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jeu des remords. Au lieu de cela, ce pauvre soulier, si peu coquet avec son talon éculé, cette soupe aux poireaux et aux pommes de terre si peu ragoûtante, et apportée par la petite avec des mains de laveuse de vaisselle, j'avais remarqué ce détail aussi, l'accent de la grande sœur quand elle avait montré la chaînette avec la croix d'or, et raconté par avance l'avenir honnête de l'enfant, — bref, toutes les circonstances de cette aventure, si vulgaire à la fois par certains côtés et presque fantastique par d'autres, m'apparurent comme empreintes d'un caractère d'indiscutable sincérité. Ëtait-ce, à cette semaine de distance, la réaction de la réaction, ce retour du désir qui suit les dégoûts du lendemain, comme ces dégoûts ont eux-mêmes suivi Tassouvissement du désir ? Était-ce une curiosité d'oisif à l'égard de la prodigieuse anomalie morale que représentaient les rapports de ces deux sœurs, de « Ma Petite • comme avait dit Aline avec celle qui l'avait ellemême appelée « Ma Grande » ? Était-ce une secrète pitié pour ces deux créatures, et un

pressentiment que je pourrais leur être utile?... Quand je réfléchis à mes actions une fois commises, j'y démêle toujours vingt motifs divers et contradictoires qui me paraissent tous m'avoir décidé également. Dans la réalité, j'ai toujours agi par des impulsions irraisonnées qui contrastent d'une manière cruellement ironique avec la manie d'analyse personnelle et rétrospectivement lucide dont j'ai tant souffert. Mais il était écrit dans le grand livre de la Providence que j'aurais en moi juste assez d'entraînement pour ne pas me conduire avec sagesse, et juste assez de sagesse pour me paralyser au milieu de mes entraînements.

Encore celui qui me ramena, dans la première semaine de janvier, du côté de la rue Linné et de ses énigmatiques habitantes, fut-il un de ceux dont j'ai, à dix ans de distance, le moins lieu de me repentir. Il est vrai que je ne soupçonnais guère dans quelles circonstances tragiques j'allais acquérir la preuve de la bonne foi absolue d'Aline et reconnaître l'innocence entière de sa jeune sœur...

Cétitit, je crois, le lendemain même du jour de l'An. Je me rappelle en effet que j'entrai chei mon bijoutier avant de passer les ponts afin d'acheter deux cadeaux d'éirennes qui me fissent pardonner d'être

parti l'autre jour malhonnéti si évidente mauvaise humeur etde ne avoir douné signe de vie. quoique j'( formellement promis à Aline une i dans la semaine. C'est comme pour le

cette étonnante mémoire que j'ai de la nuance du jour et de l'heure, moi qui oublie, dans mes instants de fatigue, jusqu'au numéro de ma maison, — je revois le ciel pommelé de nuages légers qu'il faisait par cette claire après-midi de janvier, un ciel froid, maisgai, mais sain, mais vital, si l'on peut dire. J'étais parfaitement content, avec une vague sensation de désir à l'égard d'Aline, ce désir heureux que l'on éprouve pour une de ces maîtresses de passage qui vous plaisent sans trop vous troubler, et dont on est sûr qu'elles vous appartiendront ou ne vous appartiendront pas, — à votre gré. Ce n'est pas à l'honneur de l'animalhomme, mais ce mélange de certitude égoïste et de détachement sympathique demeure une des joies les meilleures que nous puissions attendre d'une femme. Il s'y joignait pour moi le paradoxal attrait d'un problème à résoudre, qui ne me semblait plus du tout sinistre maintenant que mes nerfs étaient accordés sur un autre mode.

Je monologuais, suivant mon habitude quand la fantaisie s'éveille en moi, et je

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me disais, ou mieux cette fantaisie me disait : « Tu n'as pas de liaison en ce moment, Aline te plaît. C'est un coin de monde et de mœurs que tu ne connais guère... Ce serait un motif déjà de renouveler cette douce aventure... Il y en a un autre : savoir au juste ce qui se passe entre ces deux êtres, comment l'innocence de Blanche s'adapte au vice de l'autre, ce qu'elle en a deviné, ce qu'elle en ignore...

Quel sujet de roman!... » Dans la première aube de ma jeunesse j'avais rêvé ce rêve aussi : vivre avec ardeur jusqu'à trente-cinq ans, et, passé cet âge, écrire des livres avec mes souvenirs 1 O naïveté !

Quoique j'eusse, dès l'époque où je m'acheminais vers la rue Linné, d'un pied si leste, jugé ces ambitions à leur vraie valeur, j'en ressuscitais le fantôme de temps à autre pour justifier à mes yeux quelques expériences qui eussent choqué trop fort mon fond incorrigible de vieille et pharisaïque bourgeoisie. La vérité vraie est que ce retour chez la grande Aline m'amusait, — tout simplement. Aussi n'avais-

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je qu'une peur en passant le seuil de la maison, duoique, dans ses conversations de l'autre nuit, Aline m'eût dit que j'étais toujours sûr de la trouver vers une heure, elle pouvait être sortie. Elle pouvait surtout avoir quelqu'un avec elle. Je dus m'apercevoir.que cette visite m'intéressait d'un intérêt un peu trop vif rien qu'à la légère émotion qui me saisit pour demander à la concierge :

