JOËL CHERBULIEZ, LIBRAIRE-ÉDITEUR
6 , PLACE DE l,"OliATO;i(i;
A « E .\ È V H , M É Al E AI A I S O >
A LEIPZIG, TWIETMAYER
M. Dcr.c. Lin.
Un jour (c'était en 1673, au coniniencpment d'avril), deux hommos se promenaient dans une des allées du parc de Versailles, à peu de distance du château. L'un pouvait avoir soixante-cinq ans, l'autre vingt-quatre. Celui-ci portait un manteau d'abhé; celui-là, l'épée. — Au reste, je ne m'amuserai pas à faire attendre leurs noms. Le plus âgé, c'était le marquis de Fénelon, ancien lieutenant-général dans les armées de Louis XIY; l'autre était son neveu, riiumble cadet sans qui nous n'eussions probablement jamais entendu parler des aînés ni de l'oncle.
C'était pourtant un homme bien respectable que ce vieux marquis de Fénelon. A[)rès avoir acipiis par ses talents et sa valeur l'estime des premiers capitaines de son temps ', il s'était livré tout entier à la pratique des devoirs les plus relevés de la religion cl de la morale; mais comme sa vie avait toujours éti) pure, et que sa piété n'était pas l'effet d'une de ces conversions alors à la mode, elle était loin de
1 Le (jranJ Condi' disait de lui qu'il t'tait P(/n/ewien( propre pour la ronrrrsalion, pour la fjuerre et pour le cabinet. — Au plus fort de la manie dos duels, il avait osé se nieltre h la tète dune association de (;ontilshounnes qui fasaieul vo>u de uc jamais envoyer ni aeeeploi- de déli.
celle aigreur cl de ces petilesses dont les gens de coiidilion se garantissaient rarement lorsque, après une vie de désordres, ils revenaient ou s'imaginaient revenii' à Dieu '. Veut' depuis longtemps, il avait eu la douleur de perdre, en 10G9, au siège de Candie, un fils qui donnait les plus belles espérances. Dès lors, toutes ses affections s'étaient partagées entre sa fille ^ et le plus jeune des enfants du comte de Fénelon, son frère. Celui-ci vivait encore; mais il était heureux de céder à un tel frère quelques-uns de ses droits de père et de chef de la famille
A la cour, où, du reste, il ne venait presipie jamais, le marquis de Fénelon avait la réputation d'un second Montausier. C'est assez dire que les courtisans ne l'aimaient guèie, bien que forcés de l'estimer.
Ce jour-là donc, il était à Versailles. La coiu' venait d'arriver de Sainl-Cermain, où elle avait passé l'hi\er ^. 11 arrivait, lui, de ses terres du Périgord, où il avait aussi passé l'hiver, et où il comptait retourner sous peu, dès qu'il aurait terminé quelques affaires, soit à Vei-sailles, soit à Paris. La plus inq)ortante, c'était de voir soii cher neveu.
11 n'était cependant pas assez Périgourdin comme gentilhomme, ni assez stokien connue philosophe, pour ne prendre aucun intérêt aux nouvelles d'une cour qui donnait le ton à l'Europe; d'autant plus que son neveu, atta-
1 Voir ihnsV Iliiloife de Fntclon, par le cardinal do Daussct, livre I, i|iu-lnucs leUrcs du marquis in sou neveu. Elles sont admirables de douceur cl de jjravité, Je ])hiloso|iliic et de foi.
2 Plus lard luanjuise de Moiituioreiici La\al.
3 Ce lie fui ([ueu IGSJ que Louis MV se. li\a [lour toute l'année à
elle à la chapelle du roi, clait en position de lui en donner de très-intinie?.
C'était donc de nouvelles qu'ils discouraient en se promenant. L'abbé ct»ntait avec esprit, et plus d'un courtisan eût été peut-être assez étonné de le trouver si bien au fait de tout. Ce n'était pas qu'U eût pris la moindre part aux petites intrigues dont il débrouillait si bien la chronique; mais il avait l'art de voir, de bien voir, et, ce qu'il ne voyait pas, il le devinait mieux que personne. Peu dhommes ont mieux connu le cœur humain; on pourrait même dire qir'à cet égard il l'emporta sur Bossuet. Les vues de celui-ci avaient })lus de grandeur; celles de Fénehju. plus de linesse. Le premier, comme l'a dit un historien ', connaissait mieux Vhomiae que h's hommes; le second, pourrions-nous ajouter, connaissait les hommes et l'homme. (Ce qui ne veut pas dire qu'il ne s'y soit jamais trompé.)
Après avoir tantôt souri, tantôt froncé le sourcil , au récit de quelques anecdotes dont nous n'avons que faire pour le moment :
— Et madame de Monfespan, dit l'oncle, où en est-elle avec le roi?
— Rien de nouveau. On avait cru voir quelcpies nuages; mais le roi ne parait pas refroidi. Elle i^-gne en paix *. Toute la cour est à ses pieds.
1 M. Je RaraïUe.
2 On a nTemiDOiit drroiivprt, dans les artliivps de la villo de Porpi- {jnan, une IcUre de Louvois à M. de Macqiicron, intendant du Itonssllinn on 1669 Le ministre lui enjoint d'avoir Ticil ouvert sur toutes les occasions qui s'offriront de vpTer et de perdre le marquis de Monipspan, roupat)le d'avoir pris le deuil de sa lemnie à la naissance du premier enfant qu'elle avait eu de Louis XIV.
— JVspère bien (iii'on n'y ;i pas vu mon neveu?... dit le marquis on s'arrètant, ot en fixant sur le jeune hunime un regard scrutateur.
— Non, mon oncle; vous me l'aviez défendu.
— Ah! voilà votre raison?
— Je ne vous ai jamais désobéi, vous le savez bien.
— Non ; mais je voudrais que vous n'eussiez pas eu besoin de ma défense, et je vois malheureusement, ù votre ton, que vous seriez assez d'humeur à suivre le torrent. Vous m'avez obéi, c'est bien; mais je n'aurais pas cru que mon neveu eût à se faire violence pour ne pas aller grossir la cour de cette femme...
— Tous les évêques y vont.
— Tant pis pour eux et pour l'Église.
— Je ne prétends pas qu'ils fassent bien; mais c'était plus qu'il n'en fallait pour mettre à l'abri des reproches un pauvre aumônier...
— Morale de cour, mon neveu, morale de cour! Si c'est mal, c'est mal; pas de milieu. Que m'importe que les autres ne vous fassent pas de reproches, si je suis forcé de vous en faire, moi?
11 avait raison, le digne marquis; mais, sans excuser l'erreur du neveu, nous la conce\ons. En étudiant d'un peu près l'histoire de ces temps, on ne tarde pas à s'apercevoir que les contemporains de Louis XIV étaient, en général, fort loin de sentir aussi vivement qu'on pourrait le croire ce que sa conduite avait d'immoral. Et quand nous disons ses contemporains, nous ne parlons pas seulement des courtisans de profession; ceux-là,
Pciiflo caiiic'K'on, iK'initc ^iiijM' «lu iiiaitrc.
il est clair qu'ils ne demaïKlaiL'iit pas mieiiv'; mais ce prince savait donner à ses plus coupables écarts une noblesse, une grandeur, dont il paraît que les hommes les plus pieux et les plus graves subissaient tous plus ou moins l'inlluence. « C'est le génie du temps, disait Arnauld, même chez ceux qui ont le plus de lumières. » On le blâmait, au fond, mais pas comme on eût blâmé un autre honnne ; on en était venu à raconter comme tout naturel ce qui, partout ailleurs, eût excité l'indignation. Voyez madame de Sévigné : parmi peut-être une centaine de lettres où elle parle des amours de Louis XIV, à peine rencontret-on de loin en loin un léger mot d'où il soit possible de conclure qu'elle ne trouvât pas cela tout à fait irrépréhensible; et c'est à sa lille qu'elle écrit! Les scandales qu'il donnait n'étnient pour ainsi dire pas des scandales : le propre du scandale est d'être imité, et nous voyons que les mœurs de la cour furent, au contraire, moins mauvaises sous lui que sous ses prédécesseurs, même que sous son père, dont la pruderie allait jusqu'au ridicule.
On a prétendu que cette amélioration n'était que dans les formes. 11 est vrai que les formes valaient mieux (pie le fond ; mais on prouverait facilement (pie le fond aussi (Hait changé, ou du moins très-modi(ié : l<^s mémoires du règne de Fran(;ois 1''', de Henri IV et de Louis Xill, ne permettent pas d'en dout'jr. b'ailleurs, dans les choses de ce
1 Voir, dans \cs .Mémoires dr niadaïuc de Moltoille, cuniLien l'on s'i'tuniiail <|iic la reino-iiiLMC U'oiivât à redire aux galanteries de son lils. On ne comprenait pas (ju'elle put s en inijuiéter. tant que son inlluencc sur le jeune roi n'en recevait pas d'aUeinlc; on la trouvait, au conliaire, l>ien simple de ne pas rhojeher il s'en faire un muivcau moyen de crédit.
pciiio, c'est déjà iKaiicouj) que (rt'iiuicr les fuiiiirs : pii ôlant à la dr-baurlic le droit do inarclior têto lov('f, Louis XIV lui ùtait son princijjal attrait aux yeux de la Jeune noblesse.
Que si maintenant on demande eomment il se taisait qu'en altichant ses propres désordres Louis XIV eût l'audace et le pouvoir de forcer tout le monde à cacher les siens, nous avouerons qu'il y a là quelquo cliose d'étrange; mais l'histoire est formelle sur ce pohil. Il était en quelque sorte trop grand pour qu'on osât s'autoriser de son exemple. « C'est le seul prince, dit Duclos ', dont l'exemple n'ait pas fait autorité dans les mœurs publiques. Personne n'eût osé dire : Je fais comme Ini. On respectait en lui ce qu'on n'aurait pas osé imiter, comme les sages pa'iens qui .adoraient un Jupiter séducteur et adultère ^. » Lui qui avait enlevé une femme à son mari ^, il se mêlait hardiment de gourmander les époux qui ne faisaient ]»as bon
1 Consiàératinns sur les Mœurs.
2 II est en effet l)ien remarijual)le >[»c nous ne trouvions pas «lans toute l'anlii|iiité un seul e\eni|ilc de [jens s'antoiisant ouvertement des désordres des dieux. «Ce (|ue Jupiter a fait, pourquoi ne le feiais-je pas? » dit un |>crsoiinage de 'l'érence. ( L' Luiiuque, aete IIL) Mais ce personnage est un jeune honinie aussi impie ijue dt'bauelié. Lu déhauelié non impie n'eût jamais dit eela. »
3 « Avec cet épouvautalilc fracas qni vetontit avec horreur chez toutes les nations, » disent les Mémoires de Saint Simon. Pour l'honueur de la morale, on voudrait que ce fut vrai •, mais, historiquement, c'est faux. Nous ne voyons pas qu'il y ait eu ni cpourante, ni horreur; on ne fut pas nu''mc fort étonné, car on était prêt à tout. « Me connais-tu"? » dit un jour la marquise à un pavsan i|ui la saluait, u Oh\ oui, niailan)e. Lst-cu |ias vous qui avez eu la charge de madame de la 'VaMière'?» — Le pauvre homme n'y entendait pas malice, mais son expression était parfaitement juste. 1/élat de maîtresse du roi était une des charges de la cour, tout comme celle d"éc\ivev- ou de confesseur.
ménago. isul u'a\ait l'air de lui eu cuuleslerle diuiL, ou, si on le faisait, c'était si bas qu'il ne nous en est rien revenu; et, en attendant, on obéissait. Bien plus, il n'était pas raie que des pères ou des épouv vinssent eux-mêmes le prier de faire une leçon à un fds qui se dérangeait, <à un mari infidèle, à une jeune femme trop légère. Et qu'on ne croie pas que ce soient là des traits de sa vieillesse ou au moins de son âge mûr : avant trente ans, au plus fort de. ses désoidres, nous le voyons déjà remplir ce rôle ; il ne lui fallait qu'un mot, qu'un regard, pour se retrouver en pleine possession de toute l'autorité que ses vices semblaient lui avoir ôtée.
L'abbé de Fénelon n'avait donc fait que partager une impression à peu près universelle ; peu d'hommes en France étaient capables d'échapper aussi complètement que son oncle à la magique influence du roi. H se hâta de lui promettre encore qu'il resterait éloigné de madame de Montespan.
■ — Et l'autre? dit le marquis.
— L'autre?...
— Oui; madame de la Yailière'.
— On la dit toujours décidée à prendre le voile.
— C'est cela. Quand le monde ne vous veut plus, on se donne à Dieu...
— Vous êtes sévère, mon oncle. 11 paraît que sa vocation est sincère. M. de Condom^ en est convaincu, el vous savez qu'il la voit bcaucouji (Icjiuis quelque temps.
I Mndame , depuis <]vio lo roi l'avail cn'i'o ducliossc. (Duclicssc de \aujoiir.)
î Hiissuel, alors r-\ri|uo de <^.onili>ni.
