‹ Un salon à ParisChapitre 4 sur 5 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Il est curieux de remarquer la notoriété que le salon de madame Mohl avait acquise, et quel foyer intellectuel il était devenu sans s'appuyer sur une idée mère, — religieuse, politique, littéraire ou sociale ; différent en cela de tous les salons du dixhuitième siècle, qui étaient tous des tribunes ou des écoles, dirigeant, ou essayant de diriger le mouvement des esprits. A la vérité, cette prétention ne s'éteignit pas avec le siècle. De madame de Rambouillet à madame du Cayla, il y avait un canapé doctrinaire où s'asseyait la maîtresse de la maison, tantôt légiférant avec les puristes

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et déterminant le genre d'un nom, tantôt faisant de la philosophie avec les encyclopédistes, jouant à la diplomatie avec les hommes d'État, donnant l'impulsion à la religion ou à l'athéisme, poussant le courant politique vers la révolution ou vers la restauration. Aucun de ces problèmes ardus, aucune de ces visées ambitieuses n'agitèrent le salon de madame Mohl. Elle n'avait ni doctrine à faire prévaloir, ni thèse à soutenir. Elle avait des opinions, et elle y tenait avec une ténacité de fouine ; mais, ses amis lui rendent cette justice, elle ne les imposait à personne.

Un juge compétent et expérimenté entre tous, le duc de Broglie, me donne l'appréciation suivante sur madame Mohl et sur son salon : « Il présentait une physionomie originale qu'aucune autre réunion, je le crains, ne reproduira. Si elle réussissait à faire rencontrer sans trouble, et même sans gêne, des personnes qui ne se recher-

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chaient pas d'habitude, et que rien ne rapprochait naturellement, c'est sans doute parce qu'elle ne prétendait à leur imposer aucune opinion systématique. Son esprit ne s'était formé, je crois, sur aucun sujet, des idées bien arrêtées ; mais ses instincts justes, et ses sentiments généreux, exprimés d'une façon piquante, donnaient à sa conversation, quelque tour qu'on lui fît prendre, un charme tout particulier. Ce qui aurait blessé peut-être de la part d'un autre, ne faisait chez elle que plaire et amuser. Son extrême bienveillance, son absence totale de prétention, un oubli d'elle-même qui était visible jusque dans la négligence de sa mise, n'auraient pas permis de prendre rien de ce qu'elle disait en mauvaise part. Ce genre de mérite est très-difficile à apprécier pour ceux qui ne l'ont pas connue, et doit être encore plus difficile à dépeindre. » L'élément étranger, une des attractions de cet agréable salon, était une des causes

principales de sa neutralité; les ennemis y suspendaient les hostilités. Des hommes qui, ainsi que le remarque le duc de Broglie, n'avaient rien en commun et n'auraient pas fait un pas pour se rencontrer, allaient chez madame Mohl sans scrupule et sans se faire prier, pour y voir Tourguenieff, Ranke, Dean1 Stanley et bien d'autres célébrités de tous les pays.

Dean Stanley était l'ami le plus cher de madame Mohl en Angleterre. Ils firent connaissance pendant une violente tempête sur le lac de Côme, aux bords duquel M. et madame Mohl se trouvaient en visite alors chez le marquis d'Arconati. Le Dean et sa mère cherchèrent un refuge à la villa hospitalière et furent présentés à madame Mohl. Celle-ci aimait à dire qu'il y avait eu un coup de foudre entre elle et le Dean. De part et d'autre ce fut une amitié fidèle.

' Le Révérend Arthur Stanley était Dean, ou archiprêtre, de l'abba)'e de Westminster.

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Plus tard, madame Stanley, la mère du Dean, de passage à Paris, écrit à une amie, l'invitant à venir chez elle le soir pour y rencontrer « la plus spirituelle, la plus amusante des femmes que je vais produire à Londres cette season ». C'était de madame Mohl qu'il s'agissait, et celle-ci justifia pleinement cette fois sa réputation. M. de Tocqueville, son ancien ami, s'y trouva, et tous deux se. lancèrent dans un feu roulant de mots spirituels et de fines reparties dont l'éclat fut presque étourdissant.

En 1856, madame Mohl alla en Angleterre faire sa première visite chez les Stanley. La « femme la plus amusante » eut un grand succès. La popularité de madame Stanley et la position que sa famille occupait dans la société anglaise assuraient d'avance un gracieux accueil à ceux qu'elle patronnait; mais cette protection seule n'aurait pas fait naître l'admiration et la sympathie pour madame Mohl personnel-

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lement, et ne lui aurait pas attiré les amis dévoués qu'elle conquit dans le cercle des Stanley, et qu'elle conserva toujours depuis.

Quelques années après, madame Mohl eut la chance d'être l'intermédiaire d'un service rendu au doyen, qui était toujours prêt à lui rappeler qu'elle avait assuré le bonheur de sa vie.

Lady Elgin avait été la très-chère amie de Mary Clarke autrefois, et madame Mohl continuait cette tendre affection à ses filles, pour lesquelles elle éprouvait presque un sentiment maternel. Lady Augusta Bruce, sa favorite, demeurait souvent chez elle, à Paris. Dean Stanley la vit à un dîner, rue du Bac, et en fut si charmé qu'il dit le lendemain : « Si je voulais me marier, j'ai vu la femme qui me plairait. » Cette rencontre n'était point le résultat d'un dessein prémédité par madame Mohl contre la paix du cœur du Dean, mais elle en était fière

comme si elle l'avait comploté, et aplani de grandes difficultés. Elle parlait du mariage comme de son œuvre ; mais, en vérité, il s'était fait de lui-même, et avait été la conséquence naturelle de la première entrevue. Cependant le doyen et lady Augusta lui en laissaient volontiers la gloire, et répétaient toujours qu'ils lui devaient leur bonheur. Ce mariage resserra les liens de leur amitié, et désormais la visite d'un mois à l'abbaye de Westminster devint un épisode annuel, attendu de part et d'autre avec un vif plaisir.