— « M"* Aline est-elle chez elle ? »

— « Pour sûr qu'elle n'est pas allée courir les rues avec le mal qu'elle a... » me répondit brusquement cette femme, une énorme créature hommasse et moustachue, qui avait peine à se mouvoir dans l'étroite loge encombrée de vêtements. Une petite affiche à la main collée sur le vitrage attestait les talents de l'époux de cette cuirassière, absent pour le quart d'heure, à travailler comme tailleur dans « le vieux et le neuf » . Avisant une casserole de fer qui chauffait sur un poêle, et comme pour commenter son mot, la grosse femme en tira une cuiller de bois tout engluée d'une

bouillie grisâtre dont je reconnus aussitôt l'écœurante odeur : « C'est de la graine de lin que je lui prépare pour ses cataplasmes... » continua- t-elle.

— « Mais qu*a-t-elle donc? » demandai-je.

. — « Ce qu'elle a?... » répondit la bourrue bienfaisante. « Elle a qu'elle devrait bien s'acheter une conduite, au moins pour deux liards, et qu'elle s'est donné quelque mauvaise fièvre intérieure à rentrer à des trois heures du matin... Gentille comme elle est, avec son bon caractère, elle aurait deux ou trois connaissances, des messieurs bien qui auraient chacun leur jour ; seraitelle pas plus heureuse qu'avec tous ces petits galvaudeux de carabins?... Je vous le demande!... Avec ça que c'est eux qui s'occuperont de la petite si elle venait à manquer... Et c'est qu'elle l'aime, sa petite. On n'a jamais vu deux amours de sœurs pi us gentilles... Elles seraient à moi, toutes deux, je ne leur voudrais pas du bien davantage... Si ce n'est pas une pitié, monsieur, d'être coureuse comme ça avec

un si brave cœur!... Elle s'ôterait le pain de la bouche, monsieur, pour l'autre...

Et puis!... Enfin, il faut que jeunesse se passe... Monsieur, comme mon mari n'est pas là et que je ne peux pas trop quitter la loge, si c'était un effet de votre complaisance de dire à la Blanchette qu'elle descende chercher le cataplasme avec un linge?... Au second, la porte à droite...

Mais vous savez bien... »

Le pittoresque de ce discours dont la fin était soulignée par un clignement d'œil indulgent, la nuance des relations des deux sœurs avec cette concierge compatissante et bougonne, les causes attribuées par la faiseuse de cataplasmes à cette indisposition d'Aline, m'empêchèrent d'attacher trop d'importance à cette nouvelle.

Je pensai que ma maîtresse d'une heure avait pris froid dans quelques-unes de ces expéditions nocturnes comme les bandes du (Quartier en commettent dans les semaines fériées, où l'argent abonde. Quoique la transformation de l'idéal Prudhon de l'autre soir en une pauvre diablesse de

coureuse tordue par quelque colique ne correspondît guère à mon attente, je ne me serais pas estimé si je n'avais gravi cet escalier avec un égal empressement. « Elle aura toujours bien besoin de quelques douceurs, » pensais-je, « et je les lui enverrai... » Et l'air des * Trente matelots sur Je bord de Vile... » que je sifflotais en gravissant les marches ne s'accordait guère à l'impression vers laquelle je marchais ainsi. Mes connaissances médicales étaient bien courtes à cette époque. Elles le sont un peu moins, aujourd'hui que j'ai traversé de véritables crises d'hypocondrie durant lesquelles j'ai compulsé manuels sur manuels et expérimenté drogues sur drogues. Mais quand la petite Blanche fut venue à mon coup de sonnette et qu'elle m'eut introduit tout naturellement dans la chambre d'Aline, je compris, au premier regard, que la jeune femme était très profondément atteinte et ma gaieté tomba du coup. Ses traits décomposés, la décoloration de son teint, le pli de sa bouche, les soupirs affreux que lui arrachait la

douleur, tout révélait une attaque aiguë d'un mal trop violent pour qu'elle ne fût pas en danger. — Elle se mourait tout simplement d'une péritonite I — Je n'ai su le vrai nom et la vraie nature de cette fatale indisposition qu'un peu plus tard, mais il n'était pas besoin d'être docteur pour comprendre combien la pauvre fille souffrait. Même à travers cette souffrance elle avait gardé ce joli esprit de femme dont la grâce m'avait enchanté dès mon entrée dans le banal salon de restaurant où je lui avais été présenté. Elle ne m'eut pas plutôt aperçu qu'elle drapa autour de ses cheveux et de son cou un fichu mauve, d'une étoffe souple et fanée, qu'elle avait à portée de ses mains. Elle avisa un pulvérisateur sur une table de nuit et elle fit signe à la petite de parfumer la chambre. Puis, forçant ses lèvres séchées à sourire, et s'appelant elle-même tour à tour de son nom de Quartier et de celui que je lui avais donné l'autre nuit. — « Ah I vous êtes revenu voir votre Prudhon ?... » dit-elle. « Il est bien malade. . . Il croyait que vous l'a-

viez déji oublié... Vous êtes parti, l'autre matin, si brusquement... Il ne vous en voulait pas, allea. Une pauvre Line

a ^^' .fc vous saviez corn-

Kr^^^*IV.^ me je souffre?

