CHAPITRE PREMIER
En arrivant à Geyian. — La capitale de Geylan vue da large.
— La pirogue cinghalaise. — Le Grand Oriental Hôtel. — La djin-rik-sha. — Aspect de la population. — Les xébus.
— La ville noire. — La vie indigène. — L'abus du peigne et du jupon. — Un marché. — L'habitation cinghalaise. — Une nait à Geylan. — Une fâcheuse découverte. — L'invasion du ronge. — L'arbre du soleil. — Batavia et Golombo.
— Aspect des habitations européennes. — Les jardins de cannelle. — Le musée. — La vieille ville. — Un dîner chez le gouverneur.
Généralement^ le voyageur qui aborde à Ceyian éprouve un ravissant et indicible contraste, soit qu'il ait encore la vision des côtes brûlées de TArabie et des rochers arides d*Aden, soit qu'il vienne de quitter le triste delta du Gange ou la côte torride de Coromandel. Ceylan, avec son éternelle verdure et ses parfums de serre chaude, lui apparaît alors comme une terre
idéale, comme une île enchantée, comme TÉden de ses rêves.
Lorsque j'abordai à Ceylan, je venais de Pinsulinde; j'avais encore dans les yeux et dans l'âme les splendeurs de la végétation javanaise, et c*est pourquoi je n'ai point éprouvé le contraste attendu. Les premières sensations du voyageur qui découvre Tîle d'émeraude dépendent d'ailleurs, comme toujours, de l'état de l'atmosphère. En certaines saisons, il n'apercevra que les lignes monotones des basses terres du littoral, tandis qu'en d'autres temps il verra se découper sur le ciel bleu le massif montagneux de l'intérieur de l'île, couronné par le fier pinacle du pic d'Adam.
C'est par un ciel gris et maussade que nous approchâmes de la pointe sud de l'île. Mais la terre ne se laissait pas encore apercevoir, que déjà elle se révélait par son odeur, par ces émanations parfumées et ces effluves qui s'élèvent du sol des contrées tropicales riches en épiées. Nous venions de Singapour, et depuis quatre jours que nous avions doublé la pointe d'Atchin
et perdu de vue la grande ile de Sumatra, nous voguions sur une mer bouleversée par la mousson du sud-ouest. Quand nous pûmes enfin distinguer la terre, elle nous apparut aussi basse que la côte d'Egypte. Dès que nous eûmes doublé la pointe de Galle, oii les paquebots relâchaient autrefois, le calme se fit, la mer bleuit, et ce fut par un glorieux soleil que nous jetâmes Fancre, dans la soirée, devant Colombo, l'ancienne Kalambu dont les Portugais ont transformé le nom en Tbonneur de Christophe Colomb.
Imaginez, au fond d'une baie d'azur, sous le ciel de Naples, une ville blanche comme Alger, couchée au milieu d'une végétation qui rivalise de vigueur avec celle de la baie de Rio : tel est l'aspect de la capitale de Ceylan vue du large. Nulle part je n'ai vu se marier dans une aussi admirable harmonie le bleu, le blanc, le vert, les trois couleurs qui réjouissent l'œil. A six heures du soir, la scène s'éclaire des lueurs magiques du soleil couchant. Des nuages d'un blanc laiteux, compacts, massifs, mais transparents comme des blocs d'albâtre, s'irradient pendant
quelques instants très courts. Sous cette latitude, la nuit succède si rapidement au jour, qu'il n'y a presque point de crépuscule.
