SCENE IX
DARBERT, EM.MANUEL.
v.yjMXJiVv.1..
J'ai fait ce que vous m'aviez recommandé , monsieur.
DAKIÎEH r.
Bien. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit ; écoutez-moi, et répondez franchement Lors(]ue je vous donnai la place de mon caissier qui me (juiltait, je ne vous connaissais pas. Ma femme avait des obligations à jM"'» Fréville ; a la prière de Eanny, je me décidai en votre faveur...
EMMAIM'ia,.
J'ignorais que ce fût a M"" Darbert que je devais cette place...
DAtlBnUT.
Mais plus j'ai montré de confiance à votre égard , plus vous êtes engagé par honneur à la justifier...
EMMAiSOEL, UTi peu lïoublti.
Avez-vous des reproches à me faire?
nAiiBKin .
Peut-être !
E.MMAMÎKL, fl pari.
Que veut-il dire ?
DARRERT.
Jusqu'à présent, malgré quelques négligences que j'ai remanjuées , je me félicitais de mon choix ; je me suis conduit, je crois, avec vous en ami... et j'aurais songé à votre avenir; maintenant, tout est remis en question. Voire fidélité est peut-être un mensonge... votre probité, j'en doute.
EMMANCEL , vivemui.
Monsieur !
DARBERT.
Vous êtes un joueur.
EMMANTEI..
Moi! qui vous a dit ?
DAKBERT.
Quelqu'un qui vous a reconnu.
EMMAM'El..
La personne qui vous quitte?
DARBEUT.
Elle ou une autre, peu iniporte... Vous vous
I êtes introduit, il y a sept mois, dans une maison où personne ne savait votre nom; vous avez joué des sommes énormes , comme aurait fait un homme riche, et vous avez gagné avec le bonheur d'un... enfin, on vous a soupçonné... Est-ce vrai, oui ou non?
E.V1MANLEL.
Oui.
OARBERT.
Et le lendemain, monsieur, je vous ai confié ma fortune !
E.MM AMEL.
Écoutez-moi à votre tour : je parlerai avec franchise, comme vous, monsieur ; je ne vous ferai, avant de m'expli(iuer , aucun serment, la vérité n'en a pas besoin, et je vais vous la A\Te: Darberi s'assiecl.)L^ placeque j'occupais chezM. Fréville ne me suffisait pas, parce que je ne suis pas seul au monde,et qu'avant l'àgede vingt ans les revers qui ont accablé ma famille ont fait de moi le seul soutien de ma mère et de ma sœur. Je leur avais envoyé, un mois auparavant, le fruit de quelques économies. M. Fréville quitta les affaires , et je restai sans emploi et sans ressources. Vous ne savez pas, monsieur, vous n'avez peut-être jamais su ce que c'est que la misère qui s'avance jour parjour, heure par heure, la misère qui réduit l'avenir d'un homme a une semaine d'angoisses et qui dévore lentement .. un trésor de cinquante francs... cinquante francs, c'était ma fortune; au-delà, il n'y avait pour moi que doute et désespoir... Un soir, j'avais été rendre visite à M. Fréville, mes vctemens n'annonçaient pas ma triste position... il m'éconduisit avec une vague promesse: alors je pris sur moi le peu qui me restait, et je me dirigeai vers une maison de jeu. mais je n'osai entrer; c était la première fois qu'une pareille pensée me venait. Je m'éloignais, et une sorte de vertige me ramenait sans cesse devant cette porte que je n'osais franchir. Sous les galeries désertes du Palais-Hoyal, un jeune homme vint à passer au[)rès de moi; un jeune homme que j'avais vu souvent, sans m'être lié avec lui... je ne le connaissais que par son non» de baptême... je donnai un prétexte à ma présence en ce lieu... et je l'accompagnai quelques pas... Au moment où il montait en voiture, il me proposa, en riant, de me présenter dans un bal où il se rendait. J'acceptai , moins par attrait du plaisir que pour ne plus me trouver aux prises avec la tentation à laquelle je venais d échapper. Nous arrivâmes chez une dame... M"* de Cermev. A peine entrés dans les salons, la toule nous sépara, et plus tard , quand je voulus retrouver ce jeune homme, le hasard m'apprit qu'il venait de partir, ne songeant plus à moi. Personne ne me demandait compte ne ma pré.>ience , et je restai, oubliant dans cette atmosphère de parfums, dans cette fête où il n'y avait que des heureux, la réalité qui m'attendait à la porte. Je m'approchai d'une table de jeu; la vue de l'or me rendit toutà coup le sentiment de ma misère: je regardais
ÎVIAGASIIN THEATRAL.