Madame Mohl fit bientôt les délices du cercle éclectique qui se réunissait dans les cloîtres hospitaliers. « Madame Mohl était si amusante et si drôle ! disait un vieil ami de lady Augusta, elle faisait notre bonheur par ses railleries piquantes, ses petites colères à bride abattue, ses traits fins, ses allures originales ; elle était pour nous tous un véritable boute-en-train, et nous atten-

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dions, chaque année, son arrivée avec impatience. »

Madame Mohl racontait avec bonheur un incident d'une de ses visites à l'abbaye. On redoutait alors une guerre qui semblait près d'éclater entre l'Allemagne et l'Angleterre à propos du Danemark. Madame Mohl assise un matin dans le salon, lisait le Times, et vit la bonne nouvelle de l'accord survenu; au moment où elle finissait le leader sur cet heureux dénoûment, la porte s'ouvrit, et un domestique annonça « la Reine » ! Un simple mortel aurait été un peu embarrassé par cette entrée imprévue, mais madame Mohl se leva et s'écria triomphante : « Eh bien ! Majesté, nous n'aurons pas la guerre !

— Non, Dieu merci ! nous n'aurons pas la guerre ! » répondit la Reine, et tendant les deux mains à madame Mohl, elle s'assit auprès d'elle, et commença à causer.

Lady Augusta, qui s'habillait, activa sa

toilette, un peu inquiète de la tenue de madame Mohl vis-à-vis de Sa Majesté. Elle les trouva toutes deux sur le canapé, causant amicalement, madame Mohl donnant son opinion sur les affaires de l'Europe, aussi à son aise que si la souveraine avait été la première venue. Malheureusement, nous ne savons pas quel effet madame Mohl produisit sur la Reine, mais personne n'ignora l'impression que Sa Majesté fit sur madame Mohl. Elle disait toujours : « Cette chère femme, la Reine. » Or, si la Reine ne lui eût pas paru aimable, elle ne l'aurait pas dit. Elle était franchement dévouée à la famille royale, mais tellement incapable d'être influencée par le rang, qu'il lui eût été impossible de reconnaître dans la majesté couronnée de l'Angleterre autre chose qu'une femme, dès qu'elle la rencontrait en tête-à-tête. Toutes les vertus des martyrs, tout le sang des Montmorency, n'auraient pu l'incliner à la bienveillance, là

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où elle ne trouvait pas l'esprit et le charme. Si elle n'en avait découvert chez la Reine, elle l'aurait reléguée parmi d'autres personnages illustres dont elle disait : « Excellents, ma chère, je n'en doute pas, excellents ; mais je n'ai pas envie de les revoir. » Elle exprima souvent le désir de revoir la Reine.

Madame Ritchie, née Thackeray, me raconte un autre incident qui eut lieu à l'Abbaye : « Le prince Léopold, encore enfant, y fut présenté un soir à madame Mohl. Toute la société se tenait debout, saluant et s'inclinant jusqu'à terre ; mais elle, tendant tout bonnement la main au prince, lui dit : — Je suis une vieille femme, mon enfant, je ne puis pas me lever, mais je suis bien contente de vous voir. Et elle continua à lui parler d'une manière charmante. »Ce sans gêne ne provenait pas d'un manque de respect; aussi le jeune prince ne s'y trompa point.

Du reste, nul ne s'offensait jamais de

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cette originalité, qui touchait parfois à l'extravagance : « Je me rappelle, dit madame Ritchie, que deux de mes cousins étant allés voir madame Mohi à Paris, nous ont raconté l'avoir trouvée assise, comme une vieille petite sorcière, sur la cheminée du salon ; dans cette singulière position, elle causait tout à fait à son aise. »

Elle ne se perchait jamais sur la cheminée à l'Abbaye, quoiqu'elle y fût comme chez elle.

Chaque année, de leur côté, les Stanley faisaient une visite à madame Mohl et occupaient la chambre au-dessus de son appartement qui était toujours mise à la disposition des amis. Lady Augusta était très-aimée dans la société française. Des hommes distingués qui l'ont connue rue du Bac parlent encore d'elle avec un tendre souvenir, comme de « la plus aimable des femmes, la grâce et la bonté mêmes ».

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Pendant leur dernière visite chez les Mohl, en 1865, lady Augusta tomba malade, et fut retenue deux mois sous leur toit. Madame Mohl était trop inexpérimentée pour être de grand secours dans une chambre de malade ; son irritabilité, son effroi déraisonnable à propos de cette maladie prolongée, étonnaient ceux qui ne la connaissaient pas assez pour tenir compte de l'exagération de son langage sous l'influence d'un sentiment ou d'une émotion très-vive. Mais Dean Stanley, qui savait en prendre la mesure, garda toujours la plus vive gratitude de l'affection sincère, de la bonté, que sa vieille amie lui témoigna pendant cette épreuve. Il aimait à raconter comment, un jour, quand le docteur quittait lady Augusta, madame Mohl courut après lui et lui cria dans l'escalier : « Docteur, si vous avez quelque chose à dire, dites-le-moi; c'est inutile de rien dire au Dean, car le Dean, c'est un imbécile! » Ils

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riaient tous deux, le Deanetlady Augusta, de ce jugement porté par madame Mohl sur l'intelligence de son ami.

On a dit que madame Mohl était plus appréciée en Angleterre qu'en France. Elle s'y montrait peut-être plus aimable ; ses intimes prétendaient qu'elle s'y gênait davantage. Il est certain que tout en aimant beaucoup les Français, admirant le caractère et jouissant de la vie en France, elle préférait, au fond, l'Angleterre et les Anglais. Pour ses amis, la nationalité lui était indifférente, mais comme nation, l'Angleterre occupait la première place dans son cœur. Elle respectait et admirait individuellement les Allemands, mais elle aimait peu l'Allemagne. M. Jules Simon, qui me donne quelques intéressants détails sur madame Mohl, dit :

« Elle me parlait un jour des trois nations et de leur caractère respectif; elle me dit qu'elle avait très-vite appris à reconnaître

un gentleman, un homme du monde, en France et en Angleterre ; elle ne s'y trompait jamais, au premier coup d'ceil ; tandis que chez l'Allemand les signes distinctifs lui échappèrent longtemps, et même après des années d'observation elle s'y trompait encore quelquefois. »

