardonna jamais. Quand il fut maître de l'Europe, les dédains de madame Récamier exaspéraient encore sa vanité blessée, et il la persécuta avec une rigueur qui suffit à rendre un éclatant témoignage à l'influence de la femme en France. Madame Récamier ne s'occupait pas de politique ; elle ne se mêla à aucun parti, n'écrivit jamais une ligne ; mais elle était belle, séduisante, elle avait un salon, et César, au milieu de ses triomphes, comptait avec elle. Il avait essayé de la gagner, il échoua, et il la traita toujours depuis avec la plus amère rancune. Il l'exila de Paris d'abord, de France ensuite. Sa haine sans pitié la poursuivit jusque dans les contrées lointaines où elle se réfugia, et c'était un acte de cou-

rage de la part des souverains de Tac-

cueillir avec bienveillance dans leurs Etats; une marque de bonté envers l'exilée les exposait à une soudaine et formidable vengeance. Cette guerre mesquine du grand empereur augmenta de beaucoup l'importance de madame Récamier, et lorsque, après la chute du despote, l'aimable et douce victime revint à Paris, elle fut reçue en reine, et à son diadème s'ajoutait comme une auréole de martyre.

La Restauration lui offrit une nouvelle ère de succès. Après le luxe pompeux de l'Empire, la simplicité et le bon ton reprirent leur place dans le monde. Madame Récamier inaugura un nouveau règne.

Le temps, la souffrance, l'isolement avaient mûri son esprit, et adouci plutôt que diminué sa radieuse beauté. La perte de sa fortune, due à cette fierté qui lui coûta si cher de toutes façons, lui rendait impossible de reprendre ses anciennes habitudes

et ses brillantes réceptions d'autrefois ; elle se retira donc à l'Abbaye-aux-Bois, et s'y établit dans une simplicité monacale. Son salon, dans le vrai sens du mot, date de cette époque. Ce n'étaient plus la richesse et la beauté qui attiraient autour d'elle, mais son esprit et le charme qui se dégageait de toute sa personne. L'élite de la société vint chez madame Récamier, dans ce petit salon carrelé en briques, modestement meublé, où chacun tenait à honneur d'être admis. Les hommes de tous les partis et de toutes les nuances d'opinions oubliaient leurs dissentiments en sa présence et se souriaient pour l'amour d'elle. Un demi-jour religieux donnait l'idée d'une chambre de malade. On y parlait bas comme s'il fallait ménager les nerfs d'un convalescent. Et de fait il en était ainsi. Chateaubriand était le dieu souffrant qui trônait dans ce cénacle, entouré des soins incessants de la beauté suave dont la mission

dorénavant était de le distraire et de le charmer. Elle n'avait plus d'autre but que de désennuyer ce génie égoïste, exigeant et blasé. Il avait combattu contre l'ennemi toute sa vie, et maintenant que le poids de l'âge enchaînait l'ardeur de sa vanité toujours inassouvie, il déposait les armes et attendait que d'autres combattissent pour lui. Tous ceux qui pouvaient aider madame Récamier dans cette tâche ingrate lui inspiraient la plus profonde reconnaissance. Son dévouement pour Chateaubriand était absolu, elle lui consacrait ses journées entières. Il lui écrivait le matin, elle lui répondait ; puis dans l'après-midi il venait et causait seul avec elle avant qu'aucun visiteur fût admis. Pendant bien des années il passa aussi plusieurs heures avec elle chaque soir. Un certain nombre d'amis, choisis dans le dessein de lui être agréables, ne manquaient jamais leur visite quotidienne à l'Abbave.

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Ce qui nous frappe, nous, gens affairés du dix-neuvième siècle, dans ce genre d'existence, c'est le loisir, pour ne pas dire l'absolue oisiveté, et l'inépuisable faculté de parler qu'il suppose. Que pouvaient bien avoir à se dire tous les jours et tout le long du jour ces gens d'esprit que les liens d'un travail commun ne réunissaient pas ? Il n'y a que les amoureux qui aient toujours quelque chose d'important et de nouveau à se dire ; et plus ils se le disent, plus c'est important et nouveau ; et encore, après une certaine phase d'exaltation, ces fous heureux reviennent au bon sens, reprennent possession d'eux-mêmes et se taisent. Mais les habitués du salon de madame Récamier ne paraissent pas en être arrivés là. Longtemps après que les adorateurs ardents étaient devenus des amis dévoués, ils venaient encore causer chaque jour pendant des heures entières. Il est clair qu'ils n'avaient pas autre chose à faire, et que l'unique

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souci de madame Récamier était de rester chez elle pour les recevoir et les écouter.

