CHAPITRE II
Il y avait deux salons dans l'appartement de madame Clarke : l'un pour la conversation, l'autre pour la musique, la danse, le colin-maillard, les petits jeux, etc. Quelquefois la musique imposait silence aux causeurs, et tout le monde s'arrêtait pour écouter. Parmi les amateurs qui obtenaient ce triomphe, se trouvait madame Andryame, la femme du compagnon de captivité de Silvio Pellico, qui tenait alors jeunes et vieux sous le charme de sa voix. Le remarquable talent de la princesse de la Moskowa, de la marquise de Gabriac, de madame de Sparre, et d'autres encore,
contribuait au succès de ces soirées brillantes.
Un autre dilettante de grande valeur était M. de Maupas, tout jeune à cette époque, débutant dans le inonde, non rallié, et en qui rien ne pouvait faire deviner le futur ministre de Napoléon III.
Parmi les célébrités du cercle, Fauriel était le plus en vue. L'ami de la maison par excellence, il mérite une mention spéciale dans cette esquisse du salon de Mary Clarke. Né en 1772, il avait par conséquent dix-huit ans de plus que Mary, et sa réputation d'écrivain hors ligne était déjà établie lorsqu'il fit sa connaissance. Le grand philosophe Jouffroy disait des Chants populaires de la Grèce moderne de Fauriel : « C'est un ouvrage que les littérateurs et les historiens se disputeront, car il présente aux premiers un monument poétique de la plus grande originalité, et aux derniers des documents authentiques sur un peuple in-
connu que l'Europe vient de conquérir au milieu de la Méditerranée. » Fauriel était d'une rare bonté, d'une conscience si excessive, que s'il s'élevait une question qui pût mettre, ou menacer de mettre, si peu que ce fût, ses principes en opposition avec les devoirs de sa place1, son premier mouvement était d'échapper à la difficulté en donnant sa démission. Il l'avait fait si souvent que ses amis l'en plaisantaient. Un jour, Fauriel racontait que lui et quelques intimes s'étaient amusés à se distribuer des rôles politiques imaginaires; il allait dire celui qui lui était échu, lorsque Guizot l'interrompit : « Inutile, cher ami, nous le savons. — Eh quoi donc? fit Fauriel étonné. — Mais, naturellement, vous avez donné votre démission ! »
Fauriel plaisait aux hommes comme aux femmes, et se faisait aimer également des
1 II occupait la chaire de littérature étrangère à la Sortonne.
uns et des autres. Son intimité avec Manzoni nous donne un exemple touchant d'une mâle amitié qu'on ne rencontre pas souvent, même en France, où cependant elle est plus fréquente que dans d'autres pays. Les femmes les plus brillantes, les plus distinguées de son temps, l'admiraient avec passion : madame de Staël, par exemple, lui donna tout son cœur. « Ce n'est pas votre génie seulement qui me subjugue, écrit-elle à cet homme trop séduisant, ce sont plus encore vos sentiments qui créent votre pouvoir... vous aimez tous les nobles sentiments, et, quoique vous ne soyez pas, il me semble, d'une nature passionnée, votre âme, étant pure, se délecte dans tout ce qui est élevé. »
Si Fauriel ne répondit pas à ces avances dans des termes aussi chauds, c'est qu'il aimait madame Condorcet.
En 1802, son amitié pour la veuve du savant prit le caractère d'une pas-
UN SALON A PARIS. 3<j
sion des plus romanesques. Pourquoi ne l'épousa-t-il pas? C'était, et c'est encore un mystère. Peut-être n'y eut-il pas d'autre cause que cette prosaïque raison qui, dans tous les temps, a élevé une inexorable barrière sur la route de l'amour : madame Condorcet n'était pas riche, et Fauriel resta pauvre toute sa vie. Pendant vingt ans il l'adora comme Dante adorait Béatrix, avec une fidélité à toute épreuve. Elle mourut en 1822. Fauriel, le cœur brisé, chercha une consolation dans l'étude, et se réfugia dans son grand ouvrage, les Chants populaires de la Grèce. Ses amis le pressaient de voyager ; mais leur avis n'était pas facile à suivre. Cependant, un an après la mort de madame Condorcet, il se décidait à se rendre à Milan, chez Manzoni, qui l'avait invité à venir le voir. Quelques empêchements retardèrent son départ, et ce fut le 20 octobre 1823 seulement qu'il put écrire à son ami :
4o UN SALON A PARIS.
« J'ai déjà mon passe-port, et, sans
pouvoir dire précisément le jour, je partirai, je l'espère, dans le courant de la semaine prochaine, et ne compte pas m'arrêter en chemin. Quant à vous dire quel plaisir j'aurai à vous voir, à vous embrasser tous, je ne le saurais et ne l'essayerai pas ; sachez du moins que c'est l'unique que j'aie désiré depuis un an. Je ne sais pas encore comment je partirai : on veut m'embarquer avec un grand seigneur russe que je ne connais pas, et qui aurait, dit-on, bien du plaisir à me mener en Italie, où il va ; mais je ne crois pas accepter cette manière de partir, lors même que je la trouverais commode. D'un autre côté, j'ai promis à deux dames anglaises, qui sont actuellement en Suisse pour aller en Italie, de les prendre en passant, dans le cas où je ferais le même voyage, et je ne sais pas encore bien à quel détour, ou à quel retard, m'obligera cette promesse »
Les deux Anglaises en question étaient madame et mademoiselle Clarke. Fauriel les rencontra en Suisse, et ils arrivèrent ensemble à Milan pour y passer l'hiver, lui chez son ami Manzoni, elles dans un hôtel voisin. Mesdames Clarke furent reçues tout de suite comme de vieilles amies, et vinrent chaque soir chez Manzoni. La peinture que fait Mary de cet intérieur italien est aussi charmante qu'une page de leur hôte illustre :
« J'étais très-jeune1, et, à cause de cela, très-peu capable de juger d'un caractère compliqué de plusieurs éléments différents et profonds, l'hiver où ma mère et moi y passions toutes nos soirées; mais je dois avouer que nous y jouions bien souvent une partie de colin-maillard, Pierre et Juliette (la fille aînée) et madame Manzoni, qui, s'étant mariée à seize ans, était plutôt la compagne de ses enfants aînés. Manzoni
1 Elle avait trente-trois ans.
jouissait de ces parties autant que nous, à sa façon, mais ne s'y joignait pas ; il causait avec M. Fauriel et avec ma mère. Il me souvient encore, comme si c'était hier, qu'après une partie singulièrement animée, quand elle fut finie, il mit le bras autour de la taille de sa femme , disant : « Tu t'es bien amusée, ma femme », et qu'elle confirmait ce jugement. Le fait est que c'était un intérieur charmant. La personne qui répandait un grand charme dans cet intérieur était la mère de Manzoni, qu'on appelait donna Giulia. Quelquefois il y venait du beau monde, mais peu, ni lui ni sa femme n'y allant jamais. Madame Visconti, mariée alors en secondes noces avec le marquis Trivulzi, venait avec sa fille du premier mariage, qui épousa plus tard le prince Belgiojoso ; elle devait avoir de quatorze à quinze ans et passait pour la plus riche héritière de l'Italie ; elle était audessus du jeu de colin-maillard; je le sup-
pose, du moins, car quand ce beau monde venait, on ne jouait point; je dois dire que ce sont les seules dames de la société milanaise que j'y ai vues; il y venait aussi des hommes que j'ai oubliés. Les Manzoni ne sortaient jamais le soir, et faisaient si peu de visites qu'ils étaient regardés comme des sauvages. »
Après un hiver passé dans cette agréable société à Milan, mesdames Clarke proposèrent à Fauriel de faire un tour à Venise, où il trouverait sans doute (dans la colonie grecque) des documents pour son travail sur les chants populaires de la Grèce. Ils partirent tous trois par une belle matinée de printemps, et firent un délicieux voyage. Fauriel décrit à Manzoni les incidents du chemin, et leur première semaine à Venise :
« Je crains doter à mademoiselle Clarke un plaisir, en vous parlant de ce qui nous est arrivé à Brescia. Un jeune homme qui nous reconnut facilement pour étrangers, à
l'air dont nous bâillions au palais du Consiglio commune (sic) bâti par Palladio, s'offrit à nous avec une grande courtoisie pour nous montrer les choses notables de la ville, et nous acceptâmes avec reconnaissance ses offres obligeantes. Il nous fit tout voir, mais les deux choses qui nous firent le plus de plaisir furent les ruines d'un très-beau temple d'Hercule, dont on a déjà mis hors de terre une grande partie, et les restes du couvent où est morte Hermengarde ; mademoiselle Clarke n'aurait pas donné ces ruines pour celles du Capitule, et moi je les ai trouvées bien plus touchantes que celles du temple d'Hercule... Madame et mademoiselle Clarke ne parlent que de vous tous. »
Les voyageurs se séparèrent à Venise ; Fauriel se mit à errer seul à la recherche de son savant peuple grec. De Trieste il écrit à Manzoni :
« Je n'ai point reçu de nouvelles de mes-
dames Clarke depuis que je les ai quittées à Venise ; mais je crois que mademoiselle Clarke aura écrit à votre chère Henriette, qu'elle aime pour la vie. »
Nos amis se retrouvèrent encore en Toscane, et visitèrent Manzoni à sa campagne de Brusuglio avant de rentrer en France.
Le souvenir de ce séjour en Italie fut pour Mary un plaisir inépuisable ; elle conserva, autant que les circonstances le permirent, ses relations avec les Manzoni, qui de leur côté gardèrent une tendre amitié à la spirituelle Anglaise. Manzoni estimait très-haut son intelligence, et l'inscrivit sur la liste des huit personnes, toutes fort distinguées dans leur genre, auxquelles il envoya les premiers exemplaires de son Adelchî. Dans ses lettres à Fauriel il parle souvent de la « gentillissima e stimatissima » miss Clarke, et lui envoie les messages affectueux de tous les membres de
sa famille.
