‹ Un scrupuleChapitre 4 sur 4 · SECOND FRAGMENT · texte numérisé non relu

SECOND FRAGMENT

Nuit du mardi suivant.

H É bien ! J'en arrive de ce dîner chez Mazurier que j'appréhendais au point d'avoir voulu m'en dégager, non pas une fois, mais dix, mais vingt, depuis ces huit jours.

La curiosité fut la plus forte et aussi un autre sentiment. Qjuel homme ne se serait dit à ma place le « Qui sait?... » que je me prononçais, — qui se prononçait en moi plutôt, — à l'image de la petite Blanche devenue « une grande » à son tour? Ce

« Qui sait?... » n'allait certes pas jusqu'au propos très ferme et très net d'utiliser au profit d'une banale aventure de galanterie frauduleuse le rare souvenir que j'avais gardé de ma protégée d'il y a dix ans et qu'elle m'avait gardé elle aussi. Mais voilà ! Ce n'était plus la fillette de quinze ans devant laquelle j'avais eu honte de seulement remarquer comme elle était gracieuse et troublante dans sa précoce beauté, encore à demi enfantine. Je n'allais plus la trouver dans la chambre d'une morte, ma maîtresse de la veille et sa sœur. C'était une créature de joie maintenant, qui appartenait au premier venu, — à un Machault, ce gladiateur en smoking, à un de Brèves, ce cocher du grand monde, mâtiné d'un bookmaker I — Et si je lui plaisais, si elle me plaisait, pourquoi résister à ce joli caprice auquel le vague sentiment de notre commun et irrévocable passé ajouterait ce fond de mélancolie que les Épicuriens antiques souhaitaient à la volupté ?. . . Je ne m'avouais pas tout à fait cette peu romanesque idée, mais la preuve qu'elle

.c cichait b[cn réellement dans l'a und sinon de ma peasée, du ma 111 sensualité, c'est que je m'attardai lu patlic pour l'a- L-viiuc Ju Bois-Jt;lloulogiie où lo^

presque au même dcgte silâ! que nous sommes touchés de la plus vague envie de leur plaire 1 — J'allai mime ju^u'à dire à mou valet Je cliambre Je

ne pas m'attendre passé minuit. Or, je ne joue plus depuis des années. Je n'entre au cercle, le soir, qu'en cas de théâtre.

Je n'ai pas de maison amie où m'acagnarder dans un fauteuil depuis que cette pauvre Pauline RafFraye a quitté Paris...

Décidément Mazurier avait été bon prophète. C'était bien à un dîner de noces que je me rendais, avec la petite fièvre nerveuse dans la paume des mains de la bonne fortune espérée. C'est le signe auquel je me trompe moins qu'à tous les autres. Il marquait toujours pour moi dans ma jeunesse l'approche d'une femme qui parlait à ma fantaisie, et j'étais si content de le retrouver, ce frisson fiévreux, que je me disais dans la voiture qui m'emportait vers l'avenue du Bois et en riant d'un rire presque gai : — « Décidément on a raison de dire qu'il n'y a pas de bonne action sans récompense... » Et c'était vrai que d'avoir eu ce quart d'heure seulement de renouveau, ces dix à quinze minutes d'un feu follet de plaisir en train de danser autour du point de feu fixe de la cigarette que je

fumais dans cette voiture, c'aurait été de quoi payer, et au delà, ce que j'ai fait pour la petite sœur de la grande Aline... Mais il y a eu mieux que ce feu follet de fantaisie, et c'est ce mieux que je voudrais noter pour les jours d'acre ironie où l'on a besoin de croire que l'on n'est pas trop dupe de sentir délicatement.

Le dîner était fixé pour huit heures, et il en était à peine sept et demie quand j'arrivai chez Mazurier. Je voulais causer avec lui, que je n'avais pas revu, depuis son invitation improvisée dans le salon du club, savoir quels convives il avait invités, mâles et femelles. Et aussi j'espérais que M™" de Saint-Cygne arriverait de son côté un peu avant l'heure et que nous ne renouerions pas connaissance sous des yeux trop moqueurs ou trop curieux. Ce dernier calcul du moins ne devait pas me tromper... Le valet de pied, en m' introduisant dans le petit salon qui touche à la salle à manger, me dit que Monsieur vient seulement de rentrer et qu'il s'habille. Mais presque aus-

