Un Séjour à l'île de Saint-Pierre
A son heure, Rousseau m'avait ému profondément : il avait marqué une époque dans ma vie, déterminé en moi bien des sentiments et aspirations. Puis les années passèrent là-dessus, charriant avec elles leurs mille bouleversements, où la rêverie n'avait absolument rien à voir. Cependant ce que la poésie de Rousseau avait touché en moi n'était pas mort. La petite fleur vivait encore, cachée sous des flots de verdure. Il me restait un rayon de soleil dans'quelque coin de la poitrine, un petit éclat de rire joyeux à pousser après tant de pleurs et de gémissements. O vous qui savez si bien médire des hommes, taisez-vous et ne me blâmez point !
Un beau jour ma barque vagabonde vint échouer sur les rivages de l'Ile de St-Pierre. C'était l'an passé. J'eus un éblouissement. Je fus captivé sans retour. Ce petit coin de terre devint désormais pour moi l'idéal rêvé jadis sous mille formes vagues. Faire un séjour en cet Eden, tel fut, dès lors, un de ces bonheurs possibles que l'on entoure de beaucoup de points d'interrogation, quand on loge ces choseslà dans une tête comme la mienne.
A cette époque, tout en me disant qu'un séjour dans le Jardin de St-Pierre serait ma première folie, un jour que par hasard je serais riche, j'étais à coup sur beaucoup [plus près de croire à un voyage quelconque dans le pays des mille et une nuits. Mais que voulez-vous, le monde est ainsi fait. Il y a des cataclysmes heureux, à côté des autres. Je subis, ou plutôt je profite d'un cataclysme.
Donc, d'une promenade ayant duré deux heures, l'an passé, il me restait un souvenir impérissable. Cet été, j'improvisai une nouvelle course, depuis Neuchâtel. L'ami qui m'accompagne aujourd'hui était avec moi déjà. Arrivés àCléresse, nous essayâmes d'entamer un bout de causette avec un batelier de l'endroit, à seule fin d'obtenir une embarcation pour faire la traversée. Inutiles efforts! Ni le frans'ais ni l'allemand ne sont connus sur cette terre promise. Mes connaissances bornées
en linguistique m'empêchent de déterminer à quelle famille appartient le langage que parlait Thomme au bateau. Bref, pour en finir, Je lançai un écu dans la poche du navigateur, et malgré le lourd travail qui commençait à s'opérer dans son cerveau, pour savoir si le pouce de sa main droite était plus gros que le pouce de sa main gauche, je le dérangeai brusquement, et pris le large avec l'esquif.
L'esquif! Il faudrait le décrire, car il en valait cent fois la peine. Mais ne nous arrêtons pas aux détails. Qu'il vous suffise de savoir que le dit esquif, construit il y a quelques siècles par un charpentier dépourvu de génie, était affligé d'une voie d'eau abondante. Avec cet appareil, nous cheminions moins vite que la malle des Indes, cela va sans dire. Cependant nous allions de l'avant, en ne filant pas beaucoup moins d'un centième de nœud à l'heure... Quand nous touchâmes enfin l'île, il n'y avait pas beaucoup plus d'un pied d'eau dans le bateau, et je vous jure que nous n'étions pas mouillés jusqu'aux genoux...
Cette seconde course, aussi courte et non moins agréable que la première, me ; fut profitable. J'élucubrai sérieusement un projet de séjour à l'île de Saint-Pierre. Pour me donner un but, une occupation, i± et un prétexte, j'imaginai de faire un album ^p illustré dont j'écris, ce matin, lecteurs, la ^Ç première page. Je veux être coupé en j^ douze morceaux, si je sais quelle en sera la suite. Mais je m'en moque pas mal, et je compte sur le lieu enchanteur que j'habite pour m'inspirer...
Hier lundi, à 4 heures de l'après-midi, nous quittions donc, mon ami et moi, le port de Neuchâtel, à bord du N" 28, un petit navire appartenant à l'armateur Stasmpfli. Le pont du navire était encombré de bagages. (PI. I.) Malles, sacsdenuit, boîtes de couleurs, chevalets, chaises de ^cintres, etc., etc., se confondaient avec es accessoires de l'équipage. Ces acces- . cires du reste n'étaient pas nombreux : lutre une seule paire de rames, nous p avions un gouvernail et un puis'oir. — La descente de la Thièle se fit dans d'heureuses conditions, quoique le passage sous le vieux pont, au dire du patron de \aPoissine, soit plus périlleux pour le marin que ne peut l'être la chute du Niagara. Notre légère chaloupe bondit à cet endroit dans les vagues écumantes et... passa.