Pouvoir rester chez soi était plus facile alors qu'aujourd'hui. L'impossibilité d'être à la maison est une des causes pour lesquelles il n'y a plus de salons à présent : madame Benoîton ne pouvait pas plus avoir un salon qu'un tamis retenir l'eau ; mais il v a cinquante ans, madame Benoîton n'était pas le type universel. Les femmes de cette époque peuvent avoir été frivoles, « ignorantes » dans le sens moderne du mot, mais quels que fussent leurs défauts, elles avaient du moins cette vertu que les femmes de notre temps ne possèdent plus : elles savaient rester chez elles. Les habitués qui sonnaient chaque jour à leur porte ne craignaient pas de se heurter à l'inévitable formule : « Madame est sortie. »

Non-seulement madame Récamier choisissait ses relations dans le but de plaire à Chateaubriand, mais encore elle diri-

geait la conversation suivant ses goûts, et cependant, en dépit de cet art exquis qu'elle « portait à l'infini », disait Tocqueville, ses efforts n'aboutissaient pas toujours à écarter le nuage du front de l'idole désenchantée. Alors personne ne pouvait lui rendre un plus grand service que de ramener un sourire sur les lèvres du poète ; mais sa plus tendre reconnaissance était acquise à celui qui réveillait Chateaubriand de sa désolante torpeur en lui donnant le bonheur de rire. Une jeune Anglaise, miss Mary Clarke, plus tard madame Mohl, accomplit un jour ce tour de force avec un tel succès qu'elle devint dès lors la favorite de la maîtresse de la maison, et fut définitivement adoptée dans ce cercle brillant. Après ce premier triomphe, l'arrivée de miss Clarke était attendue à l'Abbaye avec une impatience plus ou moins grande, suivant le degré d'ennui visible de M. de Chateaubriand. Lorsque celui-ci caressait le

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chat de madame Récamier, tous les yeux se tournaient vers la porte ; mais quand c'était la crise, il jouait avec le cordon de la sonnette, l'anxiété devenait angoisse, et l'entrée de la « jeune Anglaise » était saluée par un « Ah ! » de détente générale. Sa mère, madame Clarke, était Ecossaise, fille du capitaine Hay, du Royal Navy ; madame Hay, femme d'un caractère viril et d'un esprit cultivé, avait fait partie du cercle intellectuel dont Hume fut longtemps le centre à Edimbourg. Veuve trèsjeune, madame Clarke vint en France avec ses deux filles, Eleanor, âgée de dix ans, et Mary, qui n'en avait que trois dans la mémorable année 1793 '. De santé délicate, elle résida quelque temps dans le Midi, circonstance qui conduisit Mary dans un couvent de Toulouse. Mary fut très-aimée

1 Cette date, qui paraît improbable, a été fixée par Mary ellemême, qui, dans une lettre à M. Ampère, dit qu'elle vint en France à l'âge de trois ans. Elle était née en 1790.

des religieuses, et en conserva le plus doux souvenir. Jusqu'à trois ans elle n'avait pas parlé ; sa mère s'en inquiéta, et quoique Mary entendît parfaitement ce qu'on disait, madame Clarke commença à craindre que, par quelque défaut de conformation, sa fille ne fût muette. Tout à coup, un jour, l'enfant tendit la main à sa mère, en disant très-distinctement : « Donnez-moi un sou pour acheter un gâteau ! » Dans ses dernières années, Mary aimait à raconter cette histoire en se moquant du contraste qu'elle faisait ressortir : elle n'a jamais su pourquoi elle avait parlé si tard, mais elle remarquait gaiement qu'elle s'était bien rattrapée depuis.

Elle racontait aussi qu'étant toute petite fille, elle s'était hissée sur la croupe d'un cheval de troupe pour voir l'entrée des alliés à Paris. C'était bien d'elle de se risquer dans cette position excentrique, et ce doit être vrai puisqu'elle s'en souvenait ;

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mais, née en 1790, elle était loin d'être une petite fille en 18 15. Le chapitre de son âge était le seul point, du reste, sur lequel sa véracité pût être prise en défaut.