Elle prétendait que chacun devait étudier le point saillant dans le caractère d'un peuple et s'en servir comme d'une « manivelle » dans ses rapports avec lui. Une fois, dans un salon, je l'ai entendue à propos de la race des cochers s'écrier de sa voix claire : « A Londres, je fais appel à leur sens du devoir ; c'est la meilleure manivelle à employer en ce pays. A Paris, je flatte le cocher de fiacre; il faut toujours flatter cette classe en France, si vous ne voulez pas qu'elle devienne insolente. La vanité est le trait dominant du Français, et c'est celui-là qu'il faut exploiter. »

Un trait qui la touchait dans le caractère

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des Anglais, c'est leur douceur envers les animaux. Elle avait le cœur très-tendre à l'endroit des bêtes de somme, et cette tendresse était pour elle une source de souffrance constante à Paris, où, en dépit de l'amélioration des rapports entre l'homme et la bête, le spectacle des charretiers maltraitant les pauvres chevaux, pantelants sous l'effort et traînant des voitures trop chargées, blesse encore bien souvent nos yeux. Elle aimait les gens qui aimaient les bêtes. « Je vous en prie, écrit-elle à madame Schérer, trouvez-moi quelle est la personne qui a fait, dans le Temps, l'article sur le chien et celui sur le chat, et ditesle-moi, afin que je l'aime par son nom. C'est sans doute le même qui écrit souvent sur les animaux; nous avons une grande tendresse pour lui, M. Mohl et moi. » Elle ne prenait de fiacre à Paris que quand elle ne pouvait pas faire autrement, tant elle craignait de voir les cochers battre

leurs chevaux; mais elle montait volontiers dans les omnibus, parce que « ces braves hommes ne battent jamais leurs bêtes ». Elle fut un des membres zélés de la Société protectrice des animaux, et son nom parut un des premiers sur la liste de la Société d'antivivisection établie à Paris.

Elle avait un chat de Perse qu'elle affectionnait beaucoup. « Pussy » était un personnage important dans la famille. Il avait son souper chaque soir au salon, mais quelquefois le vendredi on l'oubliait ou on le faisait attendre; alors il s'invitait lui-même et buvait dans le pot au lait. Une dame, ignorant les usages de la maison, s'écria un soir : « Oh ! voyez, le chat boit le lait ! — Oui, il fait un bon petit repas », répliqua M. Mohl avec complaisance ; puis il reprit sa conversation.

Ces traits comiques et familiers, le chat soupant sur la table, la bouilloire chantant sur le feu, contribuaient, sans doute, à

donner au salon de madame Mohl ce caractère original que le duc de Broglie craint de ne jamais revoir. Ce sans gêne excentrique qui y régnait, ajoutait à l'attrait que tous subissaient, jeunes et vieux, grands seigneurs et étudiants, mais il explique aussi, peut-être, pourquoi ce centre brillant n'a pas « inspiré » ceux qui le fréquentaient. Madame Mohl, en effet, ne prétendait inspirer personne. Les hommes remarquables auxquels son commerce plaisait, n'emportaient pas de chez elle, comme en sortant de chez madame de Staël, par exemple, un discours pour la Chambre le lendemain, le sujet d'un livre nouveau, d'une brochure palpitante. Elle n'opéra aucune de ces merveilles; elle nepossédait pas cette touche électrique dont le contact remue jusqu'au fond de l'âme et fait jaillir de nobles étincelles. On n'allait pas chercher l'inspiration auprès d'elle, comme auprès de l'auteur de Corinne, ni faire panser ses blessures ou demander l'é-

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lixir de vie, comme auprès de madame Swetchine ; on y venait pour s'amuser, pour se distraire, et l'on était rarement déçu. Madame Mohl donnait à chacun ce qu'il venait chercher, et renvoyait tout le monde heureux d'avoir été aimable et d'avoir joui de l'amabilité d'autrui.

On a dit qu'elle n'imposait jamais ses opinions ; dans certains cas, cependant, elle essayait de les faire triompher. Elle exerçait son influence, et vigoureusement, dans un monde choisi ; c'était l'Académie. Toute élection à un fauteuil vacant parmi les quarante était le signal d'une concentration générale des forces, rue du Bac. On pourrait citer des prouesses, des tours de force fort curieux sur ces intéressants combats.

Quand la fièvre verte, la soif d'endosser l'habit à palmes vertes des Immortels, s'emparait d'un de ses amis, madame Mohl était des premières à reconnaître les symptômes chez le malade, et si le cas n'était pas déses-

péré, elle apportait un zèle infatigable à contenter cette ambition. Mais c'était un mauvais quart d'heure à passer pour ses autres amis ! Ils devaient, bien entendu, favoriser le nouveau candidat, et il ne fallait pas peu d'habileté pour éviter les querelles sans abdiquer son indépendance. Un diplomate consommé, comme Guizot lui-même, n'y parvenait pas toujours. Il se trouvait, il est vrai, dans une position très-embarrassante. Parmi ses plus chères amies, se trouvait une femme qui prenait aussi un vif intérêt aux luttes académiques, et dont le salon, quoique moins célèbre et moins universel que celui de madame Mohl, était néanmoins un centre fort distingué. Comme par un fait exprès, tant la coïncidence se reproduisait régulièrement, ces deux dames favorisaient toujours des candidats rivaux. M. Guizot ne pouvait pas voter pour les deux, et il déployait, en naviguant entre les Charybde et les Scylla de ces eaux tourmentées, un tact,

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une science diplomatique, qui faisaient l'admiration de ceux qui assistaient à ce duel. La lettre suivante, adressée à Ampère, montre quelle solliciteuse émérite était madame Mohl, et avec quelle dextérité elle manœuvrait les fils de la coterie académique :

« 5 avril 1S59.

« J'ai dîné hier chez la princesse Belgiojoso; M. Mignet était tout à fait hors de lui à cause d'une nomination à son Académie. M. Baude, qui était membre libre1, a donné sa démission pour se porter candidat. Si Mignet ne l'a pas exhorté, il l'a du moins approuvé et poussé. Ils avaient la promesse de vingt-cinq voix, quand voici qu'un certain Magne (ministre) se met sur les rangs, et notre monsieur'2 le pousse, fait

1 II y a toujours eu un certain nombre d'académiciens libres, c'est-à-dire de membres honoraires, qui ne reçoivent pas de traitement et n'ont pas droit de vote.