Pour me rendre à terre, je fais choix non point de la vulgaire chaloupe à vapeur, mais d'une de ces singulières pirogues indigènes montées par un équipage cinghalais, dont le vêtement se réduit à un morceau de cotonnade rouge ou un simple tablier pas plus grand qu'un caleçon de bain. Ces embarcations, que j'avais déjà rencontrées à Madagascar, sont faites d'un tronc d'arbre creux qui chavirerait au moindre mouvement s'il n'était rendu insubmersible par un balancier, long billot de bois flottant parallèlement à la pirogue, avec laquelle il fait corps au moyen de deux arcs flexibles. Il n'entre pas une pièce de fer ni un clou dans la construction de l'appareil, dont toutes les pièces sont jointes au moyen de cordes en fibre de coco. Cette embarcation n'est point, comme on le croit généralement, d'origine arabe; ce sont les Malais qui l'ont importée à Ceyian, et elle a la même origine à Madagascar et aux îles Comores, où l'on retrouve
les traces indubitables d'anciennes colonies malaises; elle est inconnue des Arabes^ et on ne la rencontre que rarement sur les côtes de Plnde. Mes pagayeurs me débarquent en face d'un immense bâtiment, de style mi-européen, mioriental : c'est le Grand Oriental Hôtel, sorte de caravansérail qui passe pour le plus vaste hôtel de l'Inde. On me conduit, au premier étage, dans une jolie chambre dont la fenêtre à véranda, munie de jalousies vénitiennes en guise de carreaux de vitre, s'ouvre sur une rue fréquentée par une population aussi pittoresque que mélangée. L'installation est celle des pays chauds. Ici, comme à Batavia, le lit est placé au milieu d'un courant d'air et garni d'une moustiquaire hermétiquement fermée. Dans la salle à manger, oii il est également fait appel à tous les courants d'air, je trouve un raffinement inconnu à Batavia :
c'est le punka, appareil aérien qui sert à rafraîchir l'air par le mouvement d'éventail que lui imprima un indigène, suspendu à une corde à poulie. Le service est fait par une nuée de garçons cinghalais qui vous apportent une immense
variété de plats européens et indigènes, viandes, poissons et plats de riz ; un bon point pour le curry de l'Inde, que les Indiens préparent beaucoup mieux que les Javanais.
Le soir, après le dîner, promenade en djinrih'sha, avec quelques passagers qui me quittent demain. Le djin-rik-sha est la petite voiture japonaise importée depuis quelques années dans toutes les colonies anglaises de Fextrême Orient, gracieuse carriole à deux roues, si légère qu'un bomme s'y attelle et la tire en courant; je l'ai vue à Singapour et au Natal, je la retrouve à Colombo; elle est du même type partout, l'bomme-cbeval seul diffère, quoique son costume soit toujours également sommaire : qu'il soit Japonais, Chinois, Zoulou ou Hindou, l'homme-cbeval n'a d'autre harnachement qu'un simple pagne; c'est qu'il vit en pays chaud, et passe sa vie à suer et à souffler, presque toujours lancé au trot, toujours haletant, toujours mouillé de la tête aux pieds. Ce métier de cheval exercé par des hommes est tout simplement odieux; mais je plains plus encore l'Hindou que le Chi-
Dois, parce qu'il est moins robuste, moins résistant : ces pauvres gens deviennent, la plupart, poitrinaires, sous l'œil paternel de l'administration anglaise et de la société prolectrice des animaux, qui ne comprend point l'homme-cheval dans sa sphère d'influence.
Nous errons donc au hasard de nos poussepousse, dans la nuit obscure, que dissipe mal la lumière de rares réverbères. Dans les noires avenues, sous les mytérieuses voûtes de verdure qui cachent les étoiles, c'est un étrange grouillement d'indigènes, un déconcertant mélange de races au milieu desquelles le nouveau débarqué a la plus grande peine à se retrouver. Nous tâcherons de démêler cela plus tard; pour le moment, contentons-nous de voir passer à la lueur douteuse du gaz ces figures de Cinghalais, de Tamils, de Parsis, de Maures, de Malais, de Cafres, qui, par les nuances diverses de leurs peaux et les couleurs de leurs costumes, forment la foule la plus variée, la plus multicolore, la plus pittoresque du monde entier. Et comme Colombo est un des lieux les plus chauds du
globe, tous ces gens cheminent le buste nu, ce qui permet d'étudier sur le vîf toute la gamme des nuances de peaux humaines.