— < C'est un peu votte faute, »ajouta-t<lle d'un air de genlil reproche, • je me suis ennuyée de vous. C'est béte, mais c'est viai. J'ai senti que j'allais prendre une toquade... Alors j'ai un peu couru les cafés pour secouer ça. J'ai été mouillée l'autre soit, et ïoili comme c'est venu!,,. Vou- ]eï-ïOus me donner 1 boire? > demandal-elle, en me montrant une tasse devant la cheminée. • Qpelle drâle de devise pour

un Prudhon, pas : — camomille et cataplasme?... »

— « Allons, » lui dis-je, « vous riez, vous êtes guérie. »

— « Je crois, au contraire, que je suis bien malade, » fit-elle d'une voix sérieuse en se recouchant. « Ah I s'il n'y avait pas la petite, ce serait tant mieux, mais un peu tôt tout de même !... »

— « Est-ce que vous avez vu le médecin? »

— « Pas encore... J'ai écrit à Dubau, l'interne. J'ai été avec lui un an... Il n'a pas répondu... Il n'a jamais eu très bon cœur... II y a bien un petit étudiant qui m'a commandé cette tisane et cette graine de lin. Mais avant-hier, et depuis il n'a plus repassé. Il doit être dans sa famille pour les fêtes. Et puis, les médecins !... Chez nous, quand on est malade, on mange et on boit le plus qu'on peut et on guérit tout seul...

Mais je ne peux pas, j'ai trop de dégoût...

Boni C'est la petite qui revient avec le cataplasme. . . Vous savez, il faudra me laisser... Je dois déjà tant vous répugner. Te-

nez, entrez dans la salle à manger pendant que mon Blanchon me changera... Pauvre petit Blanchon-Blanchette, ne te fais pas de peine surtout. »

La petite sœur était en effet rentrée, pendant ce discours, tenant dans une serviette la graine de lin préparée par les soins de la concierge. Elle avait des larmes dans ses yeux, rouges déjà d'avoir trop veillé et trop pleuré depuis cette fin de semaine. Je me retirai dans la salle à manger, comme Aline me l'avait demandé, le cœur serré par les propos que m'avait tenus la malade, par cette coquetterie d'enfant galante qu'elle avait montrée à travers la soufh-ance, par l'abandon où je la trouvais, par l'inexplicable mélange de dégradation et de simplicité, de désordre et de bonhomie que je venais de constater une fois de plus. Cette existence avait son image dans cette salle à manger, dont les meubles avaient dû être achetés à tempérament, — par billets mensuels de vingt-cinq à trente francs, payés?

Je devinais trop comment. — Mais le

choix du vieux chêne, le bronze doré de la pendule au-dessus de la cheminée, les chaînettes luisantes de la suspension audessus de la table attestaient Tldéal d'installation si provincialement commune poursuivi à travers cette vie de bohémienne à « toquades », comme elle avait dit, — pendant que sur le buffet une abondance d'objets hétéroclites et gagnés à des tourniquets de foires racontait les humbles plaisirs de l'étudiante en partie fine. Une porte était entr'ou verte, que je poussai.

C'était celle de la chambre de la petite sœur. J'y entrai et je vis un petit lit de fer sous deux gravures de première communion, une toilette de servante, mais propre, sur une table de bois deux lampes dcj j faites, un bougeoir nettoyé, des bottines avec une boite à cirage, d'autres hros\cs et des balais, de quoi vaquer au grm ou* vrage de la maison, et a c6té d'une photo* graphie d'Aline en robe décolletée, — le chef-d'œuvre d*ofie couturière du boul' Mich',poar parler toujours comme elle...

— le portrait d'une vieille paysanne qui

devait être leur mère, et un portrait de Blanche elle-même, de deux ou trois ans plus jeune. Cette étroite chambre achevait de me donner le mot de ce qui m'avait paru être un mystère, tout simplement parce que j'avais voulu une fois de plus demander de la logique à la vie, au lieu qu'elle procède pour les âmes comme pour les terrains, par alluvions successives. La phrase significative d'Aline sur les ouvriers me revint. Je l'aperçus qui, arrivée à Paris, comme bonne sans doute ou comme demoiselle de magasin, se laissait gagner par ce demi-bien-être, si médiocre pour moi, si réel pour la fille de cette paysanne en sabots dont j'avais devant mes yeux le visage travaillé par le rude labeur des champs. La prostitution avait suivi, mais douce, mais presque innocente, toute pareille à celle que j'avais déjà pu connaître en Espagne, chez ces jolies ninas du peuple, les Conchas, les Carmelas, les Transitos, les Dolores qui se gagnent une dot dans les maisons de plaisir de Séville ou de Cadix.

C'est un métier qui tantôt les ennuie, tan-

tôt les amuse, et il ne les empêche pas d'être bonnes filles ni d'être bonnes sœurs.

