‹ Un séjour dans l'ile de CeylanChapitre 6 sur 34 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

MOUNT LAVINIA

La route de Galle à Colombo. — Le long de la mer. — Le paysage tropical. — Le cocotier et le dattier. — Un labyrinthe de verdure. — Aspect des villages. — Une pagode. — Un charmeur de serpents. — Mount Lavinia. — La couleur dominante de Geyian. — Le chemin de fer de Galle. — La rivière Noire. — Un bois sur un bois. — La providence des Cinghalais.

Autrefois^ toutes les relations de voyage à Ceylan débutaient par la description de la route de Galle à Colombo. C'est que, dans ce tempslà, les paquebots touchaient à la Pointe-de-Galle, d'où Ton se rendait en poste à la capitale. Aujourd'hui Colombo a supplanté Galle comme port d'escale, et les deux villes, autrefois distantes d'une longue journée de voiture, ne sont plus qu'à quatre heures de chemin de fer l'une de l'autre. Pour mieux jouir des beautés de la route,

j'en ai fait les premiers milles en voiture.

La promenade de Colombo à Mount Lavinia est un perpétuel enchantement, et les plus admiratives descriptions des voyageurs n'en ont point exagéré les charmes. On côtoie la mer, dont la nappe d'un bleu sombre, doux et profond, coupée çà et là de blanches volutes d'écume, brille derrière les gracieux cocotiers qui se plaisent dans Tair salin du littoral. A l'ombre des cocotiers s'abritent de jolis cottages, dont les fenêtres regardent la mer et en reçoivent les brises et aussi, parfois, les embruns, car la vague, en battant la grève, forme de puissantes gerbes d'écume qui s'élèvent à plus de vingt mètres de hauteur.

Voilà bien le paysage tropical dans sa beauté classique : cette mer bleue, ces gerbes d'écume d'une blancheur de neige, ces cocotiers d'un vert vigoureux en forment les trois éléments harmonieux. Le palmier-cocotier est un élément aussi dominant dans le paysage cinghalais que le palmier-dattier dans le paysage arabe; mais combien le cocotier de Ceylan a les formes plus

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élégantes et plus nobles que le maigre et chétif dattier d'Egypte! Quelle différence entre le tronc, le feuillage, le fruit des deux arbres, dont Fun symbolise les rives du Nil et l'autre les Indes! La courbe gracieuse du tronc lisse et blanc du cocotier contraste avec la roideur du dattier au tronc épais^ brun, trapu; même contraste entre les feuilles dures et grisâtres du pal-* mier africain et les larges et souples panaches, d'an vert vif, du palmier des tropiques; le cocotier s'élève deux fois plus haut que son rival ; il est au dattier ce que la magnifique noix de coco, plus grosse que les deux poings, est à la datte, grosse à peine comme une figue. Le charme du cocotier, c'est sa sveltesse et sa légèreté; il est, dans le monde végétal, ce que la gazelle est dans le monde animal : c'est l'arbre gracieux, aimable et délicat.

Si, quittant le bord de la mer, on s'engage dans les chemins tracés à travers le bois de cocotiers, on trouve, à chaque pas, des enchantements nouveaux. Car, dans ce prodigieux labyrinthe de verdure, il n'y a pas que des cocotiers,

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mais encore une foule d'autres arbres inconnus^ eii Europe; tels que rarëquier,î le manguier^ lé magnolier , le papayer, rarbrê à pain, lé ràvenàla ou arbre du vôyàgéiir, Facacia flanàboyartt,! le' pandanus ou vaquôis âu^troàc en spirales^ le* bananier aux larges féuîUès, et surtout lé nobfei figuier de baniap, qui formé à lui seul toute une forêt. On se croirait dans un jardin/ et ce qui complète l'illusion, ce sont d'âdbrables étangis,} semés d'îlots qi;ii sont comnâe ;des nids de vferdiiré où se cache soit une petite pagode, soit une! rustique habitation en bambous et en Jfeuillesdepalmier : oh ne saurait rien * imaginer déplus; idyllique. • /- i

, En plein bois s'abritent, à Fombre dçsrcbcotierSj une fdule de dl|agés,qiii se touchent, pour ainsi dire, car, aux erivirous de Gôlonibo, la' population est si dense qu'elle semble sortir idie< terre. Ces viUages sont dés groupes d'échoppes de l'aspect le plus sordide et le plus misélilble^ Dés légions dé corbeaux, d'une familiarité ,pro-: vocaàte, font le service de la . voirie. Parfois,: par un indiéible contrasté, i au milieu de cettèï

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fonle grouillante d'indigènes demi-nus, passe un majestueux cavalier anglais, coiffé du casque indien. Mon cocher cinghalais me mène voir une pagode dont le style rappelle vaguement les églises russes : elle affecte la forme d'une cloche et se détache, toute blanche, sur le vert des cocotiers. A la porte de la pagode je suis reçu par un gros moine, drapé dans sa robe jaune, qui, en échange d'une roupie, me permet d'entrer dans sa pagode. L'intérieur n'offre rien de bien curieux, sauf deux gigantesques idoles de bois^ représentant l'une Bouddha, l'autre Vishnou, ce qui prouve que le bouddhisme et le sivaïsme peuvent fake bon ménage ensemble.