3 L Empereur.

voter tous les buralistes, et l'élection se fait dans quinze jours. On est au désespoir de n'avoir pas M. de Tocqueville et M. de Beaumont, car une voix ou deux peuvent nous sauver, et l'on a exprimé un si vif désir que vous alliez voir M. de Tocqueville, que je prends sur moi de vous y exhorter.

« M. de Corcelle était là, et disait que si vous alliez à Cannes, Beaumont reviendrait, mais guère autrement. Quant à Mignet, il faisait mal à voir. Cette nature calme, si honnête, se faisait des reproches, et contenant une rage intérieure, il laissait échapper que si Baude n'est pas élu, il donnera sa démission de secrétaire, et c'est qu'il en est capable. Cela met la tête aux champs à la princesse, car il n'a que cela ! J'ai vu Fauriel dans le même cas, et je sais de quoi sont capables ces natures. Mon cher monsieur Ampère, si vous pouviez faire cette pointe à Cannes, vous feriez, tout d'abord, un

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extrême plaisir à M. de Tocqueville, à qui vous n'en pourrez peut-être pas faire beaucoup dans ce monde. Une autre amitié vous retient, je le sais, mais vous voyagez si facilement que vous ne seriez pas absent plus d'une semaine ou deux. Pensez-y; vous le regretterez peut-être. Votre amie, à Rome, a père, mère et mari. Vous y retournerez ; elle est jeune, et madame de Tocqueville est dans un triste état. Je me permets enfin de vous parler comme une très-ancienne amie que je suis. Si vous le faites, je suis sûre que vous en serez heureux plus tard, et vos amis d'ici vous en auront une éternelle reconnaissance. »

Il était trop tard pour M. de Tocqueville. Il se mourait à Cannes, où il s'éteignit le 16 avril, onze jours après la date de cette lettre. Malgré son absence et la puissante protection de « notre monsieur », le baron Baude fut élu ; la faveur impériale n'eut

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pas assez de portée pour imposer son ministre des finances à la répugnance de l'Académie.

L'émotion d'une élection à l'Académie est d'une douceur connue de ceux-là seuls qui en ont joui, et madame Mohl était mieux préparée qu'aucune autre à en sentir l'attrait. Ses facultés y trouvaient un champ d'action digne d'elles. Pendant la mêlée, le salon de la rue du Bac ressemblait au quartier général d'une armée avant l'engagement. Tout le long du jour des allées et venues précipitées, des billets lancés de ci, de là, l'air imprégné de l'odeur de la poudre. Et quelle joie lorsque le favori avait gagné1!

On se rappelle encore la joie de madame

1 Lors de l'élection de M. de Laprade, madame Mohl écrit à Ampère : « C'est l'homme que j'ai encore vu à qui l'élection a fait le plus de bien. Il n'est plus le même. Il est gai, parlant, sémillant, lui qui avait un air si mélancolique ; il est tout à fait transformé, transfiguré je dirai. Son père vient de Lyon pour être présent à la réception ; il a soixante-dix ans, et il y a trente ans qu'il n'est venu. C'est une grande fête de famille. Vraiment, j'airne l'Institut ! »

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Mohl lors de l'élection du Père Lacordaire parmi les quarante. C'était une satisfaction sans prix pour elle de voir son noble et cher ami Tocqueville remplacé par le grand orateur dominicain, à qui un autre ami, M. Guizot, devait souhaiter la bienvenue au fauteuil vacant. Cette situation exaltait tous ses sentiments. « Quelle chose étonnante, répétait-elle, Guizot, un protestant, recevoir un moine à l'Académie ! Que vat-il lui dire ? » Elle n'était pas seule à se poser cette question. L'événement était de nature à exciter un plus puissant intérêt que le triomphe d'une personne ou d'un parti ; il évoquait le souvenir d'un long passé et d'une plus récente, mais bien amère, contestation entre les causes que représentaient les deux champions; aussi M. Guizot répondait-il au sentiment général dans les premiers mots de son discours, quand, montrant la majestueuse figure enveloppée dans le capuchon du Dominicain, il s'écriait :

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« Monsieur ', qu'aurions-nous eu à nous dire, vous et moi, il y a six cents ans? »

Un incident survenu dans cette méraomorable circonstance altéra un peu la satisfaction de madame Mohl. L'Impératrice, fille de la maison de Guzman qui honore saint Dominique comme sa gloire la plus pure, voulant aussi témoigner son respect à la cause soutenue par le Père Lacordaire, assista à la réception. L'illustre Dominicain n'avait pas parlé en public depuis ce fameux sermon de Saint-Roch qui, après le coup d'Etat, avait attiré sur lui le mécontentement impérial. Cette occasion de reprendre la parole ne convenait pas à son génie ; le lieu, l'auditoire, la circonstance, n'étaient pas faits pour l'inspirer. Sa main était accoutumée à faire résonner des cordes plus vibrantes que ne le comportait l'enceinte académique. Eloquent, il le fut, mais ce n'é-

1 Monsieur est la formule d'usage entre les membres de l'Académie, sans distinction de rang ou de dignité : prince royal, moine, évêque ou homme de lettres, indistinctement.

2o6 UN SALON A PARIS.

tait plus cette éloquence qui avait réveillé les échos de Notre-Dame et fait tressaillir les âmes jusque dans leurs profondeurs; il n'était pas dans son élément. Guizot, au contraire, à sa vraie place et dans sa sphère, s'éleva au-dessus de lui-même. En quittant sa tribune, l'Impératrice, qui n'avait jamais entendu les deux orateurs, fit, dit-on, cette remarque : « J'y laisse une illusion et un préjugé. »

Madame Mohl écrivit le lendemain :

« M. Guizot a été sonore et très-effectif; je ne l'ai jamais entendu si à son avantage. »

L'aversion de madame Mohl pour l'Empire et le régime impérial était marquée au coin habituel de son exagération dans ses amours et dans ses haines.