Ali milieu de cette population très compliquée se faufilent les chariots des Cinghalais, ingénieux assemblages de bambous, abrités de haut§ ber-^ ceaux en feuilles de cocotier, et attelés d'une paire de zébus qui s'en vont trottinant. Lès jolis petits zébusl j'aime à voir leur curieuse bosse sur le garrot, leurs membres fins et délicats , leur poil soyeux, noir ou d'un gris argenté. Ces pauvres animaux sont conduits non pas avec uH mors et des rênes; mais avec une simple corde passée dans lenéz; ils ont sur la peau de bizarres tatouages pratiqués au feii et au couteau. Le conducteur à longue barbe nlarche entre lés zébuls et le chariot, armé d'un long bâton à l'aide duquel il excite son attelage, tandis que dans l'intérieur du chariot babillent dés femmes et des enfants aux yeux noirs. >
Nous suivons les zébus et les chariots, et nous entrons après eux dans le Pettah, la « ville noire » , nom sous lequel on désigne la ville in-
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digèae : une agglomération, autour de temples bouddhiques et hindous, de huttes de boue et de bambou, brunes de ton, très petites, très basses, couvertes de feuilles de palmier séchées, tel est l'aspect de ce Pettah, qui ne diffère en rien d'autres villes asiatiques : n'étaient les types et les costumes, je me croirais à Samarkand ou à Boukhara, où j'ai vu des échoppes absolument identiques. Ces échoppes, ouvertes à tous les vents et à tous les regards, offrent mille scènes de mœurs où s'étalent les détails intimes de la vie indigène. Ici c'est un changeur assis sur sa natte, au milieu de piles de roupies et de monnaies de cuivre. Là c'est un marchand de riz coiffé du majestueux turban des musulmans.
Plus loin, un vendeur de poteries, un porteur d'eau ou un fakir. Ailleurs, un barbier accroupi en face de son client, dont il rase la tête enfoncée entre les genoux, jusqu'à ce qu'elle soit aussi lisse qu'une boule d'ivoire. Il rase chacun selon sa caste, et malheur à lui s'il commet une méprise, car le client préférerait avoir la tête coupée que rasée contrairement aux prescriptions de sa
caste. Les échoppes les mieux achalandées sont celles des Maures et des Parsis^ où Ton peut se procurer tous les produits de l'industrie européenne ou asiatique. Comme ces indigènes portent des noms d'une prononciation impossible, leurs chalands européens les désignent par les numéros de leurs échoppes. Chaque race a son métier spécial : les artisans se recrutent généralement parmi les Cinghalais, les laboureurs et les hommes de peine parmi les Tamils, les marchands parmi les Parsis^ les soldats et les domestiques parmi les Malais ; les Maures vendent en détail; le commerce est aux mains des descendants des Portugais et des Hollandais; les Cafres, excellents terrassiers, sont employés à la construction des routes.
Ce qui intrigue beaucoup le nouveau débarqué, c'est de voir tant de femmes vêtues d'un jupon blanc et coiffées d'un haut peigne en écaille de tortue planté dans un chignon aussi noir qu'une aile de corbeau. Nulle part je n'ai vu tant de jupons, tant de peignes, tant de chignons. C'est à croire qu'il n'y a sous ce beau ciel que des
filles d'Eve. Je faisais cette réflexion lorsque, apercevant de dos une de ces dames, dont la taille me paraissait bien exagérée, je remarquai, en la dépassant, qu'elle portait une magnifique barbe. Cette personne en jupon était un Cinghalais comme tous les individus que, vus de dos, j'avais pris d'abord pour des Cinghalaises. Curieux exemple de la persistance des modes chez les peuples orientaux I II y a dix -sept siècles qu'Agathémère, parlant de Taprobane, la Ceylan de Ptolémée, signalait déjà l'habitude des hommes de ce pays de laisser croître leurs cheveux et de les attacher au sommet de la tête à la manière des femmes (1).