Habile et ponctuelle dans sa correspondance, quand elle ne pouvait pas communiquer autrement avec ceux qu'elle aimait, Mary servit quelquefois de secrétaire entre Fauriel et Manzoni, tous deux trop occupés pour écrire souvent, et Fauriel étant, de plus, très-paresseux. La lettre suivante, adressée adonna Giulia, nous montre Mary excusant ce défaut de son ami et cherchant à l'atténuer :
« M. Fauriel est toujours le même, toujours vous aimant, mais écrivant moins de lettres que jamais; je crois que si vous pouviez prendre sur vous de lui écrire quelques lignes, cela ferait comme un coup électrique à un paralysé, et qu'il s'y mettrait ; essayez donc, ne fût-ce que pour faire une expérience. Si ma pauvre mère n'était pas si infirme et si maladive, ou si nous étions assez riches pour pouvoir voyager avec toutes nos aises, j'aurais été vous voir cet été ; j'ai eu une satisfaction si pro-
fonde, si mélancolique quand je vous ai vue, il y a deux ans, que je me suis promis de ne jamais rester tant d'années sans vous voir; la vie est courte et ne renferme pas beaucoup de sentiments comme ceux que j'ai éprouvés en allant à Brusuglio ; il est bien fou de ne pas s'en donner, si on le peut. Le livre de M. Fauriel a eu beaucoup de succès pour un gros livre en quatre volumes bien graves, et point de circonstance; je voudrais bien savoir ce que vous en pensez et comment vous le trouvez. Il publie une chronique des Albigeois et une traduction, ou plutôt, c'est M. Guizot qui le fait imprimer pour le gouvernement. M. Fauriel v a travaillé comme un cheval ; il n'en aura pas un sou et tout au plus un exemplaire : c'est une folie selon moi. » Fauriel était sincèrement attaché à Mary ; mais il y avait dans l'affection de celle-ci pour lui une tendresse romanesque et profonde qui fit époque dans sa vie. La lettre
suivante, sans date comme toutes celles de Marv, nous laisse voir combien elle avait à souffrir d'un sentiment si froidement partagé :
« Je suis souvent pénétrée de mélancolie à en mourir, mais ma vie serait fort douce si j'avais des lettres de vous... Je pense aussi avec douceur à bien des choses que vous m'avez dites cet hiver, et qui étaient englouties dans le moment par le feu qui me consumait. Peut-être les avezvous oubliées. C'est probable, car elles m'importent bien plus qu'à vous. D'ailleurs, on tue sa?is cesse et l'on donne la vie avec des paroles, sans s en douter...
« Si vous avez reçu de mes lettres, je vous supplie de m'écrire, car j'ai beau me raisonner, j'ai beau me persuader que j'ai des torts envers vous, que j'ai un mauvais caractère, qu'il faut que je supporte ce que j'ai mérité ; j'ai beau me dire que vous êtes
occupé, que vous n'avez pas un moment, il n'en est pas moins vrai que je souffre une attente insupportable, que chaque jour voit renaître mes combats d'espérance et de crainte. La nuit, je rêve que j'ai une lettre que je vais ouvrir, et puis je me réveille toujours au moment de la décacheter. Cher ami, ayez un peu de sympathie pour moi... et donnez-moi quelque signe de vie. Ditesmoi, au moins, pourquoi vous m'en voulez. J'ai été bien malade. Mon Dieu ! cela ne vous attendrit-il pas un peu ?... »
Il y a lieu de s'étonner qu'une amitié si passionnément tendre d'un côté, si fidèle et sincère de l'autre, n'amenât pas un mariage que, de part et d'autre, on était libre de contracter. En tout cas, elle fut assez forte chez Mary pour l'empêcher de songer à une autre union tant que Fauriel vécut.
M. Thiers s'était lié avec mesdames
5o UN SALON A PARIS.
Clarke dans les temps préhistoriques de la rue Bonaparte ; quand il arriva à Paris en 1821, à lage de vingt-quatre ans, il se fit présenter à madame Clarke, dans l'espoir d'obtenir un emploi par son influence. Elle lui fit faire la connaissance de Manuel, qui discerna aussitôt la valeur du candidat, et l'employa dans l'état-major de son journal, le Constitutionnel. La société de mesdames Clarke fut d'une grande ressource au jeune provincial isolé, et il devait tout naturellement s'éprendre de Mary. Il venait chaque soir et causait avec elle des heures entières ; il demeurait si tard, qu'à la fin la concierge perdit patience, et dit à miss Clarke : « Mademoiselle, si ce petit étudiant ne s'en va pas avant minuit, je fermerai la porte, et il couchera dans l'escalier. » Après cela, le petit étudiant fut congédié de meilleure heure. Quoique moins assidu plus tard, Thiers resta un des habitués de la rue du Bac.
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Mérimée venait souvent s'exercer à parler l'anglais, qu'il étudiait avec ardeur. Madame Clarke l'aidait en lui montrant ses fautes, et Mary en s'en moquant.
M. de Tocqueville aussi était un habitué, comme Guizot, Cousin, Augustin Thierry, Benjamin Constant, Mignet, Bonetty, Edgar Quinet, etc. ; en somme, l'élite des hommes du jour. Mais parmi toutes ces personnalités, Jules Mohl réclame une attention particulière, non-seulement par son mérite et sa distinction, mais encore à cause du rôle qu'il devait jouer dans la vie de Mary.
La famille Mohl occupe depuis plusieurs siècles une place honorable dans la noblesse de robe de Wurtemberg. Elle est justement fière du blason qui lui fut accordé par l'empereur Rudolphe II en 1618. Le chef de la famille occupa pendant quatre générations un emploi dans l'Etat qui impliquait le rang et le titre de noblesse; cette noblesse viagère fut rendue hérédi-
5a UN SALON A PARIS.
taire dans la personne de Robert, frère aîné de Jules, dont il est question dans ce récit. Leur père fut ministre du roi de Wurtemberg. Leur mère, née Authenrieth, appartenait à une ancienne famille de Stuttgart; c'était une femme d'un rare mérite, d'un esprit cultivé, un caractère viril, une âme élevée. La fortune des Mohl n'était pas grande, mais madame Mohl résolut de donner à ses fils, n'importe à quel prix, une éducation aussi brillante et solide que possible, sa noble ambition étant qu'aucun fils à elle ne fût jamais contraint de « vendre sa pensée ». Elle sut leur assurer à tous cette belle indépendance, et tous l'en récompensèrent en atteignant la distinction dans leurs carrrières respectives1, et en
1 Robert se distingua comme jurisconsulte et professeur à l'Université de Tubingue. Il publia plusieurs ouvrages fort estimés sur l'histoire et la politique.
Maurice s'occupa d'économie politique, devint conseiller supérieur des finances, et membre du Parlement de Francfort.
Hugo se fit une réputation comme botaniste : il était l'auteur d'un nombre considérable d'ouvrages sur la botanique et la physiologie.
vouant à leur mère la plus tendre et la plus délicate affection.
Jules Mohl, dès son enfance, montra un goût extraordinaire pour les langues et les sciences orientales; son succès fut tel, qu'à l'âge de vingt ans on lui offrit une chaire de professeur à l'Université de Tubingue. Il refusa, sous prétexte qu'il ne pouvait pas encore enseigner ce qu'il apprenait seulement. « Je dois me sentir maître dans les langues orientales, disait-il, avant de les professer. »
Bientôt après, il obtint la promesse d'une bourse au collège de Bénarès; il partit même pour Londres afin d'y arranger son voyage aux Indes ; mais, par une cause demeurée inconnue, tous les projets s'écroulèrent, et au lieu d'aller à Bénarès, Jules repassa le détroit et vint s'établir à Paris. C'était en 1823. Il se livra à ses études préférées en suivant les cours de persan et d'arabe de M. de Sacy, les cours de chinois
d'Abel Rémusat, et ceux de M. Burnouf, alors secrétaire de la Société asiatique.
Peu après son arrivée à Paris, il fit la connaissance de Roulain, savant distingué, avec lequel il se lia étroitement, comme le témoigne leur existence en commun pendant plusieurs années dans la plus parfaite harmonie.
Mais sa rencontre avec Jean-Jacques Ampère fut un événement important au commencement de son séjour en France.
Ampère revenait précisément d'un de ses longs voyages. Il était le héros à la mode. Chacun voulait le voir, l'entendre parler, car il était le plus délicieux des causeurs. Jules Mofal le vit pour la première fois chez Cuvier. Tout à fait en verve ce soir-là, il éblouit son auditoire. On le mit sur le chapitre de ses voyages, on lui fit raconter des histoires, et tout ce qu'il disait était accueilli avec de chaleureux applaudisse-
ments. Jules Mohl ne savait qu'en penser. Cela bouleversait toutes ses idées sur la manière d'être d'un savant ; mais lorsque Ampère, cédant à la prière générale, s'adossa à la cheminée et commença à déclamer des vers de sa composition, excitant les sentiments les plus enthousiastes, l'étonnement du tranquille et modeste étudiant allemand fut à son comble. « Je n'en revenais pas », écrit-il à un ami, longtemps après, « je n'avais jamais rien vu de pareil, et quoique, depuis, j'aie été souvent présent à des séances de ce genre, je ne m'y suis jamais accoutumé. » C'était pour Mohl un nouvel aperçu de la vie sociale, et du rôle qu'y pouvaient jouer les hommes de lettres et les savants.
C'est pourtant de cette première rencontre que date sa vive et profonde amitié pour Ampère. Il se logea dans une chambre à côté de la sienne, et ils vécurent presque en commun pendant de longues années.
L'association, dissoute pendant les absences périodiques qu'exigeaientles voyages d'Ampère, se renouait à son retour; alors le ménage des deux amis était fait par leur concierge et sa femme, M. et madame Félix. La dissemblance de leurs caractères ne nuisait pas à l'intelligence parfaite qui régnait entre ces deux amis de mademoiselle Clarke. Ampère était célèbre par ses distractions, et par une sorte de manque d'équilibre mental qui se traduisait dans le désordre de ses affaires extérieures. Mohl, quoique insouciant comme un enfant de toutes les choses de la vie, était très-ordonné ; il ne tenait aucunement à l'argent, mais il savait à un centime près ce qu'il avait et combien de temps cela pouvait durer. L'incapacité d'Ampère à voir ce qui se passait autour de lui tenait ses amis sur un perpétuel qui-vive. Un soir qu'il revenait de l'Abbaye, frissonnant par une froide nuit d'hiver, il ralluma son feu, s'assit pour se chauffer, empi-
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lant les bûches de bois les unes sur les autres, tant et tant qu'il mit le feu à la cheminée, et si bien que la maison manqua d'être incendiée. Ampère finit par s'apercevoir de quelque chose d'insolite. Il courut chez Mohl, qui gémissait en proie à une rage de dents, l'arracha de son lit et le somma d'éteindre l'incendie.
