CÉCILE, LÉOPOLD
CÉCILE , d part, examinant Léopold dont f attitude trahit rembarras. Immobile, distrait !.. il est là, près de moi!., et sa pensée est loin!..
LÉOPOLD , d part. Quel avenir promet ce caractère!... elle ne reste là que parccque sa mère le lui ordonne. {Haut.) Eh quoi! nous voilà seuls, Cécile, et vous ne vous empressez pas de me fuir ?
CÉCILE J'ai voulu épargner un chagrin à manière, monsieur; maintenant, (E'/Ze fait un mouvement pour sortir.) je vais vous éviter im ennui.
LÉOPOLD. Excellent prétexte pour y échapper! [Cécile s'arrête et le regarde.) Mais c'est une justice qu'il faut vous rendre ; vous vous êtes montrée franche avec moi... si ce n'est avant le mariage, du moins tout de suite après.
CÉCILE, avec intention. Et vous monsieur?..
LÉOPOLD. Moi? c'est devons qu'il s'agit ; certes je ne suis pas jaloux... d'une mère!., je respecte le sentiment qui vous a porté à lui consacrer tous vos soins, à lui donner tous vos momens... mais depuis le iour de notre union, c'est la première fois que je peux vous entretenir sans témoins , et je suis bien aise de vous dire enfin toute ma pensée.
CÉCILE Je la connais, monsieur.
LÉOPOLD. S'il en est ainsi, vous devez savoir combien je suis affligé... je n'ose pas dire encore blessé de votre conduite envers moi.
CÉCILE. Il m'adresse des reproches!
LÉOPOLD. Quelque extraordinaire (juc m'ail paru un semblable changement, sûr de moi-même , et de ne l'avoir pas mérité, je n'y ai vu d'abord qu'un caprice d'enfant, que lait naître un instant, et qu'une parole détruit!., mais...
CÉCILE, lu enfant! c'est cela; ils se sont imaginé que je serais toujours un enfant... vous vous êtes trompé!., non, monsieur, non... je ne suis pas ce que vous cioyez!.. il est des momens dans la vie qui vous la montrent tout à coup telle qu'elle est !.. affreuse, sans espoir, impossible à supporter!., une minute alors, une seule minute vous vieillit de dix an-
nées; on n'est plus im enfant, monsieur, quand on a passé par un de ces momenslàl ..
LÉOPOLD. Que voulez-vous dire? d'où vient cette exaltation?., depuis quinze jours, comment avez-vous accueilli mes soins, mes prévenances, les expressions d'une affection que tant d'humeur, d'éloignement, de mépris même (car j'en ai lu sur vos traits.) n'ont pas encore éteinte? Lt maintenant , c'est vous qui vous plaignez, qui parlez de douleur... quand vous me rendez le plus malheureux des hommes!..
CÉCILE, émue. Malheureux vous !..
LÉOPOLD. Et comment ne le serai-je pas? vous supposez donc que tous les sentimens qui froissent et qui déchirent , n'ont aucune prise sur moi? vous pensez donc que je n'ai point d'ilme?. . Mais le bonheur pour moi, serait la joie dans vos yeux, la confiance dans vos di-scours, la paix dans votre cœur!.. En recevant votre main Cécile , en vous donnant mon nom, c'était là toute mon ambition, tout mon espoir!..
CÉCILE, é7na«. Oh, Léopold, vous êtes généreux, vous avez pitié de moi !.. mais... ce n'est que de la pitié...
LÉOPOLD. Que dis-tu ? ah ! ne trompe pas plus long-temps cette e.>^pérance, je t en conjure!.. Cécile... mon amie... que tes regards se fient sur les miens comme autrefois; que ta main ne fuie plus la mienne ! que ta bouche s'ouvre encore pour me dire que tu m'aimes !.,
Il l'attire doucement vers lui.
CÉCILE, avec indécision. Que je vous aime ?. . oh mon Dieu , tu sais si je l'aimais!..
LÉOPOLD. Cécile !.. oh, redis cette douce parole; vois-tu, ta froideur, tes dédains, elle a tout effacé, tout!.. Que ce soit quinze jours à retrancher ile notre vie. Quelque mystère qui les ait entourés ces jours si cruels, de quelque pénible surprise qu'ils iii,'aient frappé, eh bien, jamais, non jamais je ne l'en demanderai l'explication!., oubli , oubli sur eux!..
Il la i^crrc dans ses bras.
CÉCILE, recalant avec effroi. Oublier, oublier!., quand on sent là (jucique chose qui vous déchiiv et qui vous brûle!..
LÉOPOLD. Qu'entends-jc ?
CÉCILE. Mon, monsieur, non!., on pleure, on gémit, on meurt!., mais on n'oublie pas, c'est impos-^ible !
LÉOPOLa^ blsssé. Ah! je commence à
comprendre ce qiii est impossible ; c'est le bonheur entre nous.
CÉCILE. Et il s'en étonne... et c'est lui qui me parle d'un ton de colère... et c'est moi, moi, qui suis tremblante devant lui!
LÉOPOLD. Mais enfin expliquez-vous !
dites une fois au moins quels sont ces torts si graves dont on s'est rendu coupable envers vous? Voyons, que vous ai-je fait?
de quoi pouvez-\ ous m'accuscr?. .
CÉCILE. Moi, monsieur... Oh! non, je n'ai rien à dire... je suis folle! Oui, si je souffre , si je viens de laisser échapper quelques plaintes , c'est qu'apparemment je suis bizarre, difficile... je n'ai rien à reprocher à personne... j'ai tort... oui, j'ai tort... je devrais me trouver heureuse... bien heureuse!..
LÉOPOLD. Cécile , j'ai voulu tenter un dernier effort ; j'ai cru qu'eu vous montrant mon âme tout entière, en vous exprimant une fois encore des sentimens qui devaient la remplir le reste de ma vie, j'obtiendrais de vous quelque retour... Je me suis trompé... Il est certains caractères que rien ne saurait convaincre ni changer. D'y renonce...
LE MAGASIN THÉATRAl.
CÉCILE, avec amertume. Ah! ilyrenott-'
... c'est juste; plus rien pourmoi...
LÉOPOLD , avec quelque impatience. Et comment s'y prendre pour appaiser des plaintes sans motif?,, pour répondre à des reproches sans objet?., pour calmer une douleur qui n'est fondée sur rien?
CÉCILD, avec emportemeut. Rien... sans motif... sans objet... Ah! c'en est trop... je n'y puis plus résister plus long-temps... Vous avez donc bien peu de mémoire?
LÉOPOLD. Comment ?
CÉCILE. Vous oubliez bien vite, quand vous croyez qu'on ignore ..
LÉOPOLD. Quels discours!
CÉCILE. Vous voulez que je m'explique?
que je parle? vous le voulez absolument?.. {Elle tire de son sein les lettres et le portrait.) Eh bien! tenez, monsieur, regardez... et osez dire encore : Rien... sans motif... sans objet...
Elle jette aux pieds de Léopold le portrait et les
lettres, et s'échappe en courant.
LÉOPOLD, regardant ce qu'elle vient de jeter. Ah! malheureux!., elle sait tout. Il va tomber, abîmé de douleur, {sur un siège à
gauche.
Fin du troisième acte.
Le théâtre représente une pièce de Voppartement de madame de Lucy. Porte au fond , portes latérales, une cheminée avec pendule et flambeaux , au premier plan à droite de C acteur ; prés de la porte du fond, un secrétaire ; une table couverte de dessins, devant la cheminée; à gauche, au premier plan , un lit de repos.