— C'est un Ijdii garant. Puis, à tuiil jtL-cliô miséricordo. A propos, est-il ici, M. de Condoni?
— Oui, depuis avant-hier. 11 est revenu avec le Dauphin.
— J'ai reçu une lettre où il est question de lui, et je veux la lui montrer.
— Une lettre?
— De M. Arnauld.
— De M. Arnauld ! Prenez garde. Ils ne sont pas déjà trop bien ensemble.
— Et c'est un grand malheur. Cette lettre ne les rapprochera probablement pas; mais je ne crois pas non plus qu'elle risque de les diviser davantage. — Et le père Bourdaloue?
L'abbé était surpris que son oncle ne lui en eût pas encore parlé. Jamais janséniste ' n'aima un jésuite comme M. de Fénelon aimait Bourdaloue. Celui-ci, à la vérité, n'était guère jésuite (pie de nom et d'habit. Les plus ardents adversaires de son ordre rendaient hommage, nonseulement à son talent, qu'il eût été ridicule de nier, mais à ses. vertus, à ses qualités ainia!)les et douces : le Jésuite (le Port-Royal, comme on l'appelait, n'avait guère d'ennemis (pie chez ses confrères. M. de l'énelon avait d'ailleurs l'esjirit aussi exact que son cœur était pur et droit; Bour-
1 Sauf pcul-ètre Boilcau. Le satiri<[ue était trcs-Ccr Je l'aiiiitié Ju grand pri'ilicatcur.
« Enfin, après Arnauld, ce fui l'illustre en France Que j"cstiniai le plus et qui m'aima le mieux. »
Ajtrts Arnauld est un peu là comme profession de foi. Arnauld, d'accord en cela avec Bossuet , n'avait jamais eu pour Boileau qu'une froide estime.
daloiio niisonneiir était son homme, aussi bien que Roiu'- (laloue moraliste et cluétien.
— Vous Tentendrez, lui répondit son neveu. C'est demain le "Vendredi -Saint, et il doit prêcher devant le roi.
— Je le sais; je le sais! C'est ce rpii m'a fait venir à Versailles huit jours plus tôt (|ue je ne voulais... Vous riez? Eh bien! oui, je l'aime...
— Moi aussi, mon oncle, moi aussi; seulement, je l'aime un peu moins que vous.
— Un peu'.
— Vous préféreriez beaucoup ?
— Dites-le si vous le pensez.
— Voilà notre ancienne querelle qui va recommencer. J'ai pourtant suivi toutes ses prédications de ce carême...
— Eh bien ?
— J'ajtprécie mieux ses qualités.
— C'est fort heureux !
— Oui; mais...
— Ah ! toujours un mais?
— Toujours. Hélas! je ne pourrais (|ue répéter ce que je vous ait dit de ses défauts.
— 11 n'en démordra pas !
— Mon cher oncle, je suis sincère. Sa Majesté m'ordonnerait de penser autrement, que je ne pourrais...
— Passez! passez! Vous savez bien que je n'aime pas cette phrase. Sa Majesté n'a rien à faire ici.
C'était eu effet une des tournures (|ue l'adulation avait insentées pour douuc.'r délicatement au roi la plus luiulc idée de sa [tuissaiice : cela revenait à dire qu'il |Miuvail
tout, ?auf limpossible. L'impossible iiiènio y scnililait (|iiolqurfois compris; témoin Molière :
« À moins 5» "lin ordre cxpri'S enfin du roi ne \ieiino De trouNcr bons ces vers »
Donc, si lonlre arrivait, il trouverait les vers bons, r/est une plaisanterie, sans doute ; mais, dans la bouche du misanthrope, ces mots vjilenl IM■e^f|ue une assertion sérieuse.
— Kh bien! reprit l'abbé, parlons sans tigure; vous ne voulez sans doute pas plus cpie 1(> roi m'ordonner de ( hanger d'idée. Non, ce n'est pas ainsi que j'entends la jirédication. Je veu\ moins d'ordre et plus de niduvement, moins de raisons et...
— Moins de raisons! Comme si l'on pouvait jamais en avoir trop !
— JNon; mais on peut en donner trop. Que le prédicateur possède à fond les preuves du dogme, les principes philosophiques de la morale, c'est bien; qu'il laisse entrevoir sa science et en donne çà et là des échantillons, c'est encore très-bien ; mais la chaire veut autre chose. Tout cela est bon pour convaincre, et il s'agit de persuader.
— Mais, pour persuader, il faut convaincre.
— C'est ce que disaient les anciens rhéteurs; et comme ils n'avaient guère en vue que les discussions du barreau, ils disaient vrai. Mais, mon oncle, en sommes-nous là? Si le but est tout autre, le choix des moyens restera-t-il donc soumis au\ mêmes règles? Le but, voilà la grande affaire. 11 faut toucher, régénérer, sauver... On ne sauve pas avec de? raisons!
11 alliiil liup loin; mais comment s'élunner qu'à vingt- (luatre ans il revêtit de formes un peu tranchantes le système oratoire qu'il professa toujours d'une manière un peu trop absolue? >ous aurons à y revenir dans la suite de fiotre histoire ; bornons-nous ici à faire observer que l'homme n'est ni tout intelligence, ni tout cœur; que l'orateur chrétien, par conséquent, ne doit pas plus négliger l'intelligence pour le cœur que le cœur pour l'intelligence. Bourdaloue parlait trop à l'esprit; Fénelon se jeta dans l'autre extrême, et c'est ainsi qu'il arriva, en particulier, à se faire vme loi de ne jamais écrire ses discours. 11 est vrai qu'il y perdait moins que personne : l'abondance de ses idées, l'étonnante facilité de son élocution, l'ascendant de son caractère, tout contribuait à diminuer chez lui les inconvénients de sa méthode ; mais ce n'était pas une raison pour qu'il prétendît conseiller à tout le monde des procédés bons tout au plus pour lui et pour quelques hommes d'élite. Ajoutons cependant, pour être justes, que c'est une erreur qui l'honore : moins modeste en réalité, il aurait su être moins tranchant*; il aurait compris mieux que personne qu'il y avait folie à exiger de tous les orateurs ce qu'il obtenait de lui-même.
Pourtant il y avait du vrai, beaucoup de vrai, dans cette manière d'envisager l'éloquence de la chaire. « On ne sauve pas avec des raisons, » venait-il de dire ; et en effet, plus on étudie le cœur humain, — mais il ne faut pas que ce soit dans les Rhélor'tques, — plus on est étomié de voir
1 Voir ses Dialurjui'g sur l'éloquence, l'i rils à peu près à colle épomie. I)aiis le second surtoiil^ eu parlant tic l'improvisation, c'est sou portrait i^ii'il trace.
(•(HiiImcii sont ii'cIlcnK^iit laililcs ces arnios l'ur^t'-es à grand l)riiit par les vukains de la logique. Somnios-nous appelés à nous en servir : nous les croyons irrésistibles. Est-ce contre nous qu'un autre s'en sert : nous en sentons à i»eine le choc. Tel orateur s'imaginera fiapper un coup terriltlf» en employant un argument qu'il aura lui-même entendu vingt fois sans en éprouver la moindre émotion.
Et s'il en est ainsi dans toute espèce d'éloquence, que sera-ce dans celle de la chaire? — Un juge devant (pii vous plaidez, vous êtes au moins sur qu'il prononcera. C'est son devoir, son métier; quelque embarrassé qu'il soit, quelque envie qu'il eût de laisser l'allaire indécise, il ne le peut. Dans la prédication, c'est autre chose. Ce que vous avez le plus à craindre, ce n'est pas que l'auditeur se l»rononce contre vous, mais qu'il ne se prononce pas du tout. Uien de plus facile que de l'amener à votre avis : le plus souvent même, il est d'accord avec vous avant que vous ayez ouvert la bouche; mais l'amener à dire sérieusement oui, et surtout <à se rappeler ce oui, à le réaliser dans sa conduite, — voilà le difficile et sou\ent, hélas! l'impossible.
C'est ce (pie Fénelon, quoique bien jeune, savait depuis longtemps par expérience.
— Les passions ont une logique à elles, reprit-il ; elles ne se croient nullement obligées de suivre le prédicateur sur le terrain de la sienne. C'est une grande erreur que de se croire victorieux parce qu'on aura réduit son auditeur à ne plus savoir (jue répondre. Saxcz-voiis riiistoire (hi i»aysaii et de l'usurier ?
— Non.
— lille est un pt-u \ii'ille. mais elle est lioniif. M. iroiisoii' nous la citait souvent. Un paysan va donc un jour trouver un usurier pour, lui emprunter (piehpie argent. L'usurier partait poiu léglise. Le paysan l'y accompagne ; on arrangera lallaire au retour. Le seiinon, par hasard, roule sur l'usure; un sermon foudroyant. On sort, et le paysan tait mine de s'en aller. L'autre le rappelle; il hésite. — (Ju'est-ce donc ? dit l'usurier. Le j)aysan ouvre de grands yeu\ : — Mais... le sermon... — Venez! venez ! Le curé a fait son métier, pourquoi ne ferais-je pas le mien?
— Qu'est-ce que cela prouve? dit le marquis.
— Beaucoup, mon oncle, beaucoup. Cela prouve d'ahcjrd ce que je disais. Croyez-vous que l'usurier se vantât d'avoir quelque chose à répondre aux arguments qu'il venait d'entendre? Non, certainement non; et pourtant il allait son train. Que conclure de là, sinon que la massue de l'orateur était tombée à faux? — Je conviens que le trait est un peu fort; peut-être n'est-il guère authentique; qu'importe? Une anecdote n'a pas toujours besoin d'être vraie pour être instructive. D'ailleurs, manquons-nous de traits analogues et malheureusement trop vrais? Ah! de quel amer découragement le prédicateur ne serait-il pas saisi s'il lui était donné de lire, au sortir du sermon, dans le cœur de ceux mêmes (ju'il pourrait croire avoir le plus émus ! L'un a retenu un portrait frappant : il y reconnaît son voisin, son ami, son ennemi, tout le monde, enfin, excepté lui-même ; et ce poitrait, cependant, c'est le sien ! L'autre a gardé (pielques idées, très-im|torlaules, peut-être, très-sensément tirées de l'cusciulili' ilii discours, mais ilans
I SujuM'iciir du si'ininuiri' SaiiU-Sul|>ife.
lesquelles il ne lui vient pus à l'espiil de vuir aulre chose que des idées, des tlu-uries, lieureux encore s'il ne se borne [»as à y voir des phrases». Le plus grand nombre, enfin, n'a rien retenu du tout, et semble ne pas se douter même (ju'on vieinie là pour retenir quelque chose : idées, arguments, images, tout a passé devant eux comme devant un miroir ; vous n'en retrouvez aucune trace. Le prédicateur lui-même, une l'ois qu'il a découvert ce qui en est, — dé (|uel zèle, de quelle confiance en Dieu n'a-t-il pas besoin, pour ne pas se laisser machinalement aller à l'idée qu'il prêche i)Our prêcher, tout comme les autres entendent pour entendre ! Il est vrai que ceux-ci écoutent généralement avec attention, avec intérêt même; mais, une l'ois le discours Uni, tout est (ini. l'ois...
— Mon cher neveu, je vous dirai aussi (pie je n'ai rien à répondre, mais (pie je n'en suis i)as plus converti. Vous avez raison sur votre terrain ; ai-je pour cela tort sur le mien ?
— Je ne suis donc pas sur le vijtie?
— Point du tout. Lu sermon a deux buts, et vous ne parlez que d'un.
1 « Un jour, en présence «le Balzac, l'abLé de Saiiit-Cyran vint à tou- (hcr eei'laiiies M'riti's et à les développer avec force. Balzac, attentif à tirer de là tjiielcjuc belle pensée pour l'eucbàsser plus tard dans ses pages, ne put s'empêcher de s'écrier : Cela est merveilleux ! se contentant d'admirer sans se rien appliquer. « M. de Balzac, dit rabi)é, est comme un iKinmie ijui serait devant un beau miroir d'où il verrait une tache sur son visage, et ([ui se contenterait d'admirer la beauté du miroir sans otcr la tache, w Voilà Balzac plus émerveillé (jue jamais; et, oubliant derechef la leçon pour ne voir que la façon : u Ah ! s écria-t-il enore plus fort, voilà (jui est plus merveilleux que tout le reste ! »
S.viMi;-Bti\K. Poii-ltuijulj liv. m.
— Deux buts?
— Oui. L'un spécial, c'est-à-dire lié au sujet Uiènie du discours : il s'agit d'une vérité à croire, d'iui vice à éviter, dune vertu à acquérir; — l'autre géïK-ral, plus vague, mais aussi plus grand : il s'agit délever l'âme, de lui l'aire respirer pendant cpielcpies moments un air plus pur que celui de la terre. Me comprenez-vous à présent ?
— Vous voulez dire que si j'ai à prêcher, par exemple , sur le mensonge, mon auditeur doit s'en aller avec deux impressions, l'une relative au mensonge et à ce qu'il y a de coupable dans ce vice, l'autre purement d'édification, indépendante du sujet, et résultant de cela seul que mon discours est un discours pieux, n'importe sur quoi. N'est-ce pas là votre pensée ?