Dans un voyage chez elle, Aline avait vu la pauvre Blanche mal nourrie, mal habillée, mal logée, leur mère endettée, leur père misérable. Elle avait offert d'emmener la petite avec elle, peut-être avec l'idée de la mettre en apprentissage. Puis elle l'avait gardée, et l'autre avait accepté cette existence en commun, tout naturellement, tout innocemment encore. Deux ou trois des amants de sa sœur avaient dû être bons pour elle, lui donner des cadeaux, l'inviter à dîner. La petite sœur avait aidé la concierge dans les soins de l'appartement. De là au chocolat du matin qui avait tant épouvanté en moi l'incompressible Prudhomme, il y avait juste la distance qui sépare un service d'un autre, puis d'un autre, et voilà qu'au lieu de m'indigner, comme la première fois, je me sentis saisi d'un attendrissement qui me mit à moi aussi presque les larmes aux yeux lorsque la petite me rappela en me disant tout bas :

lO

— • Esl-ce que

vouî croyez que ma

Grande esl vraimeni

:nialadeî.

— • Ce Q'cst que

ViBiin de quelques

tours, • M iis-ii:, <

:t, poui la disliaîre ;

. Tenez, prenei e

ette boite, c'est vos

étrennes i tou-

lesdeuE... .

Blanehon-

-v'iâHB

1 vrit récrin de

l'yNiv

velours dans

lequel le joail-

d'or articulés comme on les fabriquait alors et qui se développaient tout entiers. Son jeune et naïf visage s'empouipra d'une rougeur de plaisir devant ce Wjou qui était aussi un joujou. Sesyeui brillèrent de reconnaissance, et elle courut

des bagues à son doigt tremblant de fièvre et qui dit :

— « Comme il t'a gâtée 1 — L'as-tu remercié au moins ? »

Et avant que j'eusse pu me dérober à cette humble caresse, la petite sœur m'avait pris la main qu'elle me baisa ! . ..

Oui ! Humble caresse et qui me toucha plus que je ne peux dire, par cette humilité même, comme si j'y avais senti un appel vers ma protection ! Cette enfant, toute voisine de la nature, avec son âme si passive, si désarmée devant les réalités cruelles de la vie, devina-t-elle, par un instinct presque animal, comme celui d'un pauvre chien en détresse, que le hasard allait faire de moi, l'inconnu de l'autre semaine, son plus efficace soutien dans une circonstance affreuse ?. . . Le mot jeté pour la tranquilliser que « c'était seulement l'afiBiire de quelques jours » se trouva être sinistrement prophétique, mais dans un tout autre sens, et j'en eus la certitude presque aussitôt.

Malgré les préjugés que la malade profes-

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sait à l'égard des médecins, je ne voulus pas que l'après-midi se passât sans qu'elle eût été examinée par un vrai savant et j'allai moi-même à la recherche d'un de mes bons amis, le docteur Louvet, qui n'était pas encore l'homme à la mode, dont toutes les étrangères raffolent, et qu'une archiduchesse réclame à Vienne, tandis qu'une grande-duchesse l'appelle à Pétersbourg.

11 est si occupé aujourd'hui, que je n'ose même plus le voir pour moi-même. En ces temps-là et quoiqu'il fût déjà un observateur de premier ordre, les clients n'abondaient guère dans son second étage de la rue Bonaparte. Aussi l'enlevai-je sans le moindre remords. Nous devions aller chez Aline d'abord et dîner ensuite. Je lui avais raconté dans la voiture la peu aristocratique fantaisie qui m'avait conduit à rendre visite aux deux sœurs le jour même :

— « Ce ne sera sans doute rien, » me dit-il en riant; « mais ce qui m'amuse, c'est ton étonnement devant une de ces jolies aventurières du Quartier que nous appelions quand j'étais à l'hôpital, — par-

donne-moi ce latin de pharmacie : Grus vulgaris ou officinalis... C'est plein de créatures comme cela, ces ruelles entre le Valde-Grâce et le Panthéon. Il en pousse par milliers, ei^tre les pavés, de ces petites fleurs de campagne, toutes fraîches encore et à peine transplantées, avec leur arôme de terroir à peine adouci. Puis, ou ça meurt, ou ça devient les féroces rouleuscs du trottoir parisien!... Quant à la petite sœur, j'ai tant vu la même situation avec des mères, tu entends, et aussi inconsciemment immorales! Nous nous imaginons, nous autres, tas de rentiers et de philistins, qu'entre la prostitution et la famille il y a un fossé, l'honneur d'un côté, le déshonneur de l'autre... C'est méconnaître la nature humaine. On n'irait pas souvent jusqu'au bout du mal si on ne commençait par y mêler beaucoup de bien, puis un peu, tout court. Et puis, c'est comme pour les marguerites qu'on effeuille, il ne reste plus qu'un pétale, et à cet un peu succède le pas du tout, et après le dernier pétale on trouve quelquefois un cœur d'or... »

Cette gaieté philosophique eut bien vite cédé la place au sérieux du praticien en présence d'un cas très grave, lorsqu'il eut causé avec la malade. Il me demanda de passer avec la petite sœur dans l'autre pièce, duand nous revînmes, je vis, moi qui suivais quelquefois ses visites à la Charité, qu'il avait sa physionomie des mauvais jours :

— « Je reviendrai demain matin, » dit-il à Aline ; et quand nous fûmes dans l'escalier : « Elle est perdue, sans un miracle, »

fit-il, et il entra dans le détail des phases qu'allait suivre la maladie. Puis brusquement, avec un certain coup d'œil cynique et perçant que je lui connais bien : « Et veux-tu que j'ajoute une consultation pour toi? Donne de l'argent s'il n'y en a pas dans la maison, mais n'y va pas trop... »

— « Et pourquoi?... » demandai-je stupéfait du ton sur lequel il avait prononcé cette phrase.