IIO UN SCRUPULE

sitôt après m'étre assis au coin du feu dans cette pièce que je connais trop pour y être tant venu à des fêtes pareilles, j*entends le bruit d'une voiture qui s'arrête, celui de la porte cochère qui s'ouvre, et voici apparaître dans le salon une femme en toilette toute blanche. — « Noblesse oblige, « devait-elle me dire plus tard à propos de cette robe de crêpe de Chine garnie de dentelles dont la blancheur se complétait par un magnifique collier de perles roulé autour de son cou et des gardénias piqués dans ses cheveux châtains. Je n'aurais pas su avec qui je devais dîner ce soir que je l'aurais reconnue au premier coup d'œil, — tant elle ressemblait à sa soeur, au Prudhon du restaurant du quai et de la rue Linné, à cette maîtresse d'une nuit dont je n'oublierai jamais la grâce I Mais le hasard cette fois avait voulu qu'au lieu de tomber sur des étudiants tous plus pauvres les uns que les autres, ce Prudhon-là rencontrât des connaisseurs capables de parer finement sa fine beauté. L'épigramme de sa rivale Gladys me vint à la mémoire : « Sottise et Ma-

lines... » J'allais vite éprouver, comme me l'avait ditMazurier, qu'elle ne méritait que la seconde moitié de cette devise, et pourtant j'aurais eu le droit d'être sévère pour elle, car, si je l'avais reconnue, elle, à sa ressemblance avec sa sœur, je crois qu'elle hésitait, — oh I l'éclair d'une seconde, — à me reconnaître, moi. Ce qui prouve ce que je sens trop bien, qu'entre le François Vernantes des visites chez Aline et le François Vernantes debout près de la cheminée dans le petit salon rouge de l'ami Mazurier, bien des années ont passé. Hélas 1 Si elle avait pu voir le dedans, elle l'eût reconnu moins encore que le dehors !

Cependant, son hésitation avait cessé. Elle avait retrouvé le jeune homme d'autrefois dans le monsieur déjà mûri, et elle était auprès de moi et elle me tendait la main en me disant :

— « due vous êtes bon d'être venu !...

Si j'avais osé j'aurais écrit pour vous en remercier d'avance. Mais je suis superstitieuse, et c'est comme au jeu, vous savez, où l'on se répète que l'on perdra pour dé-

sarmer la chance. Je me suis forcée à penser : Il ne viendra pas, — pour que vous veniez. . . Ah ! due cela me fait plaisir ! ... » Elle avait ri, et elle me regardait de ses yeux bruns qui brillaient dans son visage devenu tout rose, tandis que je lui répondais :

— « Comment avez-vous pu croire que je manquerais cette occasion de vous retrouver?... J'avais gardé de vous un trop charmant souvenir... »

— « Mais c'est à cause de ce souvenirlà que j'avais peur, » dit-elle vivement.

Puis regardant le feu devant lequel elle allongea son pied chaussé d'un soulier vernis noir et de bas de soie noire à jours, dont la sombre couleur contrastait d'une manière coquette avec les tonalités blanches de toute la toilette, elle continua sans que je pusse voir ses yeux : « Avouez plutôt que vous m'aviez oubliée?... »

— « Non, » répliquai-je vivement à mon tour, « demandez à Mazurier... »

— « Peut-être cela aurait-il mieux valu,»

continua-t-elle d'une voix grave. « Avouez

alors que vous ne vous attendiez pas à me retrouver ainsi ?. . . »

— « Non, » répliquai- je encore, mais après un temps. A ce moment-là j'appréhendai qu'elle ne voulût me raconter son histoire. Je la devinais trop bien et je ne me souciais guère d'en avoir l'affreux détail, du moins si vite. Je me trompais. Elle releva sa tête mutine, elle me regarda de nouveau, et avec un sourire qui me rappela les souplesses si gracieuses de la morte.

— « Savez-vous que je vous ai écrit quand c'a été fait ?. . . Je voulais vous revoir dès ce temps-là... Ht puis je n'ai pas osé non plus, » et en montrant ses jolies dents et haussant ses épaules devenues si pleines et restées si fines, « à cause de l'orthographe!... » Et elle rit davantage encore.