— Parfaitement. On pourrait donc oul)lier que vous avez prêché sur le mensonge, et retirer pourtant quelque Iruit de votre discours. Eh bien! tout ce que vous disiez tantôt est vrai quant au premier de mes deux buts : il est clair que si l'orgueil m'empêche de me reconnaître dans le portrait que vous aurez fait du menteur, votre sermon ne me sera presque d'aucune utilité, en tant que sermon sur le mensonge ; mais ne voyez-vous pas qu'il pourra encore m'êfre utile, en tant que discours édifianl, par le seul fait d'avoir tenu plus ou moins longtemps mon esprit sur quelque chose de sérieux et de chrétien? — Et à vrai dire, plus j'y pense, plus jp me persuade (pi'à cela se réduisent presque toujours les résultais de la jirédication. Je sais i)ien qu'on me citera tel menteur corrigé par un sermon sur le mensonge, tel usurier sahitairement efl'rayé par un purmon sur l'usure : au<si ai-je dit /j/rx^^r toujouis et non
toujours; mais, pour un hoiiinie ï^ur qui vuus aurez eu le hoiihour d'exercer une action directe et déterminée, il y en aura cent, peut-être mille, suivant les cas, sur qui vous n'agirez qu'indirectement et vaguement. Ils sont venus à l'église sans s'inquiéter du sujet que vous prendriez; ils en sortent sans s'inquiéter de cchii (jue vous avez pris; et pourtant t(»iit n'est pas perdu. !,(> clianip n'a jtas reçu ou n'a pas gardé le genre de semence que vous \ouliez y semer ce jour-là ; mais il a été labouré, et c'est toujours quelque chose.
— Certainement, dit Fénelon, et je suis heureux qu'après avoir conimencé par une idée si éloignée des miennes, vous finissiez par vous en rapprocher autant. Tout ce que vous venez de dire, je me le suis dit bien des fois. C'est triste, mais c'est vrai; qu'y faire? Et puisqu'il n'est pas en notre pouvoir de nous créer des auditeurs tels f|ue nous les voudrions, tels qu'il les faudrait pour que la prédication portât tous ses fruits, [trenons-lcs comme on nous les donne; le champ est encore assez beau. Mais c'est précisément parce que le luit direct est si souvent manqué, et que l'effet du sermon se réduit pour le plus grand nombre à une impression vague , c'est précisément pour cela, dis-je, que je ne veux pas qu'on coure trop après le but direct, et qu'on mette trop d'importance aux arguments qui semblent y conduire.
— Dans ce sens, je vous l'accorde ; mais vous m'accorderez aussi que ce ne serait pas bon à être dit à de jeunes piédicateurs. On ouvrirait une trop large porte aux idées vagues, aux amplifications, aux discours sans ordre et sans nerf.
— C'est possible. Croyez-vous que moi-niênie je nie flatte d'éviter toujours cet écueil ? Aussi me garderai-je d'énoncer jamais cette idée sans l'entourer des restrictions dont je sens qu'elle a besoin. Je ne dirai pas : « Hàtez-vous de quitter les détails pour vous lancer dans les considérations générales; linissez-en vite avec les raisons pour en venir aux sentiments. » Mais voici ce que je dirai : «^ Ouil y ait un sentiment sous chacune de vos raisons * ; que l'édilication ne cesse pas de marcher de pair avec l'instruction. » — Vous le voyez : il ne s'agit pas de proscrire les raisonnements et l^^s preuves, mais de faire en sorte que, dans le cas très-probable où l'auditeur ne les retiendra pas, son cœur, à défaut de son esprit, en conserve l'impression. Voilà ce qui manque au père Bourdaluué -. Si l'éloijuence est l'art de raisonner, c'est Ihoiume le plus éloquent de notre siècle ; si c'est le don de remuer les âmes, j'ose dire qu'avec beaucoup moins de talent on peut l'être plus que lui '. Vous, honnne grave, instruit, habitué à suivre un raisonnement et à le retenir d'autant mieuv qu'il est plus serré, vous ne perdez rien de ses sermons, et vous èl<'s porté à les juger d'autant meilleurs qu'ils \ous ofl'rent plus à retenir; moi-même, si je pouvais prendre sur moi de les écouter dans cet es[)rit, je partagerais \otie admiration. Mais un sermon est pour tout le monde. Voulez-vous le bien juger? Faites-vous peuple. Or, pour cela, il ne
1 » Saint Au(justin est tou( liant lors nionic «ju'il Tait Jcs pointes. » I-"É>ELO>', Dialogues iur l'éloquence.
î u II est très-capal)lc Je con\aimrc, mais je ne ci^inais guère Je prédicateur qui persuade et qui touche moins. » Ibid. 3 « Je conclus que c'est un grand homme qui n'est point orateur.»
Ihid.
suffit pas (le se supposer l)eîuicou[» irioins savant qu'on ne l'est. Le vrai caractère du peuple, c'est de juger ])ar impression : jugez ])ar iin|in'ssion et vous serez |teuple, et vos jugements partiront du seul point de vue cpii soit ici convenable et vrai. Cicéron lui-même na-t-il pas dit qu'un discours qui n'obtient p:is l'estime du peuple ne mérite pas celle des bommes instruits? A plus ftjrte raison le dirons-nous d'im sermon. Encore une fois, faites-vous peuple...
— C'est facile à dire.
— Et encore plus facile à faire, soyez-en sûr; vous n'entendez pas de sermon que vous ne le fassiez sans vous en douter. Assis au pied de la chaire, il y a deux hommes en vous : 1 homme instruit, qui va trouver le discours bien ou miil composé, bien ou mal dit; l'homme naturel, qui va ouvrir ou fermer son cohu- aux impressions de la parole de Dieu. Eh bien, ce que je vous demande, c'est de consulter le second plutôt que le premier. Ah! nous ne le consultons que trop quand il s'agit de nous soustraire aux conséquences des vérités les mieux prouvées; consultons-le donc un peu plus lorsqu'il s'agit de savoir si un sermon est bien ce qu'il doit être. Consultez-le pour ceux du père Bourdaloue. Tous ces raisonnements que vous retenez si bien, oubliez-les : que vous reste-t-il? Peu de chose, avouez-le. Et que d'autres sermons dont il resterait encore moins, vu que ceux qui les prêchent ont le même défaut et sont loin d'avoir le même talent!
— Mais alors, dit .M. de Fénclon un peu embarrassé, comment expliquer ses succès? Car enlin, ce n'est pas seulement à la cour qu'on l'aime, (proii l'admire. L'an passé.
à Paris, quand il dmail pirchor le soir, .Notrp-i>;iine t'iail onvaliic dès le matin; quand il dovait prêcher le malin, des gens passaient la nuit dans l'église. Une heure avant le sermon, vons rencontriez des milliers de personnes qui s'en allaient sans avoir pu entrer. Je ne vois pas trop comment cela s'accorde avec le reproche que vous lui faites de ne pas prêcher pour le peuple.
— Jai dit qu'il manquait le but; je n'ai jamais nié qu'il ne montrât dans les moyens une fécondité, un art, un génie extraordinaires. L'enthousiasme de la foule ne prouve, à mes yeux, qu'une chose : c'est qu'elle se trompe comme lui, et prend les moyens pour le but. Si elle savait mieux ce que doit être, ce que doit laisser un sermon, elle serait de mon avis. Croyez-moi : nous ne sommes encore, à cet égard, ni aussi éclairés,'ni surtout aussi christianises qu'on se le figure. Parce que nous n'entendons plus citer Horace ou Virgile, ni mêler les dieux et les saints, nous voilà prêts à féliciter nos orateurs connue s'ils avaient secoué toute espèce de joug prof.uie; jtarce qu'on s'interdit les pointes et qu'on est plus solne d'antithèses, on ne croit plus faire <ie l'esprit, et le bon pinqile est là qui croit entendre tout ce qu'il y a au monde de i)lus grave et de plus chrétien. Le |)ère Bourdaloue leiu- doiuie en effet niieiix que personne le genre de nourritiu-e ipiils viennent chercher; mais celle qu'ils viennent chercher, est-ce la bonne? Et si elle ne l'est pas, croyez-vous (|u'elle le devienne par le fait qu'on en est avide? — Je sais bien que l'aspect d'une grande bude réagit favorahleineut sur chacun de ceux qui la composent : tel sermon, (pii paraîliMil l'roid et pâle devant cent personnes, peut sembler éloquent devant six
inillc; iMiiis cVsl |ti('(is('in('iit ce (|iii iianivcrail pas si (V sciiiioii riait un \iai smiKiii. Il aiiiait sa vie m luimême; il so passerait du sccuuis des ('mutions rxtérieuios. Ajoutez à cela l'engouemeot, la mode...
— La mode!... s'écria M. de Féiieloii.
— N'esf-elle pas toujours pour quelipie clioi^e dans les succès de ce monde, même dans les plus légitimes?
— ]\lais l'engouement! l'engouement! savez-vous bien de qui vous parlez?
— D'un homme (jue j'admire [tresque autant que vous. Mais toute admiration qui passe les bornes, je l'appelle de l'engouement. On peut donc s'engouer d'un grand homme *, tout comme en s'engoue d'un sot. — Ajoutez cela, disais-je, et vous ne demanderez plus pourquoi Notre-Dame était si pleine.
— Voilà, j'espère, une léputation admirablement démolie !
— Eh! non; je ne démolis rien. Je ne lui ôte pas la sienne : j'indique seulement celle où je crois qu'il eût mieux fait de viser, et votre chagiin même me prouve que je n'ai pas entièrement tort; vous avez trop de raison et de piété pour ne pas entrer un peu dans mon idée. Au reste, j'ai encore une justice à lui rendre : c'est qu'il y va de bonne loi. S'il s'est jeté dans cette voie, c'est que son genre d'esprit l'y a conduit; s'il y reste, ce n'est point pour exploiter la popularité qu'il s'y est acquise : c'est qu'il ne peul plus l'aire autrement.
1 n Nous louons ce «lui ost loui'-j I)ioii plus fjuc ce qui est louahlo. a
La Iîri yLhk.
— Je ne reviendrai i»as ?ur vos critiques; il \ a du \rai, il y a du faux. Mais vous nr'accordcrez que le père Bourdaloue n'aurait pas eirand'chose à faire pour qu'elles tombassent. Avec un peu plus de chaleur, quelques niodilications dans son style...
— Son style ! son style ! Eh ! tous les gens qui écrivent vous diront que c'est ce dont on peut le moins changer. Le style d'un homme lui est en (piclque sorte donné comme sa physionomie, connue sa taille, connue les batlements du pouls, bref, comme ce (pi'il y a dans tout notre être de moins soumis à l'action de la volonté. On ne change pas son style; tout au plus parvient-ou à le lrave^tir. .\ussi l'expression changer de style ne signilie-t-elle guère que changer de sujet ^i on a senti qu'elle serait fausse si on lui laissjiit son premier sens. Chez un esprit naturellement raisgnneur, le style est raisonneur. 11 ne peut pas ne pas l'être; la chaleur qu'on s'efforcera d'y jeter sera une chaleur de mots, de points d'exclamation, non une chaleur réelle et vivante. Si l'écrivain se respecte, il n'essayera même pas; il aimera mieux rester froid que de s'échauffer par convenance.
— En somme donc, vous n'accordez pas mèm<^ que le
I • Musc, chaiiïoons ac st»lo, cl qn'iUniis la satire. »
BulI.EAl-, iKlI. vti.
II y a souvent beaucoup de pliilosopliic dans les modifications que l'usage apporte au sens des mots, et cela, aux i'poi|ues mêmes où les meilleurs écrivains n'ont pas l'air de se douter cjn'il existe une pliilosopliie du langage. Quand Buffon a dit : • Le st\le, c'est riiuiiime, » il n'a faipiuc mettre en formule la vérité d'où l'on était parti, sans le savoir, plus d'un siècle avant lui , pour modifier le sens de l'expression changer de
prro RonvHiiloiif^ pnie«o acquérir co qui lui innnqiif^. Qiio vous ayez raison ou tort, vous iiravout'ioz quo cVst un pou liardi;et il serait assez surpris, je pense, s'il venait à savoir. . .
— Ehl mon onele, dil l'alil»' en souriant, (pii vous a dit (|u"il ne le sût pas?
— Vous auriez osé, vous!...
Il était stupéfait. Cependant, sous cet air grondeur, on aurait vu poindre, à ces derniers mots, un léger mouvement de joie, d'orgueil peut-être. M. de Fénelon était beaucoup plus sensible qu'il ne voulait le paraître à la réputation naissante de son neveu. En lui faisant tout haut de graves leçons sur l'orgueil, il était ravi de pouvoir se dire tout bas que le jeune homme avait raison de se croire quelque chose ; et dans ce moment, en particulier, quelque fâché qu'il fut de lui trouver une opinion peu conforme à la sienne, il était assez lier d'avoir pour neveu ((uelqu'un qui n'avait pas reculé devant un Bourdaloue. En apprenant ce qu'il avait osé, le vieux soldai lui pardonnait presque d'avoir osé.