— « Pourquoi?... Parce que tu es en train de devenir amoureux de la petite et la petite amoureuse de toi... »

— • J'espère pour le pauvre Prudhon, > i réponilis-ie, • que tous tes diagnostics

gardes— Tu feras ce que tu voudras de mon conseil... Après

manière que commencent ces malpropres choses qui s'appellent des séductions. «

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qu'en ma qualité de médecin je considère comme les plus ignobles des crimes... Et puis, comme cela ne me regarde pas, pardonne-moi si je t'ai froissé... Et n*en parlons plus... »

Dois- je croire que ce rare observateur avait -démêlé dans les arrière-fonds obscurs de mon être une fijjre cachée de désir, que moi-même je ne soupçonnais pas ? Toujours est-il que pendant les quelques journées que dura encore la maladie d'Aline, journées où je passai beaucoup d'heures à son chevet, je fus extrêmement réservé et très embarrassé aussi devant la petite sœur. C'était vrai qu'à la voir aller et venir autour de cette agonie, il était impossible de n'être pas touché profondément de la délicate tendresse qu'elle montrait à a sa Grande », n'ayant jamais un mouvement d'impatience, toujours prête aux soins les plus minutieux et les plus pénibles, ne dormant et ne mangeant pour ainsi dire pas, et trouvant le moyen que cet appartement encombré de remèdes fût toujours tenu

avec cette propreté Angevine comparable à la propreté Flamande... Mais non, Louvet avait eu tort, au moins pour mon compte.

De par delà les années, je me souviens de la réelle admiration, du respect plutôt que la brave petite personne m'inspirait et de la pitié qui continuait à s'y mélanger lorsque je me trouvais assister à quelqu'une des rares visites que recevait la mourante.

Il arrivait de temps à autre des jeunes hommes, tantôt avec des cheveux longs sous un feutre mou, tantôt la coiffure astiquée sous un chapeau haut de forme à bords plats, sans aucun doute des anciens amants d'Aline. Ou bien c'étaient des femmes aux chignons outrageusement jaunes, aux yeux cernés, aux lèvres peintes.

I^ petite recevait les uns et les autres dans l'étroite antichambre qui précédait la pièce principale. J'entendais les voix des hommes qui se faisaient pourtant toutes basses et celles des femmes qui se faisaient aiguës pour prononcer des phrases imbéciles comme il s'en murmure autour de toutes les maladies, et la voix de la petite

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leur répondait, sans que jamais l'émotion dont je la savais dévorée se manifestât par quelqu'une de ces exagérations de langage qui sont trop naturelles. Aline soufFrait.tant qu'à peine si elle y prenait garde. La mort continuait son œuvre, et un matin, en arrivant prendre des nouvelles, rue Linné, j'appris de la concierge qu'elle avait passé dans la nuit 1 — Je ne demandai pas de détails.

Le simple fait que j'eusse été un des derniers à posséder ce corps que depuis j'avais vu se tordre dans une si affreuse agonie, me remuait d'un frisson physique où il entrait un indéfinissable remords. Je ne voulus même pas voir la pauvre morte, mais je questionnai la concierge sur la survivante :

— a Elle est étonnante de raison, » me dit la brave femme. « Seulement, quand tout sera fini?... »

— « Et l'argent?... » interrogeai-je.

— « Elle avait une petite réserve qui suffira pour les premiers frais... Ça m'a fait mal au cœur, » ajouta la brave femme, « quand elle a cassé devant moi sa pauvre tirelire... Pour le reste, on verra... »

Ainsi mon billet bleu, posé dans le soulier au coin du feu par la nuit de Noël, allait servir à payer une partie de l'enterrement de celle qui s'enlaçait à moi d'une étreinte si caressante, par cette nuit toute voisine et déjà irréparablement lointaine.

Ce détail qui me serra le cœur, la délicatesse de la pauvre petite fille qui n'avait pas pensé une seconde à s'adresser à ma bourse, la sorte de prédestination qui m'avait si subitement mêlé à leur vie à toutes deux, et dans un tel moment, tout eût dû me décider à continuer ma mission d'ami improvisé, voire le respect humain vis-àvis de l'excellente M""Mourlevat. — Je me rappelle maintenant que tel était le nom copieux de la concierge bourrue et moustachue: — Et voilà qu'au lieu de monter mettre à la disposition de la petite et mon argent et mes démarches, je repris place dans la voiture qui m'avait amené, en disant le plus menteur des « je dois faire une course. Je repasserai. . . » Je venais d'éprouver, sur ce seuil de porte, une fois de plus.

