SCÈNE I
FERDINAÎSD, GABRIEL.
Us eutrent da fond.l
Comment, vilain sournois, depuis un mois que Paris vous possède, c'est aujourd'hui la première fois que vous paraissez à l'hôtel de Caslelnéro!.. vous oubliez donc vos amis ?
GABKIEL.
Oublier mes amis!., des amis tels que toi... mais on leur serait fidèle, quand ce ne serait que par amour-propre... Le colonel Ferdinand de Caslelnéro, premier aide-de-camp du maréchal Lannes...un des vainqueurs d'Austerlitz... et mon ancien camarade de classes!., oh! non... mais je te croyais en tournée.
FERDINAND
Depuis huit jours, le Journal de lEmpire a annoncé le retour du maréchal. D'ailleurs ma femme était ici... ma mère également.
GABRIEL
Très bien . très bien... mais tu me connais... timideet rougissant comme une jeune fllle...tu te rappelles... au collège, on m'appelait le candide... eh bien, mon ami, je ne suis pas changé... et me présenter seul devant ces dames seules aussi... c'était trop mâle pour un adolescent... n'est-ce pas, mon cher colonel?
FERDINAND
Allons donc, monsieur le cam>idb... dans votre petite ville deTarbes, où je suis passé, on ne parlait que de vos bonnes fortunes... vous êtes le Lovelace des Hautes-Pyrénées.
GABRIEL
Oh! non, non. ..mais on a ses petits moyens, ses petites occasions dont on sait profiter; tu penses bien qu'à mon âge... avec mon physique et ma tournure, un jeune homme ne vit pas d'eau fraîche seulement... aussi j'étais impatient de revoir Paris... D'abord parce qu'à Paris est celle que j'adore... car j'adore mademoiselle Céleste... ensuite...
AiR du partage de la richesse.
J'aime Paris, la ville enctianlcresse ,
Divin séjour, sol enivrant!
Où tout vous parle de tendresse.
On Ton est heureux en courant.
Quoiqu'amoureux , j'ai dû payer nioi-intinc
Un tribut que chacun lui doit.
On vient ici pour voir tout ce qu'on aime , On est forcé d'aimer tout ce qu'on voit. FERDINAND.
Diable Injon anîi... pour un candide...
GABRIEL
Ça félonne... écoute, colonel... Nous sommes intimes... je te dois plus qu'une demi-confidence... vu Ion grade et notre amitié.
FERDINAND
Qu'as-tu à m'apprendre"?..
GABRIEL
N'allons pas si vite... tu sauras tout... Tu sais déjà pourquoi je suis venu à Paris?., pour me marier... c'est très moral. Ta mère, madame la marquise a bien voulu me mettre de côté une épouse de son choix... une jeune fille naïve et gentille, à ce qu'on dit... pour moi qui suis ce que tu sais et... ce que l'on voit; une héritière de (|ualre cent mille francs et pas noble. pour moi qui n'ai d'autre noblesse que vingt-cinq mille livres de rente.
» MISEE DKAMAIKH E.
KERDl>AM».
C'est la boilue.
GABRIEL
C'est toi qui es trop bon... Revenons à l'héritière... je la prends de confiance... c'est encore très moral.
OÙ veux-tu en venir?
GABRIEL
Toujours trop vite!.. J'arrive il y a un mois... eu février... plein carnaval . le carnaval à Paris !.. je ne l'avais jamais vu que du vivant de papa... de loin... à la fenêtre... quand je regardais passer les masques... ce n'est pas ça. D'un autre côlé. je me disais: une fois marié... une fois le oui fatal prononcé... comme je veux être le modèle des maris, plus de folies!., si je ne fais pas cette année, le carnaval des garçons, je ne le ferai jamais...
FERDINAND
Eh bien?..
GABRIEL
Eh bien, mon ami, tu n'étais pas là... toi, mon mentor... j'ai voulu mo lancer... et je suis parti en bacchante... avec une peau de tigre, une couronne de pampres, un thyrsc et quelques feuilles de vigne...
FERDINAND, rianl.
Vraiment!..
GABRIEL
Parole d'honneur!., je voulais à tout prix des aventures... et jeu ai eu de toutes les couleurs... de charmantes . d'étourdissantes... la dernière surtout , écoute-la, mon cher, ça tient du roman.
FERDINAND
Voyons le roman ?
GABRIEL
Le mardi gras , je soupais , moi candide , avec une douzaine deraesarais , déguisés en satyres... c'était chez un restaurateur delà rue des Filles-Saint- Thomas... c'est bien la rue des Filles-Saint-Thomas, celle qui longe l'emplacement où l'on doit construire la nouvelle bourse?..
FERDINAND
Oui , c'est bien cela.
Nous devions passer la nuit à courir les bals... Et préalablement, pour nous donner... ou plutôt pour me donner l'aplomb nécessaire, car mes amis n'en manquaient pas d'aplomb... dix bols de bischop au Champagne avaient été voies à la majorité imposante de onze voix contre une.... c'était la mienne... Je me trouvais déjà bien comme cela ; je chancelais comme un Silène... mais j'étais hardi comme un César... A telle enseigne (lue je parlais tout haut à la dame du comptoir ; je caressais son chien, je dialoguais avec son perroquet... et tout cela devant mes amis.... ça m'était égal... Je n'avais pas peur... j'étais très bien !
FERDINAND, avec un sérieux comique.
Ceci devient grave.
