‹ Un salon à ParisChapitre 5 sur 5 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La déclaration de la guerre franco-allemande força M. et madame Mohl à prolonger leur visite annuelle en Angleterre. L'anxiété de madame Mohl à cette époque terrible fut très-vive. Ses amis s'efforçaient en vain de rendre agréable son séjour auprès d'eux, elle restait le cœur meurtri et attristé. M. Mohl souffrait encore plus. Il eût été impossible que lui, Allemand par la naissance, la famille, les premières relations, ne se réjouît pas des succès de sa patrie, de la victoire des armées allemandes, tandis que, en même temps, le deuil, les malheurs de la France, la défaite

de ses braves soldats, l'affligeaient jusqu'au fond de l'âme. La voix du sang crie toujours. Ni l'adoption, ni les affections nouvelles, ni la gratitude pour des bienfaits généreusement accordés, n'étouffent la voix de la nature. Jules Mohl, fils de la Germanie, qui n'avait dans les veines que du sang allemand, ne pouvait pas maudire la gloire de son pays, ni déplorer comme un Français le triomphe de ses généraux et de ses hommes d'Etat. Qu'il eût proféré des paroles de satisfaction sur les désastres de la France, nul n'aurait dû le croire, et cependant quelques personnes l'accusèrent, ainsi que sa femme, eux qui devaient tant à la France et à la société française, d'avoir renié leur patrie d'adoption à l'heure de ses infortunes, et de n'avoir eu que de la dureté pour elle. Ces propos trouvèrent une certaine créance ; ceux qui les répétaient mettaient probablement avec plaisir sur le compte de M. et de madame Mohl les in-

sanités antipatriotiques qu'ils rougissaient de dire eux-mêmes. Nous pouvons facilement imaginer que madame Mohl ne fit pas grâce à la criminelle témérité et à l'ignorance des chefs qui s'emparèrent alors du gouvernement de la France, et qu'elle répandit des flots de vitriol sur la tête de « celui-ci », en l'accusant avec les termes les plus vigoureux du dictionnaire ; mais qu'elle se fît une joie des malheurs de sa seconde patrie, et l'accablât dans son humiliation, aucun de ceux qui l'ont connue n'a pu en avoir la pensée.

Lorsque madame Cheuvreux rencontra M. Mohl, après le siège de Paris, elle l'accosta en lui disant : « Eh bien, mon cher ami, vous devez bien regretter de vous être fait naturaliser Français !» — « Non, répliqua-t-il, sans hésiter: si c'était à recommencer, je le ferais encore. »

Madame Mohl, revenant d'un voyage en Allemagne quelque temps après la guerre,

disait à madame d'Abbadie : « Les nations louchent en se regardant; il nous faut en rabattre de ce que la France et l'Allemagne disent l'une de l'autre. »

Elle aurait eu elle-même souvent besoin de réduire à de justes proportions l'exagération de son langage. Par exemple, lorsque M. Forgues traduisait Dickens pour la Revue des Deux Mondes, et coupait largement dans le texte par ordre de l'éditeur, madame Mohl, furieuse, rencontrant madame Cheuvreux, s'écria : « Votre ami Forgues est une canaille ! Il abîme Dickens. Qu'il ne me tombe jamais sous la main ! » Une personne qui distribuait les épithètes avec une si injuste appréciation de leur valeur ne devait pas être prise au sérieux dans ces moments de surexcitation. Pour la louange comme pour le blâme, elle employait des mots dont elle travestissait étrangement le sens : « Venez dîner avec le général Foy, écrit-elle un jour à Ampère.

Il ne peut pas souffrir Cousin, mais vous êtes sa passion ! »

Ne nous étonnons donc pas si son exaltation pendant la marche lamentable de la guerre lui inspira un langage d'après lequel ceux qui n'y étaient pas initiés supposèrent qu'elle attaquait toute la nation, tandis qu'elle accusait les hommes dont la conduite attirait sur elle de telles infortunes.

Aussitôt après la signature de la paix, M. Mohl revint à Paris; sa femme devait le suivre à quelques jours d'intervalle, mais la Commune éclata, et son retour fut ajourné. Elle passa dans l'anxiété le temps de la séparation. Les récits de l'état de Paris étaient plus horribles encore que ne l'avaient été ceux du siège. La ville, déjà démantelée par l'artillerie allemande, se trouvait en proie à la barbarie sauvage d'une guerre civile ; madame Mohl voyait son mari et beaucoup de ses amis exposés à une mort violente, aux mains d'une populace exas-

pérée jusqu'à la folie par la faim et l'excitation nerveuse. Pour la première fois, elle eut l'idée que son mari pouvait mourir, et la laisser seule au monde ; du moment où cette appréhension s'empara de son cœur, elle en fut écrasée. Néanmoins, elle allait et venait comme d'habitude, sans parler de son angoisse intérieure, faisant ce qu'elle pouvait pour y échapper ; on la rencontrait dans la société, à dîner, en promenade, toujours en verve et toujours amusante, et on la croyait sans cœur, indifférente au danger que courait son mari.

Madame Ritchie fut une des rares personnes qui vit M. Mohl chez lui rue du Bac, pendant que les insurgés incendiaient tout le quartier.

« J'allai voir M. Mohl pendant la Commune, me dit-elle, avec ma cousine, mademoiselle Ritchie, pour le prier de partir avec nous : mais il me décrivit sa vie paisible, ses visites quotidiennes à la Biblio-

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thèque ; il nous montra les jardins sous ses fenêtres, ses livres, et secoua la tête à l'idée de quitter tout cela. Il fit l'éloge des deux femmes qui étaient à son service (celles qui furent si fidèles à madame Mohl jusqu'à sa mort). — Pensez à ces deux incomparables filles, dit-il ; elles ont failli mourir de faim pendant le siège, et lorsque je suis arrivé : Voilà, me dirent-elles, les confitures dans l'armoire, monsieur, nous n'en avons mangé que deux pots. J'avais envie de casser tous les pots qui restaient, tant j'étais fâché contre elles. »

L'insurrection terrassée, et les portes rouvertes, madame Mohl accourut à Paris avec Dean Stanley et lady Augusta. Sa joie d'être de retour au logis était exubérante comme celle d'un enfant. Elle sautait dans les rues, s'extasiait sur tout ce qu'elle voyait. Mais son cher Paris, son beau Paris, ne fut plus le même pour elle après 1870. Peut-être en a-t-il été ainsi pour

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chacun de nous. La société était anéantie. Les rues et les palais brûlés ont été rebâtis pour la plupart; mais l'édifice social, une fois détruit, ne se reconstruit pas si aisément. Le cercle de la rue du Bac, quelque ouvert et hétérogène qu'il fût, brisé en mille morceaux, ne pouvait espérer se reformer de longtemps. D'anciens habitués avaient quitté Paris pour vivre en province; d'autres s'étaient retirés à la campagne ; les étrangers qui avaient pris racine à Paris pliaient leurs tentés et s'éloignaient pour toujours. Tout était changé. La vie n'était plus la même, les gens qui en faisaient le charme n'étaient plus là.

M. Mohl ne se remit jamais du choc de cette redoutable année. Capable de souffrir profondément d'un chagrin impersonnel, il prit très à cœur la ruine de la France ; il éprouvait une vive peine aussi à sentir qu'on se souvenait de sa nationalité, si longtemps oubliée. Il aimait sa patrie de choix

plus sincèrement et plus sagement que bien des Français ; il lui était dur de trouver qu'on doutait de lui, et que son origine allemande mettait maintenant une barrière entre lui et beaucoup d'anciens amis. Les afflictions de famille s'ajoutèrent aux chagrins publics; la mort de son frère lui porta un coup funeste ; sa santé s'altéra. Tout le monde s'en apercevait, excepté sa femme. Il avait dix ans de moins qu'elle, et elle n'avait songé à la possibilité de le perdre que pendant ce temps d'angoisse où il était seul à Paris. Le voyant souffrir, s'affaiblir de plus en plus, elle fut très-malheureuse, mais pas du tout alarmée. Elle avait une entière confiance dans l'habileté du docteur Richet pour lui rendre la santé. « Je dois une éternelle reconnaissance au docteur Richet, dont la science et l'incomparable talent ont fait marcher le pauvre estropié », écritelle à madame Cheuvreux, en lui annonçant toute joyeuse que M. Mohl a pu faire

une visite, « en dépit de ses jambes ».