cette espèce d'invincible horreur de la mort qui fait que je pourrais compter les enterrements auxquels j'ai assisté. — Il n'y en a pas cinq ! — Soigner un malade me paraît tout naturel, et fût-il atteint de l'éruption la plus contagieuse, je le veillerais et je le panserais sans répugnance et sans peur. Il m'est physiquement insupportable de m'approcher non seulement d'un cadavre, mais d'une chambre où il repose, mais du cercueil où il est enfermé, — n'eussé-je pas connu vivant l'être humain dont c'est l'inerte dépouille. Il faut croire que cette aversion nerveuse procède en moi des arrière-fonds les plus intimes de mon organisme, pour que je n'aie pas même essayé de la dominer dans plusieurs circonstances de ma vie, notamment dans celle-ci. Hélas! N'ai-je pas évité de même les convois de quelques-uns des amis que j'ai le plus aimés ? N'était que depuis bien longtemps je me suis habitué à regarder mon caractère d'une façon historique, — comme disait Gœthe, c'est-à-dire avec autant de curiosité impersonnelle que s'il

s'agissait d'un étranger, — j'aurais honte de noter ce que la franchise m'oblige à noter dans ces pages. Mais je me suis donné ma parole d'y être vrai jusqu'au cynisme.

Sans quoi, vaudrait-il la peine d'user mon encre à me peindre en beauté, — comme ce vieux fat de d'Avançon qui retouche luimême à la plume ses photographies pour les donner aux dames, après s'être mieux noirci la moustache et les cheveux ! — Ht puis, quoi ? Ai-je jamais eu la moindre prétention au titre de petit manteau bleu ?

J'aurai été, dans mon existence obscure, un homme à qui n'aura jamais manqué la bravoure de ses façons de sentir. Soyons juste en avouant que cette bravoure mérita cette fois la définition de l'humoriste qui disait que le courage civil se distingue du courage militaire en ce que ce dernier consiste à braver le danger et l'autre à le fuir I Et enfin que de périphrases, pour me rappeler à moi-même qu'une fois la rue Linné quittée, j'entrai dans le premier café qui se présenta, — Je le vois encore, un estaminet long et pauvre, où trois bourgeois de la

rouges de la H/ille aux vhii. Là, je denan dai une plume, du papier et de l'encre

J'écrivis i b petite Bliiiche un billet sympathie où je prétextais une nèccs:

absolue d'aller pendant quannte-liuit lu res ji la campagne. Je lui fis porter ce n

parus à l'appartement Je la rue Lij

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que trois jours plus tard, c'est-à-dire au moment où j'étais très sûr que la cérémonie funèbre était bien terminée.

Cette fois, c'était du vrai courage qu'il me fallait pour reparaître devant la pauvre petite sœur. De deux choses l'une, ou bien elle croirait au prétexte que je lui avais donné pour ne pas l'assister dans les derniers devoirs à rendre à la morte, ou bien elle n'y croirait point. Dans le premier cas, sa confiance me serait un triste reproche. Dans le second, comment lui expliquer une anomalie de ma sensibilité particulière, tout aussi bizarre que l'anomalie de son innocence à elle, au temps où elle vivait à côté de la prostitution de « sa Grande » comme elle eût vécu du plus vertueux travail, paisiblement, ingénument, amilialement ? Je la trouvai dans l'appartement ouvert sur les massifs du Jardin des Plantes, comme au matin où je m'étais réveillé dans le lit, maintenant sinistre sous son couvre-pied, sans draps et sans taie autour de l'oreiller de coutil. Il ne restait plus du Prudhon disparu que ce cliétif

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mobilier gagné au prix de son joli corps aujourd'hui à jamais enfoui sous terre, les brimborions de son humble luxe frelaté et les portraits, cette légion des portraits de ses amants de quelques jours ou d'une heure !

La petite Blanche était tout en noir, — vêtue d'une robe d'Aline qu'elle avait encore moins bien adaptée à sa taille que celles dont je l'avais déjà vue habillée. Le temps lui avait manqué. Elle était occupée à ranger des papiers qu'elle jetait dans le feu de la cheminée. — C'était, je le reconnus tout de suite, la correspondance amoureuse de la morte ! . . . — Quand la pauvre enfant était venue m'ouvrir, elle avait poussé un petit cri, et une rougeur avait empourpré ses joues. Ce saisissement, le regard dont elle m'enveloppa, l'émotion que je devinai dans sa voix, tout cela était trop vif, trop spontané, trop singulier aussi pour que la phrase cynique du docteur Louvet ne me revint pas à la mémoire. Puisque j'ai pris le parti d'écrire ici toute la vérité, pourquoi n'avouerais- je pas que moi-même, durant les premières minutes de notre en-

pour moi des souvenirs mélangés de voluplt et de tristesse, si jolie, el si vraiment la s«ur de si sœur, avec la grâce de ses

quinze ans à peine mûris, — plus mûris pourtant depuis ces deux semaines que s'il se fût écoulé six mois. Elle avait grandi.