« Ah ! Comme on est bête de se priver de ce qu'on désire tant!... » Et tirant brusquement son gant de Suède qui vint tout entier, elle me montra passé au petit doigt de sa main gauche et tout modeste à côté des saphirs, des perles et des rubis des autres bagues, le serpent d'or que je lui

avais apporté dans ce jour de l'An déjà si lointain. « II ne m'a jamais quittée... »

dit-elle. Je les lui pris, ces doigts si frêles, et j'y mis un baiser. Je sentis cette petite main passionnée s'appuyer sur ma bouche et nous nous regardâmes de nouveau avec un de ces silences comme il en passe quelquefois entre un homme et une femme, plus brûlants que les plus brûlantes paroles, et c'est à cette minute que Mazurier entra dans la chambre. II était venu par la salle à manger en soulevant la portière, en sorte que nous ne nous aperçûmes de sa présence qu'à l'instant où, debout auprès de nous, il mit ses deux mains sur nos têtes, et avec la plus comique de ses intonations :

— « Mes enfants, » dit-il, « je vous bénis... »

£t il accompagna ces paroles d'un ba>ser sur l'épaule à demi nue de Blanche qui le frappa de son éventail en poussant un petit cri et en disant :

— « Mon onde!... Tu seras donc toujours familier et insupportable ? »

— « Je n'ai pas droit à ma hedide gommission? » demanda-t-il, en contrefaisant une voix d'usurier allemand.

— * Hé pien! Baie-doi une vois hoitr dondes, et gu'on n'en barîe hlns!... » fitelle gaiement en tendant l'autre épaule à notre complaisant ami qui l'embrassa de nouveau, tandis que je lui disais :

— « Voyons, Mazurier. Si vous nous racontiez plutôt avec qui vous allez nous faire dîner?... »

— « Il est déjà jaloux ! » fit-il en s'adressant à Blanche. « Vous savez, » continuat-il avec solennité, « je vous permets de vous aimer. C'est de votre âge. Faites toutes les folies que vous voudrez, mais pas de bêtises... Ma nièce, songe à ta position...

Et vous aussi, mon neveu, » ajouta-t-il en se tournant vers moi. Et, ma parole d'honneur, il était sérieux et sincère dans cette bouffonne recommandation ! Puis, répondant à ma demande : « Vous voulez le menu des convives? Hé bienl II y aura Colette Rigaud d'abord. »

— « Et Salvaney? » interrogea Blanche.

Il8 UN SCRUPULE

— « Léona d'Asti... »

— « Et Mainterne ?» fit de nouveau Blanche.

— « Gladys Harvey. »

— « Et de Vardes ? »

— « André Mareuil. »

— « Et Christine Anroux ? »

— « Non, » dit Mazurier, « pas Christine. »

— « C'est dommage, » conclut Blanche en achevant de remettre son gant. « C'eût été un joli lot de faux-ménages. Ça t'aurait fait le pendant de ton dîner de l'autre soir... » Et se tournant vers moi : « Imaginez s'il en a du vice!... Il y a juste une semaine, il nous a toutes eues à diner ici avec nos époux légitimes : de Brèves et moi, Gladys et Figon, Léona et Audry, Christine et Casai, Colette et Claude Larcher 1... Et cette fois, tout à la main gauche ! Ah ! Mon oncle I Mon oncle ! — Bon, voilà Gladys. Bonjour, ma belle ! »

— « Bonjour, Tendresse et Malines, »

répondit la nouvelle arrivante, qui fut presque aussitôt suivie d'un autre des con-

vives, puis d*un autre, et, à huit heures, « heure culinaire, » comme dit notre hôte qui a trop la coquetterie de sa cuisine pour jamais attendre, nous étions tous assis autour d'une table adorablement garnie de chrysanthèmes jaunes, tout échevelés, avec des éclaboussures de points roux, — de l'or sur lequel il aurait saigné, presque un symbole ! — Et le dîner commençait.

J'étais naturellement à côté de Blanche d'une part et j'avais de l'autre côté Philippe de Vardes qui était lui-même le voisin de Colette. Mazurier avait fait asseoir Mareuil en face de lui, « en leur qualité de célibataires, » avait-il dit, et les deux autres couples étaient placés aussi de manière à ce que les maîtresses fussent séparées des amants.