Elle accueillait comme des fleurs au mois de mai tout ce qui révélait les iniquités du régime et des « suppôts de Satan » (ainsi appelait-elle les fonctionnaires, depuis le premier ministre jusqu'au plus infime

percepteur), et tout ce qui pouvait jeter du ridicule sur « celui-ci ».

Un vendredi soir, M. Guizot vint rue du Bac, et raconta l'histoire suivante, qu'il venait d'apprendre :

Une parente de la duchesse de R

avait épousé un de ces « suppôts de Satan » et s'était abaissée jusqu'à habiter sous le toit de « celui-ci ». La malheureuse fut incontinent expulsée du noble faubourg et considérée comme morte par sa famille. Mais elle tomba dangereusement malade ; il fallait donc montrer quelque indulgence ; on se résolut à l'envoyer au jugement dernier absoute, au moins, de par le faubourg Saint-Germain. La duchesse s'offrit à porter ce pardon à sa cousine mourante. Elle monte dans sa voiture, et dit au valet de pied : « Aux Tuileries. » Le domestique, étonné, transmet l'ordre au cocher; ce vénérable fonctionnaire, qui avait conduit trois générations des R... , descend de

son siège, se présente à la portière du carrosse, et dit : « Je ne puis avoir l'honneur de conduire madame la duchesse aux Tuileries ; mes chevaux ne connaissent pas le chemin. »

Madame Mohl battit des mains, en s'écriant :

« Et la duchesse a embrassé le vieux cocher !

« — Non, répliqua M. Guizot, mais elle descendit de voiture et fit chercher un fiacre. »

Madame Mohl vécut sur cette histoire toute une semaine, et en régala ses amis.

« Le présent état de choses, écrit-elle à madame Schérer, me rend si malade que je ne digère plus que difficilement. Je ne mangerais plus du tout si je ne parvenais pas à penser à autre chose ; je lis des voyages dans l'Amérique du Sud. »

Un jour, un ami l'attendait au salon; elle sortit en courant du cabinet de

M. Mohi, élevant ses bras et criant : « Et dire que je ne sais pas tirer un coup de pistolet! » Quelque nouvelle preuve de la scélératesse de « celui-ci » avait provoqué cette colère meurtrière.

« Si mon amie Lady Eastlake est à Londres, je resterai un peu près d'elle », écrit encore madame Mohi en 1880. « Je verrai Kinglake, qui a fait l'histoire de la guerre de Crimée; j'aime cet homme; il détestait Louis-Napoléon. J'ai pris trèsgrand intérêt à cette campagne, qui fut mal conduite et nous coûta un grand nombre de braves soldats. Le Czar a été humilié, mais je n'en vois pas d'autres bons résultats. »

Une haine commune pour Napoléon III acquit à madame Mohi une connaissance qui fut pour elle une source d'orgueil et de satisfaction. En 1856, M. de Montalembert publia une brochure intitulée : Un débat sur l'Inde, et dont le sujet était les institutions de l'Angleterre, la Reine, le

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peuple anglais et la liberté. L'écrivain célébrait toutes ces choses dans une fugue politique d'une éloquence vibrante, dont la contre-partie était une condamnation virulente de l'Empire, de son chef, de ses institutions et de son asservissement. L'Europe retentit de cette éclatante publication. M. de Montalembert fut mis en jugement pour excitation à la haine du gouvernement impérial. Ce fut un fier spectacle, le chevalier jetant son gantelet à la face de César, et luttant seul contre les forces d'un Empire ! Tant que dura le procès, M. de Montalembert était l'étoile polaire des nations et le premier des Français. Le tribunal le condamna, naturellement; la sentence fut : trois mois de prison et trois mille francs d'amende. A l'instant, la condamnation fut télégraphiée aux quatre coins du monde, et aussitôt arrivèrent les félicitations, les offres de payer l'amende, les promesses de visites dans la prison. On s'aperçut bien vite en

haut lieu que si le dixième seulement des visites promises s'effectuait, les rues autour de la prison seraient bloquées.

L'Empereur, assez malavisé pour permettre le procès, fut trop sage pour laisser appliquer la sentence.

M. de Montalembert se présenta le lendemain à la prison avec ses trois mille francs. Le geôlier refusa de lui ouvrir.

« Je ne puis prendre ni votre argent ni vous ; je n'ai pas d'ordres.

« — Mais je suis condamné par le tribunal à une amende et à l'emprisonnement?

« — Montrez-moi votre billet d'écrou.

« — Je n'en ai pas.

« — Alors je ne puis vous laisser entrer.

« — Mais vous pouvez voir dans le Moniteur que j'ai été condamné ?

« — Je ne lis pas le Moniteur; si vous voulez entrer ici, apportez-moi d'abord un billet d'écrou. »

Et là-dessus, le geôlier ferma le guichet au nez du condamné.

M. de Montalembert n'avait plus qu'à s'en aller. L'histoire, connue dans tout Paris le lendemain, mit tous les rieurs de son côté.

Ce procès avait fortement impressionné madame Mohl, ravie d'abord par cet hommage rendu à l'Angleterre, et ensuite par la fière attitude de l'auteur pendant la lutte ; mais elle fut si enchantée du ridicule que le dialogue au guichet jeta sur « celuici », qu'elle n'y tint plus, et mettant son chapeau, elle s'en alla au n" 40 de la rue du Bac, faire la connaissance du héros. En un clin d'oeil ils furent amis. Sa haine enragée contre Napoléon III divertit beaucoup M. de Montalembert.

« Le misérable coquin ! Je le haistellement que cela me met positivement mal à l'aise », protestait-elle en frappant du pied l.

1 Lorsque Napoléon III préparait la campagne d'Italie, madame Mohl écrivit à Ampère : « Nous sommes tous contre la

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Son enthousiasme pour l'illustre chevalier catholique ne se refroidit pas après l'événement qui l'avait fait naître. Les visites de M. de Montalembert à la rue du Bac furent toujours marquées en lettres d'or. Durant la longue maladie qui le tint prisonnier dans sa chambre, où madame Mohl était souvent reçue, elle l'égaya toujours par sa causerie fine, spirituelle et originale.