les joueurs, et ne voyais que ceux qui gagnaient; l'argent qui couvrait la table brûlait mes mains comme si elles se fussent refermées sur lui. C'était une sorte de vision éveillée ; le jeu n'avait plus pour moi de mystères, plus de chances mauvaises... le jeu me souriait... le jeu , c'était le gain... Une place devint vacante , je la pris , ou plutôt je m'en emparai comme de mon bien, a moi, et quand je m'y assis, il me sembla qu'une force invincible m'y attachait comme un déli insultant au bonheur, aux calculs, à la science de mes adversaires: il me sembla que je louchais à un moment marqué dans ma vie, que je jouais ma destinée, et je la jouai sans peur et sans hésitation, jaurais mis sur la table un million!... comme j'y mis les cinquante francs qui me restaient.
Il s'arrête un moment.
DARBEKT, qui l'a examiné avec attention. Achevez.
Je gagnai en effet la première partie, la seconde, la troisième, celle qui suivit, puis encore, encore... toujours... je poussais devant moi des poignées d'argent, et je relirais à pleines mains des monceaux; l'argent et l'or coulaient vers moi !... J'avais joué jusque là comme un insensé, comme un homme ivre... Cette lièvre s'apaisa, je commençai à calculer, à ne plus risquer mon trésor sur une carte... Je devins plus calme... je gagnai encore!... quand les chances s'égalisaient, une inspiration retenait la fortune prête à m échapper... quand elles semblaient tourner contre moi, le bonheur, un bonheur inoui, me rendait l'avantage... J'en étais honteux... je levai les yeux, et remarquai avec effroi tous les regards attachés sur moi. Je lus la défiance sur tous les visages; mes mains étaient devenues suspectes, et l'on surveillait chacun de leurs .mouvements. Au milieu du silence, j'entendis quelqu'un demander à voix basse à son voisin : « Connaissez-vous ce jeune homme? — Non; » et la même demande et la même réponse firent le tour de la table... Je désirais perdre et je gagnais!... Mes yeux se fermèrent un instant... Une sueur froide coula sur ma figure... je me sentis défaillir... Cependant le danger., et ma conscience, monsieur, me rendirent quelque courage ; je relevai la tète, je déhai le soupçon qui bourdonnait à mes oreilles, et je luttai avec énergie contre le bonheur insolent qui me clouait à cette place. Je gagnai encore!... encore 1 encore ! enfin, je jouai une somme énorme qui aurait fait vivre ma mère et ma sœur pendant deux années... plusieurs milliers de francs, et je perdis!... je me levai, je laissai à celui qui me remplaça des poignées d'argent, sans compter, et chancelant, pâle, haletant sous ma fortune, je rentrai dans la salle du bal... Voilà la vérité , monsieur; j'ai joué, j'ai gagné, j'ai été soupçonné; mais j'ai joué loyalement, et depuis je n'ai pas touché une carte. Votre accusation m'a pris
à l'improviste; je n'ai eu Te temps ni de préparer un mensonge ni d'effacer la trace de mes infidélités, car un joueur peut être infidèle. Depuis sept mois , j'ai disposé de votre fortune, de votre crédit ; je désire, j'exige même , monsieur, que vous preniez connaissance de mes livres, que vous interrogiez les chiffres un par un... je reste ici et je vous attends. Voici la clef de ma caisse.
DAUBERT.
Gardez la!
EMMANUEL
Vous me croyez donc!
DARBKUT, se levant et prenant les mains d'Emmanuel.
