PI. .\VI
Ecroulement du yont d'Haî^ncck.
On n'a, du reste, à déplorer aucune mort d'homme, quoique cet événement se soit produit en plein jour, par conséquent au moment de la circulation. On raconte toutefois qu'au moment où l'enfoncement de la culée s'effectuait, un attelage se trouvait sur le pont. Mais un vigoureux coup de fouet permit au cheval d'atteindre la terre ferme, au moment où le pont cédait sous lui.
La poudre, le picratte de potasse, la nitro-glycérine et la dynamite sont de terribles choses,... mais lorsqu'on voit une montagne brisée, un pont de fer fracassé, des arbres tordus et tous les accessoires d'un immense désastre, on ne peut
s'empêcher de conclure que les éléments sont bien autrement forts et puissants que les plus formidables engins créés par l'homme.
3i août.
Reprenons enfin la plume des vacances, abandonnée depuis tantôt une quinzaine de jours, pour satisfaire à mille occupations diverses, gravures, voyage à Lausanne, correspondances d'affaires et ennuyeux articles de journaux. Quelle belle et bonne chose que la liberté !
Pendant l'absence de trois jours que nous avons dû faire la semaine dernière, l'ile de Saint-Pierre a reçu la désagréable visite d'un incendie, lequel incendie a détruit la moitié du petit corps de bâtiment situé à l'est de la maison du receveur (la buanderie). Quant à moi, j'ai bien regretté de n'avoir pas assisté à cette visitelà, car, d'après certains incidents que l'on me raconta, cela fut vraiment drôle. J'aurais la matière d'un chapitre dans cet événement, (que personne n'a lieu de déplorer beaucoup, puisque le dommage est insignifiant) si j'avais été témoin de l'action; n'ayant pas vu, je renonce à écrire : la couleur locale me manque; impossible de peindre de chic l'émotion, la fièvre et le burlesque qui se réunirent quelques instants, paraît-il, autour de cette petite bicoque en flammes, des débris de laquelle je vous donne ci-dessous le dessin. (PI. XVII.)
PI. -xvii
Ruines de la Buanderie.
Croiriez-vous que les guêpiers jouent un grand rôle dans nos loisirs? Nous avons découvert, en plusieurs endroits, de véritables ruches, où des milliers de guêpes se^réfugient la nuit, tandis que le jour elles remplissent l'ile entière. Ces
3o UN SÉJOUR A l'île DE SAINT-PIERRE
insectes-là sont ici une véritable calamité, et d'insupportables trouble-fète. Trente fois, cinquante fois, dans une journée, il faut agiter son mouchoir pour éloigner ou immoler ces importunes. Depuis une piqûre qu'une de ces insolentes me fit au cou, mon petit flacon d'alcali ne me quitte plus, et je fais aux guêpes en général et aux frelons en particulier une guerre à mort. Hier, nous en avons fricassé cinq ou six cents, en enveloppant leur nid, dans la racine d'un vieux saule, de paille arrosée de pétrole. Quelle flamme, juste ciel! Et quel plaisir de voir ces méchantes et sales mouches venir se rôtir les ailes à qui mieux mieux! — Nos expériences, du reste, ne sont pas terminées : il y a bien encore vingt mille guêpes de trop dans l'île de Saint-Pierre, et je les exterminerai en gros et en détail.
Dans l'île, il faut voir quelle abondance! Si, d'une part, d'immenses terrains couverts de vignes, de champs, d'arbres fruitiers, se présentent au regard, avec mille promesses plantureuses, d'autre part, l'homme n'est pas seul à en jouir. Des millions d'autres individus lui disputent la sève de cette terre généreuse : depuis les innombrables fourmis jusqu'aux limaces et aux grenouilles. L'étable est garnie de belles vaches et d'un taureau magnifique. Le joyeux grognement des porcs se fait entendre tout auprès. Les poules et les coqs picotent les riches fumiers et les gazons du voisinage. Les petits oiseaux chantent partout, respirant avec ivresse l'atmosphère ensoleillée. Le pinson et le moineau sont presque domestiques; les fauvettes et les rouge-gorges occupent chaque buisson ; les bruants et les bergeronnettes habitent près des rives, tandis que des centaines d'oiseaux de tous les genres prennent leurs ébats dans le bois, tout au sommet de l'île.