Entrons dans ce marche embaumé de tous les parfums des fruits des tropiques. Quoiqu'il soit huit heures du soir, le marché bat son plein. C'est que les chaleurs brûlantes du jour sont consacrées à la sieste et au farniente; l'heure des affaires ne commence qu'avec la fraîcheur du soir. Je retrouve ici la plupart des fruits savou-
(1) Emerson Tennxnt, Ceylon^ t. II, p. 106.
reux dont j'ai Méjà fait la connaissance à Java^ ananas, doerians, mangues, pamplemousses , goyaves, papayes, mangoustans, bananes, mandarins, letchis, calebasses. Sauf les oranges, les citrons, les grenades, et quelques autres fruits du midi de l'Europe, les fruits de nos contrées sont tout à fait dépaysés à Ceylan : sous ce ciel sans hiver, nos arbres fruitiers restent toujours verts et ne tardent pas à s'épuiser; le pommier se transforme au point de donner naissance à une foule de rejetons qui s'élèvent de terre, tout autour de l'arbre, en petits arbrisseaux.
Au sortir du marché, nous visitons l'intérieur d'une habitation indigène. Comme les Cinghalais sont la race dominante, ce sont eux qui sont les plus nombreux au Pettah, et la physionomie de la ville indigène est essentiellement cinghalaise. L'habitation du Cinghalais est, comme son costume, appropriée au climat et réduite à sa plus simple expression : le plancher en terre battue offre au bienheureux indigène la plus fraîche de toutes les couches ; il n'entre ni
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métal ni clous dans la construction de sa maison; sa batterie de cuisine est en argile ; la feuille du bananier lui sert d'assiette ; le riz et la noix de coco forment la base de son alimentation ; V appas ou gâteau de riz, avec un peu de café, est son repas du matin; le curry sous toutes ses formes variées constitue son repas du soir.
Après une heure passée au Pettah, nos djinrik-sha nous mènent respirer Pair frais de la campagne. Nous longeons les lagunes d'eau douce, sur les rives desquelles voltigent des milliers d'insectes lumineux qui, dans Tobscurité, traînent après eux des sillons de lumière. Les lanternes de nos carrioles attirent toutes sortes de bestioles ailées. Au-dessus de nos têtes brillent de claires étoiles, comme des lampes d'or accrochées à la voûte du ciel. L'air est doux, velouté, parfumé.
Je me couche sous l'impression délicieuse de cette nuit de paradis terrestre. En me mettant au lit, je fais la fâcheuse découverte que je ne possède plus mon portefeuille où j'ai serré toute ma fortune, billets de banque et lettre de crédit.
Me ï'a-t-on volé, OU Tai-je oublie sûr ie batéaii? Je m'endors en remettant à denaain la solution de ce problème intempestif, et à mon réveil mon premier soin est de me rendre à bord du Sydney qui chaulTe pour le départ. Dans ma cabine vide je rétrouve sur le marbre <lè la toilette mon portefeuille intact, à la portée dâ premier venu, car la porte était ouverte. Poiir un homme distrait, j'ai vraiment de la chance.