Sa voix avait un peu mué, et surtout son regard avait changé. Ce n'était pas la première fois que j'observais ce phénomène si particulier dans ces âges de métamorphose où l'être incertain confine à deux périodes. Une grande douleur hâte soudain la définitive éclosion de la jeune fille ou du jeune homme. Je n'avais plus devant moi la gamine de l'autre semaine. C'était une vraie femme qui me parlait dans ce dangereux tête-à-téte. D'ailleurs, la souffrance avait-elle été seule à faire cette œuvre ? Des lettres éparses sur la table, n'en avait-elle pas lu quelques-unes? Que restait-il à éclairer en elle avant cette dernière lueur? Enfin, si vraiment Louvet ne s'était pas trompé, cet éveil de sa sympathie à mon égard n'avait-il pas achevé cette éclosion intérieure, — qui précéderait l'initiation, de combien, maintenant qu'elle était ainsi, toute seule, sans défense et si attirante avec le charme de sa

fréle nervosité, charme si puissant que j'en étais remué moi aussi?... Je crois m'étre confessé assez franchement pour avoir le droit de dire que ce trouble du moins demeura bien involontaire. Si ce fut une tentation, je la domptai tout de suite. Je n'hésitai pas une minute sur mon rôle d'honnête homme. C'était très simple, n'est-ce pas ? J'ai pourtant plaisir à me rappeler que malgré ce petit frisson qui m'envahissait je n'eus pas besoin d'effort pour faire ce que je devais dans cette heure décisive... Je dis : J'ai plaisir. Il me faudrait dire : J'avais plaisir! Car à présent que Mazurier m'a transmis la commission de M"' Blanche de Saint-Cygne, une teinte affreuse d'ironie se répand pour moi sur le souvenir de cet entretien que nous eûmes, elle et moi, au coin de ce feu alimenté par les billets doux des don Juans du Quartier, durant cette après-midi d'hiver, et dans la chambre de la morte I

— « Et que comptez-vous faire maintenant? » lui demandai-je après qu'elle

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m'eut donné des détails sur l'enterrement de cette pauvre Aline sans même faire une allusion à mon absence.

— « Je ne sais pas, » répondit-elle. « Ce serait si dur pour moi de quitter cet appartement. »

— « Me permettez-vous de vous parler comme un ami ? » lui dis-je, un peu étonné du conditionnel qu'elle venait d'employer.

« Vous le comprenez, que je suis votre ami? » Elle me regardait avec des yeux d'une reconnaissance si tendrement émue !

« De combien est le loyer? »

— « I-a concierge m'a dit qu'on devait cent cinquante francs pour ce terme... Elle ne voulait pas que je paie tout de suite, mais Aline avait préparé de quoi dans une enveloppe et demain tout sera en ordre. »

— « Et quand vous aurez payé, que vous restera-t-il ? »

— « Encore plus de trois cents francs, »

dit-elle.

— « Et votre sœur n'avait pas d'autres dettes? »

— « Je ne pense pas, » dit-elle. « Aline

n'était pas désordre du tout. Nous avons toujours payé comptant chez l'épicier, chez le boucher, chez le boulanger... Nous élisions nos chapeaux nous-mêmes et ses robes, les derniers temps... »

— « Alors vous comptez sans doute rentrer chez une modiste ou chez une couturière? » lui deniandai-je. Il y avait quelque chose qu'elle ne me disait pas, je le sentais. « Mais y gagncrez-vous de quoi garder l'appartement? » ajoutai-je.

— « Non, » fit-elle avec embarras; « mais ma sœur avait des connaissances qui m'aideront peut-être. »

Je la regardai. Tous les soupçons que j'avais conçus le premier jour affluèrent de nouveau dans ma pensée, et elle, comme si elle avait lu dans cette pensée, elle continua, soucieuse d'empêcher que je ne me commentasse cette phrase à moi-même :

— « Vous avez été si bon pour moi, j'attendais votre retour pour vous consulter. . . J'ai reçu la visite de M. Bertrand... C'est un vieux monsieur qui est marié, paraîtil... Il me donnait toujours des cadeaux

quand il venait voir Aline... Il ne savait pas qu'elle était morte. Il est resté longtemps à me consoler... Il a été si bon, lui aussi ! . . . il m'a offert de me prêter de l'argent jusqu'à ce que j'eusse trouvé quelque chose... Je lui donnerai réponse demain, car il doit revenir... »

Je la regardai de nouveau. Je n'ai pas éprouvé souvent dans ma vie d'anxiété pareille. Les mots qui me venaient sur les lèvres, pouvais-je les lui dire quand je l'avais connue comme je l'avais connue, elle servante officieuse de sa sœur, et moi couché dans le lit de cette sœur avec qui je venais de passer la nuit ? D'autre part, pouvais-je me faire la moindre illusion sur ce personnage respectable dont elle me parlait, qui était venu la voir aussitôt l'autre morte, et sur les projets qui avaient déterminé ce vertueux bourgeois, sans doute déguisé sous un faux nom, à cette offre complaisante? Aussi distinctement que je voyais le lit où j'avais dormi auprès d'Aline, je la vis, elle, la petite Blanche,

circonwnue peu à ptu bienfaiteur. Je \a les sc< les baisers sur !e front d'i

vait été l'existence de sa sœurl Blanche était juste sur le bord de cette destinée, je le sentais si bien, assez innocente encore pour ne pas se défier, assez éveillée déjà pour qu'elle fût embarrassée de sa propre confiance, — comme si elle devinait qu'il y aurait de sa part à recevoir le premier bienfait du vieux protecteur un marché tacite dont elle ne comprenait pas toute la portée... J'éprouvai alors, à l'idée que cette pauvre enfant, tout attendrissante, toute jeune, toute fine, allait être livrée en proie à l'immonde luxure de ce débauché inconnu, à la sienne ou à celle d'un autre, — à la mienne peut-être, si je ne la sauvais pas et de nous et d'ellemême, et de celui qui la corromprait et de celui qu'elle aimerait, — j'éprouvai, disje, un accès de pitié si profond, si intense, si passionné, qu'il m'inspira le plus sûr moyen dont je pusse me servir. Je lui pris la main avec une tendresse qui, cette fois, était aussi pure qu'eût pu l'être celle d'un frère aîné, et je lui parlai dans toute la vérité de mon honneur, ne craignant