Plus tard, lorsque personne en dehors d'elle ne conservait l'ombre d'espérance, elle écrit, en réponse à une invitation pressante pour aller à Stors ' : « Je regarde comme une fête d'être parmi vous, et j'espère retrouver un peu de ma joie près de vous, que le ciel a douée du pouvoir de communiquer la gaieté et l'entrain à tout le monde. »

Mais son aveuglement ne changeait rien à la loi fatale de la séparation. Un matin, madame Wynne Finch rencontra le docteur sortant de la maison, et apprit de lui que la fin approchait : ce n'était plus qu'une question de jours. Elle trouva madame Mohl comme d'habitude, ne soupçonnant même pas la vérité. Il y avait quelque chose de navrant dans cette ignorance. Il semblait cruel de l'éclairer, plus cruel encore de ne pas le faire. Madame Wynne Finch, avec

1 Château de madame Cheuvreux, près Paris.

le courage d'une véritable amie, se résolut à parler. Elle le fit aussi tendrement qu'elle le put : « En vérité, il y a du danger, chère amie. Le temps est mesuré, et il serait mal de ne pas vous en avertir. » Tout d'abord, la pauvre femme ne comprenait pas, puis elle se révolta contre la miséricordieuse cruauté de cette révélation.

« — Ce n'est pas vrai ! Je ne le crois pas ! Il n'y a pas de danger; on n'a jamais dit qu'il y avait du danger ! » cria-t-elle, et, tournant le dos comme un enfant qui boude, elle courut près de M. Mohl, chancelant sous le coup, comme elle l'avoua plus tard.

Mais ses yeux étaient ouverts ; lorsqu'ils s'arrêtèrent sur lui, elle comprit qu'il allait mourir. Dès lors elle ne le quitta plus ; jour et nuit près de lui, elle tenait sa main tandis qu'il respirait avec peine. Quelquefois il la caressait doucement. « Cette caresse est encore pour moi une ineffable consolation », écrit-elle l'année suivante à madame

Wvnne Finch ; « c'était la bonne parole qu'il ne pouvait plus me dire, le signe suprême de son affection, la certitude qu'il me sentait près de lui. »

Il mourut dans la nuit du 3 janvier 1876.

A la fin, comme elle le veillait, consciente maintenant de la séparation prochaine, madame Mohl eut le courage de lui demander quels étaient ses derniers désirs sur certaines choses qui lui tenaient au cœur, entre autres à propos de ses chers livres, son trésor le plus précieux. « Les donnerai-je en votre nom à la bibliothèque de Stuttgard ? dit-elle. — Non, répondit-il, vendez-les ici. C'est la seule manière de les rendre utiles; ils iront à ceux qui en auront besoin. »

Elle lui avait souvent entendu dire la même chose. Pendant quarante ans, il collectionna sa bibliothèque orientale, et il soutenait qu'il était impossible d'écrire sur ces sujets-là sans avoir certains documents à soi. Trois jours après sa mort, deux li-

braires de Leipzig offrirent à madame Mohl d'acheter tous ses livres ; mais elle voulait qu'ils restassent à Paris, et elle les vendit chez elle aussitôt qu'elle le put. Cette vente et les ennuis qui s'ensuivirent la mirent hors d'elle.

« Je souffrais horriblement, écrit-elle à madame Schérer quelques jours après, de voir ces gens brutaliser les livres de mon cher mari en les emportant; j'étais si malheureuse d'avoir eu à traiter avec cet animal de libraire que, aussitôt le jour affreux de la vente terminé, je priai mes amis de n'en plus parler devant moi. Je suis dans un état d'irritation indescriptible; j'ai beau me redire à moi-même que j'avais agi ainsi parce qu'il l'avait voulu, et que je ne pouvais pas transgresser ses dernières volontés, rien n'y fait. Depuis lors, quelques personnes ont dû m'en parler, mais je les ai suppliées de ne pas me donner de détails.

Il me semblait que mon mari bien-aimé

était disséqué; je ne puis vous écrire sans pleurer...

« Je devrais bien connaître le public aujourd'hui; mais je suis une pauvre écorchée. C'est si douloureux de se dire qu'après avoir dépensé sa vie, prodigué sa science, consacré son intelligence à la création de cette odieuse Société asiatique, on lui refuse une place assez grande pour y réunir ses livres ! Il y en avait une au palais Mazarin, on l'a divisée, et M. Régnier, qui fait tout ce qu'il peut, me dit que la moitié des livres restent dans les caisses, faute de place ! Ma salle à manger est bourrée des publications de la Société dont mon pauvre mari l'encombrait. J'ai demandé à Régnier où je devais les envoyer. Il m'a priée de les garder, parce qu'il n'a pas de place. Nos amis anglais sont stupéfaits ; on leur vantait tant la libéralité du gouvernement français pour la science et les savants, l'accueil qui leur était fait, etc. »

Inconsolable de la mort de son mari, le travail et le souvenir devinrent son unique intérêt dans la vie. Elle avait comme une impossibilité enfantine de comprendre la mort. Elle ne pouvait croire qu'il fût parti, qu'il ne reviendrait plus. Pendant longtemps son vague regard faisait dire aux passants dans la rue : « Pauvre vieille femme ! elle est comme un chien perdu, errant à la recherche de son maître. »

Peu après la mort de M. Mohl, elle trouva un petit portefeuille soigneusement fermé, et serré dans un tiroir de sa chambre. Elle allait l'ouvrir, quand une terreur soudaine arrêta sa main : « Si je trouvais là, pensait-elle, quelque souvenir d'une femme aimée, une preuve qu'il ne m'a pas toujours et uniquement aimée comme je le croyais ! » Pendant plus de quinze jours, elle alla sans cesse à ce petit livre, sans trouver le courage de l'ouvrir. A la fin, n'y tenant plus, elle se confia à madame d'Abbadie : « Il me

semble que mon destin est renfermé dans ce livre. S'il contient ce que je redoute, cela me tuera ! » Madame d'Abbadie insista sur la folie et l'injustice de ses craintes, et elles se rendirent ensemble dans la chambre inhabitée. La pauvre femme, si vieille et en même temps si jeune, ouvrit le portefeuille d'une main tremblante. Elle y trouva ses premières tendres lettres à son mari. Cette preuve de sa fidèle affection la toucha profondément; elle se mit à pleurer comme un enfant.

L'été suivant, elle visita sa nièce, madame Vickers, qu'elle appelait sa « plus douce amie ». De là, elle alla chez sa vieille amie, madame Simpson (née Nassau Senior), à Bournemouth : « Elle avait reçu un choc, remarqua madame Simpson ', dont il était facile de voir qu'elle ne se remettrait jamais. Son esprit, peu fait pour les sentiments

1 Voir un article dans Mac Mil/an s AfagasÙMj mai 1883.

tristes, rebondissait encore par intervalles. Elle aimait la mer, les bois, la vue de la campagne et son animation. Elle se plongeait avec ardeur au milieu des vieux livres d'une excellente bibliothèque ; nous avions une maison pleine d'enfants et de jeunes gens dont elle était l'idole, et une petite voiture dont elle se servait pour prendre l'air sans se fatiguer. »

Après son retour à Paris, il lui arriva un accident qui l'agita beaucoup. Elle raconte ainsi l'histoire à madame Schérer :

« Chère amie, je suis sortie ces deux jours-ci avec une compresse d'arnica sur la jambe au-dessous du genou. Si M. Hauréau n'avait pas été aussi grand et aussi fort, je serais tuée aujourd'hui, et les papiers de mon cher mari dispersés ou perdus ; car qui s'occupe maintenant de ceux qui sont partis ? Je ne puis vous dire combien je suis heureuse sous ce rapport que ma vie ait été épargnée.