Cette question heureusemeùt élucidée, nous pouvons maintenant parcourir au grand soleil cette immense ville de Colombo, à peine entrevue hier soir. Avec sa population de xent trente mille âmes, la plus mélangée qui soit au monde, la capitale de Ceylan couvre, une étendue à peu près égale à celle de Paris ; mais une grande lagune d'eau douce occupe une notable partie de celte étendue. D'ailleurs, ces villes asiatiques, avec leurs petites maisons de boue, ont besoin de beaucoup plus d'espacé que nos villes européennes. ■ - ■[ ^ ^ ',
Colombo est située dans un paj/s absolument plat, entre la lagune et la nier. ; Lors([|ù'bn ly
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débarque en plein jour, ce qui attire immédiate, ment lattention, c'est la couleur du sol, d'un rouge très prononcé, qui contraste étrangement avec le vert vigoureux de la végétation tropicale. Cette couleur rouge, qui donne un aspect si chaud au paysage, est particulière à la terre cinghalaise, et nous la retrouverons d'un bout à l'autre de l'île. Rouges sont les routes et les sentiers y rouges les jardins publics, rouges les rues de la ville, et lorsque le vent soulève la poussière, rouges sont les feuilles des arbres, et rouges les vêtements des promeneurs. Ceux qui aiment le rouge doivent être heureux à Ceylan. Si les rues de Colombo, avec leurs voûtes de verdure, m'ont charmé le soir, combien plus séduisantes encore elles m'ont paru à l'heure où brille l'implacable soleil équatorial! On ne saurait rien imaginer de plus frais, de plus ombreux, de plus reposant, et l'on se plait à penser que, s'il y a des villes en paradis, ces villes doivent avoir des rues semblables. Ici les rues sont de majestueuses avenues, de larges drêves, courant sous un berceau de feuillage, que ne traverse ni
soleil ni lune« L'arbre qui transforme ainsi chaque rue, même les plus affairées, en un délicieux tunnel de verdure, est le suriya, « l'arbre du soleil )) , ainsi nommé à cause de sa fleur splendide qui rappelle celle du tulipier, et qui se colore, en se fanant, des teintes du soleil couchant. Sa feuille ressemble à celle du peuplier, et voilà pourquoi les botanistes l'appellent Thespesia populnea. Ces arbres furent plantés par les Hollandais : ils ont ainsi doté Colombo des mêmes ombrages qu'ils ont créés dans les villes javanaises, et c'est pour cette raison que Colombo m'a vaguement rappelé les enchantements de Batavia, qui est moins une ville qu'une forêt percée d'avenues.
Ce qui complète la ressemblance entre Batavia et Colombo, ce sont les habitations européennes disséminées dans les bois de cocotiers qui s'étendent entre les différents faubourgs de la ville : ce sont comme autant de maisons de plaisance entourées de leurs jardins, en sorte que les quartiers européens ont l'aspect d'un parc, mais d'un parc portant la livrée des tro-
piques^ avec des massifs de palmiers, des groupes d'acacias flamboyants, des bouquets de bambous. Ces charmantes demeures, construites en briques ou en pierres, d'après le type du bungalow, n'ont généralement qu'un étage, et sont munies d'une haute toiture, en vue des pluies torrentielles, et surtout en vue de la chaleur; une fraîche véranda entoure l'édifice, supportée par une rangée de colonnes blanches, et c'est l'endroit le plus agréable de ces habitations mieuropéennes, mi-orientales : on transforme ces vérandas en salons, on les meuble de tables et de chaises longues, on les garnit de rideaux et de feuillage. Pour tenir à distance les serpents, qui n'aiment point à ramper sur les corps rugueux, on garnit de nattes la véranda, on sème du gravier tout autour de la maison. Un autre ennemi, ce sont les légions de termites ou fourmis blanches qui entrent dans les habitations par des passages souterrains et minent les charpentes et les boiseries. Il faut leur faire une guerre continue et acharnée, sans quoi il leur suffirait de quelques jours pour démolir la mai-
son. Si l'on ne prend la précaution de faire plonger les pieds des tables et des armoires dans des godets pleins d'eau, les fourmis dévoreront toutes les provisions. Ces fourmis sont, comme les moustiques, une des plaies d'Egypte que le ciel a infligées aux contrées fortunées qui ne connaissent point les frimas.