En dépit de son aversion pour l'Empereur et son entourage, madame Mohl était en relations intimes avec une amie de Napoléon III. Nous avons vu que le père de M. Mohl avait été ministre du roi de Wurtemberg ; la fille du Roi, la princesse Sophie, reine de Hollande, avait toujours témoigné une grande sympathie pour Jules Mohl, et quand il se maria, elle étendit cette

guerre, ici ; chacun est anxieux, chacun souffre. Pour ma part, comme je n'ai qu'un désir, je n'ai pas la même horreur pour cette guerre, parce qu'elle tournera peut-être bien pour nous. Oui sait? Comme Camille, je prévois que nous pourrions « voir le dernier « Romain à son dernier soupir »... Pour le coup, j'en mourrais de joie ! »

bienveillance à sa femme. Le Roi les aimait aussi beaucoup tous deux, et demeurant aux Tuileries, il accourait rue du Bac pour causer tranquillement avec son savant ami. M. Mohl était aussi anti-impérialiste au fond que sa femme, quoique s'exprimant avec plus de mesure sur ce sujet. Une fois, cependant, en parlant de Napoléon III, il partit à fond de train avec une telle violence que le Roi protesta :

« Doucement, mon cher Mohl, dit Sa Majesté; il y a entre nous autres rois une sorte d'esprit de corps; de plus, je suis son hôte. Je ne puis vous entendre le traiter ainsi.

«. — Très-bien, Sire, reprit M. Mohl ; disons canaille, et n'en parlons plus. »

Lorsque la reine Sophie descendit seule aux Tuileries, en 1869, elle demanda à l'Empereur s'il y avait encore des salons à Paris. « Oui, répondit Sa Majesté; il y a celui de madame Mohl, mais elle

UN SALON A PARIS. 21b

ne me fait pas l'honneur de m'y inviter.

« — Elle m'a engagée à déjeuner, reprit la Reine, qui avait amené adroitement la question; mais étant chez vous, je n'accepterai pas l'invitation.

« — Vous n'êtes pas chez moi, vous êtes chez vous, répliqua l'Empereur ; je vous demande comme une faveur d'aller chez madame Mohl. »

Elle y alla. Les invités, convoqués sur son indication, étaient MM. Thiers, Barthélémy Saint-Hilaire, Mignet, Jules Simon, Prévost-Paradol et Léopold Ranke.

Le déjeuner fut moins brillant qu'on n'aurait pu s'y attendre avec des convives comme ceux-là. Ils étaient tous fort hostiles à l'Empire, et la présence d'une reine, amie de l'Empereur, causa une gêne impossible à secouer, et entrava le libre cours de la conversation.

Madame Mohl était plus à son aise que ses hôtes ; elle ne se sentait gênée ni par la

2iC UN SALON A PARIS.

présence d'une reine à sa modeste table, ni par l'incident phénoménal de recevoir chez elle une personne qui habitait le pavillon de Marsan. Une amie lui avait demandé la veille si elle n'était pas inquiète de son menu : « Ma chère, répondit madame Mohl, je lui donnerai une langouste, ma cuisinière les fait admirablement bien. » Une langouste avec une sauce mayonnaise était pour elle le necplus altra de la gourmandise.

Les seuls survivants des convives qui ont mangé cette langouste historique, sont ses fidèles et chers amis, MM. Barthélemv Saint-Hilaire et Jules Simon.

La reine Sophie parla à ce dernier d'un voyage qu'elle venait de faire dans le midi de la France : on lui avait montré le viaduc de Roc-Amadour, mais pas le pont du Gard. M. Jules Simon lui dit que c'était une partie manquée, et qu'elle devait retourner tout de suite pour voir le pont du Gard. Elle

répliqua : « Je n'irai pas cette année ; mais nous ferons la partie l'an prochain ; vous y viendrez, et vous dînerez avec moi, en plein air, sur le pont romain. » Elle fixa la date, l'écrivit sur ses tablettes, et en fit faire autant à M. Jules Simon. Mais l'année suivante, il n'était plus question de voyages d'agrément, pour lui ni pour personne en France.

L'Empereur était curieux de savoir comment la fête s'était passée. Il pressa la Reine de questions, et la pria d'inviter madame Mohl et ses amis à déjeuner aux Tuileries : « Ils ne viendraient pas chez moi, dit-il, mais ils n'ont pas de raisons pour ne pas venir chez vous. » Ils en avaient apparemment, car personne n'accepta l'invitation.

Quelques jours après ce fameux déjeuner, un matin, la Reine vint faire la visite de digestion traditionnelle. Madame Mohl, dans son costume habituel, inoubliable pour qui l'avait une fois vu, époussetait son salon,

2i8 UN SALON A PARIS.'

après avoir compté le linge que la blanchisseuse avait rapporté, et qu'on voyait encore étalé sur la table de la salle à manger par la porte restée ouverte. Tout à coup, la Reine et sa suite arrivèrent. Madame Mohl posa tranquillement son plumeau et salua Sa Majesté, fit asseoir tout le monde, sans souci de sa toilette, et causa avec son entrain ordinaire.

Une amie à qui elle conta l'aventure une heure après, remarqua qu'elle avait dû être bien embarrassée d'être surprise dans ce négligé.

« Pas le moins du monde, ma chère! Je n'y ai pas plus fait attention que la Reine. Sa dame d'honneur, oui, ainsi que le monsieur qui la suit avec ses clefs dans le dos ; ceux-là paraissaient fort scandalisés; mais elle, j'ai très-bien vu qu'elle en riait sous cape. »

M. et madame Mohl étaient tous deux très- accueillants ; leur hospitalité simple,

naturelle, comme eux-mêmes, n'avait aucune prétention, aucun luxe. La bonne, en bonnet et tablier blancs, servait à table, excepté dans les occasions extraordinaires où l'on prenait un domestique. Ils avaient une cuisinière, habile dans cette simple cuisine bourgeoise, passée de mode aujourd'hui, comme tant d'autres bonnes choses qui disparaissent petit à petit de nos mœurs; pas de plats recherchés, mais tous excellents et abondants « assez, même pour des collégiens affamés », me dit un vénérable académicien, qui depuis sa jeunesse était un des convives honorés de cette table hospitalière, « et, ajo'uta-t-il, vous vous sentiez bienvenus ».