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« C'était en descendant un petit escalier de l'imprimerie, vieux, sale, sombre; comme une sotte que je suis, j'avais consenti à le monter pour voir je ne sais quoi; non que j'en eusse la moindre envie, mais ma gentille nièce, Margy, avait accueilli avec joie la proposition de M. Hauréau, et je n'avais pas le cœur de lui refuser. Il nous précédait sur l'escalier, trois ou quatre marches en avant. Jamais je n'oublierai la terreur que j'ai eue en me sentant tomber ! J'ai failli m'évanouir de peur, rien que de peur, car mes jambes seulement ont été contusionnées, et heureusement je suis assez légère pour n'avoir pas renversé M. Hauréau et roulé avec lui jusqu'en bas. Je ne puis m'imaginer comment mes jambes sont si atteintes; j'ai dû rester une quinzaine de jours prisonnière.

« Combien je vous désire près de moi ! Ce serait ma plus grande consolation. Ma chère madame d'Abbadie ne sera ici qu'en

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avril. Elle et son mari ont passé l'hiver à Paris seulement à cause de mon malheur si cruel de l'an dernier, car, comme des originaux qu'ils sont, ils habitent Paris le printemps et une partie de l'été, et l'automne et l'hiver ils vont dans les Pyrénées, où ils prétendent qu'il fait plus chaud. J'ai d'autres bons voisins, pas délicieux comme madame d'Abbadie, mais bons et excellents ; mais eux aussi se croient obligés de quitter Paris l'hiver. N'est-ce pas ridicule ? » C'était bien vrai de dire qu'elle se réjouissait d'avoir eu la vie sauve pour l'amour des papiers de son mari. Elle consacra dès lors toute son énergie à la publication de ses travaux, toute prête, pour y réussir, à dégringoler encore les escaliers noirs de l'imprimerie et de l'Institut, et à courir la ville en tous sens. Elle écrit à madame Schérer : « La petite édition du Shah-Nameh de mon mari sera bientôt publiée ; ce n'est qu'une traduction en français, il n'y a

pas un mot de persan ; heureusement il avait manifesté son désir de la publier, j'accomplis sa volonté. Pensez-vous que M. Schérer en rendrait compte dans le Temps? Il n'est pas nécessaire d'être orientaliste pour cela, il me semble. Demandez-lui ce qu'il en pense. Je m'en rapporte à lui '. »

Elle trouvait une triste consolation à relire les lettres de M. Mohl. Voici encore ce qu'elle écrivait à madame Schérer : « Je pars demain pour Stors, et j'y resterai trois semaines, si je ne suis pas fatiguée. J'ai refusé d'y aller depuis que j'ai perdu mon

1 Le plus important des ouvrages de M. Mohl est sa traduction du Shah-Nameh (le livre des rois) de Firdousi, avec le texte persan et la version française. La publication de ce travail l'occupa depuis 1838 jusqu'à la fin de sa vie. Après sa mort, madame Mohl en fit une petite édition plus accessible aux étudiants que les six magnifiques in-folio qui nous restent comme le principal monument de l'érudition de son mari. Ses premiers essais furent des traductions chinoises de Y-King et de Chi-King, et quelques fragments de Zoroastre traduits du persan.

Madame Mohl collectionna aussi et réimprima deux volumes des Rapports sur les études orientales publiés un peu partout et écrits depuis trente ans pour la Société asiatique; les savants considèrent ces rapports comme le résumé de la profonde et vaste science de M. Mohl sur ce sujet.

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mari. J'y étais si heureuse avec lui, et on l'y aimait tant ! Madame Cheuvreux m'a arraché la promesse d'y aller cette année... c'est une maison agréable, on y reçoit beaucoup. Je demeurerai dans ma chambre tant que je voudrai, et j'emporterai avec moi les lettres de mon mari qui sont toute une chronique. On me conseille de les publier. Je les relirai; peut-être, en les étudiant à ce point de vue, me déciderai^ e; mais je ne ferai rien sans consulter. »

Fut-ce d'après son propre jugement ou par l'avis de ses amis? mais les lettres ne parurent pas.

L'année suivante, elle alla visiter la famille de son mari. Ses nièces, dont la présence charmante avait longtemps éclairé la rue du Bac d'un rayon de jeunesse, étaient mariées toutes deux en Allemagne : l'une, au célèbre professeur Helmholtz ' ; l'autre,

1 Le grand physiologiste de Berlin.

au baron von Schmidt Zabiérow, gouverneur de Carinthie. Madame Mohl aimait ces deux nièces de son mari comme si elles eussent été les siennes : « Je suis trèsmalade, écrit-elle à madame Cheuvreux, mais je compte cependant assister au mariage de ma chère nièce àHeidelberg. C'est un mariage d'amour, tout à fait d'accord avec mes principes, mais absolument contraire à mon intérêt, car elle habitera la Hongrie. »

Quand ses parents et ses amis l'eurent entourée de toute leur tendresse, il fallait bien finir par reprendre sa vie habituelle ; la solitude lui pesait davantage dans la maison déserte. Elle avait fermé sa porte pendant la première année de son deuil, et quand elle la rouvrit, elle constata avec étonnement le nombre des visiteurs les plus assidus autrefois qui en avaient oublié le chemin. Elle demandait avec une sorte d'impatience : « Pourquoi ne vient-on plus

me voir? J'avais des visites du matin au soir, et maintenant personne ne vient ! » La plainte résonnait tristement dans le salon vide qu'elle avait su rendre si séduisant, et où elle avait été si heureuse de voir la foule se succéder « du matin au soir ».

Elle s'était donné une peine infinie pour faire ce salon parfait dans son genre, elle avait réussi, et à présent, au déclin de la vie, il ne restait rien que la pénible surprise d'être abandonnée par cette société intelligente, savante, spirituelle, qui, pendant un demi-siècle, avait gravi son escalier sans le trouver trop roide. Triste retour du labeur de toute une vie, de tant d'efforts accomplis pour amuser ses semblables ! Peu de personnes consacrèrent leur temps autant que l'a fait madame Mohl à donner agrément et gaieté à tout ce qui les entoure, et si nous considérons combien d'êtres trouvent la vie à charge, combien se débattent contre 1' « inexorable ennui »,

ce mal qu'ils augmentent plutôt par leurs tentatives maladroites pour le diminuer, il faut reconnaître que la femme qui a su créer et mettre à la portée d'un grand nombre de ses semblables un centre de plaisir sain, intelligent et distingué, a bien mérité de l'humanité. Ce fut donc une ingratitude blâmable d'abandonner dans sa vieillesse solitaire l'aimable et spirituelle femme dont toute la vie avait été vouée au bonheur de ses amis.

Pendant son veuvage, elle dit un jour à madame Cheuvreux : « J'ai toujours cherché à plaire, mais je ne me pardonne pas de n'y avoir pas travaillé davantage, d'avoir manqué bien des occasions. » Après un instant de réflexion, elle ajouta : « Car, au fond, il n'y a que cela. » Elle arrivait à la fin de toutes choses ; elle voyait ce que valait ce fond.