Diane est le chien du receveur; de grande taille, de poil noir et hérissé, ce molosse a une physionomie qui ne rassure pas précisément le visiteur : pourtant c'est le meilleur des chiens, et lorsqu'il a signalé l'arrivée d'un étranger par quelques aboiements retentissants, vous le voyez s'étendre avec lourdeur et complaisance sur le sable de la cour. Cinq chats mignons et vifs comme des petits tigres ne manquent jamais l'heure de midi, qui leur délivre régulièrement les dépouilles du poisson. Et puisque nous parlons de poisson, sachez que l'île en est toujours pourvue. Un réservoir dont l'eau est sans cesse renouvelée, contient les pièces destinées à la table ; brochets, perches et perchettes, carpes et carpeaux, se croisent dans les flots clairs, en flairant de loin les parfums des casseroles, et en écoutant avec une certaine gravité le pétillement du beurre chaud... Les pêcheurs des villages riverains du lac de Bienne soignent l'île de Saint-Pierre avec une conviction d'autant plus ferme qu'elle est intéressée. Le premier service, à table d'hôte, ne se fait jamais sans le poisson de rigueur, et lorsqu'il est servi par les mains blanches de Mademoiselle Léa, — la jeune nièce du receveur, improvisée sommelière, — je vous jure que l'on pardonne à la cuisinière ses sauces parfois trop enfarinées. M. "Verenet, qui est mordant à ses heures, prétend que la dite cuisinière boit le vin destiné à ses plats... je n'en veux rien savoir, et si je répète cette grave accusation, c'est avec réserve. Du reste, aucune acrimcmie contre notre cuisinière, une brave Tyrolienne de trois quintaux, s'il vous plaît.
Si je pouvais, sans entrer dans des détails techniques et topographiques, vous parler de File avec plus de précision, je le ferais sans hésiter. Malheureusement cela n"est guère possible, ce qui m'oblige, pour rester dans mon programme, à parler le moins que je pourrai de ces sortes de choses. Sachez pourtant que cette bonne vieille ile, dans laTjuelle Rousseau fit un séjour de près de trois mois, et où il trouva la paix qui fut le rêve de toute sa vie, en récompense de quoi il rendit à jamais célèbre ce coin de terre;... cette bonne vieille île, dis-je, où jadis un couvent s'était installé, pour être près des vignes et loin des curieux,... est le plus beau pays du monde: tout s'y trouve réuni : une grande et magnifique forêt de chênes, de hêtres et de sapins, sur le sommet de l'île et son versant nord; de vastes prairies; des champs sur lesquels on cultive tout ce que la terre peut produire; d'immenses vignes donnant un petit vin blanc très agréable pour la table. Avant l'abaissement du niveau du lac de Bienne, l'île avait une bonne demi-lieue de tour (i); ce tour est maintenant doublé, grâce aux majestueuses plages mises récemment à découvert, ce qui rend à peu près inutile le mur d'enceinte construit à la fin du siècle dernier par les forçats de Berne, sous la direction d'un nommé Spielmann. En commémoration de ce travail gigantesque, un petit monument fut élevé à l'une des extrémités du mur, près du port de Gléresse, côté nord-est de l'île (2). (PI. XVIII.)
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Pl. XVIII.
Monument du mur d'enceinte.
(i) L'île (le Sainl-Pierre, s.ins parlée tlt's iriirrirn.st's ter.ainï conquis sur le !ar, conipreml environ soixante hectares, disposés [lar tiers en vignes, prairies et lorèt.
(2) Voie i l'inscription gravée sur la façaile suil Ju monument :
Im Julire 1770 isl diesc Maiier aiigefaiijen imd A. 0. 1774 eolleiidel, durcli MfisUr Iliins-l'lillrich Spii-lmann voii H'itlenaclieren Amt Casteleii.
Aujourd'hui, M. Bondely, l'intendant de Fliôpital de Berne, à qui File de Saint-Pierre appartient, fait construire un nouveau mur d'enceinte, partant des ports méridionaux, et enclavant une partie de la lande, dans la direction de la butte des Lapins.