D'une vivacité extraordinaire, Mary passa son enfance dans une activité d'esprit et de corps qui mettait tout le inonde en agitation autour d'elle ; elle avait beaucoup de goût pour la musique, plus encore pour le dessin, et ces dons naturels furent soigneusement cultivés. Elle faisait les portraits avec une merveilleuse facilité; elle fit le sien dans sa jeunesse, et il passait pour être d'une grande ressemblance; après trois quarts de siècle on la reconnaissait encore. Elle étudia le pastel, alors très en faveur, avec mademoiselle Clotilde Gérard, et peignit assidûment au Louvre. Elle s'y rendait le matin et travaillait sans interruption jusqu'à la fermeture du Musée. Comme elle allait beaucoup dans le monde, pour éviter de retourner s'habiller à la

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maison, elle inventa un tablier avec deux grandes poches, dans l'une desquelles elle portait son déjeuner, et dans l'autre une guirlande de fleurs. Quand la galerie était fermée, elle partait pour aller dîner en ville, — on dînait alors de bonne heure, — et faisait sa toilette dans l'antichambre, remplie quelquefois de valets de pied; mais leur présence ne la gênait guère. Elle ébouriffait ses cheveux bouclés, plantait sa couronne par-dessus, roulait son tablier, et faisait son entrée. Nous croyons volontiers ceux qui disent que c'était toujours une entrée triomphale. Quelques-uns se rappellent l'effet que produisait la jeune Anglaise dans le salon de la princesse de Belgiojoso, dont elle était l'hôte assidue, et où sa coiffure étonnante était toujours accueillie avec joie.

Edgar Quinet, un vieil ami, et tant soit peu adorateur de Mary, nous la dépeint telle qu'elle lui apparut dans une brillante

soirée chez la princesse, entourée des femmes les plus élégantes de la société. Ecrivant à sa mère une description de la fête, il ajoute :

« Quant à ma chère miss, comme vous l'appelez, je dois avouer qu'elle faisait une triste figure, quoique très-aimée et considérée des gens réfléchis. Je crois fortement qu'elle avait une robe de soie brune, avec les cheveux crépus et embrouillés à l'ordinaire. Elle est heureuse de ne pas se douter de sa figure : elle se glisse, elle court, elle s'arrête, elle s'expose au milieu des charmantes têtes dont les salles sont pleines, avec un repos de conscience et une imperturbable assurance ! Elle n'en aurait pas davantage quand elle aurait la tête de Vénus en personne. A peine si j'osais, pour ma part, la regarder; mais, Dieu merci, elle ne s'aperçoit de rien ! »

Un peu plus tard, Quinet écrit encore à sa mère : « Miss Clarke est certainement

une bonne et sincère amie ; mais que de petits préjugés ! Elle figurerait à merveille dans un conte fantastique d'Hoffmann. La voilà pour le moment éperdument amoureuse d'un affreux petit chat noir qu'elle embrasse toute la matinée sur la bouche, dans son salon, en s'écriant chaque fois : « Adorable créature, va! »

Eleanor Clarke, sœur aînée de Mary, épousa en 1808 M. Frewen Turner, de Cold Overton, Leicestershire. Mary allait souvent chez sa sœur. Pendant une de ses visites, il lui arriva une aventure qu'elle racontait avec une grande satisfaction. Madame de Staël était à Londres, et Mary, qui avait entendu beaucoup parler de cette femme célèbre, mourait d'envie de la voir. Elle apprit que madame de Staël cherchait une gouvernante, et résolut d'aller se proposer. Elle découvre l'adresse de madame de Staël, s'échappe un matin, à l'insu de toute la maison, dépense tout son argent

pour fréter un carrosse et se faire conduire à l'hôtel. L'auteur de Corinne la reçut trèsgracieusement, mais déclina ses offres de service, parce qu'elle paraissait trop jeune. Mary fut très-fière de cet exploit, qu'elle garda secret fort longtemps.

Madame Clarke, en venant s'installer à Paris, habita d'abord rue Bonaparte; au bout de quelques années, elle eut une discussion avec son propriétaire : « C'était toujours une race de vipères que les propriétaires de Paris ! » s'écriait encore Marycinquante ans plus tard ; et madame Clarke se décida à déménager. A ce moment même, madame Récamier désirait quitter son grand appartement de l'Abbaye- aux - Bois pour en prendre un plus petit et plus tranquille sur le jardin. MM. Fauriel et Ampère, amis intimes des Clarke, leur avaient parlé souvent de madame Récamier, et leur indiquèrent son appartement comme pouvant leur convenir. Madame

Clarke et sa fille le visitèrent, le trouvèrent à leur gré, et furent présentées à madame Récamier. Le nouveau salon de celle-ci étant trop petit pour ses nombreux amis, on convint qu'elle se servirait de l'ancien, maintenant à mesdames Clarke, pour ses réceptions du soir. De cet arrangement naquit bien vite entre les trois femmes une intimité qui devint tout de suite une vive et profonde amitié, amitié qu'aucun nuage n'a jamais altérée.