Très-fidèle à toutes ses amitiés, rien ne lui était doux comme de retrouver un ami

du vieux temps dont les circonstances l'avaient séparée. M. de Maupas, tout jeune homme, était un des habitués du salon de madame Clarke ; mais il s'était éloigné de Mary après son mariage. Il avait accepté une charge sous « celui-ci », on ne pouvait donc plus le recevoir en bonne compagnie. L'Empire tomba; l'ancien préfet de police était devenu vieux, malade, paralysé. La comtesse de ***, ancienne amie de M. de Maupas et de madame Mohl, parla d'elle un jour devant lui. Son regard s'éclaira, et il s'écria : « C'est la femme la plus spirituelle que j'aie connue !» Madame de *** s'empressa de répéter la conversation à madame Mohl, qui, très-heureuse de ce gracieux souvenir, alla chercher un portrait au crayon de M. de Maupas qu'elle avait dessiné dans sa jeunesse, et pria madame de *** de le lui donner. Mais madame de *** s'en défendit. « Non, lui dit-elle, portez-le-lui vous-même, il sera bien mieux

accueilli. Et vous le savez, c'est une œuvre de miséricorde de visiter les malades. »

Madame Mohl consentit à accomplir cette œuvre de miséricorde. Sa visite fut annoncée, et toute la famille se rassembla pour la recevoir. M. de Maupas, incapable de quitter son fauteuil, l'accueillit avec une profonde émotion. Ils restèrent longtemps ensemble, s'électrisant l'un l'autre par cet appel magique : «Vous souvient-il? » qui ouvre les palais enchantés du passé, réveille les échos et fait vivre les rêves. M. de Maupas l'invita à un dîner où il avait convié en son honneur des personnages marquants. Cette charmante réunion fut un des derniers rayons de la gloire sociale de madame Mohl. Une jolie débutante à son premier bal, disait madame de ***, n'a jamais reçu d'ovation plus flatteuse que celle dont cette nonagénaire fut l'objet à l'occasion de ce dîner. On n'y parla pas politique ; le plaisir de se rencontrer après

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une si longue séparation remplissait tous les cœurs.

Madame Mohl n'avait jamais aimé la solitude, mais dans ses dernières années elle lui était devenue intolérable. Depuis la mort de son mari, elle ne pouvait plus rester seule. En 1880, au mois d'août, elle se rendit, comme d'habitude, en Angleterre, et de Wormshill (Berkshire) elle écrit à madame Schérer :

« Je suis mieux déjà depuis que je suis ici. A Paris, mon état ne pouvait plus se décrire. Je ne voyais pas une âme du lundi au samedi; jamais Paris n'a été si délaissé. Je suis venue près de ma nièce, ma meilleure amie, je me trouve mieux; il ne faut pas que je sois seule; cela ne m'était pas arrivé jusqu'à présent. Tout le monde a quitté Paris au commencement de juillet; ces trois dernières semaines m'ont révélé ce que je ne connaissais pas encore sur moi-même.

« D'ici à une vingtaine de jours, j'irai chez mon amie madame Simpson, à Bournemouth; si je m'y trouve bien, j'y resterai, sinon, je partirai. Mais il y a là une société agréable, entre autres une certaine lady Shelly, que je ferais bien du chemin pour voir encore. J'ai appris à être très-peu exigeante, car je ne puis rester seule, il faut que j'aie quelqu'un. Je ne veux pas dire que je manque de gens pour m'aimer, mais j'ai besoin d'avoir toujours quelques personnes près de moi. »

Quelques semaines plus tard, elle écrit, d'une autre maison hospitalière :

« Je suis chez une de mes plus vieilles et meilleures amies, madame Bonham Carter. Si je vous dis des choses sans suite, pardonnez-le-moi, je vous prie, car il y a ici une femme qui débite sans cesse à mon oreille de si grosses bêtises ! Je n'ai pas entendu un bavardage d'une

niaiserie si dévergondée depuis que je suis privée de voir des personnes de mon sexe, plus souvent qu'il ne me plaisait. « Je suis honteuse de mon silence, chère bonne amie. Mais je deviens bête ; je reste assise longtemps sans rien faire, pensant difficilement, l'esprit alourdi. Au lieu de gagner dans la solitude, j'y dépéris, et la perte de mon mari m'apparaît comme la ruine de tout J'étais avec ma nièce, madame Vickers, dans le Berkshire, puis je suis venue ici dans une campagne ravissante, à huit ou dix milles de Londres. Hilary Carter est morte, il y a quelques années. C'est la meilleure amie que j'aie jamais eue, et mon cher mari l'aimait comme moi. Nous avons été bien affligés de sa mort, il doit y avoir plus de seize ans. Comme le temps passe ! Sa mère et sa sœur, avec lesquelles je suis ici, sont aussi bonnes pour moi qu'elle l'eût été elle-même. J'ai un véritable chagrin de les quitter bientôt, mais

il le faut : d'abord, par discrétion, ensuite parce que je dois voir mon neveu en septembre, dans le Leicestershire. Je retournerai probablement à Paris en octobre, mais je n'ai pas encore fixé la date. Le fait est que je crains Paris vide. J'y suis restée l'année dernière jusqu'au 25 juillet, et pendant près de deux mois je ne voyais plus personne. Je me croyais capable de supporter la solitude; c'était une erreur, je ne veux pas en courir le risque de nouveau. »

Elle revint à Paris vers la fin de septembre, et le Ier octobre elle écrivait à madame Schérer :

« Chère amie, je trouve votre lettre à l'instant. Je suis arrivée de Londres mercredi, dans la soirée ; j'étais partie à sept heures du matin.

« Il me semble que j'ai perdu mon pau-

vremarila semaine dernière; jamais, jamais je ne m'en consolerai. J'irai au Père-Lachaise aujourd'hui, avec ma nièce Ida. »

Le vieux cimetière, avec ses chapelles silencieuses et ses tombes fleuries, vit rarement un spectacle plus triste que celui de cette veuve presque centenaire, assise sur un tertre élevé, par une froide matinée d'automne, regardant de loin le cercueil de son mari qu'elle faisait transporter de sa tombe provisoire à celle qu'elle lui avait préparée ; puis s'en allant à la dérobée, tout en larmes sous son voile noir, et rentrant dans sa maison déserte sans avoir été reconnue.

Cependant, sa santé déclinait. Elle souffrait beaucoup de temps à autre, et, comme la plupart des personnes qui vivent seules, elle ne se soignait pas. Il fallut enfin recourir à un médecin.

« Je vais déjà mieux à la suite du traitement du docteur Guéneau de Mussy,

écrit-elle à madame Cheuvreux. Nous parlons de vous, lui et moi. Il dit qu'il vous connaît depuis longtemps et qu'il regrette de ne pas vous voir plus souvent. Si cela vous plaît, il sera charmé de renouer ses relations avec vous. C'est un homme trèsagréable, plein d'esprit, et si amusant ! » Madame Mohl n'était pas la seule des clientes du sympathique médecin à regarder comme un plaisir d'être malade pour avoir une visite de lui. Elle lui témoignait toutes sortes d'égards, et lui laissa une touchante marque de sa gratitude pour les soins affectueux qu'elle en avait reçus. La reine de Hollande avait fait copier pour M. Mohl la Leçon danatomic de Rembrandt, et, après la mort de madame Mohl, madame von Schmidt Zabiérow, sa nièce, envoya ce tableau au docteur Guéneau de Mussy. Son nom était écrit de la main de la donatrice au dos du tableau, et il se rappela que, plusieurs années aupara-

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vant, elle lui avait dit : « Ce sera pour vous. »

Si madame Mohl jouissait des visites de M. Guéneau de Mussy, le plaisir semble avoir été réciproque. Il la voyait surtout quand elle était malade, par conséquent dans un moment peu favorable à la conversation, et cependant elle était toujours originale et amusante. Une des dernières fois qu'elle le fit appeler, il la trouva extrêmement affaiblie, ayant à peine la force de dire : « J'ai fait des bêtises. » On n'entendait presque plus sa voix. Il la ranima doucement, et alors elle putlui expliquer sa « bêtise » : « J'avais une envie folle d'entendre un peu de musique italienne; je descendis et attendis dans la rue l'omnibus qui va au théâtre ; j'y montai, j'arrivai, mais il n'y avait plus une seule place, excepté au paradis. Cela ne m'a pas empêchée de trouver la soirée délicieuse. Mais j'ai eu toutes les peines du monde à retrouver mon omnibus

pour regagner la maison... Enfin, je n'en puis plus ! »

Quelle énergie de corps et d'esprit pour une femme de quatre-vingt-dix ans ! Du reste, elle conserva jusqu'à la fin une incroyable agilité, et montait son escalier quatre à quatre ; mais comme la force n'égalait pas l'agilité, quand elle s'était permis quelque petite « extravagance », comme elle disait, elle tombait anéantie.

