SCENE F
BRIOLET, CATHERINE.
BRIOLET. Eh bien! Catherine, comment Ta madame de Lucy, ce matin?
CATHERIIVE. Mais, pas trop mal. Oh!
Dieu merci, la voilà remise; car aujourd'hui nous recevons grande société en l'honneur du mariage.
BRIOLET. Il est bientôt temps, après plus de quinze joui's! Mais, dites donc, TOUS en êtes-vous aperçue?
CATHERINE. De quoi?
BRIOLET. Du changement de sa fille, madame Léopold de Bannevillc : elle est sombre , pâle , elle dépérit que ca fait peine à voir. J'ai peur qu'elle ne tombe malade à son tour.
CATHERINE. La fatigue , l'inquiétude qu'elle a éprouvées près de sa mère ; car depuis quinze jours elle ne l'a pas quittée un seul instant...
BRIOLET. Hum!.. Il y a encore autre chose...
CATHERINE. Que peut-il y avoir?
BRIOLET. Je ne vous le dirai pas ; mais sa manière d'être me semble bien extraordinaire; elle regarde son mari d'une drôle de façon , pour une jeune mariée : quand il lui parle, c'est à peine si elle lui répond. Avez-vous remarqué comme elle évite d'être senle avec lui? souvent, quand il veut s'approcher d'elle, elle le plante là sans prononcer une parole; bref, il y a des momens où on dirait qu'elle le déteste.
CATHERINE. Par exemple !
BRIOLET. C'te manie d'avoir été s'établir chez madame, juste la première nuit de ses noces, et de n'avoir pas encore voulu en déguerpir!.. C'est qu'il n'y a pas à dire, la chambre de M; Léopold est toujours une chambre de garçon. Croyezvous que ce soit flatteur pour un mari ?
Air : J'en guette un petit de mon âge.
Il doit être vexé, s'il aime ; Le procédé , certe , est cruel !
Un secret de familU.
Le pauvre mari n'a pas même Commencé la lune de miel.
Je conçois qu' son dépit s'éveille ; Il est bien dur, après un jour d'hymen , D'espérer quinz' fois un lendemain.
Et d' rester toujours a la veille.
CATHERINE. Est-ce qu'il peut lui en vouloir de son amitié pour sa mère?
BRIOLET. L'amitié, l'amitié, voyez-vous, Catherine... il faut que l'amour soit bien faible pour ne pas trouver moyen de passer devant. Il est vrai que ces jeunes filles, c'est capricieux... que ça fait frissonner! CATHERINE. Eh bien ! voilà de jolies idées , pour un homme qui veut épouser ma fille !
BRIOLET. Oh! épouser, épouser!.. Ça ne presse pas.
CATHERINE. Comment! ça ne presse pas? Ne me l'avez-vous pas demandée à votre retour? tout n'a-t-il pas été convenu? ne l'avez-vous pas trouvée embellie ?
BRIOLET. Embellie!., c'est-à-dire, je l'ai trouvée grandie et grossie, voilà tout. CATHERINE. Ah ça! est-ce que M. Briolet ne voudrait plus entrer dans la famille? BRIOLET. Je n'ai pas dit un mot de ça. CATHERINE. Que dites- VOUS donc ?
BRIOLET. Je dis que j'ai réfléchi, beaucoup réfléchi, et que si vous y consentez, mamzelleïoinette n'aura pas à se plaindre de la façon dont je me conduirai avec elle : je serai sou ami, son protecteur.
CATHERINE. C'cst le devoir d'un bon mari.
BRIOLET. Oui, et d'un bon quelque autre encore.
CATHERINE. Un bon... quelque autre !..
quoi donc , s'il vous plaît ?
BRIOLET. Et pardinnc!.. un bon père.
CATHERINE Un père!..
BRIOLET. Eh bien ! oui... le mot est lâché'; il est inutile d'aller par quatre chemins...
CATHERINE. £tes-vous daus votr« bon
aS
LE MAGASIN THiATRAL.
sens? vous ai-je bien compris? ce serait moi?..
BRIOLET. Que je yeux pour femme...
Oui , clame Catherine.
CATHERINE. Moi, qui ai dix ans plus que vous!
BRIOLET. Est-ce que je regarde votre acte de naissance? je regarde votre visage, et je vous vois fraîche, avenante, réjouie, enfin, vous me plaisez.
CilTHERllVE. Décidément vons êtes fou, Briolet.
BRIOLET, Pas si fou... oh! toutes mes réflexions sont faites... Au diable la fille !.. Aive la mère !.. Comparez donc ces petites pie-grièches bien quinteuses , bien maussades, bien capricieuses, à une bonne maman comme vons, bien d'à-plomb, qui pensera aujourd'hui comme elle pensait hier, qui vous tiendra compte des moindres soins, qui vous choiera, vous caressera, vous dorlotera...
CATHERINE. Mais songez donc...
BRIOLET. J'aime à être choyé, dorloté, caressé ; c'est mon faible à moi.
CATHERINE. Laissez-moi vous parler raison.
BRIOLET. A quoi que ça servira?