Il arrivait quelquefois à madame Mohl de dépasser les limites de sa salle à manger ; si un dîner, par quelque circonstance particulière, promettait d'être très-intéressant, elle invitait plus de personnes qu'elle n'avait de places ; mais elle ne s'en inquiétait

22o UN SALON A PARIS.

pas, ni les autres non plus. Quand tous les sièges étaient occupés, elle disait aux surnuméraires, à ceux qui n'étaient pas placés : « Attendez que les premiers aient fini, on vous servira ensuite. » Et tout le monde était content.

« On ne pensait guère au dîner, dit M. Barthélémy Saint-Hilaire ; la fête de l'esprit était servie pour tous, et on ne désirait qu'elle. » Assurément, tant d'empressement autour d'une table où le seul excès permis était une gourmandise d'esprit, témoigne à l'honneur de cette société parisienne, qui pourtant ne dédaigne pas la bonne chère.

Les savants et les causeurs du dix-huitième siècle étaient-ils plus matériels que ceux du dix-neuvième ? On le croirait presque, en comparant la simplicité de madame Mohl et ses sobres repas avec les banquets de Lucullus que madame Geoffrin et madame du Deffand offraient à la

même classe d'invités. « Le souper est une des quatre fins de l'homme », disait madame du Deffand, et d'après ce principe, elle prenait une peine infinie à rendre ses petits soupers dignes de leur importante mission. Madame Geoffrin, elle, étudiait les secrets des épicuriens, pour que les philosophes modernes trouvassent sa table aussi délicate que celle des poètes grecs et des sages de l'ancien temps.

Madame Mohl, après avoir commandé un repas substantiel et complet, ne s'inquiétait plus guère des autres détails de ses réceptions ; mais elle s'occupait avec la plus grande sollicitude du menu intellectuel.

Elle consacrait beaucoup de temps et de réflexions, et prenait beaucoup de peine pour que chaque convive eût autant de plaisir que possible, pour que son voisin fût précisément celui dont il aimait à se rapprocher. Son grand travail était de combiner des éléments sympathiques, afin d'assu-

rer l'agrément de chacun en particulier.

Son cher ami Ampère, l'homme le plus recherché de son époque, était par cela même le plus difficile à avoir. Samson, l'acteur, avait exprimé un jour le désir de le rencontrer, et madame Mohl, qui s'était prise d'affection pour Samson, chercha à lui donner cette satisfaction. Elle sonda Ampère et lui écrivit ensuite :

« J'ai oublié hier de vous rappeler que vous m'avez dit que vous viendriez volontiers dîner avec Samson. Souvent femme varie, mais si vous, homme, vous êtes audessus de cela, je voudrais savoir quel jour de la semaine prochaine vous conviendrait. Mon cher monsieur Ampère, donnez-moi ce plaisir, et le plaisir de faire plaisir à Samson, pour qui j'ai un faible tout particulier; c'est un galant homme dans ses opinions littéraires; car je maintiens qu'il y a un point d'honneur pour les opinions littéraires comme pour les autres. Je ne

connais point son caractère à fond ; mais tout ce que je lui entends dire sur l'art, surtout sur le sien, est si noble et de si bon goût que je désire beaucoup le cultiver. Or, c'est une occasion précieuse de le prier de venir dîner avec vous, un vrai critique. Ecrivezmoi trois jolis petits mots, lisibles, pour me dire que vous acceptez. »

Ampère écrivit les trois petits mots, et le dîner fut des plus charmants.

Madame Gaskell voulait aussi connaître M. de Tocqueville, et madame Mohl s'adressa encore à Ampère pour l'aider à réussir dans sa négociation :

« Pouvez-vous venir dîner mercredi avec madame Gaskell qui vous adore ? On me dit (M. Senior me dit) que M. de Tocqueville est à Paris sans madame. Voulez-vous le prier de vous accompagner ? Si madame de Tocqueville est ici et veut bien venir aussi, j'en serai charmée. Soyez assez bon pour arranger cela, si c'est impossible; vous

demander une chose possible serait trop peu pour la haute opinion que j'ai de vous. »

Elle avait une habitude bizarre : elle prenait des notes après les dîners intimes sur la manière d'être de ses hôtes : « Madame X... n'a pas fait de frais pour plaire. Madame Y... était maussade, je ne me presserai pas pour l'inviter. M. Z... est parti trop tôt; très-malhonnête de sa part. M. A... fut tout à fait charmant. » Et ainsi de suite.

Les sommes folles qu'on gaspille dans les dîners de gala indignaient madame Mohl, tout à la fois par le luxe banal et la vanité d'argent de ceux qui les donnent, et par l'incapacité qu'ils impliquent d'apprécier de plus nobles jouissances. Quelqu'un s'extasiant, en sa présence, sur la magnifique hospitalité d'une riche famille parisienne, elle s'écria, furieuse : « Hospitalité ! Allons donc ! Vanité et parade, voilà tout ! Ces gens-là ne s'inquiètent guère d'offrir l'hospitalité à leurs amis; ils ne pensent qu'à

montrer leur argent et à faire parler d'eux. Je ne puis souffrir ce monde-là ! »

Les lamentations des gens qui se plaignaient de ne pas recevoir parce qu'ils ne pouvaient pas le faire convenablement, étaient aussi mal accueillies. « Pourquoi ne supposez-vous pas votre ami capable de manger le dîner de tous les jours à votre table comme à la sienne ? » demandait-elle à ces frondeurs. « La moitié du temps, c'est par vanité et par sot amour-propre qu'on n'invite pas. Pourquoi trouve-t-on nécessaire d'avoir à manger et à boire dix fois plus de choses chez les autres que l'on n'en a chez soi? » Les dîners, pour elle, étaient des occasions de causer, le moyen, non la fin, une sorte de pique-nique intelligent, auquel chacun contribuait pour sa quote-part. L'esprit, qui ne mange ni ne boit, était l'amorce qui attirait tout le monde à sa table.