— Comment donc! repril-il. Tout ce (\ur vous venez de me dire, vous le lui avez dit, à lui?
— Pas tout peut-être; mais je hii en ai dit liieii d'autres.
— Et il a bien voulu vous écouler?
— Pourquoi pas?
— Et il a pris la peine de vous répondre?
— (,Miand il l'a pu...
— Quand il l'a pu! Voudriez-vous, jtar hasard, me faire croire que vous l'ayez battu ?
— Battu... non; je me gardfrais bien d'employer ce
mot. Mais je puis vous assurer (jue je l'ai trouvé... sur bien des points...
— Enfin?
— Plus traitable que vous.
— Il a avoué qu'il raisonne troi»?
— Oui.
— 11 a avoué qu'il est froid?
— A peu près.
— 11 a avoué que ses seinions ne laissent pas l'impression qu'ils devraient laisser?
— Il en a gémi devant moi; il m'a dit (|ue cette idée le poursuivait...
— Mais cest une trahison ! s'écria le vieillard. Et moi qui le défendais! Moi qui me serais battu pour lui !
— Voilà que vous allez lui faire un crime de ce que ses triomphes ne l'empêchent pas d'être modeste, et de ce qu'il a le bon sens de ne pas se croire parfait. Eh ! il me semble que tout ceci vous honore tous les deux , vous, pour avoir mis tant de chaleur à défendre un digne prêtre, lui, pour avoir reçu de si bonne grâce les avis d'un jeune honnne. Allez, bientôt vous ne l'en estimerez que plus ; et soyez sûr qu'il Vous rendra la pareille, car vous pensez bien (|ue je lui dirai...
— Vous ne lui direz rien; vous me mènerez chez lui. Voilà trois ou quatre ans que j'ai envie de le connaître, et que j'ai toujours dilVéré, je ne sais pourquoi.
— Aujourd'hui même, si vous voulez.
— Ce soir... — Mais qui sont ces messieurs?
Cinq ou siv ocdi'siasiiqiios so [M-omenainU lenfpinciit , à trente pas devant eux, dans une allée où nos deux interlocuteurs venaient d'entrer. Leurs inouvemenls paraissaient se régler sur ceux d'un liornuK; très-grave, évèque, à en juger par son caniail violet. Comme ils tournaient le dos à MM. de Fénelun, ceuv-ei ne l'm'ent pas d'abord aperçus d'eux, et l'abbé eut le temps de satisfaire la curiosité de son oncle.
— Ce sont les pliilosofibes, lui dit-il.
— En effet, on dirait Platon chez Académus. Mais je n'ai pas lu que Platon se lit suivre d'un valet...
— Prenez garde, mon oncle ! Votre Platon, c'est M. Bossuet, et l'in-lolio que ce valet porte, c'est la Bible.
Le nom de philosophes était en effet celui que l'on donnait vulgairement, à la cour, aux hommes savants et pieux de la société de Bossuet. Singulière destinée des mots! Celui qui devait désigner, cent ans plus tard, les démolisseurs de la religion et de la morale, et que nous n'osons presque l>lus employer sans correctif, de peur qu'il n'ait l'air d'une injure, avait encore à cette époque toute la noblesse du sens antique et toute la pureté du sens chrétien.
Bossuet avait eu l'idée de donner à ses promenades, particulièrement l(> (linnnclie et les jours de fête . un intérêt
plus iiositil que celui de simpU'ï; coiivorsaliuus sur des sujets pris au liasard. On lisait un chapitre de rAnficu Testament; puis, chacun faisait ses remarques, l/ahljé Kenaudot', un des premiers orientalistes du tem[)s, saltacliait particulièrement à l'examen critique du texte ; lahbé (le Langeron, aux questions d'hiitjire générale; l'abbé rieury, à l'histoire ecclésiastique ; l'abbé deCordemoy, au dogme; son père-, grand cartésien, à la métaphysique; l'abbé Fléchier, aux figures et aux formes; l'abbé de la lîroue', assez bon poëte et ancien lauréat des jeux floraux, à la poésie. Il y avait aussi l'abbé de Saint-Luc, fils du maréchal de ce nom, l'abbé de Longuerue* et quelques autres. Plus tard, car ces réunions durèrent vingt-cinq ans, on y admit des hommes de tous les rangs et de tous les (•tats; Racine et La Bruyère en furent. Il est fâcheux d'avoir à ajouter que la mode finit par s'en mêler. Quand le roi se jeta dans la dévotion, il y eut presse pour être reçu philosophe.
Le chef et l'âme de ces réunions, c'était Bossuef . Quoique plusieurs des hommes que nous venons de nonnner en sussent, au 'fond, [ilus (pic lui, chacun dans sa spécialité, — c'était merveille de voir comme ils subissaient l'ascendant de son génie et gardaient leur rôle de disciiiles. Lui,
1 Ni' en 1C»6, moil on 172Î. C'est à lui (juost ailrcssi'c lépitrc ili' Cuilrau sur V Amour de Dieu.
i Loctcur du Daiipliin. auprès de qui lîossuet Tavaii placé. On a de lui une Ilisloire de Cluiilemaijnc cl une Histoire de FrancCj contiouéc par Sun (ils.
3 Nommé évèquc de Mirepoix, en 1679, à la suite d"nn sornion piéclu' devant le roi. Il joua un rôle dans les querelles de la IJulle.
; Fanu'ux par son ori|jinalité et ses brusqueries.
do son côlé, avec cette aisance polie (jiie donne le sentiment trune domination incontestée, il n'intervenait d'ordinaire que pour prononcer ; mais, à moins que le sujet ne l'y forçilt, il évitait de donner gain de cause à personne, et se bornait à faire ressortir, dans un résumé lumineux, ce ((ue chacun avait dit de meilleur. Les résultats de la discussion étaient notés, séance tenante, sur les marges d'une grande Bible de Vitré >, où Bossuet ne se faisait ensuite aucun scrupule de prendre tout ce dont il avait liesoin pour ses ouvrages. Nous ne voyons cependant pas (pi aucun de ceux qui y avaient ainsi contribué se soit plaint de ces emprunts; il paraît, au contraire, qu'ils étaient fiers d'apporter leur pierre anonyme à tout ce qu'il bâtissait ou voulait bâtir. Souvent même on lui remettait des mémoires étendus, où il puisait sans plus de façon que dans les notes de sa Bible. Sa gloire n'en recevait aucune atteinte ; on eût dit que tout lui appartenait par droit de génie. Les protestants seuls s'avisèrent de remarquer que ce droit ressemblait par trop au droit du plus fort; et ils avaient un peu raison. Mais à quoi sert d'avoir raison contre la faveur populaire? Allez dire aux Français que le Genevois Dumont et (piekiues autres ont fait les discours de Mirabeau! Ils vous riront au nez ; et peut-être n'auront-ils pas non plus tout à fait tort. Quand Mirabeau montait à la tribune, son discours pouvait bien être d'un autre; dès qu'on en avait entendu trois phrases, il était à lui et ne pouvait plus être qu'à lui. — Ainsi faisait Bossuet avec les idées dautrui.
1 Cette Bible ciistc. Qiicl(|iics notes sont «le la main de ISossuel ; la |>liipart sont de l'uLbé Fleiiiy, tjui ienn)Ii«ail uidiiiuiieiucnt les ruiuliuiis Je seerélairc.
Revenons à nos itromenaàc? philosophiques. Elles avaiont commencé deux ans auparavant, à Saint-Germain, et avaient continué à Versailles durant les étés de 1673 et 1674. Celle-ci était la première de 1673; aussi le Concile, comme on disait, n'était pas au complet. On y avait souvent compté jusqu'à douze memlires, et nous avons déjà dit qu'il n'y en avait ce jour-là que cinq ou six. C'est que la réunion n'avait pas été annoncée d'avance; on avait eu tout à coup l'idée de profiter d'une après-midi de beau temps, et on n'était pas filché de commencer dans un jour aussi solennel que le .leudi-Saint.
MM. de Fénelon pressèrent un peu le pas, et bientôt ils luiront saisir le sujet de l'entretien. Ce n'était pas une indiscrétion de leur part, puisque le neveu assistait ordinairement à ces conférences, et que l'oncle était très-lié avec iiossuet.
On venait de reprendre le livre d'Ésa'ie au point où on lavait laissé en automne. C'était au quatorzième chapitre. L'abbé Fleury l'avait lu à haute voix, et la discussion venait (le s'ouvrir. MaisBossuet, contre son usage, avait le premier pris la parole. Il éprouvait le besoin d'exprimer l'impression profonde que ce magnifique morceau lui avait laissée. — Que de beautés! disait-il. Si l'auteur n'était qu'un poëte, je dirais que c'est son chef-d'œuvre. Vous trouverez dans quelques autres chapitres autant et peut-être plus de richesses; mais il n'en est aucun, ce me semble, où la grandeur de l'ordonnance réponde mieux à la majesté des détails. Ce n'est pas un simple morceau détaché ; ce n'est pas même une ode : c'est un poème. Plus vous l'éfudierez, plus vous verrez que rien n'y manque.
Kt il se mit ;"i leur cii (\-(|iiissoi' ;'i ^'lands traits h' plan et la marclic.
Il pciail en ed'ct dillicile de trouver, iiiriiio dans la Bible, qncKiiic clioso do supérieur à ce ehai>itre. C'est celui où le prophète, apostrophant un roi qui vient de mourir, descend avec lui au fond des abîmes pour proclamer le néant de sa gloire, et chanter la délivrance des peuples qui avaient gémi sous son joug. D'Augustin à Bossuet, de Jérôme au docteui" Lowth, de Sidoine aux deux Racine, le monde n'a (Hi qu'une voix pour admirer ce morceau; et quel est l'incrédule même, pour peu que le beau et la poésie existent encore pour lui, qui refusera d'y joindre la sienne?
Il est fâcheux que les Commentaires de Bossuet sur l'Ancien Testament, quoique rédigés, pour la plupart, à la suite de ces entretiens, ne nous donnent qu'une idée très-imparfaite de ce qui s'y faisait. Ne cherchez dans ces notes ni poésie, ni éloquence ; à peine trouvercz-vous cà et là quelques mots d'où l'on puisse conjecturer que la sublimité du texte n'a pas échapi)é aux regards de l'interprète. Ce sont des commentaires, dans toute la rigueur du mot; encore l'auteur seml»le-t-il s'être imposé la loi de commenter en philologue plutôt qu'en théologien. On voudrait pouvoir dire au moins (jue ces notes sont d'un grand prix au point de vue philologique; malheureusement, il n'en est rien. Bossuet ne savait pas rhébreu; il l'étudia plus tard, mais n'alla guère au delà des éléments. L'abbé I\enaudot, (ju'il appelait familièrement son lexique, en savait juste autmt que les érudits de l'é[)oque, c'est-à-dire assez peu en conqtaraison de ce qu'on a su depuis; l'étude des langues orientales était encore presque autant dans l'enfance (pie
celle des sciences naturelles. Généraleuieiit donc, Bossuet s'en tient aux textes latins et à la version des Septante. Que pouvait-il élever de réellement solide sur des bases dont le plus mince bachelier d'Allemagne ne veut plus entendre parler? Aussi n'est-il presque jamais cité par les commentateurs de nos jours. Cependant, si ces notes présentent peu de vraie science, elles ne contiennent pas non plus autant d'erreurs qu'on pourrait le croire. 11 y avait chez l'auteur un certain forid de logique et de raison qui suppléait à la science. C'est ce dont on peut se convaincre encore, par exemple, d;ins un petit traité d'anatomie composé par lui pour l'éducation du Déiiii»hin. 11 y manque beaucoup de choses que Bossuet ne savait pas, que nul ne savait alors; et il n'y a pourtant rien, ou presque rien, qui ne soit plus ou moins d'accord avec les découvertes postérieures.
Reste donc le reproche de sécheresse ; mais dans ces entietiens, comme il ne se croyait pas obligé d'être savant ou de n'être que savant, le commentateur s'éclipsait devant lepoëteet l'érudition devant le génie; on le voyait souvent s'élever, sur les traces des prophètes , à des hauteurs où il semblait (|M(' nul hf)mme, excepté eux, ne fût encore parvenu.
Cependant nos deux promeneurs continuaient à se rapprocher du groupe. Au bout de l'allée, on se joignit, et, a[)rès les premiers saints :
— Continuez, Messieurs, dit le marquis; continuez, je vous en inie. Mais peut-être n'ai-jc pas le droit... un laïque...
— l^n laï(|u<', (lit Bossuet, à qui nous voudrions bien
que tous les prêtres ressemblassent.Vous ne serez d'ailleurs pas le seul; M. Pélisson que voilà...
Le niarcjuis salua, luais froidcuKînt.
