VERNEUIL, AURÉLIE VERNEUIL
Ils entrent par le fond.
VERNEUIL
Personne encore dans ce salon... il est pourtant près de midi. { Reçanltiit à droite.) Darberl est sans doute occupé dans ses bureaux d'affaires de bourse, de coupons, d'escompte. { Reijardatn à gauche.) Et sa femme... quelle occupation lui supposes- lu, ma chère amie?
M"'^ VKRNKIIL.
Toutes celles que vous voudrez ; comment puisje savoir?
VERNEUIL
Avec un peu de bonne volonté et la pénétration qui vous di.<titigue. madame, il ne vous serait peut-être pas diflicile de deviner... Moi. dans ce moment, je me représente M™» Darbert seule, rêvant, soupirant, triste, comme nous l'avons vue constamment depuis notre retour de la campagne... tous ces signes là indiquent un état
IMAGASllN THEATRAL.
mystérieux de l'àme... quehjuc amour secret
M"" VF.U^Kl■|L, avec un vwuicmeut d'impatience. Toujours votre manie de penser du mal des femmes.
VKnMEt'II..
Si toutes te ressemblaient, Aurélie, j'aurais tort.
jime VRIOEUIL , sùclievieut.
Merci, mais je ne puis soulTrir cette habitude que vous avez d'interpréter avec malignité les choses les plus insijcnifiantes... voilà six jours seulement (]ue nous lial)itons dans cet hôtel un appartement que 31. Darbert, votre ami, a eu lobligeance démettre a notre disposition, jusqu'à ce que le notre, qu'on répare ma in tenant, put nous recevoir... c'est une proposition qui nous a épargné mille embarras, mille contrariétés, et dont vous devriez être reconnais>ant... Eh bien 1 a peine arrivé chez lui. vous vous y installez comme en pays conquis, l'oreille ouverte, l'œil aux aguets, la parole double, furetant partout, notant un geste, un regard, quêtant des confidences, et sur des apparences que rien ne justifie, créant des intrigues et bâtissant dans votre cervelle je ne sais quel roman.,.
vi:n>KriL.
Mais c'est mon état d en laire, ma chère amie. . j'observe, je recueille mes matériaux pendant l'hiver a Paris, pour écrire l'été a la campagne... Combien de gens ont déjà posé devant moi, sans s'en douter !...
Air : du Faude^'ille de la F.imille de l'J/iolliitfiire.
Oui, c'est en les voyant agir <Jue je reproduis leur image, Et sur place j'aime à saisir El leur allure et leur langage.
Au grand jour, en i\n seul moment, Habile à calquer plus d'un type, Je veux appliquer au roman Les secrets du dagucrrotvpe.
Je donne la préférence à mes meilleurs amis, et mes portraits sont si peu flattés, enfin si ressemblans, que per.-onne ne s'y reconnaît... je suis certain d être ici sur la trace d un roman intime... délicieux ! et chacun aura beau défendre son secret contre moi, je m'en emparerai par force ou par ruse.
M'"^ VERNECIL.
i:i pourquoi de semblables suppositions?... parce qu'après quelques mois d'absence, M""*; Dartert vous paraît un peu changée... un peu pâlie...
VERNEUIL
Il n'y a pas d'effet sans cause.
.M""- VEKSF.CIL.
Pourtant...
VERNElir,.
Ne parlons pas d'elle d'abord... laissons les noms propres de côté... Une femme, n'importe laquelle, est jeune, riche, belle, aimée de son mari ; ses amis la quittent brillante, heureuse, épanouie, le sourire sur les lèvres, la joie dans le
regard... sept mois s'écoiilenl : ils la retrouvent languissante, mélancolique, fuyant le monde qu'elle recherchait, fatiguée du luxe. ..
M"« VKUXEUIL.
Mais. .
VEBNEUIL.