Près de la pagode je rencontre un charmeur de serpents qui me fait montre de son savoir-faire : il tire de son panier un serpent à lunettes rendu iooffensif par l'extraction des dents qui sécrètent le venin; au sortir de sa prison, la tête du reptile s'enfle de colère, et il lance son dard contre les objets qu'on lui présente; l'habile homme est ventriloque : il sait escamoter des boules blanches qu'il tient dans un sac, et il a

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dans ce sac plus d'un autre tour qui épate les

Au bout de cette charmante promenade se trouve une colline qui s'appelle Mount Lavinia, et que couronne un restaurant dont la terrasse domine un admirable paysage de terre et de mer. J'y ai déjeuné d'un de ces excellents poissons de l'océan Indien auxquels Mount Lavinia doit sa célébrité, et, tout en humant un trichinopoly, j'ai passé là une heure charmante à rêver devant l'azur de la mer et le vert de la terre, et j'ai compris pourquoi les poètes appellent Ceylan l'île d'Émeraude.

C'est que le vert est, à Ceylan, la couleur dominante. Si le sol est rouge, tout ce qu'il produit est vert, et le monde animal, par suite de l'influence du milieu, emprunte la livrée du monde végétal : le plumage des oiseaux, les ailes des papillons, la robe des lézards, la carapace des scarabées sont, généralement, d'un vertsplendide; les animaux marins eux-mêmes, comme l'ont remarqué Ransonnet et Haeckel, les poissons, les crustacés, les mollusques, les

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étoiles de mer sont^ pour la plupart, colorés en vert, et les bancs de coraux n'échappent pas à cette loi de l'adaptation.

A Mount Lavinia j'ai pris le train, et quatre heures durant j'ai voyagé à l'ombre du bois, le long du littoral que côtoie constamment la voie feiTée. Cette route est si belle que, malgré la répétition des mêmes scènes, l'œil ne se lasse jamais : on croirait voyager dans un interminable parc tropical où sont disséminées, au milieu des arbres, les rustiques habitations des Cinghalais. De temps à autre, pourtant, un fleuve majestueux vient rompre la continuité du bois, et ces larges embouchures fluviales sont une des beautés de cet incomparable littoral. Je n'ai rien vu de plus romantique et de plus sauvage que lembouchure du Kaluganga ou rivière Noire, qui forme, près de la mer, un immense estuaire se perdant dans des marécages, repaires des crocodiles et des oiseaux aquatiques. Au fond de ces estuaires, qui découpent en mille festons la côte cinghalaise, la végétation prend lampleur de la forêt vierge : là, le vert pâle des cocotiers

tranche sur le fond sombre des mangliers qui forment d'énormes fourrés, avec leur enchevêtrement de racines aériennes : suivant l'expression de Humboldt, « c'est un bois sur un bois » . Telle est l'admirable harmonie du tableau, qu'on est tenté d'oublier la part de l'homme dans ce qui parait être uniquement l'œuvre de la nature. Et pourtant, ce « bois sur un bois n est l'œuvre de la colonisation. A Geylan, tout comme à Java et dans d'autres îles où la végétation indigène le cède en richesse à celle d'importation, la multiplication des palmiers, qui semblent être aujourd'hui un trait si naturel du paysage, est due au génie pratique des Hollandais qui occupèrent autrefois le pays : à leur arrivée, ils trouvèrent un littoral aride et sans verdure; ils courcédèrent des terres à ceux qui voudraient y planter des cocotiers, et cette côte, autrefois nue et sablonneuse, est aujourd'hui une terre nourricière où cinquante milUons de cocotiers donnent la subsistance à des milliers d'indigènes. Suivant un dicton cinghalais, cet arbre ne se plaît que dans le voisinage de la mer et des hommes. Et

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en effet, partout où croît un groupe de cocotiers, on peut être sûr que l'habitation humaine n'est pas loin. On pourrait écrire un volume sur les innombrables services que le Cinghalais retire de cet arbre : il y trouve sa nourriture, sa boisson, ses matériaux de construction, ses vêtements. Le cocotier est la providence de ces populations simples et primitives. On a vu, à Galle, de grandes barques entièrement construites avec des matériaux provenant du cocotier et uniquement chargées des produits de cet arbre, aussi nombreux, suivant un proverbe local, que les jours de l'année. Mais pourquoi faut-il que le même arbre qui procure tant de bienfaits produise aussi l'arak, la boisson alcoolique que leâ indigènes retirent de sa sève et recueillent dans des godets où de gigantesques chauves-souris connues sous le nom de renards volants {pteropus edulis) viennent elles-mêmes boire jusqu a Fivresse?

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