Il s'était d'abord réjoui, couiuie tous les catholiques de France, de l'abjuration d'un homme aussi distingué '; mais en le voyant devenir l'ennemi de ses anciens frères et recevoir sans aucune pudeur le prix de son zèle contre eux, il avait cessé de l'estimer. Quelqu'un disant un jour devant lui que Dieu avait fait une grande grâce à Pélisson en l'arrachant au joug de l'erreur : « Une très- grande, avait répondu M. de Fénelon, puisqu'il a eu le bonheur d'ouvrir les yeux précisément lorsque sa conversion devait lui attirer le plus de faveurs et d'argent. y> C'était un peu l'histoire de Henri IV, éclairé, comme lui, à l'instant même où il avait le plus d'intérêt à l'être.
Une autre chose que M. de Fénelon ne lui pardonnait pas, c'était l'espèce de culte qu'il avait voué au roi. Après s'être attiré par sa courageuse défense de Fouquet l'admiration de la Fiance et de l'Europe , il était devenu peu à peu un des plus bas courtisans de ce monarque, à qui on avait pu croire qu'il ne ferait jamais entendre que les plus hardies vérités. Déjà, en 1G71, dans un discours prononcé à l'Académie pour la réception de l'archevêque de Harlay, il avait épuisé en l'honneur du roi tout ce que la rhétorique de l'adulation lui offrait de plus raffiné ; le roi lui-même en fut embarrassé, dit-on, et certes, en fait de louanges, il ne l'était pas pour peu de chose. L'orateur se demande « s'il y a donc eu dans 1(> ciel , à la naissance de
Louis XIV, quoique révolution pxtraonliiiniro , quelque conjonction ou quelque constellation nouvelle ^, puisqu'il est certain et indubitable, ajoute-t-il, que les rois sont nos astres et leurs regards nos influences. » — Et son ami était en prison depuis dix ans ! Et le roi qu'il louait ainsi n'était pas même encore entouré de toute la gloire, vraie ou fausse, que ses flatteurs purent au moins alléguer plus tard pour couvrir leurs bassesses ! C'eût été déjà plus qu'il n'en fallait, on le comprend, pour lui ôter l'estime de M. de Fénelon.
— M. Pélisson, poursuivit Bossuet, nous a souvent fait l'honneur d'être des nôtres.
— Et ce n'est pas un mal, ajouta l'abbé de la Broue, que la présence d'un laïque dans un entretien religieux. Nous autres gens d'Église , nous avons tous plus ou moins de penchant à ne voir que le côté théologique des choses; un laïque est moins exposé à en oublier le côté pratique, «.'t ridé(> seule qu'il nous écoute nous force à y penser aussi.
— Oui, dit l'abbé Fleury, cela nous rap[)elle que la
I II mirait pu s'en assurer, s'il y tenait, car on a une jjravure de ifirss rcpr<''sentant Le système du vionde au moment de la naissance du Dauphin, le 5 de septembre, à on^e heures trente minutes du soir, l'ctils liomnios ! petits hommes !
II serait cependant vrai de dire que la naissance de Louis XIV fut accueillie, sinon par les astres, du moins par l'Europe, coiunic quelque chose de grand et de providentiel. Louis XIII s'éteignait; la race de» Bourhons allait finir. Quand on sut que ce mariage, vingt ans stérile, allait enfin cesser de l'être :
<i Quoiqu'un lic grand va nailio... »
disaient les peuples, comme dans Todc de Hugo sur la naissance du roi de Konie. Ces souvenirs ne furent pas sans influence sur l'éclat du règne do Louis XIV.
llic'ulugic L'sl un uiuNcn, non un but; (juc lus docleurs sont pour l'Église, et non l'Église pour les docteurs. 11 est fâcheux seulement que tant de pr(''dicateurs rou!)lient. Autour de lu chaire, pourtant, ce ne spnt pas les laïques qui manquent ; on est même censé ne parler qu'à eux et que pour eux. Malgré cela, que de sermons théologiques ! Et parmi ceux mêmes qui ne le sont pas assez pour rebuter l'auditeur, que de discours où il y aurait encore beaucoup à réformer à cet égard !
— Ce serait peu que de modifier le fond, reprit l'abbé de la Brouc, si l'on ne change aussi les formes. En vain bannirez-vous toute idée sentant l'école : si vous avez le malheureux art de donner aux choses les plus simples une allure scolaslique, c'est tout un pour le vulgaire ; ou l'on ne vous comprendra pas , ou vous ne serez entendu que des esprits , et les cœurs resteront fermés. Si nos orateurs mettaient à chercher de bonnes idées tout le temps qu'ils consacrent à arranger et souvent à gâter le peu qu'ils en ont , quel changement ! quel progrès ! Je ne sais pas si j'ose le dire; mais il me semble (pie le père Bourdaloue...
— Voici pour vous, mon neveu, dit tout bas le marquis.
— Ou plutôt pour vous, mon oncle.
— ... que le j)ère Buurdaloue, poursuivit l'abbé, n'est pas un modèle sur ce point...
— Cet homme-là sera éternellement notre maître en tout, interronqiit Bossuet.
Était-il sincère? Pouvait-il sérieusement se croire inférieui- à un homme aucpiel il avait frayé la roule *? Nous
1 II n'y a jias d'erreur liUérairc plus répétée, et cependant plus palpable. f|uc celle/jui fait Mascaron et Bourdalouc antérieurs à Bossuet. Ce
rignoroiis; mais il lui ctuit dt'jà mr'wv |)liisie^'s Ibis de s'e\j)riincr ainsi à son ('gard. On assure mcnie qu'il en dit, autant dix ans plus tard à l'occasion de l'oraison funèbre du prince de Coudé, prononcée par Bourdaloue, et si inférieure à celle qu'il allait lui-même prononcer dans quelques jours.
— N'en déplaise à la modestie de M. de Condoin, dit l'abbé Renaudot , je suis de votre avis , monsieur de la Broue. Ce n'est pas que j'aie de la peine à suivre M. Bourdaloue dans ringénieux labyrinthe où il se plaît à s'enfoncer. M'arrivât-il , d'ailleurs, de perdre un moment le fil, on est tellement sur qu'il le lient, et qu'il ne le perdra pas, que je m'abandonnerais encore avec plaisir, les yeux fermés , à ce torrent d'idées. L'avouerai-je ? Cela m'amuse ; mais quand j'en viens à me dire que je ne suis poin^ là pour m'amuser, je m'en veux de m'être amusé j je me retire tout triste ; je plains ces pauvres gens qui, moins habitués que nous aux finesses de la parole, ne peuvent pas même goûter celte stérile jouissance. Vous rappelez-vous, par exemple, messieurs, son beau sermon sur l'impénitence finale ?
— J'en ai noté le plan, dit Féiielon.
— Et n'avez-vous pas remanpié...
— Monsii'ur l'abbé, dit vivement le marquis, mon neveu n'a lait que trop de remarques. Ne l'y encouragez pas, je vous en i)rie.
(lornior avait cinq ans Je plus que Bounlaloiio, sept ilu plus que Mascaron ; et en outre, ayant ili'hiitr tics-jciinej il fut runnii un moins dix ans avant eux. C'est sur la foi de Voltaire et «le Tlionias que ce sin^julier aiiurlironisnie s'csl glisse' jiis<|uc dans des livres tout récents.
— Laissez-le dire. S'il va trop loin, nous sommes là.
— Je n'irai pas trop loin: je ne dirai rien. Voici seulement ce plan; et même je ne réponds pas d'arriver au bout. — et 1 Les uns meurent dans le désordre actuel de l'impénitence ; les autres sans nul sentiment de pénitence ; les derniers dans l'illusion d'une fausse pénitence. Les premiers sont plus criminels , les seconds sont plus malheureux; les troisièmes ne sont ni si criminels que les premiers, ni si malheureux que les seconds ; ils sont cependant malheureux puisqu'ils sont aveugles, criminels puisqu'ils sont pécheurs. J'appellcjrai donc l'impénitence des premiers une impénitence criminelle, celle des seconds une impénitence malheureuse , celle des troisièmes une impénitence déguisée. Et après avoir marqué ces trois caractères, j'ajouterai trois réflexions ^. L'impénitence de la vie conduit à l'impénitence criminelle de la mort par voie de disposition : c'est ma première partie. L'impénitence de la vie conduit à l'impénitence malheureuse de la mort par voie de punition : c'est ma seconde partie. L'impénitence de la vie conduit à limpéuitence déguisée delà mort juir voie d'illusion : c'est ma troisième partie. »
1 Textuel.
2 « Ils ont toujours, d'une nôcessilé iiidispeusablo et rrédiuélrique. Irois sujets admirables de vos attentions. Vous serez convaincu d'abord d'une certaine vérité, et c'est leur première partie; d'une autre vérité, et c'est leur deuxième partie ; puis d'une troisième vérité, et c'est leur troisième partie ; de sorte que la première réflexion vous instruira d'un des devoirs les plus fondamentaux de votre reliffion; la deuxième, d'un principe qui ne l'est pas moins; la iroisièuic et dernière, d'un troisième et dernier principe, le plus important de tous, qui est remis pourtant, faute de loisir, à une autre fois... etc. m I..^ Hni'VKRK.
— Quelle mémoire! sY'cria-t-on.
— Prenez garde, messieurs; vous ne pouvez me complimenter sur ma mémoire sans faire vous-mêmes la critique de celui qui m'a fourni une pareille occasion de l'exercer.
On se regarda en souriant.
— Il a raison *, dit l'abbé Renaudot. Et ce ne serait encore que demi-mal si la division seule était dans ce cas; mais les morceaux de ce genre ne sonLpas rares dans les sermons du père Bourdaloue : on pourrait même dire que ce style est constamment plus ou moins le sien. Comment s'étonner, après cela, qu'il ait tant de peine à apprendre ses discours, tant de peur d'en perdre un seul mot? Des pages ainsi composées, il faut les savoir comme le Pater. Qu'une seule idée vous échappe, tout est perdu; cassez un seul chaînon, vous ne savez plus où vous prendre. De là cette inexprimable angoisse que notre illustre ami ne manque jamais d'éprouver jusqu'au dernier mot de son sermon. Ses yeux presque toujours fermés, ses mouvements inquiets, ses phrases trop rapides ou trop lentes, ses gestes souvent en désaccord avec la pensée, tout vous révèle le prodigieux travail de sa mémoire, vrai supplice pour lui et pour ceux qui ont le malheur de s'en apercevoir. Au reste, il ne s'en cache pas; il s'y soumet, comme
1 Voir, comme curiosilé en ce (;cnrc, le plan «lu Panèfji/rique de saint Jean-Baplistc . par Bourdaloue. «Je ne connais, dit Maurv, ni parmi les anciens, ni parmi les modernes, aucun plan d'élugcqu'on puisse met. trc en parallèle avec la Jistriliulion de ce discours. La rcli(;iou seule peut ouvrir de pareilles roules à l'éloquenfo. »
La reli^'ion des scolasliques, oui j mais rertaiuenienl pas le clirislianismu.
— ."îfi —
1111 nuitclul à ranu'i', (•{miiin? un paysan à lahourcr. Ce n'est qu'après iwoir prêché plusieurs fois le même discours qu'il commence à être sur de lui-même , et à pouvoir s'associer quelque peu aux jouissances (fue sa parole nous procure.
— En effet, ajouta quekju'un, il est triste de se dire qu'un homme qui vous fait passer une heure si pleine, si utilement ai^réable, la passe lui-même dans l'angoisse, dans un état de lièvre et de torlui'e. Avec une meilleure mémoire...
— 11 ne se plaint pas de la sienne, dil lahiié de la Uroue. 11 aurait tort; je ne sache pas que beaucoup de gens arrivassent seulement aussi bien (pie lui à la lin de discours si longs, si prodigieusemeut chargés d'idées. Mais il me semble qu'à défaut d'autres motifs, cette fatigue même aurait du l'amener à modifier sa composition. Pour moi, si j'ose me nommer ai»rès un tel homme, j'ai toujours remarqué que les sermons où j'avais mis plus de sentiments que d'idées, auxcpiels j'avais travaillé av(>c le cœur plutê)t ([u'avec l'esprit, ne me coulaient presque rien à apprendre ; que ceux au contraire dans lesquels, soit par la faute du sujet, soit surtout par la mieinie, l'esprit avait dominé sur le cœur, ne se logeaient que lentement et péniblement dans ma mémoire ^ D'un autre côté, et c'est ici le plus important, j'ai toujours remarqué aussi que les premiers, ceux que j'avais appris sans peine, produisaient le plus
1 « Quand leprrilicalcur étiulic son sermon, il en csllni-monu- le premier juge. L'expriienec lui monU'e que les morceaux qu'il a le plus de peine ii apprendie son! eeux qui méritent le moins dètre appris, n MAinv. l'huiucncc de Ut chair v
il'iniprt'ssiuii et nie valaient le plus dV'lojzt's, non i>as peutèlro de la part de ces auditeurs frivoles dont le sullVa^^e m'importe fort peu, mais de la part des gens pieux et graves; encore m'est-il arrivé maintes fois de découvrir que ceux mêmes qui n'étaient veiuis chercher qu'un discours de rhéteur, s'en retournaient en avouant qu'il valait mieux un discours de clirélicn. Enlin, j'ai eu occasion de faii'e sur la mémoire de touUîs sortes de gens, ignorants, instruits, pieux ou nom, la même observation que sur la mienne : c'est qu'elle est infiniment pl.us prompte et plus sine quand les choses lui arrivent par le cœur que quand elles lui arrivent par l'esprit. Le prédicateur qui compose a cependant toujours quel([ue penchnnt à se figurer le contraire. Il lui semble que plus son sujet sera divisé et subdivisé, plus il sera clair; que plus la nourriture sera mise en menus morceaux, mieux elle profitera. Erreur ! erreur M Quand je le vois s'ingénier ainsi à morceler quelque grande et belle idée, il me semble voir un homme à qui on aurait donné une grosse pierre pour enfoncer une porte, et qui, au lieu de la lancer de toute sa force contre l'obstacle à vaincre, s'épuiserait à la couper pour ne la jeter qu'en fragments. Entre un discours régulier et un discours éloquent, il y a la même différence qu'entre un damier et un tableau. En vain le cadre du dainicT seraitil parfaitement beau; en vain, par un raffinement de luxe, chaque case serait-elle ornée d'un petit dessin particulier; vous louerez le talent et la fécondité de l'ouvrier; mais si
t « Oiit'llt's ]iri'|):ir.i:i<)iis ]i(jui' iiii discdurs de (rois i|nni(s (lluniie ! l'Iiis ils rlu'ii lient il if JijjrnT cl à IrclaiiTii'. plus ils iii'i'nilirouilli'Ut.