Les distractions de Mohl étaient moins dangereuses. Par exemple, il avait usé le tapis de sa chambre au point que les talons de ses bottes se prissent dans les trous et rendissentla marche périlleuse; quand madame Félix appela son attention sur cet état de choses, il alla acheter iin tapis neuf, et pria poliment le tapissier de le poser sur le vieux, ne se doutant pas qu'il fallait l'enlever d'abord.
Ampère, partant pour ses expéditions sans fin, « dansant de par le monde comme un feu follet », disait Mary Clarke, cachait son argent dans ses bas, puis il oubliait sa
cachette, chaussait ses bas, et l'argent roulait partout ; ou bien, il perdait le bas où il avait serré sa principale réserve; ou bien encore, il égarait sa valise, se trouvait sans ressource dans quelque pays perdu, écrivait à Mohl d'aller toucher l'argent qui lui était dû et de le lui expédier au plus vite. Mohl, oublieux à un incroyable degré de ses propres besoins, mais le plus exact des hommes pour les affaires de ses amis, remplissait avec promptitude sa mission et y apportait un soin minutieux.
Quand les deux amis étaient réunis, ils travaillaient ensemble ; tous deux suivaient les cours de chinois de M. Rémusat, étudiaient d'autres sujets encore, et chacun bénéficiait des richesses intellectuelles de l'autre. En se rappelant cette époque, Mohl s'écriait : Ah ! c'était le bon vieux temps ! Sous une rude écorce, Mohl cachait le cœur le plus tendre. Il était la providence morale, matérielle même, de ses compatriotes mal-
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heureux, les assistant de ses conseils et, pauvre comme il l'était, leur donnant ou leur procurant un soulagement pécuniaire dans les instants critiques. Ce bon vieux temps, qu'il contemplait dans ses dernières années à travers les brumes enchanteresses du souvenir, était un temps d'austères privations. Il avait apporté avec lui son petit patrimoine, et l'avait placé, non pas peutêtre dans ses bas, mais dans quelque banque d'accès facile et presque sans intérêts. C'était sa seule ressource, et il lui fallait avec cela vivre jusqu'à la fin de ses études ; il serait libre alors d'employer à gagner de l'argent une partie des heures que son travail absorbait. Devenu vieux et relativement riche, il racontait à M. d'Abbadie comment il avait appris à ne dépenser que cinq sous pour son déjeuner : il avait acheté un sac de pommes de terre, qu'il gardait dans un cabinet noir; chaque matin madame Félix en faisait cuire une portion qu'il mangeait en
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salade avec du saucisson et un morceau de pain. Il ne prenait que ce seul repas à la maison, car il avait un habit qui lui permettait d'accepter chaque jour les invitations pressantes qu'il recevait. Un soir, il se mit à penser : « Que deviendrais-je s'il arrivait un accident à mon habit ? » Que de fois, disaitil plus tard à madame d'Abbadie, « que de fois, en passant cet unique habit, je frémissais à la seule pensée de mon infortune, si un malheur quelconque tombait sur lui ! Pendant des années, cet habit fut mon plus clair revenu. »
Mais ni son habit ni sa rigide économie n'empêchèrent le capital de diminuer. Il était réduit à la somme de deux mille sept cents francs, lorsque, un beau matin, un ami au désespoir vint lui emprunter douze cents francs. « Si je ne les ai pas à l'instant, je suis un homme ruiné, disait-il, et il ne me restera plus qu'à me tuer. » Jules Mohl était généreux comme la lumière du soleil, et
UN SALON A PARIS. Gi
tenait aussi peu à l'argent que possible pour un homme qui n'en avait guère; mais cette demande exigeait de lui une générosité et un désintéressement poussés jusqu'à l'héroïsme. Il expliqua sa situation, et pria son ami de voir, avant de lui imposer ce sacrifice, s'il ne connaissait pas quelque autre ami plus capable de lui venir en aide. Non, il n'en avait pas. Alors Jules donna l'argent ; mais quand il compta ce qui lui restait, le cœur lui manqua. Il se demanda avec effroi ce qu'il ferait lorsque son trésor si amoindri serait tout à fait épuisé. Heureusement le secours était proche. Un autre ami l, instruit de sa situation précaire, alla trouver M. Villemain, alors membre du conseil royal de l'Université, lui décrivit le caractère de Jules Mohl, sa noble passion pour la science, son honorable pauvreté, et sollicita pour lui une des pensions destinées aux étudiants
i J'ai lieu de croire, sans l'affirmer, que cet ami fut M. Guizot.
sans fortune. Villemain s'émut, et accorda une pension de trois mille francs. Jules était depuis quelques mois seulement en possession de ce Pactole, lorsqu'il fut nommé professeur de persan au Collège de France, avec cinq mille francs d'appointements. Cette distinction était rarement conférée à un étranger, et elle causa une grande joie dans le cercle de Jules, surtout à Mary Clarke. « Ne pourriez-vouspas, écrit-elle à Ampère, faire insérer dans deux ou trois journaux ce simple fait, que M. Mohl est le vingt-septième étranger naturalisé qui a été nommé professeur au Collège de France? Rossi1 était le vingt- sixième, il l'avait compté, et en était sûr. Je vous en prie, faites cela sans le dire à M. Mohl, car il n'a pas le sens commun sur ce point. »
En effet, il donna dans cette occasion une singulière preuve de ce que beaucoup de
1 Plus tard ministre de Pie IX, et assassiné par les carbonari à Rome.
gens traiteraient d'absence de sens commun. Il alla tout droit à M. Villemain, et, après l'avoir informé de sa nomination, il lui remit sa pension. M. Villemain prit le papier, regarda Mohl, et dit : « Je ne comprends pas.
— Je suis professeur aux appointements de cinq mille francs, répliqua Mohl.
— Je le sais et je vous en félicite, mais qu'est-ce que la pension vient faire là?
— Je n'y ai pas droit plus longtemps; elle appartient maintenant à quelque étudiant aussi pauvre que je l'étais lorsqu'elle me fut accordée. »
M. Villemain comprit enfin ; il exprima son admiration pour le désintéressement de Mohl avec une telle chaleur, que le jeune homme en fut à son tour fort surpris.
Quarante ans après, Jules Mohl racontait l'incident à M. d' Abbadie comme une preuve de la corruption qui régnait parmi les hommes de lettres, puisque M. Villemain
s'était tant étonné d'une action si naturelle.
De ce jour, M. Villemain conçut une profonde estime pour Jules Mohl, et il se plaisait à le proclamer en toute circonstance. Devenu ministre, il le consultait sur toutes les matières concernant les sciences orientales; s'il y avait quelque faveur dans son département, quelque mission que Mohl demandât pour un protégé, la chose était accordée aussitôt. Villemain signait les yeux ferméstouteslesrecommandations de Mohl.
Il considérait son érudition comme inépuisable. Les explorations à Ninive et à Babylone furent conçues par Mohl sous le ministère Villemain et exécutées sur ses indications.
En 1844, M. Mohl succéda à Burnouf comme secrétaire de la Société asiatique, et fut élu membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Il vécut avec Ampère jusqu'en 1847, époque de son mariage. Il était doué de ce charme particulier qui fait
aimer un homme par tous ceux qui l'approchent. « Il a la grâce d'une femme », disait-on de lui. Sa bonté, son oubli de soi, sa sincérité, sa puissante intelligence, son caractère aimable, sa conversation étincelante, sa bonne grâce innée sous sa simplicité brusque, en faisaient le compagnon le plus agréable, et le plus désirable ami. Voici le portrait que Sainte-Beuve nous a laissé de Jules Mohl : « Un homme qui est l'érudition et la curiosité mêmes : M. Mohl, le savant orientaliste, et plus qu'un savant, un sage! Esprit loyal, clair, étendu, esprit allemand passé au filtre anglais, sans un trouble, sans un nuage, miroir ouvert et limpide, moralité franche et pure, de bonne heure revenu de tout; avec un grain d'ironie sans amertume, front chauve et rire d'enfant, intelligence à la Goethe, sinon qu'elle est exempte de toute couleur et qu'elle est soigneusement dépouillée du sens esthétique comme d'un mensonge. »
Une charmante et spirituelle Française dit de Jules Mohl que la nature l'avait formé avec la crème des trois nationalités auxquelles il appartenait par la naissance, l'adoption et le mariage : profond comme un Allemand, spirituel comme un Français, et loyal comme un Anglais.
La femme qui avait été aimée tendrement d'un tel homme, et attendue par lui pendant trois fois sept ans, ne pouvait pas être une femme ordinaire. Et elle ne l'était pas. Si Mary Clarke n'avait pas les hautes qualités intellectuelles de Mohl, elle était dans son genre aussi remarquable que lui. Chateaubriand disait d'elle : « La jeune Anglaise ne ressemble à personne au monde. »
La lettre suivante , assez curieuse , et qui porte en elle-même sa date, est la seule que j'aie pu découvrir de Mary Clarke à Jules Mohl:
« Paris, 5 août.
« Cher ami,
« Je suis arrivée juste à temps pour
la fête, c'est-à-dire le lundi soir, le 26, abîmée de chaleur et de fatigue. Tout le inonde était dans la rue, mais il n'y avait pas mine de révolution. Le mardi je suis sortie à quatre heures, en omnibus, et toute la rue Saint-Honoré était remplie de peuple mécontent, mais sans armes ; presque toutes les boutiques fermées, et j'entendis quelques coups de fusil à cinq heures ; je rentrai vers six, ayant passé deux fois dans la rue Saint-Honoré, qui avait un aspect fort sinistre. Tout le monde était sombre, parlant en groupes. Si j'en juge d'après des gens qui couraient, il devait y avoir déjà grande émeute du côté du bas de la rue Saint-Denis; enfin, à six heures et demie, nous entendimes des feux de file qui durèrent une heure à diverses reprises ; puis des
coups séparés qui cessèrent vers huit heures et recommencèrent un peu avant neuf heures et demie. J'étais très-inquiète pour le pauvre peuple, et j'allai sur le pont des Arts avec M. Fauriel vers dix heures. Il y avait des pelotons bien habillés de jeunes gens qui parlaient bas. M. Fauriel avait eu toutes les peines du monde à se frayer un chemin depuis chez G..., rue du Faubourg Saint-Honoré. Le joli, c'est que ledit G... avait dit que ce ne serait rien, et qu'il fallait se tenir tranquille; et c'est ce que firent tous les matadors de l'opposition tout mardi et tout mercredi, jusqu'au milieu de la nuit, et que le pauvre peuple se battait comme un enragé tout mercredi, sans armes que toutes les vieilles piques et hallebardes, bâtons, tout ce qu'il trouvait. J'ai manqué m'aller battre aussi avec votre sabre à sanglier.