Mary conquit tout d'abord les bonnes grâces de madame Récamier par son talent à amuser M. de Chateaubriand; mais bientôt une sympathie personnelle succéda à ce sentiment de gratitude indirecte. La jeune Anglaise s'enthousiasma pour sa belle amie ; car, quoique madame Récamier eût alors plus de cinquante ans, elle était encore assez belle pour porter sans fléchir le poids de sa renommée, tandis que sa grâce et son charme restaient également

séduisants. « C'est la plus ravissante créature que j'aie jamais connue » , assurait Mary un demi-siècle plus tard. « Personne ne racontait comme elle, avec un sentiment de fine gaieté extrêmement délicat, sans blesser qui que ce fût. J'adorais madame Récamier. »

Mary Clarke paraissait évidemment plus jeune qu'elle ne l'était, car tout le monde l'appelait « la jeune Anglaise » et parlait d'elle comme d'une toute jeune fille. Elle avait pourtant trente ans à cette époque; mais son extérieur et son esprit rappelaient le vieux proverbe : « Une femme a l'âge qu'elle paraît avoir », et Mary avait certainement dans sa figure et dans ses manières les caractères essentiels de la jeunesse : la fraîcheur et le charme. Son naturel parfait, sa gaieté d'enfant, son esprit étincelant rafraîchirent l'atmosphère du salon de madame Récamier. Ses plaisanteries légères, son originalité, tournant déjà à l'ex-

centricité, furent un élément de détente dans un milieu où l'élévation habituelle des sentiments pouvait provoquer la réaction qui suit une tension trop forte. La présence de Mary était l'antidote de l'ennui. Elle déridait tout le monde ; elle déplaisait ou exaspérait quelquefois, mais elle n'ennuyait jamais.

Plusieurs des hommes distingués qui fréquentaient le salon de madame Récamier étaient liés avec mesdames Clarke, particulièrement, comme nous l'avons déjà dit, Fauriel et Ampère. Décrivant ces jours heureux de l'Abbaye, Ampère disait de Mary Clarke : « C'est une charmante combinaison de vivacité française et d'originalité anglaise, mais je crois que le caractère français domine. Elle faisait les délices de l'illustre ennuyé; ses expressions étaient bien à elle, et il s'en servit plusieurs fois dans ses écrits. Son langage, comme le tour de son esprit, était tout à fait original,

délicat, recherché, sentant plus le dixhuitième siècle que le nôtre.»

Toute la personne de la jeune Anglaise complétait avec un incroyable à- propos l'effet de son langage hardi, brillant et humoristique. Elle n'était guère jolie, mais elle avait la beauté du diable , un teint de lys et de roses, un petit nez en l'air, respirant l'esprit et l'audace, de grands yeux bleus, pleins de malice, d'une extrême vivacité , une tête bien posée sur les épaules, couronnée d'une masse de petites boucles qui tombaient en désordre sur son front blanc ; toute la chevelure échappait dès le matin au joug du peigne et des épingles; sa taille svelte avait une grâce énergique qui lui était particulière. Quelques personnes la proclamaient une jolie laide, d'autres la disaient simplement laide ; mais tous s'accordaient à la trouver charmante. Même ceux qui ne l'aimaient pas, c'était le petit nombre, convenaient qu'elle

était séduisante. Une grande partie de cette séduction venait de son naturel parfait; elle disait tout ce qui lui passait par la tête, aussi à son aise avec un prince ou un poëte qu'avec un écolier ou un marchand de pommes. Si cette petite tête impertinente eût été soumise à l'examen d'un phrénologue, celui-ci l'aurait, à coup sûr, trouvée dépourvue de la bosse de la vénération. Elle ne saluait que la grandeur intellectuelle; Chateaubriand fut pour elle la personnification la plus sublime de cette souveraineté, et elle lui rendit un hommage absolu. Il l'acceptait de bonne grâce, et parut avoir une tendresse réelle pour la jeune et brillante Anglaise.