Cette savante combinaison nous assurait, à ma voisine et à moi, toutes les facilités de l'aparté au milieu du tobu-bohu d'une causerie générale qui, surexcitée par le Champagne demi-doux, — le seul que les femmes boivent avec plaisir, — éclata bientôt en fusées de mots et de rires. En toute autre occasion, je m'y fusse mêlé avec

d'autant plus de plaisir qu'il y avait là pour faire la partie de raquette deux des conversationistes les plus inventifs que je connaisse dans la bohème galante et littéraire, Gladys et Mareuil. Mais je n'avais pas l'esprit à la causerie. A dix ans de distance, je me sentais envahi par la même sorte d'ensorcellement qui avait émané pour moi des moindres gestes d'Aline, la première et la seule fois que j'eusse été assis à table à côté d'elle. Ah I due c'était bien le même être dont la jambe frôlait la mienne, dont je regardais les joues creusées sourire voluptueusement, les yeux briller tour à tour et s'alanguir, dont la grâce passionnée et délicate recommençait de faire courir dans mes veines la même brûlure de désir 1 Certes le décor était bien différent. Le luxe solide et fastueux de Mazurier, l'éclat de l'argenterie et des cristaux, l'opulence des tapisseries, la tenue des domestiques et celle des convives n'avaient rien de commun avec le pauvre meuble usé du restaurant du quai, ses glaces rayées et le débraillé de ses hôtes d'alors. Et pourtant

le fond d'existence révélé par la conversation était bien le même. Si Gladys secouait autour d'elle les souplesses parfumées d'une toilette rose de chez Doucet, elle n'en pleurait pas moins misère en racontant que la mère du Sire de Figon le lésinait sur ses menus plaisirs.

— « Ils sont pourtant si menus, b disait-elle en bouffonnant... — Et je me souvenais des plaintes d'une de nos compagnes d'il y a dix ans sur le peu de générosité de « la paternelle » de son amant ! — Si Léona d'Asti, en toilette jaune, portait aux oreilles des perles de dix mille francs l'une, elle n'en montrait pas moins une âme de fille, stupidement sensible et falote, et parlant d'une pièce de théâtre imbécile où elle avait pleuré :

— « Ah ! » disait-elle. « C'est si frais, si honnête, si gentil ! . . . Comme ça repose! . . . » Et elle tournait vers Mainterne son œil noyé de vieille soupeuse avec un regard extasié de génisse sentimentale, qui me rappelait celui de la pa^se d'Aline nous vantant le talent de chanteuse du joli Pru-

dhon et n'y comprenant rien ! — Et Colette, malgré sou talent, mettait à démolir une de ses collègues de théâtre la même brutale et mesquine envie de grue jalouse que j'avais pu constater dans ce souper d'autrefois, comme dans tous ceux que j'ai faits avant ou depuis avec des créatures !

— Et la « petite sœur de la Grande Aline »

paraissait aussi étrangère que jadis sa sœur aux vilenies de ce milieu, qui était le sien pourtant, et, tout en dégustant avec gourmandise, par petites cuillerées, une merveille de potage, appelé sur le menu crème,

— je ne sais plus de quoi, — elle me disait avec le sourire de l'autre :

— « Vous souvenez-vous de la soupe aux poireaux et aux pommes de terre que vous avez méprisée?... » Et elle mimait son geste d'alors, et elle tendait, comme pour soutenir l'assiette trop pleine, ses mains qui, elles aussi, étaient bien chan> gées, et j'apercevais, dans un mirage démesurément vague et inaccessible, les doigts gourds et rouges de la demi-servante de la rue Linné devenus ces bijoux de doigts,

pice un point inuginiin cela se fiiisiic-il?... Je ne le comprend!

pas moi-même aujourd'hui... Je voyais les choses. Viaiment c'était comme si j< ne les voyais pas... Ce n'est qu'à U moii

de lumière s*est faite, et puis lorsque vous m'avez parlé... Vous savez, quand on est tout à fait, mais tout à fait sage, on est comme une somnambule... Je me suis rattrapée depuis... »

Était-elle gaie, était-elle triste en jetant ce mot avec un hochement de sa spirituelle et folle tête? Mais moi-même étaisje gai, étais-je triste, — gai de respirer, comme je faisais, l'adorable arôme de volupté qui l'environnait, — triste de la comparer à ce que j'avais souhaité qu'elle devînt ? Et je voulus l'interroger, nous sentant, elle en humeur de me parler dans sa libre sincérité, et moi en humeur de l'entendre sans trop m'énerver.