« Le tocsin sonnait partout mercredi, les canons et les feux de file. Enfin, j'étais si
tourmentée, j'avais une telle envie d'aller me battre que je m'en fus chez Joséphine, dont la maison est dans le beau milieu du plus chaud, pour savoir ce qui se passait. Vous n'avez rien entendu de plus terrible que le tocsin de Notre-Dame. Chez elle toute la maison était en alarmes ; on se mettait aux fenêtres, et les troupes arrivaient en quantités sur la place Victoire, et tiraient alors; mais avant leur arrivée le peuple courait vers la place pour se battre ; aux gardes nationales qui passaient il battait des mains ; c'était un enthousiasme général ; quand on se mit à tirer sur la place Victoire, je vis beaucoup de ces gens fuir que j'avais vus passer avant, et cela me mit le désespoir dans l'âme. Joséphine allait toujours disant : « Ah ! voyez si ces gens-là « feront comme les Vendéens qui se jetaient « sur les canons, etc. » Enfin, les choses allaient toujours de mal en pis, du moins en apparence, et je fus obligée de rester
coucher chez elle ; à six ou sept heures, j'avais fait une tentative pour revenir malgré tout le monde, car nous étions tous dans la cour à faire société; dans les rues tout le peuple était armé et me criait : « Rentrez « chez vous, allez-vous-en! Prenez garde! » Et les coups de fusil allaient leur train dans la cour du Louvre, où les Suisses étaient retranchés comme dans une forteresse.
J'avais tant envie de m'en retourner, que j'allais toujours, malgré les avis du peuple. Trois hommes fort mal mis me rencontrèrent : je leur demande s'il y avait moyen d'arriver au faubourg Saint-Germain; ils me disent que non du côté du pont Neuf, mais qu'il fallait faire une tentative par le pont des Tuileries, et qu'ils auraient soin de moi si je voulais. Mais, ma foi, j'étais moins en danger qu'eux, car quoique les soldats tirassent sur tout le monde, au moins ils y mettaient plus d'intention contre le peuple. J'allai, pourtant, un bout de
chemin avec eux, mais je vis de loin toute une armée au-dessus du Palais -Royal (j'étais dans la rue Saint-Honoré). Et puis un cadavre qui était étendu par terre, couvert, mais la jambe sanglante passant, me fit penser qu'au total il valait mieux m'en retourner chez Joséphine. Le jeudi je regagnais la maison à six heures du matin, par le pont Neuf, à travers les balles des Suisses qui avaient nettoyé le quai supérieurement; je vous réponds qu'on n'y voyait pas un chat. Hors les quais, tout le chemin par où je passais était rempli de peuple qui arrachait les pavés et travaillait en grande hâte à faire des barricades, par-dessus lesquelles je grimpais aussi vite que je pouvais, et je courais, je vous réponds, comme un lièvre. « Tout le monde me criait que j'allais être tuée, me disant de m'en aller; mais à leur honneur soit dit que tous m'aidaient de conseils et me faisaient place pour passer malgré l'extrême hâte dans laquelle ils
étaient, car tous se préparaient à une journée effroyable. Et ce qu'il y a peut-être de p lus curieux dans toute cette insurrection, c'est que personne ne se consultait, ni ne s'arrangeait, ni ne calculait. Tous saisissaient des armes, arrachaient les pavés, se mettaient en pelotons pour aller prendre des postes, sans réflexions, et comme s'ils n'avaient fait que cela depuis qu'ils étaient au monde.
« Quand je revins, maman me dit : — Ah! mon Dieu, dites-moi donc des nouvelles; j'ai été dans des transes ! — Comment, répondis-je, je vous avais pourtant bien dit que je ne m'exposerais pas. — Oh!
répond-elle, je n'étais pas du tout inquiète non plus pour vous ; c'est pour le peuple !
« A neuf heures, les canonnades, et les feux, et les tocsins, étaient vraiment effroyables. Il n'y avait pas moyen de rien savoir, car toutes les portes cochères étaient fer-
mées. Je criai par la fenêtre à un homme dans le jardin. Il me répondit que c'était l'Hôtel de ville qu'on prenait. Enfin, ce tintamarre dura jusqu'à midi ou une heure, à laquelle M. Fauriel vint. Il avait passé la nuit, comme moi, dans l'autre quartier, parce qu'il était allé pour me chercher chez Joséphine, et d'abord n'ayant pas le bon moment, n'avait trouvé que des coups de fusil qui, à la vérité, ne l'avaient pas attrapé. On ne voulut pas le laisser passer, et sur le Carrousel, vers neuf ou dix heures du soir, il rencontra Cousin et deux autres qui étaient aussi sur le pavé. Ils trouvèrent enfin à se loger dans un hôtel. Je ne finirais pas si je vous racontais toutes les choses ridicules qui se sont passées : et comment Cousin s'est moqué de l'insurrection et l'appelait canaille jusqu'au jeudi soir, et comment Villemain et lui, et tous les matadors, ont trouvé de l'héroïsme jeudi soir, et vendredi matin se sont faits maires.
Ah ! il faut être juste : Lafayette, dès lundi soir, a envoyé chez G... pour dire qu'il était prêt à se montrer et demander ce qu'il y avait à faire, et c'est le seul, lui et son fils, à ce que j'ai pu découvrir, qui ait été prêt à s'y mettre sans calcul ni conséquences.
« Adieu, nous sommes fort contents ; les globules enragent contre le gouvernement actuel ; le peuple a plus d'esprit qu'eux, et s'est remis à travailler. Ecrivez -moi tout de suite, je vous en prie.
« On a pris des omnibus pour en faire des barricades. Ils faisaient un effet magnifique couchés sur le côté. »
Fauriel mourut en 1844. Mohl, son ami depuis vingt ans, l'assista dans sa dernière maladie, et rendit compte de cet événement à Manzoni par la lettre suivante :
« Vous avez probablement su par
M. Ferrari qui a partagé avec moi le soin
de le veiller pendant sa courte maladie, les tristes détails de ses derniers jours. Il était devenu indispensable qu'il se fît opérer de son polype L'opération avait parfaitement réussi, et il se sentait si bien le lendemain qu'il eut l'imprudence d'aller à la salle des Antiques au Louvre, où il a, sans doute, pris un refroidissement qui a amené un érisvpèle, dont il est mort au bout de huit jours. Je suis occupé à examiner l'énorme masse de papiers qu'il laisse, pour choisir tout ce qui est assez achevé pour que l'impression en fasse honneur à son nom. Malheureusement je n'ai pas encore pu trouver une rédaction continue de son Histoire de la civilisation du Midi, à laquelle il avait consacré tant d'années et toutes les
forces de son esprit J'espère que vous
me permettrez de vous envoyer ce que je publierai, à mesure que les volumes pourront paraître, car je sais bien avec quelle tendresse il vous était attaché, et que votre
approbation était du nombre de celles auxquelles il mettait de l'importance.
« J'ai su par madame Arconati que vous avez eu la bonté d'envoyer à miss Clarke l'original du portrait que vous possédiez de lui, et je vous prie de croire que vous ne pouviez rien faire de plus gracieux pour la personne qui aimait Fauriel plus que tout au monde, et qui souffre de sa mort plus que qui que ce soit. Elle est en Angleterre et bien souffrante, ce qui l'aura peut-être empêchée de vous exprimer elle-même ses remercîments.
« J'ai l'honneur »
Mary Clarke éprouva une violente douleur de la perte de cet ami qu'elle avait aimé avec une passion unique dans sa vie. Il lui avait laissé sa bibliothèque et quelques papiers qu'elle prit beaucoup de soin à publier par la suite. Deux ans après la mort de Fauriel, elle perdit sa mère et se sentit bien
seule au monde. La vie de madame Frewen Turner s'était écoulée si loin de celle de sa sœur, que celle-ci était aussi isolée que si elle eût été sans famille; et d'ailleurs la mer les séparait.
Un an après la mort de sa mère, elle consentit à épouser Jules Mohl; elle avait cinquante-sept ans, et lui quarante sept. Ils évitèrent de parler de leur mariage et prirent autant de précautions pour le cacher que des amoureux complotant un enlèvement.
La veille du grand jour, Mohl envoya à son ami Prosper Mérimée un billet ainsi conçu :
« Mon cher Mérimée, j'ai un service à vous demander : faites-moi le plaisir de venir demain matin à dix heures me servir de témoin. »
Or, témoin, comme on sait, a deux significations; Mérimée, ne pouvant imaginer
qu'un célibataire endurci comme son ami songeât à se marier, s'arrêta à la supposition plus improbable encore qu'il allait se battre. A l'heure dite, le jour suivant, il entrait dans la chambre de Mohl en s'écriant : « Pour Dieu, mon cher ami, avec qui vous battez-vous? » Mohl le rassura, et reçut les félicitations que Mérimée put lui donner en pareille circonstance.
Mary, de son côté, avait gardé un impénétrable secret. Elle dit à ses deux servantes qu'elle allait partir pour la Suisse avec un ami, et qu'elle resterait absente un mois. Le matin du mariage, elle s'habilla seule, mit sa plus belle toilette, et se fit conduire à l'église en fiacre. La cérémonie s'accomplit en présence des témoins; les nouveaux mariés se séparèrent à la porte de l'église, et chacun retourna dans sa demeure respective. Deux jours après, ils se retrouvèrent dans un restaurant près du chemin de fer, dînèrent avec leurs témoins et partirent pour la Suisse.
Un grand crime, commis au même moment, détourna de ce côté la curiosité du public et empêcha les commentaires qui n'auraient pas manqué d'accueillir ce mariage excentrique. « Heureusement pour moi, disait madame Mohl, le duc de Praslin tua sa femme, et chacun fut si occupé à en jaser qu'on nous oublia tous deux. »
Le mariage ne changea en rien le cadre de la vie de madame Mohl. Elle garda son vieil appartement, qui était assez grand, et transforma seulement la chambre de sa mère en bibliothèque pour M. Mohl.