M. Lenormand, remarquable lecteur, lisait les Mémoires d' outre-tombe, une fois par semaine, à l'Abbaye, de quatre à six heures; le dîner interrompait la lecture, qui était reprise de huit à dix heures, quelquefois onze. Nul n'était admis, hors

ceux qui savaient admirer et applaudir à propos, et parmi ceux-là miss Clarke tenait la première place. Quelquefois ce récit orgueilleux l'émouvait jusqu'aux larmes, tribut flatteur qui inclinait vers elle le cœur de l'écrivain.

Le séjour de madame Clarke à l'Abbaye était un enchantement perpétuel. Tout ce qui avait une valeur quelconque en littérature était connu et goûté chez madame Récamier avant de se répandre dans le monde : les jeunes auteurs y portaient leurs manuscrits pour y être jugés comme par une censure secrète; les célébrités aimaient à savourer d'avance les succès d'un nouvel ouvrage dans la louange délicate de cet auditoire d'élite ; quand Rachel devait paraître dans un nouveau rôle , elle voulait assurer son triomphe en le déclamant dans le salon de madame Récamier, avant d'affronter sur la scène le jugement du public.

Ces diverses influences contribuèrent à former le goût de Mary et à cultiver son intelligence. A la même époque elle contracta une étroite amitié qui l'absorba beau- . coup, tant qu'elle dura, et qui laissa sur son esprit et sur son caractère une empreinte profonde. Louise S... était de quelques années plusjeune que Mary; également intelligente, elle lui ressemblait aussi peu que possible. Sa remarquable beauté éveillait chez ceux qui l'ont connue dans toute la fraîcheur de sa jeunesse, la pensée d'une vision ; elle avait, en outre , un charme inexprimable de modestie et de grâce féminine, un esprit d'une solidité virile, une imagination des plus poétiques. Mary Clarke, ravie par la réunion de tant de qualités, s'éprit passionnément de celle qui les possédait, et qui lui rendit une égale affection, mais sans l'ardeur jalouse dont tous les sentiments de Marv étaient

animés. Louise S... exerça sur son amie

une très-heureuse influence ; son jugement froid, son ferme bon sens continrent à un certain degré le caractère fantasque et volontaire de Mary. Leur amitié grandissait de plus en plus, lorsque apparut dans leur cercle une autre jeune fille, Adélaïde de Montgolfier, disgraciée de la nature, mais douée de toutes les séductions qui pouvaient compenser la sévérité du sort à son égard. Elle et Louise se lièrent tendrement, et Mary partagea d'abord leur intimité, puis elle en devint jalouse, et déclara enfin à son amie qu'elle devait choisir entre elle et Adélaïde. Trop indépendante pour supporter tant d'exigence, Louise se révolta, et elles se brouillèrent. Plus tard, Louise se maria ; elle se fit connaître dans le monde des lettres par quelques ouvrages pleins de goût, de délicatesse, et portant l'empreinte d'une grâce artistique très-pure. Sa vie s'écoula dès lors loin de celle de son ancienne amie, plus mondaine et plus am-

bitieuse ; elles se perdirent de vue, mais pas de souvenir. Lorsqu'elles furent devenues vieilles toutes deux, Mary alla retrouver madame ***, prouvant ainsi, comme nous le verrons, que cette longue séparation n'avait point changé son cœur. Sa fidélité en amitié était un des traits saillants de son caractère.

Après un séjour de sept ans à l'Abbaye, mesdames Clarke occupèrent un appartement de la rue du Bac, que la mère et la fille ne devaient plus quitter. Elles formaient toutes deux un contraste frappant : madame Clarke était belle, imposante, calme, ne manquant pas d'intelligence, mais tout à fait éclipsée par le vif éclat de sa fille, sans que Mary eût conscience de sa supériorité sur sa mère. Elles s'aimaient tendrement. Mary disait de sa mère qu'elle était d'une douceur extraordinaire, et ne lui avait jamais adressé une parole sévère ni fait verser une larme dans son enfance.

Le goût de Mary pour la société se développa beaucoup pendant sa longue intimité avec madame Récamier. La société était devenue son occupation continuelle, sa vocation; elle l'adopta comme d'autres adoptent les arts, la politique, la charité. Du jour où elle se décida à avoir un salon, elle en fit son unique affaire en ce monde.