— « Mais quand vous êtes retournée à Beaumont?... »

— • Tiens! » dit-elle en m'interrompant, « vous vous rappelez le nom du village. Qîie c'est gentil à vous 1 » Et elle me caressa la main des plumes de son éventail, si doucement que je ne pus m'empécher de fermer les yeux, et mon pied, instinctivement, chercha son pied sous

la table. « Non, » fit-elle tout bas en se retirant et avec une expression singulière dans ses yeux bruns, « ne me gâtez pas ma jolie minute. . . » Puis, voyant dans mes yeux à moi un regard qu'elle interpréta mal : « Vous me ramènerez ce soir, » me dit-elle plus bas encore, « mais je ne voudrais pas que ce fût comme c'est toujours... »

— « Vous avez raison, » lui dis-je, et en riant, « mais il ne faut pas tenter le pauvre monde... Nous en étions à Beaumont?... »

— « Vous voulez me confesser? » fitelle. « C'est si simple, — si simple et si triste. . . Ma pauvre sœur avait cru bien faire en me retirant de la campagne... Elle n'avait pas réfléchi que l'on ne revient pas à une vie, quand on en a connu une autre...

Je passai deux ans à essayer de me reprendre à notre chez nous... Mon Dieu ! Oui.

Deux ans ! Si j'avais eu quelqu'un là pour me parler comme vous m'aviez parlé!...

Mais maman était un peu dure. Elle m'en voulait de ne pas m'être placée à Paris à

la mort d'Aline. Mon père ne rentrait pas toujours bien droit. Pauvre cher homme !

Il faisait le voiturier entre Ingrandes et Beaumont. En hiver il faut bien se réchauffer et en été se rafraîchir, et quand il avait bu il lui arrivait de taper ferme. Mon frère... mais j'aime mieux ne pas en parler. J'ai compris que c'était le principal motif pour lequel Aline avait voulu m'avoir auprès d'elle... Enfin tout était bien dur, au dedans et au dehors... Il est venu, pendant les secondes vacances après mon retour, un étudiant que j'avais rencontré au Quartier. Alors le temps passé s'est fait trop présent, et quand ce garçon est parti à la rentrée, je suis partie avec lui. Je vous ai dit, j'ai voulu vous écrire alors...

Enfin, parlons d'autre chose. Je me mettrais à pleurer et j'aurais les yeux rouges, ce qui n'est joli que chez les lapins russes. . . Quoique, après tout, si je n'avais pas suivi l'étudiant, je ne serais pas ici à dîner avec vous et à manger ces filets de barbue qui sont exquis... Ah! mon oncle! » dit-elle en interpellant Mazurier : « Qjiel dîner, ce

soir ! J'irai à la cuisine faire mes compliments à Rose... »

L'étrange fille ! Et qu'elle était bien la sœur de celle qui coquetait sur son lit de mort avec la camomille et les cataplasmes !

Car voici qu'après m'avoir montré une nuance si fine de sentiment, puis m'avoir raconté sans déclamation cette histoire d'une sinistre mélancolie, elle se prit à se mêler à la conversation générale et à raconter avec une verve endiablée une anecdote d'une plus sinistre indécence. Voulait-elle s'étourdir pour ne pas penser aux misères que représentait sa destinée ? Ht elle ne m'en avait dit que le début! Y avait-il en elle, à côté du coin de romanesque qui lui rendait chère la mémoire de ses délicates relations avec moi, — son seul souvenir entièrement pur peut-être, ^ ce goût de la « noce » , qui fait le fonds même de la nature-fille, dans le monde aussi bien que dans le demi-monde ? Dé* sirait-elle m'éprouver, et voir si elle me dégoûterait ou m'attirerait par cette pous*

sêe soudaine dans les brutalités de son métier? C'est ce que je ne sais pas encore, même après la scène qui termina ce dîner et cette soirée, tout en contrastes semblables et dont le symbole fut une espèce de menuet à deux personnages qu'elle imagina de danser avec Gladys Harvey pour partenaire, dans le hall d'en haut, tandis que nous fumions, au sortir de table...