Peu de temps après ce mariage, Chateaubriand mourut. Il avait longtemps occupé l'étage inférieur de la maison où demeuraient mesdames Clarke ; le voisinage donnait à Mary l'occasion de continuer l'intimité commencée à l'Abbaye, et il se passait peu de jours sans qu'elle allât voir le poëte au moins pendant une heure. Sa gaieté conservait le privilège de l'amuser, et d'effacer les rides
8o UN SALON A PARIS.
que l'ennui creusait depuis longtemps sur son front assombri. Ils étaient rares maintenant, ceux qui savaient encore trouver le temps de visiter l'illustre écrivain, autrefois si adulé. Madame Récamier lui resta toujours fidèle. La santé de Chateaubriand déclina pendant longtemps, et, quand la fin parut approcher, madame Mohl pria madame Récamier de venir s'installer chez elle pour être à toute heure à portée de son vieil ami. Elle accepta et demeura trois jours. Elle s'asseyait dans la chambre du mourant, tournant vers lui, avec une indicible expression de douleur touchante, ses yeux sans regard, mais toujours beaux. Par le son de la voix seule elle savait s'il souffrait ou non. Jamais elle ne déplora si amèrement la perte de sa vue. « Dites-moi comment il est », répétait-elle sans cesse à madame Mohl. « Me regarde-t-il? Paraît-il content de me voir? Souffre-t-il ? » Elle assista à son agonie, et s'agenouilla près
de lui pendant qu'il rendait le dernier soupir.
Madame Récamier survécut seulement un an à son ami. Pendant ce laps de temps, l'Abbave fut comme un lieu abandonné, consacré au passé. Les meubles du salon même avaient l'air de se souvenir : là, à droite de la cheminée, le fauteuil où Chateaubriand s'asseyait solennellement; personne ne s'en servait plus; à gauche, le siège habituel du bon Ballanche. Tous étaient partis; et elle, qui avait été leur amie, leur femme lige, attendait son tour devant ces places vides. Il vint, terrible. Elle avait une peur effroyable du choléra; lorsque l'épidémie éclata, sa nièce, madame Lenormand, la décida à venir chez elle, rue Richelieu. Elle quitta l'Abbaye avec une certaine répugnance; à peine arrivée, le spectre qu'elle avait voulu fuir la poursuivit et la saisit. Elle mourut le 1 1 mai 1849.
Si cet événement fût arrivé plus tôt, il
aurait fait sensation dans le monde; mais la politique et la récente révolution remplissaient tous les esprits, et, à l'exception d'un petit cercle d'amis fidèles, personne ne remarqua la disparition de la douce étoile qui avait brillé si longtemps et avec un si suave éclat au ciel de la société française.
Comme nous l'avons dit, Fauriel avait laissé à Mary Clarke certains manuscrits qu'elle se mit aussitôt en devoir d'examiner. Jules Mohl, avec une générosité digne de tous les deux, s'efforça de la seconder dans cette tâche qui devait augmenter la gloire de celui qui avait été si longtemps son rival.
Parmi ces papiers, il se trouva une série de lettres de Manzoni, depuis 1807 jusqu'à la mort de Fauriel. Ces lettres respiraient la plus tendre affection et une admiration qui s'élevait graduellement jusqu'à l'enthousiasme. Pourquoi, se demanda Mary, l'illustre Italien ne rendrait-il pas à la face du monde témoignage de la haute estime qu'il
avait pour son ami ? Elle l'en pria aussitôt avec ardeur; mais Manzoni, sans refuser nettement, éluda la question; Mary n'insista pas, mais, après son mariage, elle alla jusqu'à Milan et tomba un beau matin chez Manzoni pour répéter en personne sa prière. Il n'était pas facile de refuser, et cependant il refusa, non par manque d'affection, mais, au contraire, parce que son intimité avec Fauriel était si profonde qu'il n'aurait pu parler de lui sans se révéler lui-même. Bien des changements étaient survenus depuis qu'il avait ouvert son cœur à Fauriel; il était dur à ce désabusé de se rappeler, cinquante ans après, ses confidences passionnées sur les sujets brûlants qui avaient enflammé la jeunesse de toute sa génération. Peut-être aussi se joignit-il à cette difficulté morale un peu de cette indolence sénile qui redoute parfois l'effort de la mémoire pour faire revivre le passé. Quoi qu'il en soit Manzoni ne céda pas. Madame Mohl revint décou-
ragée, avec la conviction que, dans leur amitié inégalement partagée, comme cela arrive si souvent, Fauriel avait donné bien plus qu'il n'avait reçu.
Elle publia bientôt le livre de Fauriel sur Dante, et pria Manzoni d'en accepter la dédicace. Il est vraiment touchant de voir avec quelle humble et tendre supplication elle poursuit la glorification de l'ami qu'elle avait perdu :
« Mon cher monsieur Manzoni », écritelle, « il me semble si simple, si naturel de ne point publier un ouvrage sur l'Italie par M. Fauriel, sans l'assentiment avéré de son ancien ami italien, que je ne puis trouver un argument pour le prouver.
« D'ailleurs, tous les souvenirs sur cette amitié qui était une partie de lui-même et dont il m'a tant parlé, me jettent dans un tel attendrissement que je perds la faculté de raisonner, en écrivant, comme lorsque
je vous en ai parlé. J'ai la conviction que si, dans l'autre vie, on sait ce qui se passe ici, il serait lui-même touché de votre souvenir. Je vous prie d'accéder à ma demande; je ne renonce pas à l'espoir de vous revoir un jour : je n'ai jamais pu vous dire un mot de la profonde satisfaction que j'avais de vous voir; il me semblait presque le revoir lui-même; mais quelles paroles y a-t-il pour exprimer de telles choses ? Je vous prie d'agréer l'assurance de toute mon amitié.
« Mary Mohl. »
Avec cette lettre finit l'histoire de l'amitié qui avait tenu une si large place dans la vie de Mary Glarke.
La révolution de 1848 marque une ère nouvelle pour le salon de madame Mohl.
Dès 1830 il était, un centre remarquable. La révolution de Juillet avait été fatale à la vie de salon, comme le sont toutes les révo-
lutions, et l'atmosphère politique continua à être orageuse bien après le changement des rois et raffermissement de la nouvelle monarchie. Les relations sociales souffrirent de ces troubles jusque dans leurs profondeurs. De jeunes couples se disputaient au milieu d'un quadrille; une belle enthousiaste du prince exilé quittait brusquement un valseur du nouveau régime. Les salons survivants, comme ceux de madame de Boigne ou de la princesse de Lieven, devinrent de simples coteries politiques, ou des clubs dont les membres faisaient de l'opposition dans un sens ou dans l'autre.
Les légitimistes, retranchés dans leur camp du faubourg Saint -Germain, raillaient à huis clos les traîtres rattachés au roi bourgeois. Les traîtres étaient attaqués par des plumes trempées de fiel dans la presse quotidienne; de vieilles blessures étaient envenimées, de nouvelles s'ou-
vraient; la Chambre et les journaux se coalisaient pour vilipender le gouvernement et ses adhérents : c'était bien porté de faire chorus à ces injures.
Néanmoins, cette période de dislocation sociale fut une époque d'intense vitalité. La vie nationale tirait encore ses éléments productifs des classes dirigeantes, et cela même maintenait dans la société une vigueur qu'elle a perdue depuis que l'équilibre entre l'offre et la demande a été rompu. Le grand besoin du moment était d'avoir un terrain neutre où cette activité latente pût se développer. Il fallait trouver un champ libre pour ceux qu'enserraient de tous côtés les barrières de l'antagonisme politique. Un seul était ouvert où tous se rencontrèrent : la finance. Faute de plus nobles débouchés, la société se mit à faire de l'argent.
L'argent a possédé le monde dès l'origine; il le possédera jusqu'à la fin; aux
jours des patriarches, comme à l'époque des croisades, c'était une puissance ; mais dans ces temps primitifs, au moyen âge, et même longtemps après, ce n'était pas encore une puissance suprême ; des forces plus hautes la tenaient en respect, et le gentilhomme restait au-dessus du parvenu vulgaire. Des remparts protégeaient la société contre les envahissements de Plittus. La naissance, par exemple, comptait plus que les sacs d'écus, et les foulait aux pieds. Ainsi le génie, ainsi la gloire. Ces choses, virtuellement au moins, avaient survécu à la tempête de 1793. Mais le nouveau règne leur porta le dernier coup. La chevaleresque devise « Noblesse oblige », emportée dans les plis du drapeau blanc , disparut avec lui. Le veau d'or eut des autels, et beaucoup s'inclinèrent devant lui, qui ne l'eussent pas fait autrefois. La France devint rapidement riche ; ses immenses ressources prirent un développement soudain et pro-
digieux; les entreprises industrielles, commerciales, financières furent stimulées sous Louis -Philippe comme elles ne l'avaient jamais été sous les règnes précédents. Si cet excès de richesse fut un bien pour le pays, il fut aussi, dans un autre sens, un péril. Les forces réunies de la société auraient pu faire tête à l'invasion de la plutocratie, mais elles se divisaient contre ellesmêmes. La vieille noblesse morose se confinait dans sa dignité; les hautes classes ralliées suivirent le torrent, et le torrent menait aux choses pratiques. Des gentilshommes, dont les aïeux n'auraient touché de l'argent que pour le jeter, se donnaient aux affaires financières et se vantaient d'acheter à leurs fils une part d'agent de change. C'était le commencement d'une révolution nouvelle, une épopée dorée succédant à l'épopée sanglante des premières années du dix-neuvième siècle, et dontl'aventure Bontoux marqua de nos jours l'apogée.
Cette phase de mécontentement et de sentiments amers offrait une extrême facilité pour ouvrir un salon agréable où l'on pût respirer à l'aise en dehors de la pression politique. Mary Clarke, dégagée des liens de coteries et de partis, quoique fortement attachée au système parlementaire, saisit l'occasion avec ardeur. Le docteur Guéneau de Mussy, qui la connaissait bien, dit qu'elle avait une admiration passionnée pour la duchesse d'Orléans, et un vrai culte pour le comte de Paris, culte qu'elle basait sur les hautes qualités qu'elle lui reconnaissait.
Grande admiratice du roi Louis- Philippe, elle soutint, pendant son règne et après, que son gouvernement était le meilleur dont une nation pût jouir, et, suivant elle, la France avait été insensée de le renverser. Elle resta fidèle à ces convictions jusqu'à son dernier jour, et cependant ses amis se rappellent avec quelle violence
elle accusa Louis-Philippe et son ministère à propos d'un vol de livres devenu fameux.
Un bibliothécaire de l'Etat, nommé Libri, membre de l'Institut, déroba un nombre considérable de volumes de prix, manuscrits, vieux missels, exemplaires uniques, à Paris, Lyon, Bordeaux, etc., et continua ses déprédations pendant des années.