Nous regrettons que M. Bondely n'ait pas plutôt fait creuser un canal entre les deux îles, qui maintenant n'en font plus qu'une. Ce canal rendrait d'immenses services, attendu que la navigation est impossible dans toute une partie du lac, sans faire l'interminable circuit autour de la grande île, et des bas-fonds qui l'entourent. Creusé dans le sable, à une modeste profondeur, ce canal eût été vite fait, et n'aurait certainement pas coiàté ce que cotitera le nouveau mur, d'une utilité peut-être contestable. Je dois ajouter à cette observation que, ignorant absolument les plans de M. Bondely, je puis exprimer ici, sans le savoir, l'idée de M. Bondely lui-même, qui est capable de nous réserver, pour l'an prochain, l'agréable surprise d'un petit canal.
Dans le bois, se croisent les sentiers les plus enchanteurs et les plus pittoresques que je connaisse. Indépendamment du grand Chemin des Paiet^s, Heideivreg, (dont nous donnons une vuel (i) qui, da port de G/<îrc'i'.je, au nord-est de l'île, s'élève sur le sommet et conduit au pavillon de danse,... on parcourt nombre de petits chemins plus rustiques les uns que les autres, et aboutissant tous à quelque endroit découvert, d'où la vue peut se repaître d'horizons splendides. Ici, la vue sur le midi, avec les beaux rivages du lac, les dernières collines du Jura, et, au loin, l'Alpe blanche. Là, le lac dans toute sa longueur, avec Bienne et Nidau dans un lointain brumeux et plein de teintes douces. (PI. XIX.) Là encore, au-dessus de la Via-Mala, une échappée radieuse sur les côtes nord du lac, Gléresse, Douanne. Enfin, à l'ouest, séparé du reste du bois par un petit plateau incliné que la tradition nomme (à tort, selon moi, comme je l'ai expliqué précédemment) plateau des Sorciers, se trouve le petit bouquet de conifères appelé bosquet de l'Anglais (2), d'où l'on découvre la riche vue d'ouest, avec Jolimont, Cerlier et les vieilles tours de Neuveville, resplendissantes au soleil.
Jamais, nous le disons sans crainte d'être démenti, jamais de plus beaux chênes que ceux de l'île n'étalèrent au regard de l'homme leurs branches séculaires, dans des situations plus riantes et plus variées. L'homme le moins rêveur, en promenade dans l'île de Saint-Pierre, ne sortira pas de ce paradis sans avoir au front ce pli qui caractérise la méditation. — A la lisière sud de la forêt, mais non loin de l'extrémité est de l'île, s'élevaient jadis les deux chênes doyens. Leur carrure colossale, leur commune origine, leurs ramures antiques, en même temps que leur mutuel voisinage, les avait fait nommer Philémon et Beaucis. Ensemble ces deux
(1) Cfitte planche (ainsi que les Jirtérenls porirails dessinés en vue île les faire figurer dans Valbura) n'a pas été gravée. Le public comprendra, quand il saura que chaque grande planche représente une valeur d'environ deux cents francs, et I)lus de quinze jours de tr.avail,... que l'auteur de cet album, devant arriver au terme de son entreprise sans aide aucune, devant payer de sa personne et de sa bourse jusqu'au bout,... ait cru pouvoir s'arrêter au chiffre de vingt planches.
(2) En mémoire du culte qu'un riche anglais professait pour ce site, où il passa, dit-on, dans la solitude, des semaines entières.
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arbres avaient vécu et bravé les orages; ensemble les années avaient passé sur leurs fronts impassibles; ensemble leurs ombres, mêlées et géantes, avaient protégé les faucheurs, à l'époque des récoltes, durant des siècles,... Mais hélas, le Destin avait mis un terme à cette conjugale fidélité dans la vie, — et un beau jour Beaucis, décimée par l'aquilon, mordit pour jamais la poussière. Depuis lors, Philémon, aussi inconsolable qu'immortel, vit seul dans un douloureux silence. Son dos s'est voûté et ses branches puissantes se sont peu à peu dispersées. Le colosse subsiste et subsistera longtemps encore, mais de ses splendeurs passées il ne reste plus guère que le tronc, auprès duquel un homme est un pygmée (dix-huit pieds de pourtour). Nous croyons de notre devoir de chroniqueur de rendre hommage à ce vieux citoyen, contemporain d'Adam, en lui consacrant une page de cet Album, avec la reproduction de ses traits flétris. Digne vieillard, reçois nos respects! (PI. XX.)