A la suite d'une de ces petites extravagances qui rendaient les soins du docteur de nouveau nécessaires, elle alla se remonter à Stors, et y passa un mois bien heureux. Elle y avait rencontré, l'été précédent, son vieil ami M. Thiers : dernière rencontre de ce côté du tombeau. Peut-être en eurentils tous deux le pressentiment, car ils se rappelèrent dans de longues confidences les jours d'autrefois, et M. Thiers déclara alors les tendres sentiments qu'il avait conçus pour elle, lorsque, petit étudiant, il

provoquait les lamentations de la concierge par la durée de ses visites. Il ne lui avait pas fait part de son amour, prétendait-il, n'ayant rien d'autre à offrir. Vrai ou non, madame Mohl crut à cet aveu et en fut très-émue. Les intimes de M. Thiers inclinent à penser qu'il se moquait un peu d'elle, supposition fort admissible, et qu'on peut ajouter, sans scrupule, à tant d'autres accusations dont la mémoire du libérateur du territoire est chargée. Quoi qu'il en soit, l'aveu réveilla les anciens sentiments de madame Mohl, et elle éprouva un vif chagrin de la mort de l'illustre homme d'Etat. Elle écrivit à madame Cheuvreux la lettre suivante, le jour même des funérailles de M. Thiers, qui eurent lieu immédiatement après sa longue visite à Stors :

« Chère amie, vous êtes bien avare de votre encre et de votre papier. Jamais vous ne me racontez un seul mot de vos petites

affaires, comme si, après avoir passé un mois chez vous, et y avoir été traitée avec toute la distinction possible, aussi bien qu'avec la plus grande tendresse, je ne m'intéressais à rien de ce qui vous touche.

Etes-vous assez dénuée de principes que vous songiez à m'oublier? Les affaires de Stors ne me regardent-elles pas? C'est trèsmal de m'avoir donné à penser que j'étais de la famille (et je l'avais si bien adoptée dans mon cœur) et ensuite de me laisser dans l'ignorance totale de tout, et cela après m'avoir fait raconter l'histoire de mon mariage pour vous amuser !

« J'ai été si absorbée par le pauvre Thiers (et vous aussi, sans doute), que je n'ai pas pensé à votre mauvaise conduite envers moi, autant que je l'aurais fait, si cette mort et les journaux n'avaient pas rempli mon esprit. Heureusement, j'ai ici dans la maison un brave vieux monsieur, qui ne me contredit pas, M. Trélat; il a

été autrefois directeur de la Salpêtrière pendant plus de vingt ans, je crois. Il est si vieux qu'il a peine à monter mes étages, et ne peut presque plus se lever de son fauteuil ; mais il a les yeux et l'esprit encore pleins de vie. Il est sourd, et, comme le commandant, ne veut pas se servir de la trompette; je le déplore, parce que même ma voix claire ne suffit pas toujours, et je ne puis causer avec lui autant que je le voudrais. Sans cela, nous nous irions comme une paire de gants. Il a été, prétend-on, exagéré en politique, mais c'est un homme d'une parfaite loyauté.

« C'est aujourd'hui l'enterrement ; il pleut à torrents sans une minute de répit. Je suis irritée au dernier point de cette pluie, qui dérange la solennité du programme. Le gouvernement et les journaux sont indignes. Adieu, chère méchante; si vous ne m'écrivez pas, je vous aimerai toujours autant, mais je serai bien en colère. »

« Chère, chère amie, écrit-elle encore un peu plus tard à madame Cheuvreux, dans un moment d'amère tristesse, il est difficile à une lettre de faire autant de bien que la vôtre m'en a fait, surtout comme preuve de votre ancienne, tendre et loyale affection. Oh ! quelle douceur d'avoir des amis tels que vous, quand on est dans le chagrin comme moi ! »

Elle se reprenait quelquefois à la vie, et évitait tout ce qui pouvait entretenir son chagrin ; mais à la longue il la domina et elle resta sans consolations.

Ses facultés, intactes jusqu'alors, commencèrent à décliner. Elle perdit presque complètement la mémoire, déjà un peu altérée, après la mort de M. Mohl. Elle oubliait totalement les événements d'un jour à l'autre. Par exemple, elle descendait le matin chez madame d'Abbadie, qui demeurait un étage au-dessous d'elle, et s'écriait

tout agitée :« Machère, donnez-moi l'adresse de votre homme d'affaires. Je veux lui confier mon argent, je ne sais où le mettre, et j'ai peur de le perdre. » Elle prenait le nom et l'adresse, s'en allait calmée, et le lendemain matin elle renouvelait la même scène avec la même agitation.

Elle n'avait pas adopté l'habitude anglaise de déposer son argent chez un banquier ; elle le plaçait dans un meuble quelconque, quelquefois au grand souci des amis chez lesquels elle était en visite. Vers la fin de sa vie, cette coutume bizarre tourna à la manie ; elle cachait de grosses sommes derrière des tableaux, sous des coussins, n'importe où ; elle avait de cette manière jusqu'à vingt, trente, quarante mille francs quelquefois, répandus à travers son salon ; puis elle oubliait ce qu'elle en avait fait, s'imaginait avoir été volée, et, désespérée, passait tout le jour à chercher, n'osant rien dire à ses servantes, mais con-

fiant ses craintes à quelque ami, et le priant de l'aider dans ses recherches. Quand tout était retrouvé, elle était comme une enfant à qui l'on rend le sou perdu.

M. John Field la trouva un jour avec une somme importante posée sur la table à côté d'elle; le lendemain, il reçut un petit billet lui demandant s'il pouvait lui dire où elle avait mis cet argent. Inutile d'ajouter que M. Field éprouva un véritable soulagement lorsqu'il apprit qu'il était retrouvé.

Son neveu, M. Ottmar von Mohl, qui venait chaque année à Paris, assistait avec tristesse au déclin de ces facultés si brillantes ; mais il constatait avec satisfaction et avec étonnement la vitalité des affections du cœur. Par exemple, dès que madame d'Abbadie entrait, toute la personne de madame Mohl se ranimait ; son esprit pétillait, elle parlait avec sa vivacité accoutumée, ses éclats de rire égayaient le salon. Mais aussitôt que cette aimable amie se

retirait, la pauvre femme s'affaissait et retombait dans sa somnolence.

Ce triste état mental augmentait une certaine tendance naturelle à l'avarice ; madame Mohl n'en arriva jamais, pourtant, à préférer son argent à ses amis. Son affection pour madame Wynne Finch était devenue plus profonde et plus tendre, depuis que cette courageuse amie lui avait révélé la mort prochaine de M. Mohl : « Ma chère, lui disait-elle souvent, je n'ai point de dîner pour moi; mais que cela ne vous effraye pas. Il y a en face un excellent pâtissier, j'enverrai chercher les plats que vous aimez, ils seront tout chauds ici en cinq minutes. Venez donc quand vous pourrez, et soyez sûre que vous ne viendrez jamais assez souvent. » Et tout économe qu'elle fût devenue pour elle-même, elle aurait payé avec empressement plusieurs fois par semaine ces petits plats « tout chauds » pour son amie.