J.A liiii \i:n\'..
l'on venait vous dire qu'il a compté sur votre mémoire pour retenir la disposition et le sujet de tous ces petits dessins, ne seriez-vous pas bien sur[)ris? Ne diriez-vous pas que la régularité même du plan, en enipêcliant votre œil de; se lixer sur une case plutôt (pie sur une autre, ne vous permet pas de rien emporter de net et de fixe? L'ouvrier lui-même ne viendrait probablement pas sans peine à bout de ce qu'il exige de vous.
— J'aime votre comparaison, dit le marquis 5 permettezmoi [lourlant d'ajouter ime restriction. La difficullé d'ajv I)rendre par cœur ne vient-elle pas qui'lquel'ois aussi d'une cause toute contraire? Vous ne parlez que des sermons trop ])leins, trop serrés; ceux qui ne le sont pas assez doivent avoir, ce me semble, le même inconvénient.
— Sans doute, reprit l'abbé. Aussi ne veux-je pas dire que, moins un discours aura de régularité logique, plus il se gravera facilement dans la mémoire* de l'auteur et de l'auditeur. Est moclus in rcMis. Un corps ne doit pas être tout os; mais il ne peut non plus être tout chair. Faisons comme la nature : cachons le squelette, mais n'allons pas le supprimer; et de même que le corps humain, par exemple, laisse apercevoir à travers les formes les plus gracieuses ou les plus nobles celles de la charpente osseuse qui le soutient, de même, dans le discours le moins calculé en apparence, il faut toujours qu'un œil exercé puisse en découvrir et en suivre, s'il le veut, la charpente et la contcxture. Dans ces limites, au lieu de charger la mémoire, l'ordre et les divisions en sont les auxiliaires les plus puissants; mais, pourvu que cela y soif, il est inutile (JUGU nous le Uioiitre.
— C'est i»lus qu'inutile, dit l'éiiclon, car cela ne peut que nous refroidir, et qu'enlever à l'éloquence les illusions dont elle a besoin de s'entourer.
— Pour ce qui est do nous refroidir, dit l'abbi' Fleury, c'est évident. Voilà ma première partie, voici ma seconde, sont des formes que je déteste ; elles ne me refroidissent pas, elles me glacent. Mais je ne comprends pas bien ce que vous entendez par les illusions de l'éloquence. Illusion sonne mal quand il s'agit de la chaire chrétienne.
— Laissons le mot, si vous voulez ; vous êtes tout prêt, j'en suis sûr, à m'accorder la chose. Quand un prédicateur vous remue, vous entraîne, qu'est-ce qui pourrait le mieux couper court à votre émotion ?
— L'idée que celle de l'orateur n'est pas réell(>.
— Oui; mais quoi encore?
— L'idée qu'il sait son discours par cœur.
— Précisément. Mais vous vient-elle souvent, cette idée-là?
— Jamais... à moins pourtant que l'orateur n'ait l'air de réciter une leçon ou de courir après ses mots. Même dans ce cas, dès fpi'il recommence à bien aller, je recommence à me livrer à lui.
— Eh ! voilà l'illusion dont je parlais. Ce discours que vous savez être écrit et appris par eteur, qu(> vous avez peut-être déjà enteiicbi. — vous ne demandez pas mieux que de l'accueillir connue s'il jaillissait à l'instant même du co'ur de celui qui vous parle. Loin de lutter contre ce penchant naturel à ne tenir aucun compte de circonstances dont le souvenir gâterait tout, vous luttez, au contraire, contre tout ce qui pourrai! vous les ra|>peler : admirable
— \0 — instinct dont nous ne saurions ti'o|i icnicicicr hi l'iovidcnoo, et sans Icqnol il l'andrait lenonccr à (untos los (U'Iices comme à tous les avantages de l'éloquence, des lettres et des aris! Où serait le clianne des plus beaux vers, si nous étions condamnés à nous rappeler ce qu'ils ont coûté, à sentir ce que la mesure et la rime ont dû mettre dentraves à la pensée? Où serait celui de la peinture, si nous ne savions pas faire abstraction de ce cadre de bois qui coupe la perspective, du temps, du travail, des tâtonnements que le tableau a exigés? — De là, pour en revenir à la prédication, de là une règle trop méconnue, et qui devrait cependant dominer tout ce qu'il y a d'extériçur et d'humain dans Tart de la chaire : c'est qu'il faut bannir tout ce qui serait de nature à indiquer que le prédicateur n'improvise pas. « Naturifiez Tart, disait Montaigne, plutôt que d'artialiser la nature. » Or, multiplier les divisions, les énoncer d'une manière trop crue, c'est rappeler à l'auditeur une rhose qu'il ne peut avoir présente à l'esprit sans perdre le fruit du discours ; c'est montrer les soufflets de l'orgue à des gens qui ne demanderaient pas mieuv que d'en ignol'er le mécanisme, pour concentrer sur les sons qu'il produit toute leur attention, toute leur âme. Ne pouvant nous empêcher de désirer dans tout discours le natin-el et la vie de rimi)rovisation, nous nous prêtons à les lui rendre. Sauvez les apparences ; noire imagination, notre cœur feront le reste. Mais si l'auditoire en est pour ses frais de bonne volonté, si la réalité est trop palpable ])()ur (pie l'illusion soit encore possible, notre niau\aise buMieur s'accroît de toutes les aviuices que nous avons laites. Nous ne demandions qn'à être abusés : tant pis pour l'ctratenr s'il nous
dt'saljuso, s'il se dépouille de l'auréole dont nous voulions bien couronner sa tète. Malheureusement, c'est aussi sur nous (jne retombent les conséquences de sa faute, car, une ibis cette illusion détruite, il n'est guère possible que le sermon nous édifie '. Nous y prendrons bien quelques idées, s'il y en a ; mais pour des impressions profondes et régénératrices, il n'y faudra plus songer. Un sermon parfait, sous ce rapport, c'est celui où le travail et l'art sont invisibles pour quiconque ne songe pas à les y découvrir; c'est celui oij je vois un plan quand je le cherche, mais où rien ne me force à le voir quand je ne le cherche pas, et que l'intelligence de l'esprit veut s'effacer devant celle du cœur.
J « Si l'auditoire est toucht' tic la rrainto de vous voir denicuror court, il ne peut l'être d'autre chose. • La Bblïkre.
llï
(^Mioiquo l'abbé de Fénelon ii'oùt pas «lit son dernier mot, — car nous avons déjà vu (ju'il ne voulait pas seulement les dehors de l'improvisation, mais limprovisation ellemême, — il n'aurait proljablement pas osé parler si longtemps ni si vivement en présence de son oncle, et surtout de Bossuct; mais il y avait déjà quelques moments que le prélat et le marquis s'étaient mis à causer ensemble, d'abord sur le même sujet, puis sur d'autres; et ils avaient tini par se séparer peu à peu du groupe des promeneurs. Cependant la voix de Fénelon arrivait encore jusqu'à eux.
— Mon neveu ne se gêne pas, dit le marquis.
— Il ira loin, votre neveu, répondit Bossuet; mais ce ne sera pas un orateur,
— Je le lui ai dit vingt fois.
— Et que répond-il?
— Qu'il en est bien aise; qu'il ne veut pas l'être.
— C'est dommage, car il le pourrait.
— Vous croyez?
— Certainement 1 ; mais il dédaigne trop l'art. Parce que
1 Deux discours de FéncloD, les seuls, dit-on, qu'il ait jamais rcrits et appris par cœur, sont dignes de Bossuet. L'un est un scrniun sur les
d'aud'Cs on ahiisriit. il ne veut |>as on ontondro pnrior. « Il ne vont pas être orateur,» vous a-t-il dit. Je le reconnais bien là, avec ses idées romanesques; car il y a toujours un peu de roman dans ses idées, et je crains beaucoup qu'il n'y en ait un jour dans sa religion. Vous le voyez : parce (juc le mot d'orateur se prend quelquefois en mauvaise part pour désigner un prédicateur sans piété, le voilà qui repousse un titre dont tant de grands hommes se font gloire, et que l'antiquité mettait au-dessus de tout. Au reste, quant à ce qu'il disait tout à l'heure, je suis de son avis. Ses idées sont bonnes, en général; mais elles auraient liesoin (ju'uu goût sévère en ilirigeàt l'applicution. -"•Serait-ce donc le goût qui lui manque?
— Je n'ai pas dit le goât, mais un goût sévère. Il a le goiit du cœur plus développé que personne; celui de la raison, il l'a beaucoup moins, et ne paraît pas vouloir l'acquérir. Ce sera un homme de théorie et qui aimera les e\trémes; entêté, au Tond, mais si dou.v et si charitable dans les formes, que le public lui passera tout. Battu, il aura les honneurs de la Itataille.
— Mais voilà un horoscoi)C conqilot.
— Je le cojinais encore mieux que je n'en ai l'air. Attendez qu'il écrive, et vous verrez.
Quoiqu'il dût s'écouler encore bien des années avant la fiimeuse querelle qui mit aux prises Bossuet et Fénelon,
missions; l'autre fut pmnonei' en 1708, au sacre <lu l'arrlievCquo île Cu- Ingno. Maury raainlc que, fra|)j)(' «les beautrs du premier et Noyant nue personne ne le connaissait, quoiqu'il fut imprimi^ depuis prés d'un siècle, il le lut il quelques amis comme un discours inédit de Uossucl. (iraaile fut railmiralion, et nul ne soupçonna la ruse.
colui-ci était d'un caractôie trop ouvert et trop vil' pour quo l'évèquc de Coiidoin, depuis deu\ ou trois ans qu'il le voyait journellement, n'eût pas eu occasion de l'étudier sous toutes les faces; aussi l'histoire de Fénelonnous paraît-elle assez d'accord avec ce que le marquis venait d'appeler son horoscope. iNicr qu'il ait été bon, doux, aimable, c'est impossible; mais on ne saurait nier non plus qu'il n'ait été ce que nous appellerions aujourd'hui un homme d'opposition. Que l'aut-il entendre parla? Est-on homme d' opposition par le seul l'ait qu'on a eu souvent à couibattre, souvent à .s'opposer? Des hommes ont lutté toute leur vie sans que l)ersonne songeât à leur appliquer ce nom. L'homme d'opposition, c'est celui qui, en attaquant, a l'art de se présenter comme attaqué, d'appeler sur sa cause un intérêt étranger au l'ond de la question, de regagner sur le terrain du sentiment ce qu'il perd sur celui de la logique, d'être battu, enlin, comme avait dit Bossuet, en conservant les honneurs de la bataille. N'est-ce pas là Fénelon? Ne sommes-nous pas encore sous le charme de l'intérêt dont il avait su s'entourer aux yeux de ceux mêmes qui n'avaient que peu ou point de sympathie pour ses idées? Croyezvous, par exemple, que l'auteur presque mystique dés Maximes des Sainls eut été si fort loué par un Voltaire ou un Diderot, s'il n'y avait eu entre eux et lui cette espèce de parenté que l'esprit d'opitosifion établit souvent entre des hommes qui n'ont d'ailleurs absolument lien de commun?