Oui.
EMMANUEL
Ah ! je vous remercie!
DARBERT.
Mais.. . ce n'est plus pour moi que je vous interroge, vos paroles me suffisent, et vous n'avez rien perdu démon amitié et de ma confiance... Mais comment èies-vous parvenu à sortir de cette maison, à repousser ces soupçons? Ne me cachez rien : je serais maintenant le premier à vous justifier si l'on vous accusait de nouveau Avez-vous eu une querelle? vous êtes-vous baiiu?
KMMANLEt,.
Non, monsieur. Ce doute injurieux pour mon honneur a été dissipé : j'ai pu partir la tête haute et le regard assuré. J'avais du bonheur ce soir-là ! Mais n'exigez pas que je vous dise...
DARBKRT.
Je veux tout savoir
Pendant une valse, je m'approchai, tremblant sous les regards qui me poursuivaient, de quelqu'un à qui je racontai ce qui m'était arrivé. Ma voix était émue, et sans doute elle avait un accent de vérité : « Je suis perdu, déshonoré, lui dis-je, si vous ne consentez pas à me protéger : ... qu'aux yeux de tous, je paraisse vous connaître! » Je lui pris le bras, et elle rentra avec moi dans la salle de jeu.
DARBERT, l'interrompant.
Elle!... C'était donc une femme?
EMMANUEL, avec embarras.
Oui, monsieur.
DARBERT , .souriaut.
Une dame que vous n'aviez jamais vue?
EM.UANUEL, de vtème.
Jamais avant ce soir-là.
DARBERT.
Et jolie?
EMMANUEL
Elle m'adressa devant les joueurs une demande sur un sujet insignifiant, prononça tout haut mon nom que je venais de lui dire, et je me retirai...
DAHBBBT.
En la remerciant au fond du cœur? Elle était jolie, n'est-ce pas? Vous ne voulez pas me répondre?
Ahl de grâce, ne plaisantez pas, monsieur... ce fut un ange qui me sauva!
DAHBERT.
La reconnaissance est une vertu, et je ne veux pas vous en faire un reproche; mais le souvenir que vous avez conservé de cette dame, de l'appui généreux qu'elle vous a prêté sur votre bonne mine, m'explique maintenant certaines distractions, quelques négligences qui m'avaient frappé, et dont je voulais vous parler... Vous êtes amoureux.
EMMANUEL , troublé.
Monsieur !
DARBBHT.
Je respecte votre secret et le nom de cette dame. Mais réfléchissez, mon ami, votre travail est nécessaire à votre famiilc : le- fhifîres s'accordent mal avec les rêves de l'imagination, avec les désirs du cœur. Je le sais, moi, qui ai été pauvre comme vous et amoureux de ma femme, que je ne croyais pas obtenir... Mais enBn Fanny pouvait m'appartenir un jour, etvotre belle protectrice est peut-être mariée... Songez à l'avenir : vous trouverez, j'en suis sûr, une femme que vous aimerez et qui vous apportera une dot. Vous ne m'en voulez pas de vous avoir interrogé?
EMMANUEL
Obi non, monsieur.
DARBERT.
Je le devais. J'accueille trop facilement peutêtre un soupçon, et je n'ai jamais su rester dans l'incertitude et le doute... Mais je sais aussi reconnaître quand je me trompe. Ma femme et moi, si toutefois Fanny consent à m'accompagner, si elle veut saisir l'occasion de se distraire, ma femme et moi, nous ne sortirons guère, ce soir, que sur les dix heures... Je vous donne rendez-vous à six, nous dînerons dehors, en garçons... Je vous parlerai d'un projet auquel j'avais déjà songé. Je vous aime, Emmanuel, et veux vous être utile.
EMMANUEL
Que de bontés !
DARBERT.
Adieu : je suis obligé de sortir... pendant mon absence envoyez à mon associé le compte que je vous avais demandé hier et que vous avez négligé de faire... Adieu, et soyez sûr qu'il ne me reste aucun soupçon... mais tâchez d'oublier un peu cette dame du bal.
Il sort.
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