Il est curieux de remarquer comment le trait caractéristique de son esprit, son ardente curiosité intellectuelle, signe le plus sûr, suivant le célèbre docteur Johnson, d'une vigoureuse intelligence, survécut au naufrage de sa mémoire. Un jour, elle reçut la visite d'une dame qui avait habité longtemps l'Australie. Madame Mohl n'avait pas le moindre souvenir de l'avoir vue et ne se rappelait rien sur elle. « Ma chère, lui dit-elle, je crois que je vous aimais beaucoup autrefois ; mais je vous ai complètement oubliée; n'importe, dites-moi qui vous êtes. » La visiteuse ne parvint pas à établir son identité ; mais quand elle parla de l'Australie, madame Mohl, pleine de curiosité, l'accabla de questions : « Ainsi, ils parlent anglais ? Comme c'est extraordinaire ! Comment s'habillent-ils ? Sont-ils nus comme des sauvages ? » Et ainsi de suite, s'enquérant des ressources de la colonie, de la

UN SALON A PARIS. 27b

population, des usages, comme elle l'aurait fait autrefois en apprenant la découverte d'une île nouvelle. Dès qu'elle avait saisi de quoi on lui parlait, elle prenait part à la conversation avec autant de clarté et d'intérêt que parle passé.

Dans l'été de 1881, deux ans avant sa mort, M. et madame Wheelright, de Boston, vinrent la voir. Les notes de madame Wheelright nous la montrent dans sa quatre-vingt-onzième année : « Une étrange petite femme vint nous recevoir, trèsamaigrie, les cheveux gris en désordre, une masse de boucles qu'elle relevait sans cesse lui tombant sur le front et jusque sur les yeux ; sa robe de soie noire, usée jusqu'à la corde, laissait le cou à découvert. Une ruche d'une propreté plus que douteuse ornait le bord de son corsage qui se déboutonnait tout seul et qu'elle refermait constamment avec ses doigts fiévreux. Ses yeux étaient encore beaux et expressifs, et

ses manières engageantes en dépit de quelques excentricités, comme de se pelotonner et dépelotonner dans un coin du canapé. »

Un fragment du journal de M. Wheelright complète ce tableau, familier aux habitués de la rue du Bac : « Le canapé de madame Mohl était au milieu de la chambre, à angle droit avec la cheminée, tournant le dos aux fenêtres ; à côté une petite table couverte de livres, avec un encrier, un vase d'agate en forme de verre rempli de porteplumes et de plumes, la pointe en l'air tout encroûtée d'encre ; le vase lui avait été donné par un ami en Angleterre ; l'aspect de cette pièce était charmant, chaque objet vieux et à la vieille mode, style Empire. Il y avait un encombrement de fauteuils de toutes formes et de toutes grandeurs. Elle me les fit remarquer et me demanda si j'en avais déjà vu autant dans une seule chambre. »

Elle parlait avec une grande clarté de

ce qui s'était passé il y avait quarante, soixante, soixante-dix ans; mais les événements récents se confondaient dans son esprit. Elle ne se rappela rien de ses Mémoires de madame Récamier, lorsque M. Wheelright la mit sur ce sujet : « J'ai écrit un livre, cher monsieur? Je ne m'en souviens pas. » Mais de madame Récamier elle-même, de Chateaubriand, elle se souvenait très-bien. « Il était le plus agréable des hommes », selon elle. « Mais , remarqua madame Wheelright, n'était-il pas vain et égoïste ?» Elle répondit : « Les égoïstes ne sont pas nécessairement désagréables, ma chère ; et leur vanité, même, leur donne le désir de plaire. Madame Récamier ne paraissait pas vieille, tant elle se tenait droite ; elle avait bien plus de bon sens qu'on ne lui en attribuait ; elle avait beaucoup lu et était très au courant de la littérature moderne. J'aimais surtout la voir seule, en tête-àtête, elle était délicieuse ainsi, mais ce

n'était pas facile, car elle était très-entourée. »

Madame Mohl parla très-affectueusement de Mérimée. Madame Wheelright, à propos de ses lettres, lui demanda si elle savait le nom de la mystérieuse inconnue : « Oui, répondit- elle, j'ai vu mademoiselle D***, qui était certainement l'inconnue. Personne n'en a rien su jusqu'à la publication des lettres, mais alors tout le monde le devina. Mademoiselle D*** ne se donna aucune peine pour garder l'incognito. Pourquoi les a-t-elle laissé publier ? Elle le fit comme on se promène quand on a du chagrin, non pour le plaisir de la promenade, mais parce qu'il faut faire quelque chose. Elle édita les lettres pour se désennuyer, après la mort de Mérimée.

On s'est demandé pourquoi ils ne se sont pas mariés. Lui ne s'en souciait pas, il était à l'aise comme garçon, mais pas assez riche pour avoir un ménage. Proba-

blement aussi, il tenait à sa liberté. Leurs relations étaient très-secrètes, afin que les mauvaises langues ne pussent pas en jaser. »

M. et madame Wheelright revinrent un soir ; ils trouvèrent madame Mohl fort triste devant sa tasse de thé solitaire. Les hautes fenêtres du salon, ouvertes, laissaient voir le sommet des vieux arbres des jardins environnants; dans le lointain le dôme doré des Invalides se dessinait. Le soleil couchant jetait un reflet rose dans toute la pièce : « Madame Mohl, affaissée, nous répéta plusieurs fois, coup sur coup, la douloureuse histoire de la mort de son mari et de celle de sa sœur. Elle nous montra le portrait d'une très-jolie femme, fort bien peint, c'était sa sœur ; puis celui de M. Mohl, un dessin à la mine de plomb ; tête fine, pensive, qui avait bien le type allemand. Elle nous conduisit ensuite à sa fenêtre et nous fit voir les jardins ; l'un d'eux

28o UN SALON A PARIS.

était celui des missionnaires1 du nord de l'Afrique dont la charité populaire entretient les résidences lointaines ; puis elle nous raconta une querelle avec sa cuisinière : — Je l'ai depuis dix ans, et je croyais qu'elle m'était attachée ; mais, ma chère, c'était une illusion. Elle ne tient pas du tout à moi, et elle a monté la femme de chambre à demander une augmentation de gages ; je vais être forcée de les renvoyer toutes les deux. Quand j'allais en Angleterre, autrefois, je n'emmenais personne. Maintenant je ne sais plus que faire, ni où aller. Jamais je n'ai été à Paris si tard (juillet). — Ses livres étaient sa seule ressource, disait-elle. En effet, lorsque nous entrâmes dans son salon, elle lisait attentivement le Ninctccnth Century, tout en remuant son thé. L'éditeur le lui envoyait, nous dit-elle. Yl Histoire contemporaine de Justin M'Carthy était à

1 Les Missions étrangères.

côté d'elle : — Un bel ouvrage, ma chère ; je passe mes soirées à le lire, et je ne me couche pas avant minuit. Nous lui fîmes parler du vieux temps en le comparant avec celui-ci : — Il n'y a plus de société, disaitelle. Louis-Philippe était le meilleur des rois ; la France ne s'en est aperçue qu'après son départ. De son temps, la société était délicieuse ; une dizaine de personnes allaient Tune chez l'autre le soir, ou plusieurs fois par semaine, à tour de rôle ; on cherchait à plaire, on contait des histoires, des nouvelles intéressantes ; chacun y prenait part, c'était ravissant. Nous venions précisément de rencontrer une de ses vieilles connaissances, M. P. B..., de Boston.— M. P. B..., dit-elle, je ne me le rappelle pas, mais j'ai connu beaucoup d'Américains charmants.