Quand enfin il fut découvert, l'indignation de madame Mohl contre le gouvernement qui avait laissé faire tant de larcins sans s'en apercevoir, dépassa toute mesure.
Elle vilipendait le Roi, les ministres, toute l'administration avec une telle véhémence, qu'un ami impatienté s'écria : « Ainsi donc, parce qu'il y a eu un fonctionnaire voleur, vous voudriez jeter à bas le Roi et le cabinet ! »
Cet emportement fougueux contre tout un régime, à propos d'une défaillance individuelle, caractérise bien sa manière de juger les hommes et les choses. Sous l'in-
fluence de l'impression du moment, et tant que cette impression durait, elle perdait de vue toute autre considération, n'écoutant aucun raisonnement, et disait bien plus qu'elle ne pensait.
Les étrangers qui la virent pendant cette crise sur l'affaire Libri emportèrent de Paris la conviction qu'elle haïssait Louis- Philippe, comme elle détesta plus tard Napoléon III; mais ce n'était qu'une ébullition passagère ; elle s'apaisa, et revint à son attachement au roi libéral aussi fermement que par le passé. Il fut, en politique, son premier et dernier amour.
Cependant, la période la plus brillante de son salon date de la chute de Louis- Philippe, et ce fut aussi l'époque de sa première haine. Elle affirmait que le seul homme qu'elle eût jamais haï avec toute son âme et tout son cœur était Napoléon III; et cette haine ne s'éteignit jamais. Bien qu'elle ne fît pas de politique, et
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n'encourageât pas les discussions de ce genre, son salon prit un certain ton hostile à l'Empereur et à l'Empire.
Fronder est un plaisir pour nous tous ; mais pour un Français, fronder le gouvernement est la plus douce des voluptés, et il suffisait de savoir qu'on la goûtait chez madame Mohl pour que son salon fût tout à fait en vogue. Les hommes d'esprit qui n'aimaient pas l'Empire, soit à cause de leurs convictions, soit à la suite de déceptions secrètes, allaient rue du Bac et se moquaient de « celui-ci », comme madame Mohl appelait l'Empereur, en accompagnant le pronom d'un geste méprisant du pouce par-dessus l'épaule, et ils étaient sûrs que leurs traits d'esprit seraient applaudis.
On ne se serait pas rencontré ailleurs, ou bien l'on se serait tourné le dos, mais on se voyait là sur un terrain neutre où un sentiment commun était un gage de paix. Un tel lieu d'asile serait impossible de nos
jours; il était déjà un phénomène alors; et depuis, que d'eau a coulé sous le pont ! Le caractère éclectique du salon de madame Mohl (en dehors de l'opposition impérialiste) et sa nationalité étrangère lui rendaient plus facile de maintenir cette neutralité. C'était essentiellement un salon d'esprit. Quels que fussent vos principes ou vos opinions (sauf l'exception unique), si vous aviez de l'esprit, vous étiez bien accueilli rue du Bac. C'était l'attraction, on n'y allait que pour cela. Il n'y avait ni intérêts de parti, ni intérêts de personnes en jeu; les jeunes gens ne s'y rendaient pas pour se pousser dans leur carrière, ou pour courtiser les puissants du jour; tous, jeunes et vieux, y venaient pour s'amuser et se récréer. Ce brillant foyer intellectuel s'enrichit, au moment du mariage de madame Mohl, de tous les savants qui proclamaient Jules Mohl une de leurs lumières. Tous les hommes distingués dans les lettres,
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dans les sciences allemandes : Wolfgang Muller, Raumer, Ranke, Tischendorf, Helmholtz ' et bien d'autres, furent à leur tour, et dans la mesure où ils le pouvaient, les habitués de la rue du Bac ; les membres de la grande famille scientifique européenne sollicitaient l'honneur d'être présentés à la femme de Jules Mohl, et grossissaient la liste de ses visiteurs.
Le salon de madame Mohl devint à partir de ce moment un des traits marquants de l'époque : c'est à l'honneur de cette époque que nous le disons. On a beaucoup blâmé la soif d'argent qui prévalut sous Louis-Philippe, et la frénésie de parade et de luxe qui se développa sous l'Empire; il y avait du vrai dans ces critiques. L'ardeur de faire for tune et le besoin de paraître s'élevèrent à cette époque à un degré qu'aucune autre n'a atteint. La simplicité de la vie de famille
1 Le célèbre physiologiste qui épousa plus tard la nièce de M. Mohl.
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et de la vie sociale pendant le règne de Louis-Philippe, due à l'influence de la bonne et noble femme qui présidait sa cour, s'évanouit rapidement sous l'Empire, et fit place à un dévergondage de luxe qui changea le ton de la société, et laissa sur la nation une empreinte peut-être indélébile. La richesse des costumes devint si exagérée, qu'une femme n'osait plus porter à une soirée sans cérémonie la robe qui aurait été très-convenable aux réceptions de la reine Marie-Amélie. Le règne de la crinoline fut un autre désastre pour les Françaises ; il envahit leur vie morale, abaissa leur caractère en détruisant leur influence, réduisit leur champ d'action et rétrécit le terrain de leur ambition. L'ambition de la femme en France, spécialement de son type le plus accompli, la Parisienne, avait été de briller, de diriger, de gouverner les hommes par son esprit, et elle y avait réussi pendant des siècles entiers.
Parfois prépondérante en politique, inspiratrice dans l'art, soutien pour la religion, ferme motrice partout où le cœur de l'homme est en jeu, elle avait stimulé l'action intellectuelle dans tous les temps.
On l'avait admirée pour son esprit et son charme ; se l'entendre dire était la louange qui la flattait le plus. Mais la crinoline changea cet idéal de vanité féminine ; son ambition, sa première pensée fut dorénavant sa toilette, qui s'imposa en despote même aux femmes les plus raisonnables.
Manquant de hardiesse pour s'y soustraire, elles en subirent le joug.
Cette exagération ridicule de la plus vilaine mode qui ait tourné en vraie caricature la créature humaine formée par Dieu, donna le ton à tout. Les paisibles soirées, avec une paire de lampes, un verre d'eau sucrée en été, une tasse de thé en hiver, firent place aux buffets dispendieux, aux soupers recherchés, et à l'éclairage
a giorno. Les réceptions devinrent onéreuses à qui les acceptait comme à qui les donnait : en conséquence, ceux-là seulement continuèrent à recevoir leurs amis, qui pouvaient dépenser beaucoup, ou qui ne s'inquiétaient pas de régler leur dépense. Le résultat fut, d'un côté, un sentiment de gêne, d'irritation, d'aigreur; de l'autre côté, la satisfaction malsaine d'une vanité bêtement assise sur la richesse. La société française, qui, comme un foyer lumineux, avait rayonné sur toute l'Europe, n'y jeta plus qu'une lueur artificielle et fausse. Le bon ton diminuait à mesure que le flot de l'extravagance montait. Après avoir dépensé tant d'argent pour s'habiller, les femmes étaient naturellement anxieuses de l'effet produit par leurs robes. Trop absorbées par la préparation de cet effet, elles n'avaient plus le temps de « préparer leurs conversations », comme on accusait de le faire leurs aïeules du siècle dernier ; elles
n'avaient même plus de loisir pour penser, préparation nécessaire et inévitable de toute conversation digne de ce nom.
Avec les hommes, pères ou maris, partageant ces mêmes préoccupations, les mêmes causes amenèrent les mêmes résultats. En causant, ils étaient attentifs à choisir les sujets qui plaisaient à leurs belles partenaires; mais, règle générale, ils ne causaient plus ; ils se tenaient à distance respectueuse, entassés dans les portes, coupant court à tout entretien, et laissant les crinolines en pleine possession du terrain. Il serait puéril, aussi bien qu'absurde et injuste, d'attribuer la décadence de la conversation à l'unique influence d'un vêtement, qui marqua seulement l'époque où tant d'autres conditions contribuèrent à accélérer cette décadence. La conversation périt faute d'aliment substantiel et de stimulant ; la farine s'en alla du moulin dans toutes les directions. Par suite des relations diplo-
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matiques refroidies entre les autres cours et l'Empire, l'élément exotique s'éloigna : les relations étrangères, littéraires, mondaines et politiques, cessèrent de fournir leur contingent à la conversation. L'aristocratie boudait la nouvelle cour comme elle avait boudé celle de Louis-Philippe. Les jeunes gens n'entraient plus dans les fonctions publiques ; ils se vantaient de ne rien faire, et, n'ayant rien à faire, ils n'avaient rien à dire ; la chose publique n'était plus l'intérêt privé, et les sujets impersonnels n'étaient pas longtemps discutés. Quand toutes ces ressources manquèrent à la conversation, il lui resta si peu de chose qu'elle se réduisit aux lieux communs et aux cancans.
Tandis que la société, en général, se laissait entraîner dans le courant malsain de la frivolité et de la vanité, le salon de madame Mohl restait debout avec son attitude propre et son ferme relief. Il était une pro-
testation permanente contre l'esprit et les tendances du jour, contre la sottise, l'argent, la vulgarité de tout genre. Pendant qu'on proclamait du haut en bas de l'échelle sociale que le luxe rendait impossible la simplicité des relations, que les plaisirs de l'esprit étaient une chose d'autrefois, qu'à moins de recevoir, dans le sens actuel du mot, personne ne viendrait plus à vous, cette vieille femme, sans rang et sans fortune, sans faste et sans train, dans un appartement au quatrième étage, très-simplement meublé, jouissait d'une position incontestée, et avait réussi à attirer chez elle tout ce que Paris avait de plus intéressant. Par le seul charme de son esprit elle réunissait autour d'elle les personnalités les plus remarquables, non-seulement de la France, mais du monde entier. Les célébrités de toutes les capitales de l'Europe se donnaient rendez-vous aux matinées du mercredi et aux soirées du vendredi de
la rue du Bac. Et cependant, les étrangers qui s'étaient efforcés d'obtenir une invitation dans ce salon si réputé, étaient quelquefois bien surpris en y entrant. Ils y trouvaient quelques personnes seulement, très-calmes, des hommes presque tous, la plupart âgés, causant à la lueur de deux lampes, dont le modeste éclat était voilé par des abat-jour verts, par égard pour les veux fatigués de M. Mohl. Le seul luxe de la pièce consistait en une grande quantité de fauteuils de toutes formes et de toutes dimensions. C'était un principe chez madame Mohl qu'on ne pouvait causer que confortablement assis. « J'aime que mes amis soient à l'aise quand ils causent », expliquait-elle, si elle surprenait un coup d'œil étonné s'arrêtant sur cet assemblage de sièges disparates. Bonne théorie au fond (madame Mohl l'appuyait à tort ou à raison sur l'autorité de sainte Thérèse) mais non pas infaillible. Sa con-
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temporaine, madame Swetchine, chez qui l'on avait su faire la conversation, découvrit seulement peu de jours avant sa mort qu'elle avait fait faire pénitence à ses amis pendant trente ans sur des fauteuils bien durs, et leur en demandait doucement le pardon. Les rafraîchissements du vendredi soir conservaient la sobriété et la simplicité de la mode d'autrefois : sur une table, dans un coin du salon, la théière et une assiette de biscuits. Excepté lorsqu'une des nièces gracieuses et accomplies de M. Mohl se trouvait là, madame Mohl préparait le thé elle-même, d'un bout à l'autre; elle faisait bouillir l'eau dans la cheminée, amoncelait la braise, y posait la bouilloire, et si elle apercevait quelque sourire chez ses hôtes nouveaux, elle leur disait : « Les serviteurs français ne savent pas quand l'eau bout, et si, par hasard, ils le savent, ils n'y attachent aucune importance. » Règle générale, elle ne permettait à personne de
l'aider dans cette opération; elle n'exceptait qu'un ou deux privilégiés, M. Guy Lestrange et un autre jeune Anglais. Ces deux messieurs étaient autorisés à lui apporter la bouilloire; mais c'était tout.