Les « Cinnamon Gardens r> forment le prolon* gement du quartier des villas. On désigne sous ce nom un vaste jardin de canneliers quia perdu beaucoup de son: importance depuis que le gouvernement anglais a dû renoncer au monopole de la cannelle. Une grande partie du parc a été vendue à des particuliers qui y ont construit de somptueuses villas échelonnées le long de la route. Si j'habitais cette contrée bénie, mon rêve serait d'avoir ma villa dans les jardins de cannelle. C'est le faubourg élégant de Colombo, dont le seul inconvénient est d'être si éloigné de la mer, que la brise n'y arrive point et que les moustiques y abondent. Les Cinnamon Gardèns n'en sont pas moins un endroit charmant, où le monde fashionable se rend en voiture chaque
soir. Oa y respire un air embaumé par l'aromatique cannelier^ le précieux arbre de la famille des lauracées, dont les jeunes feuilles, comme chez la plupart des arbres de Ceylan, sont d'un rouge écarlate qu'on prendrait de loin pour de magnifiques fleurs.
C'est au milieu des Cinnamon Gardons que Ton a érigé le musée de Colombo, vaste édifice destiné à contenir tous les trésors de l'art et de la littérature des Cinghalais et de l'histoire naturelle de l'île. Le rez-de-chaussée est affecté aux collections d'ethnographie et aux antiquités : on y conserve des sculptures et des bas-reliefs provenant des ruines d'Anuràdhapura, la célèbre ville morte que nous visiterons bientôt. Dans une autre salle sont exposés Içs monnaies et les plus remarquables spécimens des bijouteries cinghalaise et hindoue ; au premier étage se trouvent les collections d'histoire naturelle, où presque toute la faune de Ceylan est représentée, depuis les insectes, les oiseaux et les reptiles, jusqu'aux plus gros mammifères : la pièce capitale est le squelette d'un éléphant
d'une taille si gigantesque, qu'à première vue je l'ai pris pour un mastodonte. Ce musée est de création trop récente pour être complet, et il faut d'ailleurs tenir compte de l'extrême difficulté de conserver des pièces zoologiques dans un climat aussi humide et aussi chaud.
Les Cinnamon Gardens, le somptueux quartier des villas, sont très éloignés du Fort, qui forme le noyau primitif de la ville européenne, et qui est resté le centre des affaires. C'est le vieux Colombo, situé, comme le vieux Batavia, à proximité du port, autour de l'antique forteresse portugaise qui couronne une petite éminence située entre la mer et la lagune. Là sont les bureaux du gouvernement, le bâtiment de la poste, les hôtels, les magasins européens; là aussi, au milieu d'un parc paisible, s'élève le palais du gouverneur, qu'on ne désigne pas autrement que sous le nom de Queens Home, (c Maison de la Reine n , en vertu de cette idée que le gouverneur est le représentant de la gracieuse souveraine de l'empire britannique.
C'est dans ce palais que Son Excellence
sir Arthur Havelock m'a donné audience lorsque, dès le lendemain de mon arrivée, je lui ai remis une lettre d'introduction de lord Henry Loch, l'ancien gouverneur de la colonie du Cap, qui m'avait comblé de bontés lors de mon voyage en Afrique australe. Je me plais à rendre ce lémoignage aux hauts fonctionnaûres coloniaux de l'empire britannique, qu'ils sont extrêmement aimables envers les étrangers qui leur sont recommandés. L'audience fut immédiatement suivie d'une invitation à dîner à Queen's House. Réception féerique, quoique tout intime. Le palais du gouverneur est d'un aspect royal.
Devant le majestueux portique , des soldats anglais en uniforme rouge montent la garde; une nuée de domestiques indiens en costume national font le service intérieur. La grande salle de réception est largement ouverte à tous les vents, et des punkas toujours en mouvement y entretiennent une agréable fraîcheur : c'est une parfaite conception de ce que doit être un salon en pays tropical. La décoration intérieure, d'une richesse tout orientale, est bien faite pour éblouir
Fimagination vive des Hindous et des Cinghalais. Les murs sont ornés de curieux tableaux rappelant des épisodes de l'histoire de Ceylan : un de ces tableaux, dont l'original se trouve à Londres^ représente un gouverneur hollandais recevant en audience solennelle trois chefs indigènes qui portent la couronne des rois de Ceylan; on peut juger de l'exactitude de la scène par les chaises Louis XV qui sont précisément celles qui ornent la salle aujourd'hui encore.