Ici, une réflexion s'impose à nous : cette affaire méritait-elle d'y consacrer toute une vie ? Que ceux qui nous adressent cette question y répondent eux-mêmes suivant leurs lumières respectives. Toutefois, avant de condamner le but de Mary Clarke comme vain et frivole, rappelons charitablement qu'à cette époque le salon était une sorte d'institution ouverte, un asile pour les littérateurs qui sont généralement pauvres, sans foyer, surtout les plus nobles d'entre eux, ceux qui se dévouent au service de la science et des lettres. Après une

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longue journée de labeur acharné, ces hommes d'étude n'ont pas d'intérieur clair et chaud où les attende la causerie intime, le cercle quotidien. Les clubs, si nombreux aujourd'hui, si recherchés, restent sans attrait pour les hommes studieux, méditatifs, adonnés aux spéculations élevées, accoutumés à la vie simple; mais, il y a soixante ans , ils n'avaient pas même cette ressource. Les clubs, qu'on accuse d'être une des causes principales de la ruine de nos salons, aident à expliquer et à justifier l'importance des réunions de ce temps-là. Marv Clarke ouvrit son salon dans des conditions très-favorables. Tout d'abord, la situation était bien choisie : rue du Bac, au milieu des membres de l'Institut, ses principaux habitués; l'appartement, un peu haut perché, spacieux, bien éclairé, donnait sur de vastes jardins, et jouissait, même sur la rue, d'une tranquillité relative. Plus tard, « ce coquin de Bon Marché », disait ma-

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dame Mohl, avait rendu très-bruyant le quartier autrefois si paisible.

Les éléments sociaux étaient des plus distingués, venant pour la plupart du cercle de madame Récamier. La fortune de madame Clarke, quoique assez modeste, lui permettait pourtant d'exercer l'hospitalité sous sa forme la plus essentielle en recevant ses amis à dîner. Fauriel, Roulain, Jules Mohl s'asseyaient à sa table plusieurs fois par semaine, et passaient presque toutes leurs soirées chez elle.

Mary avait profité de son passage à l'Abbaye pour devenir une maîtresse accomplie dans l'art de la conversation, mais les manières distinguées et la politesse exquise de cette école de respect n'avaient point été contagieuses : son laisser-aller, sa pente naturelle à la vie de bohème ne s'y modifièrent pas. Elle avait des façons de l'autre monde, et madame Clarke, si digne, si placide, n'avait pas plus essayé de les

réformer qu'elle n'avait cherché à réprimer ses boutades, ou à contrôler les extravagances de son cerveau fantasque.

Par exemple, c'était la coutume, quand les trois amis de la maison, Fauriel, Mohl et Roulain, dînaient rue du Bac, de faire la sieste après dîner ; pour faciliter ce petit somme, on portait la lampe dans une chambre voisine ; les hommes se mettaient bien à l'aise dans des fauteuils, Mary jetait là ses pantoufles, et se pelotonnait sur un canapé; on dormait un instant, puis tous se réveillaient, frais et dispos, prêts à causer jusqu'à minuit. Ordinairement les invités n'arrivaient que bien après le réveil général; il advint pourtant un soir qu'un visiteur se présenta de meilleure heure, et tomba dans le salon au beau milieu de nos amis endormis. On peut juger de l'effet! Les messieurs bondissent en se frottant les yeux; madame Clarke se précipite pour rapporter la lampe ; Mary cherche en

tâtonnant ses pantoufles, et saute de chaise en chaise à cloche-pied jusqu'à ce qu'elle les retrouve.

Ce sans gêne n'était cependant pas habituel. Les réceptions de l'après-midi, quoique toutes simples et sans cérémonie, avaient très-bon ton. Elles devaient être bien agréables et intéressantes ; madame Récamier y venait quelquefois dans son costume de ville favori, en velours bleu foncé, ajusté à la taille suivant la mode d'alors, avec un chapeau de satin blanc orné d'une longue plume retombant jusque sur l'épaule. Une autre figure pittoresque était celle de la princesse Belgiojoso qui évoquait le souvenir d'une Léonore de la Renaissance, avec sa robe à plis droits, ses grands yeux noirs et son étonnante pâleur. On raconte que la princesse, entrant tard un soir dans un salon où l'on faisait de la musique, s'arrêta immobile au seuil de la porte, pour ne pas interrompre le chanteur.

Ses vêtements de soie blanche, ses bijoux de jais, son immobilité , et surtout la pâleur de marbre, avec laquelle ses yeux et ses cheveux d'un noir intense formaient un contraste étrange, donnaient l'illusion d'un beau revenant. Quelqu'un murmura :

« Qu'elle est belle! — Oui, répliqua-t-on, elle a dû être bien belle lorsqu'elle était vivante. »

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