Philippe de Vardes, qui touche du piano délicieusement, s'était mis à faire le tapeur. Tout le monde avait plus ou moins valsé, polké ou quadrillé, excepté Mareuil et moi qui philosophions sur un divan, lui du moins, car je l'avais surtout écouté, sans pouvoir vaincre le malaise que me donnait cette créature qui parlait à la fois à mon désir et à mon regret, à ma volupté et à ma pitié, et, par moments, devenue toute pale à mesure que la soirée avançait, elle m'infligeait, dans sa toilette blanche, une sensation de fantôme, tandis qu'à d'autres moments l'ironie du respect que j'avais eu pour sa quinzième année me faisait sourire. Et voilà que ce même de Vardes

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ayant par une gaminerie de fantaisiste joué un air ancien, — un air d'épinette, tout cristallin, frêle, mince et tendre, — en l'entrecoupant de phrases de bastringue, voilà, dis-je, que Blanche et Gladys se mettent à leur tour à danser les danses appropriées à l'un et l'autre de ces airs. Il continue. Elles continuent... La fine mélodie du XVIII* siècle chante et sautèle, et les deux jeunes femmes s'avancent l'une vers l'autre, les côtés de leurs robes relevés en paniers de la pointe de leurs doigts, avec des grâces de marquises et des sourires de minauderie sentimentale sur leur joli visage... La musique change :

les notes d'un ignoble chahut courent sur le piano, et les deux filles se déhanchent soudain comme des gourgandines de bal public. Leurs jambes volent en l'air, montrant leurs bas de soie, roses pour l'une et noirs pour l'autre, et de la soie molle, et de la batiste, et des jarretières brodées comme des colliers, et en même temps leurs yeux brillent d'un feu de crapule, leurs délicats visages s'encanaillent, —

pour marivauder de nouveau avec une reprise de la ritournelle du vieux et romanesque menuet... Et tous nos amis d'applaudir, tandis que, se jetant sur le canapé, auprès de moi. Blanche me disait en s'éventant :

— « Descendez et attendez-moi au coin de la première rue à droite, pour que l'on ne sache pas que je vous emmène... Je vous prendrai dans ma voiture avant un quart d'heure... »

— « Et vous ne partez pas avec elle ? »

me dit Mazurier avec une réelle tristesse, en me reconduisant quelques minutes plus tard. . . « Je comprends. . . Elle aura eu peur que Gladys ne la vende à de Brèves!...

Elles se détestent. J'aurais dû y penser. . . Ah ! c'est ma faute. Mais vous avez pris un rendez-vous?... Non? Allons, c'est une fête à recommencer... »

Je quittai cet excellent ami sans essayer de dissiper ce bizarre remords professionnel. Il mettait une note gaie dans cette fin de soirée que ce rendez-vous après cette

danse avait achevé de me rendre trop troublante. En faisant les vingt pas sous les arbres de l'avenue, à l'angle de la rue désignée, je revoyais toujours ce gracieux menuet coupé d'ignobles déhanchements, duc Gladys et Blanche se détestassent en se souriant, s'embrassant et se tutoyant, c'était une petite misère dans une grande !

Mais toutes les deux valaient mieux que cela, mieux que leur vie. Comme pour Aline, il y avait eu chez elles un contraste trop dégradant entre leur fine nature et leur triste sort. C'était comme le pas de cette destinée qu'elles avaient dansé devant nous avec les contrats des deux mariages !

Je me trouvais bien ridicule d'être envahi par une détresse de cet ordre quand il ne tenait qu'à moi de passer quelques heures délicieuses avec une créature si amoureusement belle et de qui j'avais dû être le coin de roman durant toute sa jeunesse.

Mais les impressions ne se discutent pas et c'était celle-là que je subissais. La phrase que Blanche m'avait dite en retirant son pied : « Ne me gâtez pas ma jolie mi-

nute... » me revenait à la pensée et il me semblait que je me préparais en effet à gâter quelque chose de plus précieux et de plus rare qu'une jolie minute : — un joli et délicat souvenir. Que de fois, à travers les avortements et les dissipations de ma folle existence, m'était-il arrivé d'évoquer les yeux de la « petite sœur » à la portière de son wagon, et que je m'étais aimé d'avoir respecté le sentiment que cette enfant sans défense avait conçu pour moi ! J'aurais pu prendre, sur ses lèvres de vierge encore ignorante, son premier baiser d'amour.