La toilette des invités se réglait sur celle de la maîtresse de la maison : une robe de soie noire, revêtue depuis le matin, courte et sans soupçon de crinoline, à une époque où paraître un ballon qui marche était de rigueur pour toute femme qui se respectait. Il était difficile de faire de l'élégance, ou d'apporter la moindre prétention chez une femme qui vous recevait dans ce costume, et vous offrait un fauteuil qui avait beaucoup servi, le montrant parfois « aux coudes ». Poser, faire de l'effet autrement que par son esprit, c'était hors de saison dans un tel milieu. Madame Mohl ne remarquait pas ce qu'on portait, à moins que la somptuosité ne la choquât comme « ridicule et vulgaire, ma chère ».
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Un Anglais, de passage à Paris, demanda à un ami qui le conduisait rue du Bac, s'il devait mettre une cravate blanche. « Madame Mohl ne verra pas même si vous avez une cravate, lui fut-il répondu ; tout ce qu'elle attend de vous, c'est que vous soyez aimable. »
En effet, elle n'exigeait pas autre chose de ses hôtes, et elle faisait tout son possible pour leur rendre la tâche facile. Son accueil était cordial, naturel, gai, séduisant. Elle était heureuse de vous voir, sans cela elle ne vous aurait pas invité, et elle vous le montrait bien. A peine entré, tout vous souhaitait la bienvenue. Madame Mohl se donnait toute à bien tenir son salon, mais si habilement qu'on ne la voyait jamais manœuvrer les fils. Et pourtant sa main était très-ferme. Il n'était pas permis de s'ennuyer chez elle, d'être fatigué ou fatigant ; il fallait contribuer au plaisir général, soit en parlant, soit en écoutant ; vous étiez
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libre de vous taire, mais pas de vous ennuyer ; défense expresse de lorgner; quiconque s'oubliait à une telle impertinence était vertement tancé.
Chose très-rare sous le second Empire, les hommes ne se formaient pas en groupes dans les chambranles des portes, loin des femmes pendant toute la soirée. Madame Mohl n'aurait jamais toléré cette habitude qui, comme le suffrage uuiversel et d'autres restes de l'Empire, a poussé de si profondes racines qu'on peut craindre de ne jamais la voir arracher du sol de la France. Tout homme entrant chez madame Mohl n'avait qu'un devoir àremplir, c'était d'être agréable.
Autre crime irrémissible : les tête-à-tête dans les coins, ou les chuchotements à deux ou trois, quand la conversation générale était en train. Madame Mohl n'était pas contraire à \a.flirtation. Elle s'accusait d'avoir été passablement coquette, « a sad flirt », dans son temps, et elle était très-
indulgente pour ceux qui aimaient ce plaisir-là. Ils pouvaient s'y livrer à l'aise dans un salon voisin consacré à ce jeu intéressant, comme autrefois à la danse et à la musique ; mais il ne fallait pas que \a.flîrtatwn gênât la conversation.
Les Anglais, les Anglaises surtout, exerçaient beaucoup sa patience par leurs chuchotements et leurs aparté continuels. En général, les Anglais ne se doutent pas du rôle que « savoir écouter» joue dans la société. Ils ont la réputation d'être plus taciturnes que les Français. Ils le sont, en effet; mais ils ne savent pas pratiquer cette belle maxime d'un ancien : « Taisez-vous, ou dites quelque chose qui vaille mieux que le silence. » Ils ne savent pas, comme les Français, se taire et écouter dans un salon. Cette apparente inconséquence s'explique:
l'Anglais cause, le Français fait la conversation. Or, on cause mieux à deux ou trois, sans auditeurs étrangers, dans un coin re-
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tiré ; tandis que la conversation est une sorte de tournoi où les jouteurs s'exercent en présence d'une assemblée. L'Anglais jouit surtout de ces épanchements, de cet échange de pensées intimes, âme à âme, cœur à cœur ; le Français trouve un vif plaisir dans la conversation. Cette différence caractérise bien les deux races : la première mettant au-dessus de tout la mutuelle et secourable entente de l'esprit et du cœur qu'on appelle sympathie ; la seconde se plaisant dans les brillantes fêtes intellectuelles où elle jette tout son esprit et jouit de celui des autres, courant au bord des précipices, sautant les barrières, développant grâce, science, habileté devant l'auditoire qui contrôle, proteste, applaudit, tantôt jetant le gant, tantôt relevant les combattants et leur donnant le temps de respirer.
Madame Mohl avait vu à l'Abbaye ce jeu délicat dans toute sa perfection; aupa-
ravant déjà et après encore, elle l'avait pratiqué avec les plus brillants causeurs de l'époque. Elle en avait recueilli la tradition, dont elle exigeait rigoureusement l'application chez elle. On procédait de la manière suivante : un habile causeur prenait possession du coin de la cheminée, cette tribune traditionnelle du salon français, et jetait la balle à quelque autre ; ces deux-là la gardaient, à l'occasion la passant à une troisième personne qui la saisissait au vol. Madame Mohl, qui ne montait jamais à la tribune chez elle, savait attraper adroitement la balle au bond, la prenait, la tournait, s'en amusait comme un petit chat, à la grande joie des principaux acteurs. Elle ne connaissait ni timidité ni mauvaise honte. Comme une enfant elle dardait à travers la discussion la plus savante son petit mot pour rire, une question comique qui trahissait peut-être une ignorance absolue du sujet, mais ne manquait jamais de l'animer.
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Comparant la conversation à un art, madame Mohl dit dans un livre dont nous parlerons plus loin : « Nous remarquons à peine en Angleterre combien peu nous pratiquons ce genre de langage qui s'appelle proprement conversation, où ce que nous pensons est exposé à la lumière, et où nous trouvons le vif plaisir de faire jaillir les pensées d'autrui... La conversation est comme une mêlée d'esprits à esprits, et le champ le plus complet du développement de nos facultés sociales. Mais l'abus de lieux communs auxquels nous décernons souvent le titre de conversation en est aussi loin que les signes de Gaspard Hauser sont loin du langage ordinaire des hommes. »
Les plus remarquables causeurs du temps occupaient donc habituellement, rue du Bac, le coin de la cheminée. Ampère, Montalembert, Loménie, Cousin, Thiers, Barthélémy Saint-Hilaire, Mignet, etc., illustrèrent tour à tour le tapis du foyer. Il
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fallait une forte dose d'impudence ou de sottise pour gâter un tel plaisir par des têteà-tête insignifiants. Les rares barbares qui avaient le mauvais goût de préférer ces derniers, apprirent bientôt à se retirer dans le salon voisin, où ils pouvaient jaser sans troubler la pure jouissance des autres. La conversation de madame Mohl elle-même était merveilleuse, unique dans son genre. Il est presque impossible de donner une idée de ce torrent de traits piquants, de ce flot de raison et de paradoxes qui s'échappait d'elle aussi spontanément que les étincelles sortent d'une bûche enflammée. Elle adorait la conversation, et elle lançait volontiers une bêtise, un enfantillage, pour aiguillonner l'esprit de ceux qu'elle écoutait parler. A ses yeux, l'esprit d'un homme de mérite était ce qu'est pour un archéologue passionné le sol qui renferme des ruines précieuses. Elle creusait cette terre avec sa brillante petite pioche, ravie à chaque frag-
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ment de trésor qu'elle amenait à la surface, ne pensant jamais à en tirer gloire, ni à produire de l'effet. Son rôle était surtout de faire valoir ses invités, les stimulant par la contradiction, par l'approbation, la critique, la raillerie ; mais tout cela avec un tact inimitable. Personne ne savait comme elle agacer l'orateur du coin de la cheminée, même s'il n'était pas en verve. Un soir, Loménie, qui avait été reçu à l'Académie le jour même, et qui était par conséquent le héros du moment, se trouvait là. Quoique incomparable causeur, fatigué peut-être par les émotions agréables de la journée, ou pour quelque autre raison, il restait taciturne. Mais madame Mohl n'entendait pas laisser échapper une si belle occasion. Ses tactiques indirectes demeurant sans résultat : « Allons, Loménie, s'écriat-elle tout à coup, racontez-nous quelque chose ! » Loménie commença docilement à « raconter », et rarement le tapis du foyer
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vit bouquet d'étincelles plus éblouissantes.
