PI. XX
Philémon.
/'■'■ septembre.
Nous avons promis de présenter aux lecteurs le portrait des principales figures appartenant à l'Ile de Saint-Pierre. Avant de terminer l'Album, nous tiendrons parole. Déjà nous avons parlé de M. Verenet, ce bon et surprenant vieillard qui a conquis pour toujours notre estime et notre amitié. 11 nous reste donc à parler de Mademoiselle Léa, et du receveur, M. Louis.
Mademoiselle Léa, — noire sommelière par intérim, — est la nièce du receveur; elle a dix-sept ans, mais, par son air grave et digne, elle paraît aisément en avoir dix-huit ou dix-neuf. D'ailleurs, assez grande, svelte, ornée d'appas naissants. Dès le premier jour, son œil noir me causa je ne sais quel frisson... O ces filles du Nord, froides en apparence comme du marbre de Paros ou de la neige durcie,... quels trésors de volupté vous possédez en vous, sans le savoir, peut-être!
Mademoiselle Léa est pleine de grâces et d'attraits; non ceux qui sont acquis par l'éducation, mais au contraire ceux qui sont trouvés dans un heureux naturel. Ces attraits-là, ces grâces-là, ont même un certain caractère sauvage et inculte qui me ravit. — Le désir de plaire n'est pour rien dans l'allure de Mademoiselle Léa, qui n'est point coquette et qui finit par être charmante.
Un dessin est impuissant à rendre une figure, surtout lorsque celle-ci a une excessive mobilité. Comment rendre en un coup de crayon les cent expressions d'un aimable visage de temme! Tous les gens du métier vous diront que rien n'est plus difficile à saisir que ces contours suaves et déHcats qui composent une tête de jeune fille, et bien audacieux est celui qui, bravant l'expérience et la tradition, essaie ses forces sur ce dangereux terrain. Nous demandons humblement pardon à Mademoiselle Léa de n'avoir pas tenu compte de cela, et d'avoir voulu quand même, par pur hommage, représenter une des physionomies de sa jolie tête, qui a, par parenthèse, complètement tourné la mienne.
M. Louis a une binette d'ancien suisse. 11 a dû figurer à Morgarten ou à Sempach. Ses traits, qui ne manquent pas de noblesse, sont très caractéristiques. De belles rides sillonnent son visage cordial, quoique mélancolique. Une barbe, taillée en broussaille, entoure son nez, lequel est solidement planté en très pittoresque société.
Impossible de parler de M. Louis sans parler de son fidèle compagnon. D/ane, le chien déjà nommé. Quand, dès l'aube, le receveur s'en va parcourir ses champs, surveiller et diriger les travaux de campagne de ses nombreux domestiques ou hommes de journée, le \i] fidèle Diane bondit joyeusement à ses côtés. Quand, jouant son rôle d'hôtelier, M. Louis s'occupe de sa cave ou discute politique avec ses clients, Diane n'est pas loin, suivant d'un œil soumis l'œil du maître... Dès lors, lecteurs, ne trouvez pas mauvais que, sur notre gravure [2I, nous ayons réuni le profil d'un ami au portrait du receveur.
L'excellente Madame G., mère de Mademoiselle Léa, dirige l'ensemble du ménage du receveur, depuis que celui-ci a eu le malheur de perdre sa femme. Madame G. est le type d'une bonne mère de famille, toute dévouée aux intérêts de la maison, et sachant prendre la vie avec sérénité, comme l'indiquent les plis bienveillants de sa physionomie.
(1) .Malj;ro son nom, employé improprement, le chien Diane, dans sa race, fait partie ilu sexe fort ; nous ne pouvons donc ici, en dépit de la vraisemblance, l'appeler la, au lieu de le.
(2) Nous rappelons au lecteur la première note de la paije 3-2.
UN SEJOUR A L rLE DE SAINT-PIERRE 3?
J'ai déjà dit la capacité phvsique de notre cuisinière; ne revenons pas là-dessus. Mais pour compléter la nomenclature du personnel indigène, citons encore la^JiHe de chambre, qui se distingue par une propreté irréprochable dans l'exercice de ses fonctions, et \a. fille de campagne, une bonne grosse femme de trente ans, faisant à chaque instant résonner dans l'air ses joyeux éclats de rire.