« Ce sera un homme de théorie, avait dit encore Bossuet, et qui aimera les extrêmes. » Ce fut aussi l'avis de I-ouis XIV. Un jour, après une longue ronversation avec
Fénclon : « Je viens de nreiitretenir, dil-il, avec le plus bel esprit et le plus chimérique de mon royaume. » Sans accepter ce jugement en entier, — car au nombre des idées que Louis XTV appelait chimériques, il y en avait probablement que nous trouverions aujourd'hui bonnes et belles, — nous ne croyons pas que li} roi lut aussi loin du vrai qu'on l'a quelquefois prétendu en rappelant cette anecdote. En religion, en politique, en littérature, Fénelon s'était fait (onmie un monde à part. Ce monde, il le peuplait à sa manière. Ce ne pouvait donc être qu'un monde admirablement beau, pur, ncble, mais, par cela même, toujours plus ou moins difl'érent du monde réel. Voyez ses Maximes des Sa'mts, voyez Te7mfl<7«e. « Doux, fleuri, agréablement subtil, épris des anti([ues chimères, sa piose ne ressemlilait pas mal à ces beaux vieillards divins dont il nous parle souvent, h longue barbe i)lus blanche que la neige, et qui, soutenus d'un bâton d'ivoire, s'acheminaient lentement au milieu des bocages Aers un temple du plus pur marbre del'aros'. »
Après quelques réilexions sur ce penchant à sortir du monde réel et sur les inconvénients qui en résultent : — C'est encore à cela, dit Rossuet, que nous devons attribuer les sermons à portraits. Cela vous étonne peut-être ; vous allez m'objecter que ces portraits ne sont faits, au contraire, que pour montrer le monde tel qu'il est. Voilà bien \o but du prédicateur; mais ce but, y arrive-t-il? Avouez que c'est rare, lue fois entré dans cette voie, l'orateur n'est presque plus maître de sa langue. Son imagination s'é-
1 Sai\te-Fîi,i >!•;. ('riliiiitrx cl l>orlr(iils.
— ACy —
diiiuffo; une ick'c en ainiollc une autre; Ici; traits succè- «leut aux traits, les invciilions aux inventions; il arrive, en définitive, à peindre les vices vingt fois plus noirs qu'ils ne le sont, les vertus vingt fois plus brillantes (jue les plus grands saints ne les ont connues; et l'inévitable résultat de ce malencontreux déploiement de forces, c'est que l'auditeur «écoute sans écouter, admire sans croire, entend parler du mal sans se douter qu'il en ait fait, du bien, sans avoir seulement l'idée qu'il puisse être question de réaliser dans ce monde un si éblouissant tableau. Vous l'avez souvent éprouvé, je pense.
— Trop souvent. Je confesse même, à ma boute, (pie ce genre de sermons ne nra pas déplu jusqu'ici autant (pie je le voudrais; pour peu qu'il y ait dans le portrait d'imagination et d'esprit, je me laisse aller comme un autre au plaisir de suivre des yeux les prouesses du peintre.
— Faire des portraits, reprit Bossuet, c'est le meilleur moyen de parler sans rien dire, d'intéresser sans aucim fruit. Cette méthode a encore ceci de fâcheux qu'elle conduit le prédicateur à s'isoler de son auditoire. Ce n'est plus un ami, un fière, venant s'édifier avec vous, s'accuser avec vous, se consoler avec vous : c'est un juge qui vous fait poser devant lui, un critique sans pitié, plus jaloux, ce semble, de nourrir son discours aux dépens de vos travers, que de nourrir vos âmes aux frais de la parole de Dieu. Séparé de vous, il vous si'pare (>ncore les uns des autres : en s'adressant successivetnent à to'utes les catégories dans , lesquelles il lui a plu de grouper ses auditeurs, il les appelle successivement tous à juger, à condamner; heureux encore s'il n'en reste pas un grand nombre qui se tiendront
t'ii doliors de toute calégoiie, ot garderont par conséquent tout le long du discours ce rôle de critiques et de juges qu'il aura eu l'iniprudence de leur donner. Voulez-vous rtre vraiment utile, vraiment puissant en chaire? 11 ne faut jamais qu'une partie des auditeurs puisse croiser les bras, rester spectatrice du coml)at, et se moquer des vaincus; il faut que chacun se sente enveloppé dans les condamnations que vous prononcez; il faut que le prédicateur s'y montre enveloppé lui-même.
— Mais ce n'est pas toujoin"s possible, objecta M. de Fénelon. Voulez-vous qu'il prenne sa part dans les vices les jibis lionteuv?
— Dans les vices, non; mais dans les principes des vices. Nous i)i'èchez, i»ar exemple, sur la calonniie : irez-vous déclarer que vous avez calomnié? Point du tout; quend même vous aiu'iez eu le malheur de commettre ce péché, ce n'est pas une raison pour que vous fassiez publiquement un aveu qui compromettrait la dignité de la chaire. Mais, au lieu de vous en tenir à la calomnie proprement dite et ù ces détails hideux dans lesquels pereonne ne se reconnaîtrait ou ne voudrait se reconnaître, remontez à la source, à ces principes de mensonge et de vice dont il est si facile de saisir en qui que ce soit les tristes et fatales traces. .\loi's, sans avilir votix; ministère ni vous, rien ne vous em- ]tècliera de chercher dans votre propie cœur et dans votre [tropre histoire les traits dont vous aurez besoin; alors, pour en revenir à la calomnie, au lieu de travailler diiectementà la rendre odieuse par des tableaux qui risqueraient de n'être pas regardés, vous ii-ez l'att!|,quer dans sa racine, et, en vous mêlant ù \os uuditeuis, vous leur olerez tout
luvlcxlc pour H- lii?uiei' <|uc ce nVsf pas d'eux (pi'il s'aiiil. Tout en voyant, devant lui des êtres divers d'intérêts, de passions et de caractères, l'orateur sacré ne doit jamais oulilier (ju'il est là entre Dieu cl l'hommv, h'ww iilustprentre Dieu et tels ou tels hommes; il laut, jiour ainsi dire, que la multitude (|ui l'écoute ne soit à ses yeux (|u'un être uiii(pie, un seul infortuné à consoler, un seul eoupalile à ell'rayer et à sauver. Le moyen de [jrècher constunnnenl pour tous, c'est de prêcher constamment pour soi-même ; c'est de savoir trouver en soi le type de cet être unique, l'homme, pour qui la religion est laite.
— Ces idées m'étaient venues, dit M. de Fénelon, mais conlusément; je vous remercie de m'a voir aidé, à m'en rendre compte. Vous m'avez aussi remis sur la voie de certaines observations que j'ai souvent faites, mais sans savoir à quoi les rattacher. Entre autres, — l'habitude qu'ont certains prédicateurs de louer sans cesse le passé aux dépens du présent, ne croyez-vous pas qu'elle tient aussi à l'oubli du principe que vous avez posé?
— Sans doute; c'est une des formes de la manie des tableaux. Non qu'il ne soit permis au prédicateur, dans de certaines limites, de chercher par ce moyen à ranimer chez un peuple des souvenirs religieux ou nationaux; mais, dès qu'il exagère, il fait i>lus de mal à la religion dans l'esprit de ceux qui s'en aperçoivent, qu'il ne peut lui l'aire de bien chez ceux tpii ne s'en aperçoivent pas.
— D'apiès tout cela, je vois que le genre dont nous j>arlons n'est pas nécessairement mauvais en soi, mais qu'il est plus qu'un autre en danger de le devenir. Aussi le devienl-il, en ellél, chez pi'esque tous ceux (|ui >'\ livrent.
— ^i9 — S agil-il «l'ambition ; voici venir Alexandre el César; encore CCS deux hommes sont-ils de vrais tain«''an{s en comparaison de l'ambitieux tel que je l'ai souvent entendu peindre. S'agit-il d'avarice : vite le portrait de l'avare ; mais cet avare est une espèce de monstre comme il n'en a peut-être pas existé vingt depuis la création du monde... Avez-\ous lu celui de Molière?
Le prélat eut l'air un peu embarrassé.
— Allons, \ous l'avez lu , rei»ril le manpiis en souriant. Eli bien, je voulais dire qu'Harpagon est un vrai prodigue en comparaison de l'avare (pie le p.ère Séraphin nous peignit un jour, il y a deux ou trois ans. Et la cour! Et les courtisans! M. de La Rochefoucauld , qui les connaissait mieux que personne, a eu beau dire d'eux tout le mal qu'il en savait : il n'a pas trouvé le quart de ce que j'en ai maintes fois entendu dire par des jirédicateurs fout fraîchement débarcpiés de province, et cela, à Versailles même, devant le roi, devant toute la cour. Aussi n'ai-je pas aperçu que les courtisans s'en fâchassent le moins du monde. Ces foudres leur [tassaient par-dessus la tête; le plus corrompu pouvait dire, en toute vérité, que cela ne le regardait pas. Dans la peinture des vertus, je crois l'exagération moins dangereuse. L'iivaiigile ne dit- il pas : «Soyez parfaits comme votre l'ère céleste (!st [larfait? » Or, l'hyperbole est pali»able. Etre parfait comme Dieu! Il y aurait de la folie, je ne dis [»as à se croire en chemin de l'être, mais rieu qu'à vouloir l'essayer.
— Aussi n'est-ce pas là ce (pie Jésus- Christ demniide. Nous proposer Dieu |)oiir modèle, c'est absolument comme >i l'on disait à un \o\ageur de marcher droit vers le soleil.
Irait-il, pour cela, se liguror qu'il soit quostion d'atteindru le soleil? Il compremirait qu'il s'agit d'iuic direction à suivre, non d'un liut à atteindre. Mais quand un prédicateur se met à me peindre la vie d'un certain chrétien idéal au(piel il me dit de ressembler, ce n'est plus seulement une direction (ju'il m'indiijue : c'est un but; au lieu d'une réalité à contempler, c'est une fiction à réaliser. Dès lors, pour peu que le la!)leau soit trop beau, trop éblouissant, jepuisbien fadmirer connue tableau, mais je ne songe jtas à l'imiter.
— En somme donc, que vaut -il mieux exagérer? La IK'inture du bien, ou celle du mal?
— Ni l'une ni l'autre. Kn exagérant celle du mal à proscrire, vous tracez des portraits où personne ne veut se voir* ; en exagérant celle du l)ien à réaliser, vous ne faites (jue confirmer le pécheur dans cette idée , aussi funeste que commode, qu'il est trop faible pour y atteindre, et que Dieu si'ia moins exigeant que vous.
— N'avez-vous pas remarqué aussi que les prédicateurs qui tonnent le plus contre le vice ne sont généralement l»as les plus zélés à le llétrir dans leure relations de société ou d'église? Cependant on se tronqie bien, ce me semble, si l'on s'imagine être quitte des fonctions de son ministère parce qu'on en aura impitoyablement exercé les droits dans les occasions d'apparat. Deux mots dits à propos feraient souvent i>1us de bien que vingt de ces discoui-s où chacun est libre de ne rien prendre.
— Hélas, oui! .Mais ces deux mots, il faut i>lus de foi et
1 o 11 n'y a que trop de mal «laiis ce monde; c'en est un jjraiid de l'eviijîérer. IVindre les hoiunies toujours luéeliants , t'est les in\iler ù lèlre. » VOLTAIUE. Sujipl. uu Siùdc i/c Louis XIV.
do oouraçro pour l<'s dire on l'ace à un seul pécheur, que pour gourinamier du liaut de la chaire deux ou trois mille personnes prêtes à tout entendre, à la condition de tout oublier.
— Il faut du courage, en effet; surtout... M. de Fénelon hésitait.
— Surtout quand ce pécheur, reprit-il, est...
— Un roi, n'est-ce pas?
— Vous ra\ ez dit ; et surtout un roi comme le ncMre, mio espèce de demi-dieu. Tenez, monsieur de Condom, vous allez me trouver bien présomptueux; mais il me semble que si,j"avais l'honneur d'être prêtre et d'approcher Sa Majesté, je ne me tairais pas sur les scandales dont nous sommes témoins.
— Est-ce un reproche, monsieur de Fénelon?
— Ne me forcez pas à dire oui. Il faut que je vous sache bien convaincu de mon estime pour oser entamer un pareil sujet; moi qui grondais mon neveu ])our s'être avisé de trouver des taches au talent du j)ère lîourdaloue, je suis bien [>lus hardi d'en soupçonner dans votre conduite. Eh bien, je l'avoue, à la vue des désordres auxquels le roi se livre de plus en plus ouvertement, je me suis pris quelquefois à me dire : « M. de Condom fait- il son devoir? Parle-t-il au roi? A-t-il essiiyé... » Je sais bien que vous n'êtes pas son confesseur; mais (pi 'importe? Vous me demanderez peut-être aussi pourquoi j'ai pensé à vous plutôt qu'à tant d'autres. Eh! monsieur, si c'est une injustice, soyezren fier ; c'est une preuve qu'il n'est personne que je regarde conmio plus capable (pie vous de faire entendre avec autorité la voix de la religion. El celle pcMisée, soyez-
on sur, je iif suis |»;is seul ;"i l'avuir ciif. Truc?, voici uni' lettre (l'AniauUI...
— D'Arnaiild!
— D'Arnaiild, le premier homme de lÉglisede Franco... après vous. Voici d'abord une page «le louanges. Vous la lirez tout à l'heure...
— Non.
— Comme il vous pliiira. Mais ceci, vous le lirez. Bossuet prit la lettre.
« Il yacependant un rprHm^flHirm', écrivait le patriarche de Port-Royal, dont je crains bien que M. de Condom n'ait à rendre conn»te à Dieu. C'est cpi'il n'a pas le courage de rien représenter au roi. »
— L'aurait-il, lui? dit Bossuet, beaucoup plus aiïecfé qu'il ne voulait en avoir l'air. J'admire ces gens qui...