Pourquoi ne vient-il pas me voir ? Je ne puis comprendre pourquoi l'on m'abandonne ainsi. Elle prit tellement à cœur

l'oubli de M. P. B..., que nous nous hâtâmes

de l'assurer qu'il ne faisait que traverser Paris. »

Elle se plaignait de l'absence des visites et s'en lamentait constamment avec tout le monde. « J'avais une foule de gens aimables autour de moi, personne ne vient plus. Pourquoi? Je ne puis le comprendre.»

Mais si la foule des gens aimables qui venait rue du Bac au temps de son éclat ne connaissait plus le chemin du salon solitaire, du moins quelques vrais amis restaient sincèrement attachés à madame Mohl. Leur fidélité formait un contraste frappant avec la désertion des chercheurs de plaisir. Parmi ces fidèles, se trouvaient madame et mademoiselle TourgueniefF, dont l'amitié longtemps éprouvée s'accroissait avec le besoin qu'en avait leur amie ; M. et madame d'Abbadie, ses plus proches voisins, et Mignet. Mais aucun ne lui était dévoué comme M. Barthélemy- Saint-Hilaire, l'ami de sa vie. Après la

mort de M. Mohl, il abandonna ses études, son cher Aristote, et consacra tout son temps pendant six mois à accomplir la pénible mission d'exécuteur testamentaire.

Madame Mohl s'accoutuma si bien à l'avoir auprès d'elle toujours disposé à la conseiller, à la distraire, à l'aider, qu'au moment de sa nomination au ministère des affaires étrangères, elle s'indigna de voir forcément cesser ces douces relations de chaque jour, et s'en plaignait comme d'un abandon cruel, comme d'une trahison. Quand le nom de M. Saint-Hilaire était prononcé devantelle, elle interrompait vivement : « Je ne le vois jamais ; il n'a plus souci de moi, c'était de M. Mohl qu'il se souciait, je le vois bien maintenant. »

Mais le déserteur, déchargé du fardeau des affaires publiques, revint aussitôt rue du Bac. Madame Mohl poussa un cri de joie en le voyant, et se jeta à son cou comme un enfant : « Vous voilà enfin ! Vous m'a-

viez abandonnée ! Que vous avais-je donc fait?» M. Saint-Hilaire, très-touché tout à la fois des reproches et de l'accueil, essaya de lui faire comprendre que ce n'était pas sa faute, qu'il allait reprendre les anciennes et intimes relations interrompues par les affaires de l'Etat. Elle se calma, mais elle exigea sur l'heure la promesse qu'il viendrait dîner tous les vendredis avec elle, tant qu'il ne serait pas de nouveau ministre. M. Saint-Hilaire le promit, et tint scrupuleusement sa parole jusqu'à la fin. Il affirme qu'il n'y eut aucun mérite, que la conversation de madame Mohl était aussi intéressante, aussi piquante que dans ses belles années. La perte de la mémoire et sa manie sur les questions d'argent étaient très-pénibles ; mais en dehors de cela, elle était la même maîtresse de maison qu'autrefois, gaie, amusante, séduisante.

L'idée qu'elle avait perdu toutes ses ressources empoisonna la dernière année

de sa vie; elle croyait n'avoir plus de rentes à toucher, et se préoccupait d'avoir à quitter son appartement, faute d'argent pour payer le terme. M. Saint- Hilaire, sachant ces craintes dénuées de fondement, l'engageait à aller chez son homme d'affaires, qui lui donnerait tout ce dont elle aurait besoin. Une fois l'esprit tranquillisé, elle se reprenait à causer sur toutes choses avec le même entrain. Mais c'était chaque fois à recommencer.

Physiquement, elle conservait la vivacité d'unejeune fille, et courait partout, portant ses quatre-vingt-treize ans comme si elle en avait eu dix-neuf. Peu de mois avant sa mort, madame Milner Gibson vint la voir ; malade elle-même, elle ne pouvait monter les escaliers et envoya sa carte. Madame Mohl, en apprenant que sa vieille amie attendait une réponse, courut en bas comme elle était, sauta dans la voiture, et se mit à parler de M. Mohl et à pleurer sur

lui, comme si elle venait de le perdre. Ses derniers fidèles racontent qu'elle continuait à souffrir amèrement de la mort de son mari. Ils la trouvaient le soir assise au coin du feu, les pincettes à la main, tisonnant tristement, vraie image de l'isolement et de la désolation. Elle commençait aussitôt à parler de M. Mohl, rappelant tout ce qu'il avait été pour elle, son dévouement, son habileté dans l'administration de leurs affaires, sa fidélité à ses amis, sa bonté, sa science prodigieuse, etc. Et tout en causant, de grosses larmes roulaient sur ses joues ridées, et les petites boucles grises s'agitaient, secouées par l'émotion qui l'envahissait tout entière.

Elle n'avait jamais rencontré dans toute sa vie une heure d'ennui, disait-elle dans ses dernières années; la douleur, l'angoisse, oui, mais l'ennui, jamais.

Cette assertion semble difficile à accepter, car l'ennui est une loi fatale qui s'impose

plus ou moins à tous ; mais en tenant compte de l'immense exagération avec laquelle elle s'exprimait, on peut admettre que madame Mohl en fut bien plus exempte que le commun des mortels. Son heureux caractère lui faisait prendre le monde comme il est, et le trouver un endroit fort agréable, rempli de gens d'esprit ; elle était satisfaite d'elle-même, de sa position, de sa fortune, de la part qui lui était échue, de tout l'ensemble de son existence. Il y avait même chez elle — et ceci soit dit sans paradoxe — un certain unworldliness, iinivorldliness négatif, un mépris des conventions du monde, qui la préservait de cette agitation malsaine inséparable du worldliness positif. Elle se souciait comme d'un fétu d'une foule de choses dont la privation cause aux personnes imbues de l'esprit du monde une irritation perpétuelle.

Son but n'était guère élevé, il pouvait être atteint sans peine, sans effort. Et le but éta-

blit toute la différence parmi les hommes. Se plaire et plaire à autrui, sans être gêné par cet idéal qui impose le sacrifice, aplanit bien des choses dans le chemin de la vie. Madame Mohl avait, disait-elle, toujours cherché à plaire, estimant qu' « au fond, il n'y a que cela ». Elle avait réussi ; la semence soigneusement confiée à la terre pendant trois quarts de siècle lui avait rapporté une moisson abondante. Très-connue, très-aimée, elle avait su plaire comme peu de femmes de son époque ; mais quand elle perdit la faculté de plaire, il ne lui resta rien à mettre à la place, et sa vie si brillante, si remplie, si agréablement animée, s'éteignit dans l'isolement, la tristesse, l'obscurité. Cet ennui, qu'elle avait éloigné de toutes ses forces, la saisit à la fin, lorsqu'il la trouva désarmée et incapable de lutter contre lui.

Elle sentit la mort approcher, et vit venir la nuit sans crainte apparente. Elle dit

plusieurs fois à une amie dont le courage l'avait soutenue dans une crise mémorable : « Je suis grandement confuse quand, en repassant ma vie devant Dieu, je vois combien j'aurais pu être meilleure et faire plus de bien. » Son amie l'assurait que ce sentiment d'avoir été une servante inutile, et ce chagrin de n'avoir pas fait assez de bien, étaient sa meilleure expiation ; elle en éprouvait un grand soulagement, et recommençait à s'accuser pour entendre de nouveau les paroles de consolation.

M. Saint-Hilaire continuait à venir toutes les semaines. Un vendredi, le n mai, il dîna en tête-à-tête avec madame Mohi pour la dernière fois. « Jamais, me raconta-t-il, elle ne fut plus agréable ; originale, piquante, en verve comme dans ses beaux jours. » Elle avait commencé, comme d'habitude, par lui ressasser sondénûment, et sa terreur d'être à court d'argent pour le terme ; il parvint à lui mettre

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l'esprit en repos sur ce point, elle se calma, et causa sur le vieux temps, sur leurs souvenirs mutuels, et sur tout cela elle avait l'esprit très-lucide.