Quant aux domestiques masculins, je ne saurais que vous en dire, sinon qu'il me font l'effet d'être là comme partout ailleurs, de braves paysans labourant vaillamment le riche sol de l'île de Saint-Pierre.
Ce matin, tandis que j'étais en train de peindre un écriteau cloué au dernier sapin du sentier Verenet, Charles se permit de croquer, à mon insu, votre serviteur. Comme le dessin est assez drôle, je me conforme, — dussiez-vous rire de ma ressemblance avec Robinson Crusoé, — au vœu de mon ami, qui désire voir figurer cette petite planche dans l'Album. Si quelque mécontent proteste contre cette insertion, nous l'invitons à venir poser dans notre atelier de Neuchàtel, afin de pouvoir mettre sa charge à la place de la nôtre, dans la seconde édition de notre Album,... si seconde dditiimj' a, dirait Amyot.
Mardi, 4. seftcinbre.
SUR LE BANC DU GRAND TILLEUL, A l'oRIENT DE l'iLE.
Le jour du départ est arrivé. Nous partons après-midi. Nous en sommes tout tristes. Il est vrai que le temps y contribue : un vent violent souffle sur l'ile et sur l'eau; le ciel est couvert et le soleil caché; la pluie menace de nouveau; des tons d'automne et des frissons d'hiver nous entourent; décidément l'été n'est plus, et notre séjour est achevé avec le dernier beau jour!
En somme, nous avons vécu un bien beau mois, un de ces mois qui font époque dans la vie, un mois de poésie, de liberté, de soleil et d'indépendante jeunesse. Nous avons peu produit, mais nous avons beaucoup vécu. Pour la première fois dans d'aussi bonnes conditions, nous avons joui d'une pleine liberté. Isolés du monde, nous nous sommes enfouis dans un rêve. Car le séjour dans Tile de Saint- Pierre est un rêve. C'est le cœur toublé que nous allons quitter ces rivages bienheureux. Un point blanc dans notre vie s'assombrit. Ce moment de bonheur est passé. Il faut rentrer dans la vie d'autrefois, vie vulgaire et pleine de luttes. Pourquoi ne pouvons-nous toujours sourire? Le paradis est donc un mythe? — O, qui nous rendra jamais cet entourage de paix sereine dont nous jouissions, lorsque, après avoir déjeuné comme des jouvenceaux, nous prenions nos bâtons, nos chapeaux, nos albums, et nous en allions courir les bois radieux de file! Qui nous rendra les joies douces et pénétrantes de nos promenades sur l'eau, sur les plages brillantes, dans les roseaux, sur les champs verts ou dorés! Qui remplacera désormais les visages affables auxquels nous nous étions si bien habitués ! Où revcrrai-jc les jolies mains blanches de Mademoiselle Léa, et ses yeux de velours noir, dans les-
quels j'ai cru lire cent fois les premières et délicieuses impressions d'une vierge! — Non, voici l'hiver. Les corbeaux s'abattent en sinistres troupes sur les grands chênes. Eole, venant tout droit du pôle nord, nous chasse brusquement de notre cher Eden. Cruel, qu'avons-nous donc fait? Nous ne demandions qu'à vivre toujours dans cette paix et dans ce rayon 1
Loi inflexible du sort, nous voici, obéissants comme des hommes enchaînés ! En avant, donc!
Neiichâtel, 5 septembre.
Nous voici de retour dans nos lugubres pénates, et l'ile de Saint-Pierre est perdue pour nous. — Quelques mots encore en guise de dernier chapitre, lequel chapitre nous avons vécu hier.
En partant de l'île, le vent était assez violent. Mais cette violence des éléments était en harmonie avec le déchirement moral qui s'opérait en nous.
Après avoir tourné la baraque des bains, (endroit bien cher oii nous passâmes tant d'heureux instants) (Voir pi. III) et vu disparaître dans un vaporeux lointain la silhouette de Mademoiselle Léa, à qui j'envoyai un dernier signal d'amitié en agitant bien fort mon mouchoir,... le joran se montra soudain dans toute sa turbulente hideur; notre tréle esquif fut dés lors le jouet des vagues et de l'aquilon. Néanmoins, vaillants comme des Argonautes, nous jurâmes d'aller en avant ou de périr dans les flots... Avec quels yeux moqueurs Mademoiselle Léa n'aurait-elle pas accueilli notre retour, si, lâches marins, nous avions eu peur d'un coup de vent, après nos discours vert-galants!...