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pas, tant je sentais la minute solennelle, de toucher en elle à l'inconsciente affection qu'avait diagnostiquée le brutal Louvct

— « Écoute-moi, ma chère enfant. — Tu as de la sympathie pour moi, je le sais.

Tu viens de me le prouver encore... Ht moi aussi je t'aime, quoique je te comiaisse à jK'inc, comme si je te connaissais depuis longtemps... Je t'ai rencontrée dans des circonstances qui ne me permettent pas de te gronder sévèrement... Mais crois-moi, tu le peux encore", reste une honnête fille. . . C'était la volonté de ta. pauvre sœur que tu ne juges pas, et que tu as raison de ne pas juger... Elle n'était pas heureuse et elle voulait que tu le fusses, toi, heureuse, et comme tu peux l'être, en épousant un brave garçon qui t'estime et que tu estimes. Il ne faut pas recevoir ce M. Bertrand demain. Il ne faut rien accepter de lui. 11 ne faut ni le revoir, ni personne qui t'ait connue ici, ni me revoir moi-même, mais t'en aller, partir pour ton pays. Je me chargerai de régler tous tes intérêts, l'appartement, les petites dettes, tout enfin.

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je t'en donne ma parole... Les meubles te seront envoyés, pour te meubler quand tu te marieras. Les objets t'arriveront tous.

Tu n'auras à t'occuper de rien... Mais si tu veux que je garde de toi un gentil souvenir, celui de la petite amie que tu m'es aujourd'hui, va-t'en. Pars dans trois jours, pars dans deux jours, demain, tu m'entends, demain. Je viendrai te prendre et t'emmener à la gare. Et ne pleure pas. — Ne crois pas qu'il y ait une mauvaise idée de toi ni de ta pauvre sœur dans ce que je te dis... Je te parle comme elle te parlerait, elle, si elle pouvait revenir et t'ouvrir son cœur... Tu n'as qu'à me répondre que ta mère te laisse libre et que tu veux rester ici, je te répète que je ne te gronderai pas. Mais si tu as éprouvé que j'avais pour ta sœur et pour toi un véritable intérêt, entends ton bon destin qui te dit par ma voix : — Va-t'en, va-t'en !... »

Elle m'avait écouté avec des yeux effarés et tout grands ouverts sur moi, ses beaux youx bruns et doux de gazelle apprivoisée, dans lesquels je vis lentement, lente-

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ment germer deux grosses larmes. Et puis, à mesure que je lui parlais, prononçant d'autres phrases dont je ne me souviens plus, mais qui toutes exprimaient la même supplication de fuir ce que je sentais un danger — pour moi peut-être autant que pour elle, — des sanglots la secouaient, convulsifs. Était-ce son sentiment pour moi encore inconnu d'elle-même qui la bouleversait ? Mes paroles finissaient-elles d'éclairer cette conscience obscure ? Exprimais-je tout haut ce qu'elle se disait tout bas et qu'elle ne voulait pas entendre?

Toujours est-il qu'elle avait pris mes mains et qu'elle les couvrait de ses pleurs en gémissant :

— « Oli ! merci ! merci !... Je vous obéirai. Je ferai tout ce que vous m'ordonnerez. Je m'en irai de Paris... Ah ! que vous êtes bon ! Que vous êtes bon !... »

Mon Dieu 1 Que cette heure-là est loin I Fallait-il que je fusse jeune alors et naïf malgré que j'eusse traversé déjà bien des aventures ! Et le suis- je resté, malgré bien

ïulle qu'embaumait d'un petit parfum subtil la fleur bleue de ce souvcnirl... Je vapis toujours h petite Blanche pcuelièe

)lre correspondance eût cessé dès les prciets trais mois, et q u'el le se f lit bornée, de part i elle, à deux épitres monumentales enfantillage et d'orthographe, je iiourisjis taujouis un vague proiet d'aller à

Beaumont, près d'Ingrandes, — j'avais retenu le nom du village, — afin de me caresser les yeux et la conscience à l'honnêteté de son mariage et de sa famille.

Car je ne doutais pas que la Providence eût béni ma bonne action... Et je vais dîner mardi avec M"* de Saint-Cygne, — de la meilleure noblesse de lit, comme dit Gladys. — Oui, c'est très piquant, ainsi que je l'ai confié à Mazurier, extrêmement piquant, si piquant que j'en ai comme une pointe au cœur et que pour un peu les larmes m'en viendraient, comme à Blanche quand je lui parlais!... Il est plus raisonnable d'éclater de rire, et c'est le parti que je viens de prendre.

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