Après dîner, elle parut fatiguée, se reposa sur son canapé, et quand le thé arriva, elle pria M. Saint-Hilaire de le faire : « C'était pour moi un mauvais signe », dit-il, en citant avec émotion cet incident de leur dernière soirée. En effet, c'était la première fois qu'il la voyait, pendant leur longue intimité, prier quelqu'un d'intervenir dans la confection du thé. Il s'en défendit : la responsabilité était trop grande, il voulait bien verser l'eau, mais quant à mettre le thé, non. Elle rit, et lui répéta encore une fois que ne pas aimer le thé était le seul défaut de son caractère. Il partit à minuit, la laissant trèsgaie.

Le lendemain, elle eut une sorte de défaillance. Sa femme de chambre courut chercher madame d'Abbadie, qui monta

aussitôt. Mademoiselle Tourguenieff fut appelée ensuite ; ces deux fidèles amies ne la quittèrent plus.

Au milieu des ombres de la mort, son esprit conservait toute sa vivacité. Le docteur ayant ordonné des frictions calmantes, madame d'Abbadie les fit avec une extrême douceur : mais la malade cria qu'on l'écorchait vive. Madame dAbbadie protesta qu'un enfant même ne l'aurait pas sentie, tant sa main était légère. «Oh! oui, repartit madame Mohl, vous croyez; la peau d'autrui est si dure ! »

Son favori, le chat de Perse, sauta sur le lit. Elle le flatta en disant : « Il est si distingué; sa femme ne l'est pas du tout, mais il ne s'en aperçoit pas ; il est en cela comme bien d'autres maris. »

Madame d'Abbadie se mit en prières à côté de son lit, et la mourante s'unit avec ferveur et avec une entière connaissance à tout ce qu'elle disait. Elle s'endormit avant

le coucher du soleil, le 15 mai 1883. On l'enterra entre Fauriel et Jules Mohl.

Une vie heureuse vient de s'achever ; la porte d'un salon célèbre est close pour toujours. Avant de nous en séparer, arrêtons-nous un moment sur le seuil, étudions l'énigme du caractère de madame Mohl, et cherchons la clef du problème psychologique qu'il nous propose.

Rappelons-nous d'abord qu'elle était à tous les points de vue un enfant du dixhuitième siècle. Madame Clarke l'était plus encore, élevée par une mère dont Hume était l'oracle ; Hume, l'incrédule, qui, dans son testament, demanda des messes pour le repos de son âme, afin que si, par hasard, le catholicisme était la vérité, il eût le bénéfice des prières d'une Eglise qu'il avait constamment niée et attaquée. Sans doute, madame Clarke avait été élevée

UN SALON A PARIS. 2g3

comme la plupart des personnes de sa génération et de sa situation sociale, avec le manuel à la mode de son temps, les sermons de Blair, desquels M. Leslie Stephen a dit l : « C'est le dernier degré de la décadence théologique », et desquels M. Lilly écrit: « Ces pages sont remplies de bagatelles pompeuses, de niaiseries sur l'adversité et la prospérité, d'éloges sur la première des vertus, la modération, et de preuves que la religion est avant tout un élément de plaisir. »

Rendre la vie « un élément de plaisir », voilà où était tombée la théologie en Angleterre. Se conduire avec décence, posséder une sorte de bonté sceptique pour jouir de la considération générale, telle était la règle qui succédait à la sublime doctrine chrétienne du sacrifice. C'était la négation absolue du christianisme dans sa foi et dans ses œuvres.

'• Hislory of thought, in the Eighlecnth Century.

« Leur but principal, dit M. Lilly, parlant de ces docteurs (qui enseignaient le christianisme au dix-huitième siècle), paraît avoir été de percer à jour les mystères, de les dépouiller de leur caractère surnaturel, et de les réduire à un code de morale à peu près semblable aux doctrines d'Epicure et de Marc-Aurèle. On taxait d'absurdité les dogmes religieux, et d'enthousiasme les émotions religieuses. »

En France, on affichait plus ouvertement cette négation du christianisme. L'esprit de l'époque se refusait à admettre le surnaturel avec une âcreté de passion dont on n'avait pas d'exemple depuis le paganisme. La Révolution, encore latente, avait déjà sapé la foi nationale, mais dans son triomphe elle amena toute une génération à un matérialisme corrompu par sa philosophie impie. Ceux qui résistèrent au déluge de l'irréligion en sortirent avec une foi purifiée dont la flamme éclaira le monde, et répand

encore partout aujourd'hui ses lumineux et purs rayons. Mais leur nombre fut bien limité. L'accord général substituait l'Et re suprême au Créateur et au Rédempteur du genre humain.

Lorsque Mary Clarke parut dans la société parisienne, les symptômes d'une rénovation du christianisme commençaient à peine à se faire sentir. Les salons et les ateliers qu'elle fréquentait appartenaient par leur esprit à ce dix-huitième siècle dont M. Stuart Mill disait : « Il parait frappé d'impuissance pour produire les sentiments forts et profonds qui s'allient aux habitudes méditatives. »

En France, cette absence d' « habitudes méditatives », l'impuissance de réfléchir, explique peut-être le développement extraordinaire que prit la parole à cette époque. Parler, faire la conversation, devint, comme nous l'avons vu, l'unique affaire de toute une classe très-distinguée de la

société; or, le point difficile est de combiner cette démangeaison de parler avec le silence recueilli qui engendre la profondeur de la pensée et l'énergie des sentiments.

En jugeant le caractère de madame Mohl, le duc de Broglie estime que son esprit ne s'était pas formé d'idées précises sur aucun sujet. Cette absence d'opinions fixes fait supposer une sorte de lacune mentale difficile à concilier avec l'activité intellectuelle que nous avons remarquée ; mais d'un autre côté, elle donne la clef des contradictions dont nous ne nous rendions pas compte. Le but de madame Mohl dans la vie, elle l'a déclaré elle-même, avait été de plaire. Ce but atteint, — peu élevé, il était accessible, — elle sut être très-heureuse et éviter, presque jusqu'au bout, une heure d'ennui. Ce fut seulement vers la fin quand l'aube du lendemain aurait dû blanchir, que, trahie par son idéal, elle ne trouva plus que vide et obscurité.'

Naguère, dans une réunion publique, M. Renan, l'un des habitués du salon de madame Mohl, apprit à ses compatriotes, par l'expérience de toute sa vie, que la plus haute sagesse et la plus pratique des religions étaient la bonne humeur. Madame Mohl n'avait pas été élevée, comme le brillant académicien, aune école qui enseigne une foi plus sublime, et offre de plus puissants secours ; mais elle professait un peu la même doctrine. Elle portait la bonne humeur dans toutes les relations de la vie, et prétendit la garder jusqu'au dernier soupir. Nous avons vu comment, la main de la mort glaçant ses membres, elle plaisantait encore sur son chat favori.

Mais à cette nouvelle religion pratique et à cette panacée des maux de la vie, elle joignait une piété naturelle qui lui rendait facile l'accomplissement des devoirs dont elle avait l'instinct. Elle fut bonne fille, bonne épouse, bonne amie, femme respec-

table et respectée dans la société. Avec un idéal plus noble, celui qui seul nous amène sans désenchantement au terme de la vie, elle eût été quelque chose de plus. Mais le choix ne lui fut, pour ainsi dire, pas offert. Elle prit les moyens que son temps et son entourage mettaient à sa portée, et elle s'en servit le mieux qu'elle put. Telle qu'elle fut, avec ses dons, ses défauts, son charme, elle demeure une figure remarquable que l'avenir ne reverra probablement pas.

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