La lutte fut longue, terrible. Au bout d'une heure enfin, le rivage de Gléresse était presque atteint, et ce coquin de joran, pour comble de trahison, se mit tout d'un coup à tomber!
Le bilan de la traversée était bien simple :'un demi-pied d'eau dans le bateau, nos colis avariés, mon chapeau flottant sur l'onde amère, et votre serviteur mouillé jusqu'au milieu des os.
Par contre, nous avions une satisfaction profonde : celle d'avoir vaincu la bourrasque ! — Un bateau de quatre rames, monté par un équipage robuste, tentait, en même temps que nous, de quitter l'île pour cingler vers Gléresse. Trois fois il dut renoncer à son projet... trois fois, honteux sans doute de voir une coquille de noix comme la nôtre passer quand même, avec un seul rameur, sur la crête des vat^ues écumantes,... il reprit le large pour battre bientôt après fort tristement en
retraite...
Arrivés à Gléresse, nous avons, c'est clair, rajusté nos épaves, vidé notre navire, ainsi qu'un flacon de vin vieux et tonique; puis, contents de notre petit succès, nous mîmes le cap sur l'embouchure de la Thièle, que nous doublâmes sans autre incident nautique.
UN SÉJOUR A l'île de SAINT-PIERRE. Sg
Deux heures plus tard, après un laborieux trajet, le vieux pont de Thièle se montra ù Fhorizon. r'orts de nos triomphes, nous nous doutions peu que ce pont devait être notre passage des Thermopyles. Aussi, naïfs, sans autre examen, nous lançons-nous au beau milieu des cascades et du courant impétueux, croyant dompter cela comme nous avions dompté les vagues! Inutiles efforts! Nos bras nerveux s'y épuisèrent...
.\lors, débarquant sur les rochers du rivage et à deux pas du go.iffre, Charles, tirant la chaîne du bateau après lui, se mit en devoir d'avancer, tandis qu'avec une rame je le secondais en guidant le bâtiment à demi submergé. Tout d'un coup, sans savoir d'abord pourquoi, ni comment, au milieu du tourbillon et des remous, je vis mon ami perdre pied, et disparaître dans les Hots, au moment mJme ou le bateau, sur lequel j'étais resté, tournait avec mai. — • Relever et vidir le canot, le mettre en panne, m'v cramponner solidement, saisir Charles ^qui remontait à la surface) par le cou, et le h'sser à bord du N" 28,... tout cela fut l'a*îaire de quelques secondes, pendant lesquelles nous étions emportés bien loin à la dérive...
En général un naufrage n'amuse pas. Pourtant le nôtre fut si burlesque et si peu désastreux, (par grand hasard, nos bagiges, sauf un portefeuille que nous repêchâmes ensuite, n'avaient pas eu le temps de quitter le bateau, retenus qu'ils étaient par les bancst que, le premier moment passé, nous partions, Charles et moi, d'un homérique éclat de rire. Puis, dégouttant l'eau comme deux arrosoirs, nous débarquâmes à la rive prochaine, et allâmes nous refaire chez l'obligeante madame Fallet, pendant que notre pénicheétait remorquée en amont du pont par des hommes, à l'aide d'une longue corde de halage. — .-Vvant la nuit noire, nous nousembarquions de nouveau, et, sans autre aventure qu'un ensablement dans les eaux de Saint-Blaisc, et une navigation à tâtons au milieu du brouillard, nous arrivions à Neuchâtel vers dix heures du soir.
Voilà, lecteurs, l'Album fini. A quoi bon vous parler maintenant de la tristesse que nous éprouvons, en comparant le passé joyeux au présent banal ? Que peut vous faire le vide qui s'est creusé en nous, à mesure que nous nous éloignons de cet Eldorado où il nous fut permis de vivre presque un mois? — Nous préférons vous engager à aller goiiter vous-mêmes les pures joies de cet heureux séjour, et nous vous promettons, pour peu que vous ayez du cœur, la conquête d'agréables souvenirs.
Fin.