GABRIEL
Tu n'es pas au bout!.. Pendant le sacrifice des susdits bischops en l'honneur des bacchanales, j'allais, je venais, je faisais les cent pas parli-
culièremont devant les portes des cabinets particuliers, j'étais très bien... lout-à-coup un cabinet s'ouvre, il en sort un monsieur d'un certain âge. La porte était restée enlr'ouverte... J'entre... C'était une chose qu'on pouvait .se permettre dans les jours gras, où l'on se permet tant de choses.
FERDINAND
Et, dans ce bienheureux cabinet, tu trouves?..
GABRIEL
Deux dames en dominos, l'un noir, l'autre rose. Le noir était resté assis et avait gardé son masque; outre cela, il se cachait la ligure dans le> deux plus jolies mains.... L'autre, le domino rose, «pii n'iivait i)lus i\v
Hias<|ue. tombe à mes pieds, en me suppliant de me retiicr In ange!
mou cher !.. seize à dix-sept ans au plus!.. En ce momoiil le Champagne me travaillait dune force... Oh! j'étais bien. bien!...
IN SKCRET DKTAT. >
Alors, que fais-tu?
G.inUlEL.
Je ne sais pas ce que j'allais faire, quand le cabinet se trouve envahi par mes amis, qui , de leur côté, n'étaient pas mal, les maudits satyres!.. Ils m'appelaient , criaient... c'était à faire trembler ! Aussi la jeune fille rose, qui était devenue toute pâle , se tenait si près de moi , que ses pieds foulaient un pan de mon manteau... car mon manteau couvrait ma peau de tigre... C'était heureux... j'aurais effrayé la pauvre petite qui me suppliait de la défendre , elle et sa compagne. J'étais trop bien pour rien refuser à deux femmes charmantes. Je lance à mes indiscrets amis un sortez tous! des plus majestueux. J'avais mon thyrse à la main.... On me répond par un hourra d'éclals de rire.... Je ne sais pas trop ce qui advint , si ce n'est qu'on démoucheta deux fleurets, et ma foi....
Ain : De sommeiller encor , ma chère
Ivre de rage et de Champagne , La tète et les sens éperdus , J'allais, je battais la campagne....
Ce que je fis, je ne m'en souviens plus.
FERDINAND
.4 insi cette belle équipée.
Mon pauvre ami, ne t'a rapporté rienv
GABRIEL
Si fait vraiment... deux coups d'épée.
Après lesquels j'étais tout-à-fait bien.
Quand j'eus reçus deux coups d'épée , Je me trouvai mon cher tout-à-fait bien.
FERDIN.4ND.
Et tes deux sylphides ?
G.VBRIEL.
Je ne les ai pas revues... excepté en rêve , pendant les trois jours de lièvre chaude qui ont suivi celte adorable aventure... Oh! la petite rose surtout !.. je l'avais sans cesse devant les yeux... J'ai passé trois nuits de suite avec elle. Un instant je me suis mis dans la tète de la retrouver , et j'ai même fait pour cela des bêtises , des folies que je te conterai , colonel.
FERDIxN.\ND.
Qu'en voulais-tu faire?., la femme?
G.iBRIEL.
Allons donc! profond scélérat... tu sais aussi bien que moi qu'on n'épouse pas une aventure de mardi gras.... Ma femme!... mais c'est mademoiselle Céleste Nadau que je brûle de connaître , que j'adore déjà les yeux fermés , Car , je te le disais, je veux être un mari modèle, je veux aimer ma femme autant que loi la tienne.
FERDINAND
Autant que moi... non, c'est trop; j'aime en jaloux.
GABRIEL
Je veux aimer comme cela. C'est un défaut très distingué... Je serais au désespoir de ne pas être jaloux.... Je veux être l'Othello de mon département....
FERDINAND
Tu as tort ; cela fait souffrir.... Croirais-tu que moi , tout certain que je suis de l'amour de ma femme, la seule pensée qu'avant d'être recherchée par moi , elle devait, par des arrangemens de famille , épouser son cousin. Cette pensée suffit pour me donner quelquefois les soupçons les plus ridicules , les craintes les plus absurdes.... Quand je m'éloigiie surtout , quand le devoir me force de me séparer d'elle, si je ne la savais alors sous les yeux de ma mère, si je n'étais assuré qu'elle ne peut faire un pas sans être accompagnée par la marquise dont je connais les principes sévères..
GABRIEL
Je conçois cela; mais tu es trop heureux... La marquise de Castelnéro... ce nom seul prévient tous les soupçons ridicules . fait taire toutes les craintes iusensées , colonel.
6 i MISEE DRAMATIQl'E.
FEKDINAND.
C'esl ce qtii a pu me décider à habiter sous le même toit que ma mère ; partout n'est pas rose dans le caractère de la marquise... Hautaine, exigeante, minutieuse pour tout ce qui tient à l'étiquette... Et puis sa haine pour l'empereur.... Issue d'une des premières familles du Piémont , ancienne dame d'atours de la reine d'Espagne, ma mère oublie trop souvent que je me suis fait naturaliser Français, et que je sers l'empereur que j'admire et que j'aime.
GABRIEL
Comme nous l'admirons tous! C'est un homme très capable, et si j'avais eu les inclinations militaires!... mais cliacun ses petits moyens... Moi, j'ai tout ce qu'il faut de courage pour recevoir ou donner une piqûre de fleuret , mais la bataille rangée ça n'est pas dans mes goûts.
FEKDINAND.*
Tiens , si tu veux voir ta future, tu peux la juger avant qu'elle en fasse autant de toi , la voici.
(Ils se tiennent à l'écart. Céleste entre de la gauche.)