Je ne l'avais pas pris, bien que mes lèvres à moi fussent frémissantes aussi de désir, — comme on ne cueille pas une rose pour ne pas la flétrir. Et maintenant!... Ah!

maintenant, la rose était cueillie, sinon flétrie, elle avait été respirée par bien d'autres ! Était-ce une raison pour ne pas en savourer moi-même le voluptueux épanouissement?... D'ailleurs, il était trop tard pour reculer. Un coupé attelé de deux fringants chevaux s'arrêtait au coin de l'avenue. Une tête apparaissait au carreau.

Une petite main m'ouvrait la portière.

J'étais dans la voiture de M"* de Saint- Cygne qui déjà avait dit à son cocher :

— « A la maison ! . . . »

... Les chevaux étaient partis. Nous avions déjà descendu toute l'avenue du Bois et tourné l'Arc de Triomphe, et nous n'avions pas prononcé un mot. J'avais pris la main de Blanche dans la' mienne et je la regardais. La ressemblance avec sa sœur, fantastique à ce moment-là jusqu'à l'identité, était d'autant moins faite pour dissiper l'espèce d'angoisse qui m'avait étreint à entrer dans ce coupé empli d'un parfum trop fort, qu'elle avait elle-même dans les yeux l'ombre d'une angoisse toute pareille à la mienne... — Quel enlèvement et quelle bonne fortune I — Quoique je ne sois guère coutumier de cet imbécile amour-propre masculin qui n'admet pas de tels tête-à-tête, surtout avec de telles femmes, sans les familiarités obligées, j'éprouvai une soudaine impression de ridicule qui me fit passer mon bras autour de

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la taille de ma compagne, — par devoir, si je peux dire I Et l'attirant vers moi, je lui donnai sur la bouche un baiser, qu'elle ne me refusa pas. Elle ne me le rendit pas non plus. A travers ses lèvres entr* ouvertes, et qui ne se fermèrent pas, je sentis sous mes lèvres, à moi, la froideur de ses dents serrées. L'ombre de ses pensées se fit comme plus épaisse encore dans ses yeux. Cependant, au lieu de retirer sa tête, elle la posa sur mon épaule en disant :

— « Comme cela... Laissez-moi un peu comme cela. . . » Puis, à voix basse : « Vous rappelez-vous la dernière fois que nous étions en voiture ensemble?... »

— « C'était pour aller à la gare d'Orléans, » répondis-je en continuant tout haut sa pensée, qui était à cette seconde précisément la même que la mienne.

— « Mon Dieu ! » dit-elle, « j'ai eu tant envie alors de me mettre ainsi et je n'ai pas osé... »

Elle se tut et ses paupières s'abaissèrent comme si, à la vision qu'elle avait maintenant devant ses yeux, elle voulait en sub-

contrées chez Mazurier dans les mêmes conditions ? Ces minutes-ci étaient encore délicieuses. Mais les autres, celles qui allaient suivre? Je nous voyais entrant dans sa chambre à coucher, luxueuse d'un luxe que je devinais infâme, — et tout le resle, et aussi la disparition à jamais de ce je ne sais quoi de si particulier tout ensemble et de si humain, de si tendre et de si triste, qui nous liait pour toujours d'un certain lien... Et ce ne fut pas un raisonnement, ce ne fut pas un effort, ce fut un instinct qui me fit, lorsque le coupé s'arrêta et que nous descendîmes, répondre comme je répondis à son presque contraint :

— « Montez-vous?... »

— « Non, » et je répétai : « Non, petite sœur!... »

Elle me regarda. Une expression d'une infinie reconnaissance remplaça sur son charmant visage la contraction volontaire et morne de tout à l'heure. Et avant que je ne pusse me défendre, elle prit ma main, comme autrefois quand je lui avais

donné la bague, et elle me la baisa en me disant :

— « Ahl merci 1 »

Y a-t-il une bonne fortune qui vaille cette sensation-là? Je me suis répondu non ce soir en revenant tout seul et à pied de cette maison derrière laquelle j'ai vu disparaître Blanche sans la suivre... QjLie me répondrai-je demain? Cela dépendra de mes nerfs. Mais il y a longtemps que je n'avais pas été aussi content de moi et d'un être vivant, — et il est si difficile, comme a dit je ne sais plus qui, d'être content de quelqu'un !

Cannes. Décembre 18^2.

KÂchevè d'imprimer le dix-neuf mai mil huit cent quatre-vingt-treize

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