Tu ne peux rien contester jusqu'à présent: je ne nomme personne... c'est une abstraction... de la physiologie toute pure... Mais, maintenant, voyons ce qui se passe autour de nous et appliquons les principes. M'"* Darbert est-elle malade?Les médecins déclarent que non... Touchet-elleà l'âge où la beauté, une fois flétrie, ne peut plus retrouver son éclat?... Elle a vingt-cinq ans! la sienne est moins vive, moins animée, mais plus touchante... il y a au moins compensation. Darbert est-il ruiné?... Au contraire, tout ce qu'il touche devient or sous sa main... lui, qui s'est marié par amour, n'aime-t-il plus sa femme?... Il est toujours le modèle des époux. Quant à sa fortune, il peut l'avouer hautement, il ne la doit qu'à lui seul. Sans patrimoine, amoureux à l'excès de Fanny, qu'il craignait de ne pouvoir obtenir, il quitte la France, il y a sept ans a peu près, il va en Angleterre, jurantqu'il en reviendra riche... et en elfet, il paraît que son intelligence, son génie des affaires, sa probité scrupuleuse, lui assurent des protecteurs, il réussit, etavec la dot de Fanny, il se meta la tête d'unedes meilleures maisons de banque de Paris... son frère, beaucoup plus âgé que lui, meurt en laissant deux filles pauvres... Il les élève; il a doté déjà l'aînée, il dotera la seconde, c'est l'homme le plus obligeant, le • plus généreux! ... aimable, spirituel, d'une tournure distinguée, jeune encore... tout ce qu'il faut pour plaire !... Certes, si jamais femme a pu se dire heureuse, c'est bien M""= Darbert.
M™* VERNEUII..
Oui ; mais raison de plus alors pour ne pas supposer...
VERNEUIL
Oh t les femmes s'ennuient souvent d'un bonheur uniforme... c'est une observation qui date d'Eve et du serpent.
.4 m de In Sentinelle.
.Te fais dater du paradis La vérité' de mes maximes.
Tant que les dc'sirssont permis.
On n'a jamais de vreux illégitimes ; ISotrc siècle n'a rien perdu, Ces temps-là ressemblaient aux mJlres, Kt la première femme a dû Ne goûter au fruit défendu Quapics avoir mangé les autres.
(1 faut à votre sexe des inquiétudes, des peines du cœur... au milieu de sa prospérité, M">«^ Darbert e>t devenue triste, rêveuse... Il n'y a qu'une raison !.,. elle aime... elle aime en secret... ou... la logique n'est pas la logique.
Hime VEHNElilL.
S'il y a une accusation à porter, c'est sur nous qu'elle tombe tout d'abord, sans autre examen... au lieu d'écrire toujours sous des noms différens le même roman intime où nous sommes sans cesse gacriliées, vous feriez bien mieux, s'il est vrai qu'il y a des iemmes qui trompent leurs mains...
VERNEUIL
Il y en a.
Mme VEKISKUII..
Je ne le crois pas.
VERNEUIL
Oh ! il y en a.
M""" VERNEUII..
Mais enfin, vous feriez bien mieux, vous et vos confrères, de vous exécuter à votre tour, d'observer vos défauts, vos négligences, vos maladresses, et de convenir qu'il n'y a guère de mauvais ménage sans la faute du mari... Et ici, par exemple, qui vous dit que M. Darbert aime toujours Fanny? qu'elle n'a pas découvert une infidélité?... ce serait très-possible.
VERNEUIL
Oui, si pendant notre absence il était entré dans cette maison une jeune personne, jolie, séduisante... il serait naturel de croire... mais c'est un jeune honune, au contraire, un caissier... un nouveau caissier... un jeune caissier...
M"'" VERNEUIL
Dont vous ne savez pas encore le nom, et que vous n'avez pas encore vu.
VER^EU1L
Que je verrai, et que Darbcrt traite, dit-on, en ami... indice très-grave!
Mme VERNEUIL.
Monsieur...
VERNEUIL
Que veux-tu? C'est un pressentiment, il y a certaines choses qui sont dans l'air.
Mille VERNEUIL.
Vous n'avez pas le sens commun.
VERNEUIL
Tu te fâches? .. esprit de corps.
Mme VKRNEUIL.
Eh 1 mon Dieu, ce n'est pas pour M"» Darbert que je parle!... Que cette grande réputation de venu soit méritée ou non, peu m'imi>orle; je ne suis chargée ni de la défendre ni de l'accuser!... mais avec cette manière de \oir, qui sait ce qu'au fond du cœur vous pensez de moi ?
VERNEUIL
Cela l'inquièleî
M>ne VKRNEUIL.
Peut-être. Moi aussi, je suis triste depuis quelques jours, tout me fatigue, tout m'ennuie... VERNEUIL, sc'rieuseiiuin.
Je l'ai remarqué.
M"" VERNEUIL
llien ne vous échappe.
VERNEUIL, prenant la viain de sa j\mme. Et je sais pourquoi...
M'"^' VEU.>EIIL.
riait -il?
VKRNEUIL, regardant sa femme entre les yeux. Et la cause de ce chagrin, c'est...
UN IIOMESTIQUE, annonçant, au fond.
Monsieur Jules Fremyn!
VERNEUIL, riant.
Bonne entrée!... un vrai coup de tiiéàtre!