On accusa quelquefois madame Mohl de ne pas aimer les Anglaises ; c'était trèsinjuste. Elle aimait ses compatriotes, et les admirait entre toutes les femmes ; elle déclarait hautement qu'il n'y avait pas d'amies plus fidèles ; mais elle ne se souciait pas de les avoir à ses soirées du vendredi. « Ma chère, disait-elle, elles manquent de savoir-vivre ; je ne puis les souffrir chez moi; avec leur morgue, leur mauvaise honte, leur incapacité de se taire et d'écouter, elles ne sont pas faites pour figurer dans un salon. »
Un jour, madame Wynne-Finch demanda la permission d'amener une personne de sa connaissance, le vendredi soir. « Ma chère, répondit madame Mohl, si la personne en question est un homme, amenez-la sans hésiter ; mais si c'est une femme, réfléchissez bien avant de l'introduire ici, car de toutes les créatures du bon Dieu, il n'y en
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a pas de plus gênante dans un salon qu'une lady anglaise ! »
Madame Mohl rendait les Anglais responsables, pour une large part, de l'infériorité sociale qu'elle signalait si amèrement dans les femmes de son pays. Dans son petit livre sur madame Récamier, elle traite la question cou amore, comme un grief personnel : « En Angleterre, l'homme ne se
préoccupe que de la beauté et de la vertu de sa future femme. Il parle avec passion de celle qui le soignera et lui fera son thé : c'est sa femme ; il ne se soucie d'aucune autre, et personne que lui n'a le droit de s'y intéresser. En France, si la beauté et la vertu sont beaucoup pour un mari, il tient aussi à voir dans sa femme d'autres qualités dont la société tout entière profite aussi bien que lui. « A-t-elle de l'esprit? » c'est la première question qu'on adresse, et le mari y est intéressé autant que ses amis, car non-seulement l'esprit de sa femme
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le charmera en tête-à-tête, mais encore il rendra sa maison agréable, y attirera une société choisie, et il n'existe guère de Français qui soit indifférent à ces avantageslà En France, le monde et la conversation sont toujours nécessaires à la vie. Je connais des hommes qui préfèrent la pauvreté à Paris à l'aisance plantureuse en province, parce que, pour eux, la plus grande jouissance est celle de l'échange des pensées.
« En Angleterre, le mari qui va au club trouverait fort étrange que le soir sa femme eût son petit cercle chez elle, et se fît raconter les nouvelles du jour, comme c'est la coutume à Paris. Elle n'a qu'à attendre
tranquillement, seule, son retour Elles
sont de toutes les époques, les plaisanteries sur les regards courroucés de la femme à qui son mari amène un hôte inattendu au moment du dîner; au fond, c'est tout naturel ; le mari et son ami causent en-
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semble, à peine demande-t-on à la femme d'écouter; la présence d'un étranger la relègue donc dans une solitude absolue. En France, au contraire, c'est à elle qu'il s'adresserait; l'attention dont elle est l'objet stimule sa grâce et sa vivacité, et elle s'élève au niveau de toutes les questions
qui s'agitent
« Je ne veux pas dire que les femmes ne soient pas traitées avec politesse dans la société anglaise; au contraire, j'ai été souvent frappée du ton chevaleresque et délicat avec lequel un homme aborde une femme et s'occupe d'elle ; mais il le fait avec condescendance, pour elle, et par pure bonté, non pour son propre plaisir; elle ne lui en
doit que plus de reconnaissance Un
gentleman anglais aura plus d'égards même qu'un homme du monde en France, envers les femmes qu'il rencontre dans l'embarras ou dans un péril, car en Angleterre les révolutions n'ont pas détruit certaines habi-
tudes d'éducation aristocratique; mais cette bonté chevaleresque est due à un sentiment de bienveillance pour les faibles. Tandis qu'un Français, même égoïste et peu porté à se déranger pour une femme sans protection , s'il devine l'intelligence dans son regard, essayera, pour sa satisfaction personnelle, de nouer conversation avec elle, et si son esprit est piquant, il se déclare son humble serviteur tant que le plaisir dure. L'Anglais évite, au contraire, tout commerce, excepté pour se rendre utile. Et qui l'en blâmera? Il aura fait plus que son devoir, et ce n'est pas sa faute si la société des femmes est sans attrait pour lui. »
Ce panégyrique aigre-doux de la conduite des Anglais avec les femmes ne fut certainement pas provoqué par le dépit. Les compatriotes de madame Mohl tenaient son esprit en aussi haute estime que les Français, et étaient même plus disposés qu'eux à passer sur ses bizarreries. Elle pré-
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ferait, sans doute, la société et la conversation des hommes à celles des femmes, mais pas autant cependant que ses expressions exagérées pouvaient le faire croire.
Son exclamation favorite : « Je ne peux pas souffrir les femmes ! » répétée avec sa véhémence habituelle, ne s'appliquait qu'aux sottes. Elle était toujours prête à admirer une femme intelligente, sympathique, aussi bien qu'un homme intelligent et sympathique. C'était chez elle une idée fixe que les femmes ne sont bêtes que par leur faute, et par mauvaise volonté. Elle ne leur pardonnait pas, surtout, leurs perpétuels commérages. « Pourquoi ne s'occupent -elles pas de choses intéressantes? Pourquoi ne font-elles pas travailler leur intelligence? » s'écriait-elle en colère; et si on lui objectait qu'elles n'avaient peut-être pas d'intelligence à faire travailler, elle reprenait plus furieuse encore : « Quelle bêtise ! A moins d'être née idiote, chacune a assez de tête
pour ne pas être sotte. Pourquoi n'exercentelles pas leur cerveau comme leurs doigts ou leurs jambes? Elles cousent, elles marchent, elles dansent, pourquoi ne lisent-elles pas ? »
Douce et indulgente pour l'ignorance modeste, surtout dans la jeunesse, elle s'empressait de prêter des livres aux j eunes filles, et les aidait à mettre en œuvre leurs facultés. Elle leur pardonnait même quand elles détérioraient ou perdaient ses livres ; méfait, par exemple, pour lequel M. Mohl était plus sévère qu'elle. Il séparait les honnêtes gens en deux catégories : ceux qui rendaient les livres empruntés, et ceux qui ne les rendaient pas.
Madame Mohl aimait beaucoup la jeunesse ; elle faisait des réserves toutefois à l'égard des garçons. Recommandant un jour un petit Anglais à des amis, elle leur écrit : « Ses parents l'admirent beaucoup, et il paraît assez gentil, pour un garçon ; c'est
une variété d'animaux que je ne patronne pas, parce qu'ils font des wagons de chemins de fer avec mes fauteuils. » Mais elle aimait tendrement les jeunes filles, et entrait dans leurs plaisirs, dans leurs sentiments, avec cette vive et large sympathie dont les vieillards manquent souvent, et que madame Mohl sut conserver jusqu'à la fin. « Ces petites folles font de moi une folle ! » disait-elle quand elle se donnait beaucoup de peine pour les amuser. La simplicité inconsciente et naïve d'une jeune fille était pour elle quelque chose d'exquis; elle jouissait de cette grâce de la jeunesse comme de tout ce qui est beau et charmant. Les petites-filles de sa sœur lui prodiguaient ce genre de jouissance. « J'ai avec moi une nièce de seize ans et demi », écrit-elle à son amie intime, madame Schérer, « son père est pasteur; elle n'a guère vécu à la ville, est très-naïve, très-intelligente, curieuse de tout, excepté des bavardages
vulgaires (disposition rare chez une femme). Je la garderai six ou huit mois, et probablement je la ramènerai l'hiver prochain. Je voudrais lui donner une amie de son âge dont je serais sûre, et je suis tout à fait certaine qu'elle vous plaira. Elle est si ignorante des choses du monde qu'elle s'étonne de ne pas me voir rendre des visites à tel ou tel homme que j'affectionne plus particulièrement. Vous me rendez assez justice pour deviner que je ne témoigne aucune surprise de ces discours; je dis tranquillement : Ce n'est pas l'usage. J'aime tant ce mot « inconsciente » qu'emploie M.Schérer, et qui nous manque absolument (il lui va parfaitement, à elle!), j'espère qu'il obtiendra droit de cité. »
Les neveux et les nièces allemands partageaient également les affections de madame Mohl avec les « nièces anglaises », comme les appelaient les habitués de la rue du Bac.
M. Ottmar von Mohl1 rappelle avec reconnaissance la tendresse de sa tante pour lui dès son enfance. Elle l'emmena en Angleterre , dans sa famille , pendant les vacances du collège de Bonn où il faisait ses études, et le conduisit ensuite dans une tournée de visites chez des amis. De sa sœur, madame Frewen-Turner, il garde le plus agréable souvenir : « Madame Frewen-Turner était une charmante femme, douce, à cheveux blancs, comme les portraits des belles vieilles dames anglaises; aussi dissemblable de tante Clarke (elle garda toujours ce nom à Cold-Overton) que deux sœurs peuvent l'être. Le château de Cold-Overton était une habitation du temps d'Elisabeth, avec de vastes pelouses, de larges avenues, une rookery et une jolie église gothique ancienne; une intéressante et chère vieille maison. M. Charles Frewen
1 Consul de l'empire germanique à Cincinnati, fils de Robert Mohl, frère de Jules.
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(le second fils) vivait là après la mort de sa femme ; ma tante et lui bataillaient sans cesse, surtout à propos de la possession d'une vieille épée, « le sabre de mon père », qui pendait à la muraille.
« Voyager avec ma tante en Angleterre était une rare bonne fortune. Une année (1864), elle m'emmena dans une grande tournée de voisinage chez les personnes les plus agréables; ses amies mesdames Bracebridge et Atherstone, lady Salisbury (maintenant lady Derby), à Hatfield, chez le docteur Jeune, évêque de Peterborough, chez lady William Russell; et partout ma tante était l'objet de l'intérêt et de l'attention générale. »
Si madame Mohl aimait la jeunesse, la jeunesse le lui rendait bien. Elle s'intéressait aux affaires d'amour, aidait aux mariages, pourvu qu'ils ne fussent pas des marchés. Son imagination romanesque ne tolérait pas facilement la mode française
des mariages arrangés. Elle en reconnaissait les avantages, les résultats souvent heureux, la convenance avec le tempérament et les habitudes de la nation ; mais après avoir concédé tout cela, elle ajoutait avec un signe de tête confidentiel : « A tout prendre, ma chère, c'est trop prosaïque pour mon goût. »
Elle fit cependant une fois une tentative d'arrangement de mariage qui est restée célèbre parmi ses amis. Elle avait fait accidentellement la connaissance d'un jeune homme qui lui plaisait beaucoup ; l'entendant vanter hautement par d'anciens amis communs, elle l'invita à ses réceptions. Il vint, fut très-goûté, et madame Mohl décida en elle-même qu'il fallait le marier, lui très-riche, à une charmante jeune fille qui ne l'était pas. Elle voulut les réunir sans leur laisser soupçonner son dessein que personne ne connaissait; mais le jeune homme manqua à l'appel; madame Mohl
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alors confia son projet et son désappointement à un tiers : « C'est de M.X... que vous parlez? demanda le confident. — Oui, luimême. — C'est que... il est marié et il a deux enfants ! »
Madame Mohl rit de bon cœur de sa mésaventure, et jura qu'elle ne se mêlerait plus jamais d'arranger des mariages.