Il n'achevait pas.
— Poursuivez, dit froidement M. de Fénelon.
— .l'ai tort, reprit Bossuet, j'ai tort! Je vous eu demande |)ard((ii... et à Dieu, ajoula-t-il en soupirant.
Le maripiis lui fendit la main. Il la saisit.
— Voyons ; (|ue je la relise, cette lettre. Jicndre coinple à Dirii! il a raison. Ah! monsieur de Fénelon! Croyez -vous <|ue ma conscience ne me l'ait jamais dit?
— Et vous avez pu vous taire !
— Vingt fois j'ai résolu de parlei-; vingt fois ma langue s'est glacée. Tout ce que j'ai pu prendre sur moi, c'a été d'introduire de temps en temps des sujets de conversation (|ue j'espérais faire tourner dansée sens. Mais le roi est habile ; il a peur de moi. Tant que je me tien:* dans les gé-
) In mais. La pliraso rst authentique.
nrialilês, il ccuute, il répond, il dit les choses du monde les i^lus sensées; dès que j'ai -l'air de m'apprccher de lui, le voilà qui vient droit à moi, mais pour me parler de tout autre chose. Il me fait des compliments sur mes ouvrages ; il me remercie des soins que je donne à son fils; le moyen de poursuivre!
— C'est diflicile, en effet; mais...
— Mais c'est mon devoir, allez-vous dire. Je le sais; que Dieu m'aide à m'en souvenir! Oui , je vous le promets ; j'essayerai; j'essayerai encore. Et quand vous écrirez à M. Arnauld...
— Sa Majesté mande M. de Condom. Elle l'attend. Celui qui parlait ainsi était un page du roi; et il n'avait
pas achevé, que Louis XIV lui-même parut tout à coup au bout de l'allée.
Nos deux interlocuteurs se regardèrent. Et comme Bossuet se mettait à suivre le page :
— Au revoir, monsieur de Condom... dit le marquis, l'uis, tout bas :
— Là, le roi; Mieu là-liaut !... el jécrisd<main à M. Arnauld.
Un instant après, lo roi et lo prélat se dirigoaient vers le château, mais sans échanger une parole. Le roi n'avait répondu au salut de Bossuet que par un léger mouvement de tête, et s'était mis à marcher le premier.
Nous les retrouverons hienfôt; finissons-en avec notre concile.
La discussion avait suivi son cours. Bossuet continuant à causer avec M. de Fénelon , la présidence avait passé de fait au ]ihis jeune des assistants; l'ahhé de Fénelon parlait trop bien jioiir ne pas être le premier partout où Bossuet n'était pas.
A la vue du roi , on se lut ; on se regarda sans rien dire. Ce n'était pas qu'on pût craindre d'être entendus, puisqu'il était ù trente ou quarante pas et qu'il n'y resta d'ailleurs que quelques secondes; mais, outre que sa présence ne manquait jamais de produire une certaine impression sur ceux mêmes qui le voyaient tous les jours, il était très-rare qu'on le vît dans cette partie du parc. Ce même tact exquis, grâce auquel il pouvait parler de tant de choses (pi'il n'avait pas apprises, l'empêchait aussi de toucher à celles au\(|uelles il se sentait décidément étranger. Il aimait
— ;>;> — donc 1)0$ î)hilosnpIics, innis do loin; depuis que colle nllOc était devenue leur domaine, il n'y avait pas remis les pieds. On le savait ; quelques malins en plaisantaient tout has : « Le roi a peur des esprits, « disait-on comme Bussy. Mais on aurait pu répondre f|u'il les eraignait comme un bon général craint l'ennemi. Kviler une rencontre quand on n'est pas sur d'avoir des forces supérieures ou au moins égales, ce n'est pas timidité, mais sagesse; il faut beaucoup d'esprit pour avoir jieur de l'esprit ' comme Louis XIV en avait ])eur. Puis, on ne manquait pas d'évêques à qui l'allée des pliilos()[)lies ins]>irait le même respect, et (pii s'y seraient trouvés tout aussi dépaysés que lui. «Que veut dire Ni/c/icnrax in (/owi;ri//o -? « demandat-il un jour à lévêque d'Orléans, ces mots l'ayant frappé dans un psaume. « Sii(>, dit le savant prélat, c'était un roi d'Israël (pii aimait beaucoup la solitude. » — Après cela, allez commenter Ésaïe.
Quand le marquis de Fénelon rejoignit la compagnie : «Je vous ai porté malheur, messieurs, dit-il; j'ai commencé par rompre votre entretien, et voilà qu'on vous enlève votie maître. Après tout, j'y perds plus que vous, car vous le retrouverez et non [tas moi. Je me réjouissais pourtant bcaucouj) de vous entendre renouer votre convetv sation sur Lsiiïe. »
—'Eh! revenez demain, répondit-on.
— Vous pennettez?... A demain donc. Je n'y manquerai pas.
1 Etpril s'cnlciidail alurs du savuir. aussi l)i(Mi que ilo l'ospiil pionrcmcnl tlit.
i l.u liibmi (laiiK son liiiii.
— Avcz-voiis romar(|iié , ohsrrvii r;il»I)é Fleur) , avec (|ucl cin|)r('ss('iiu'nt M. do Condom ('vite de s'expliquer sur 1p père Bourdaloup? J'ai déjà plusieurs fois essayé de l'y amener; toujours de l'admiralion, mais on cpiatro mots. niiel(|u'uii de vous aurail-il été plus heureux? Choz un autre homme, on croirait volontiers que la jalousie s'en mêle; chez lui, ■à\^H• une répulalion |Kireille, avec des sentiments si relevés...
— C'est peut-être précisément |ioiircela, dit l'ahbé de la Broue , qu'il est si sol)rc de louanges. Nous avons beau admii'or M. Bourdaloue; M. de Condom sait bien que nous le mettons, lui, plus haut encore et même beaucoup plus haut. De là son embarras. I/opinion publique ne lui reconnaissant pas d'égau\, il sent qu'il ne peut louer personne sans s'exalter indirectement lui-même. Il dira donc quelques mots pour êtic juste, et il s'arrêtera là pour rester humble.
— C'est cela, s'écria-t-on.
Était-ce bien cela? Nous ne prononcerons pas. Qui sait si Bossuet lui-même efd été en état de prononcer avec assurance? De la modestie à l'orf^ueil il n'y a souvent <|u'im ch(>veu ; de l'orgueil à la jalousie , il y a moins encore.
Il est vrai que Bourdaloue n'était pas, à proi)remenl parler, un rival pour Bossuet. On s'est trop habitué à ne voir dans ce dernier (pie l'orateur. A certains égards, on a raison, et sa répuUition s'en est bien trouvée; mais, au point de vue historique, on se trompe. En 1673, six ou sept ans après qu'il eut cessé de prêcher habituellement, Bossuet orateur passait déjà assez loin derrière Bossuet
— .>/ — coiilnncrsistc, t'rudit, avocat du i^iallicaiiisnic, Phc de l'Lylise, comme on disait lors de la i'ameuse assemblée de 82, et comme La Bruyère, en 93, ne craignit pas de le lui dire en face, en pleine Académie ^ C'est un de ces laits qui vous échappent tant que l'attention n'est [»as avertie , mais dont les preuves surgissent en foule dès qu'on a l'idée d'y réfléchir. Du moment que Bossuet ne prêcha plus, l'éloquence de la chaire fut considérée, sinon comme au-dessous de lui, du moins comme au-dessous du rôle qu'il remplissait dans l'Église de France. Ses oraisons funèbres même, dont les plus belles sont postérieui;es à cette époque, ne furent guère, aux yeux du [)ublic, que ce que nous appellerions des morceaux de circonstance. On les louait beaucoup, mais on ne paraissait pas avoir l'idée que cela dût aller plus loin; on était à cent lieues de se douter que sa réputation dût un jour dépendre en quoi que ce fût du mérite de ces discours. Et comme il ne resta que trop lidèle, jiendant les dix-neuf dernières années de sa vit;, à l'engagement qu'il avait [)ris de ne plus « célébrer la mort des autres -, » celte maiiièi"(^ de voir eut tout le temps de devenir universelle. Trois mois après sa mort, l'abbé (depuis cardinal) de Polignac^lui succède à l'Académie, et, dans ce discours d'apparat où chacun étalait avec tant de faste les ])lus minces mérites
1 Dans son tlisroiiis ilo n'coption. « l'ailons d "aviince le lanf;a({0 de la poslôrité, «n Père de l'Ê(ilise...» Sur quoi Mauiy l'ait obsoiNor iju'il aurait pu dii'c le premier des Porcs, puis(|uc liossucl l'est eu ol'fct pour l'i'lo(|ucnc-c. Mais ce n'est pas ri'i()i|ui'ii<c ijui' La liruvric a\ail en \ uc; l'i'iisouil)ie du niorteau le prouve.
2 Oraison funèbre «lu prince de r.undé. ifiss.
3 F.'auli iir de V.inli-Luerrlius.
— riS —
fie son pr('(l('ooPSf'iir , ;"i poiiio dit-il qii('l(|iiop mot? do? sucer? onitoiros de rillustre délunt. Lalilié de Cl<'rambault, directeur de rAcadémie, est encore plu? bref: il se contente de dire que Bos?uet « a lai??é olttenir ;\ ses rivaux le premier rang qu'il jwuvait occuper dan? l'éloquence sacrée. » Sept ans plus tard, dans l'oraison funèbre du Daupbin, Ma?sillon le peint comme « un bomme d'un génie vaste et beureux, l'ornement de l'éjtiscopat, un évoque au milieu de la cour, l'bomme de tous les talents et de toutes les sciences... le Père du dix-septième siècle, et à qui il n^a manqué que d'être né dans les premiers temps de l'Église pour avoir été la lumière des conciles, pour avoir présidé à Nicée et à Éphèse. » Éloges magnifiques, comme on voit; mais de sa réputation d'orateur, pas un mot, à moins que Massillon n'ait eu l'idée de renfermer dans cette expression vague « l'bomme de tous les talents » le peu qu'il croyait devoir en dire. 11 est vrai que le père de La Rue, cbargé de précber à Meaux l'oraison funèbre de Bossuet, était entré dans plus de détails et s'était montré plus juste; mais l'opinion était formée, et La Rue luimême, dans ce discour?, ne paraît pa? tenir beaucoup à reliausser comme orateur c(>bii qu'il croit immortel à tant d'autr(>? titre?.
Voilà donc ce (ju'était, au commencemeni du dix-iuiitième siècle, la réputation de Bossuet; voilà dans (piels retrancbements, si l'on peut ainsi dire, elle allait attendre le cboc d'une époque d'irréligion et d'audace. Le cboc fut terrible; la défaite prompte et facile. De plus en plus oublié connue orateur, l'évèque de Meaux se vit écraser à la fui? par le? un? connue auteur de la révocation de l'Kdit
de Nantes ', par les autres comme persécuteur de Féneloii, par les incrédules comme chrétien , par les ultramontains comme gallican , par tout le monde , enfin , pour toutes sortes de motifs, soit justes, soit injustes. Les protestants ne disaient mot : infaillible moyen pour frapper de stérilité et d'oubli les innombrables pages qu'il avait écrites contre eux. Et au milieu des attaques auxquelles la religion était en butte , les plus zélés admirateurs de Bossuet, s'il en restait encore, avaient bien autre chose à faire ((ue de se d'' vouer pour lui.
Cependant, vers le troisième quart du siècle, quand le parti iiliilosophique se vit assez puissant pour laisser un peu du répit à ses adversaires, ceux-ci éprouvèrent comme un remords de lui avoir si conqilétement abandonné un pari'il homme. Mais réhabiliter Bossuet comme savant, comme controversiste , comme Père de l'Église, il ne fallait pas y songer : l'Encyclopédie était encore là. On chercha donc un biais; on eut le ijonheur de le trouver, et Bossuet orateur s'éleva rayomiant sur les débris de l'ancien Bossuet. On peut voir dans -M;;ury quelcjues détails sur cette révolution, à la(|uelk' il eut une grande part. La Harpe en a aussi écrit l'histoire, au muins i)uur ce qui le concerne. Il
1 II est très-dinitile de savoir au juste quelle pari il v eut. Quelques historiens l'accusent «le l'avoir conseillée; d'autres, en particulier le cardinal de Bausset, prétendent <[u'il ne fut pas même consulté. Ce qui est certain, c'est qu'il avait contribué plus qnc personne, soit a exciter la défiance du roi contre les protestants, soit à lui inspirer l'idée <(u'il avait le droit et le pouvoir de faire ce qu'il fil. Ce qui est encore plus certain, c'est que personne n'en remercia plus hautement Louis XIV, et n'accepta plus pleinement la solidarité de cet acte. — Voir sa l'olilique Urée de l'Errilurr, livre VH. «liap. I\ et V. « Ceux qui ne veulent pas (|ui' le prince use de vigueur eu niutiére de reli[jion sont dans une erreur impie, u