Avec tout son tact, et le soin qu'elle apportait à réunir les personnes dont les

goûts se convenaient, madame Mohl ne pouvait pas cependant toujours prévenir tous les chocs ; mais ces petites collisions ne servaient en général qu'à exercer son tact et faire briller son adresse. Un vendredi soir, en 1860 (avant la mémorable algarade que nous avons racontée), madame Ristori fut présentée à une femme portant un des noms catholiques les plus illustres. Une personne qui était présente se rappelle encore le regard de profonde admiration que la grande dame fixait sur la belle artiste assise à côté d'elle ; elles causaient très-cordialement, lorsqu'un mauvais génie lança la question italienne sur le tapis; aussitôt la comtesse de M , avec la chaleur

d'une ardente catholique, partit en guerre contre Garibaldi et les injustices que le Saint-Siège avait à souffrir. Madame Ristori, ardente libérale, s'enflamma sur le mouvement de l'Italie unie, et avec ce geste incomparable qui, la veille au théâtre,

avait électrisé son immense auditoire, elle s'écria : « Ah ! madame, j'admire Pie IX, mais je suis Italienne avant tout ! »

Tous les regards se tournèrent vers les deux dames ; le salon, étonné, s'inquiétait de ce qui allait arriver, lorsque madame Mohi, comme une petite fée bienfaisante, accourut près de madame Ristori, et la supplia de faire la joie de l'assemblée en récitant quelque chose. La tragédienne, avec une grâce parfaite, consentit, et déclama aussitôt un passage du Paradis l avec une puissance et une émotion incomparables.

Madame Mohl fut connue de tout le monde comme une femme d'esprit; mais pour ses amis elle était surtout une femme de cœur. Toujours très-économe, elle devint,

1 Madame Mohl tenait de Fauriel, dès sa jeunesse, une admiration passionnée pour la Divine Comédie ; elle adorait Dante. « Je donnerais tout ce que je sais du français, que je connais maintenant mieux que l'anglais, pour comprendre Dante », écrit-elle à une amie ; « mais tout en le mâchant péniblement, comme un oiseau qui cherche l'amande d'un grain de millet, je trouve que c'est le plus grand génie du monde entier. »

par suite d'un affaiblissement mental, presque avare dans sa vieillesse ; les personnes qui ont profité de ses bontés savent seules, pourtant, par quelle délicate générosité cette tendance était rachetée, même à l'époque où sa fortune était assez modique.

Elle rencontra chez madame Cheuvreux l une dame qui gagnait sa vie à copier des manuscrits. Madame Mohl, qui, comme tous

1 Ceux qui ont lu les lettres d'Ampère connaissent le nom de sa charmante amie. Vers 1855, madame Mohl écrivit à Ampère cette lettre, qui m'a été confiée avec plusieurs autres par madame Cheuvreux : <,< Vous m'avez dit que vous me feriez faire la connaissance de madame Cheuvreux. Je vous somme détenir parole. Si vous êtes trop occupé, dites-moi son jour, son heure, et si elle veut de moi, et j'irai la voir. La vie est courte, et je déteste remettre.

« Il y a une dame qui disait à son mari : « Or cela, je veux «entrer dans mon avenir de suite.» Elle a des cheveux blancs. — Il était toujours à lui dire : « Gardons cela pour notre avenir. » Je trouve cela un mot à rester, oui, à devenir axiome ; je le prends. J'ai tout plein de cheveux gris ; je ne les arrache point, et je ne veux point être plumée comme je vois un tas de dames, et je veux faire de suite ce que j'ai envie de faire. Je vous aime. Je vous le dis. Vous êtes un ingrat. C'est égal, on a les amis qu'on peut. »

Elle entra immédiatement en possession de cet avenir, et trouva chez madame Cheuvreux une correspondance qui le lui rendit facile. L'hospitalité proverbiale de Stors, source de grand plaisir pour M. et madame Mohl dans leurs jours heureux, devint la consolation de la veuve pendant ses dernières années solitaires.

les cœurs nobles, avait le respect de la pauvreté, témoignait touj ours de la bonté à ceux dont la situation était pénible ; elle pria la copiste de venir la voir. Celle-ci se rendit à l'invitation, et reçut un charmant accueil. Tout à coup, madame Mohl quitta brusquement le salon et revint presque aussitôt ; puis glissant quelque chose dans le manchon de la visiteuse : « Prenez cela... et n'en soufflez mot à personne. Revenez bientôt me voir, j'aurai peut-être du travail pour vous. » Une autre visite survint, la copiste prit congé, et sortit avec empressement le petit paquet de son manchon ; c'était un rouleau d'or de trois cents francs.

Madame Cheuvreuxme raconte un autre trait charmant de générosité :

Un matin, à huit heures, son domestique, nouvellement dans la maison, vint la prévenir qu'une pauvre femme l'attendait dans l'antichambre. C'était madame Mohl. « Ma chère, dit-elle, la vente de l'atelier de X...

23o UN SALON A PARIS.

a lieu aujourd'hui à deux heures; il faut que vous couriez partout pour amener des acquéreurs ; dites-leur qu'il faut tout acheter et payer très-cher, car l'argent est trèsnécessaire. » Madame Cheuvreux promit -de faire ce qu'elle pourrait, et eut toutes les peines du monde à obtenir que madame Mohl prît une tasse de café, avant de continuer ses courses à travers Paris pour convoquer des acquéreurs. Elle arriva ponctuellement à l'heure de la vente. Quand tout fut terminé, madame Cheuvreux lui offrit de la reconduire chez elle. Elle hésita un moment; mais finit par accepter, et se fit suivre à la voiture par deux porteurs chargés de boîtes et de paquets qu'ils placèrent sur la banquette de devant. — « Ma chère, dit-elle, je vous en prie, ne dites rien de ceci; j'ai acheté quelques objets auxquels madame X... tenait beaucoup, et je les lui renverrai dès que toutes ses affaires seront arrangées. » Elle avait consacré près de

UN SALON A PARIS. 23r

deux mille francs à cet acte de tendre générosité envers l'amie de sa jeunesse, la belle Louise, maintenant vieille, veuve, et dans une situation difficile.

Après de longues années de séparation, elles s'étaient rapprochées à propos d'une injustice commise par le gouvernement contre le mari de Louise, injustice qui provoqua la plus amère indignation chez madame Mohl, et réveilla son ancienne amitié.

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