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.iNout' ii\oir li)iigti'mi»s comhatlu avant de reconnaîtic la supriiorilédcUossupt; mais une fois convaincu, il fut, ditil, icrrnssé d'admiration, et tellement terrassé, ajouteronsnous, (lu'il alla un peu loin, ce nous semble, dans les lén)oignagcs qu'il en donna.
Au reste, il ne fut pas le seul; et nous répéterions vol(jntiers ici ce que P'énelon disait à son oncle, qu'on peut s'oKjouer d'un yrond homme aussi bien que d'un sot. 1/éclat primitif du nom de Bossuet ayant reparu peu h peu et s'élanl jeté tout entier sur une partie seulement de ses anciens titres de gloire, il est nécessairement résulté de là ini peu d'exagération dans les louanges qu'on lui donne.
Cette discussion nous mènerait loin; ne l'entamons pas davantage. Ce (|iie nous avons voidu montrer, c'est qu'il en est aujourdluii de la réputation de Bossuet comme de ces vieilles institutions (jui (jnt changé du tout au tout, et dont le nom est insensiblement arrivé' à désigner tout autre chose que ce qu'il désignait dans l'origine. Certes, si ses oraisons funèbres renferment de beaux traits sur l'instabilité de la gloire humaine, l'histoire même de ces discours est une leçon qui ne manque pas d'éloquence. Si l'auteur revenait au monde, que de réflexions ne ferait-il pas en voyant sa réputation fondée à peu près en entier sur ce qui n'en était jadis qu'un léger accessoire!
On s'en tint donc à l'expliraliou dr l'ablié de la Hroue. et le concile se sépara.
Le duj^c de Gènes puu\uil bien dire que ce qu'il lruu\ail de plus extraordinaire à Versailles, c'était de s'y voir; mais un étranger vulgaire devait être fort embarrassé de choisir. Quoi qu'il en soit, ce n'était pas une des moindres curiosités de la cour de Louis XIV que cet immense et perpétuel mouvement de conversations, de promenades, d'allées et de venues. Au bourdonnement près, car la gravité du monarque semblait s'être communiquée jusqu'aux derniers valets, ce château de Versailles ne ressemblait pas mal à une colossale ruche. Du cù;é des jardins surtout, à moins que le temps ne fût mauvais, il ne se passait pas un instant que chaque poile ne vît entrer ou sortir quelques personnes ; et connne il fallait de grands froids ou de grandes pluies pour empêcher le roi de faire chaque jour plusieurs promenades, cette prodigieuse circulation durait à peu prî'S toute l'année. Il eût été par trop bourgeois de rester au coin du feu quand Sa Majesté était dehors. « La pluie de Marly ne mouille pas, » lui dit un jour un cardinal qui le suivait au plus fort d'une averse et (lu'on engageait à rentrer. « Aussi, disait La l>iuyère ', qui considérera que
1 Lliu|il(i'i' \ m. Dv ht cour.
le visage du prince lait toute la lélicilé du courtisan, (|u'il s'occupe et se rem[»lit pendant toute sa vie de le voir et d'en être vu, comprendra un peu comment voir Dieu peut l'aire toute la gloire et tout le bonheur des saints. »
C'était donc quelque chose de labuleuscment beau ipie l'aspect des jardins de Versailles par un beau jour ou une belle soirée. Mais autant vous y rencontriez d'objets pour vous i-appeler la présence et la main d'un roi, autant il vous eût été facile d'oublier que vous étiez au centre d'un loyaume, au siège d'un gouvernement. Versailles avait toujours un air de l'ète; on se serait volontiers cru dans uu château de plaisance, d'où le maître du lieu eût sévèrement banni tout ce qui pouvait rappeler ou les soucis ou le travail. Ces galeries si peuplées, ce parc tout semé de courtisans, vous vous y seriez promené des heures sans vous douter que ces gens eussent au monde autre chose à faire qu'à se promener comme vous, autre chose à désirer que de vivre et de mourir dans ce lieu :
Ce temple est mon jiuys : je n'en connais point d'autre !
Et vous ne leur eussiez i)as fait injure, à la [dupart du moins, car on se souvenait généralement fort peu qu'au delà de la cour il existât encore quehiue chose. Cet oubli que Louis Xiv avait si habilement amené, nous le retrouvons jusque chez les hommes qui en sembleraient le plus incapables. L'auteur des Caractères y est plus sujet que personne. Dans son chapitre intitulé : Du Souverain ou de la République, il a beau vouloir s'élever auv plus hautes maximes: à la lin du morceau, on s'apenoil (pr'on n'est pas sorli de Versailles.
La cour était donc tout. Cette manière de voir avait même passé dans le langage *. Combien de fois, pour dire toute la cour, ne disait-on pas toute la France ! Mais cette façon de parler, si familière à madame de Sévigné, à Dangeau, à Saint-Simon, à tous les gi'ands seigneurs du temps, à Racine, hélas ! le roturier gentilhomme-ordinaire, cette façon de parler, disons -nous, ne venait pas seulement du néant profond dans lequel ils voyaient ou s'imaginaient voir le peuple-; il y avait là-dessous un fait trèsréel et très-peu flatteur pour la noblesse. Elle ne s'appelait la France qu'à la condition de n'être rien ; elle ne représentait la France que pour s'agenouiller en son nom au pied du trône ; et plus elle usait largement de son vieux droit de mépriser le peuple, mieux elle devait sentir que c'était le seul qui lui restât. Mais non : il parait qu'elle s'en apercevait peu, ou plutôt qu'elle n'osait pas s'en apercevoh*; et bien que ce fût très-heureux, après tout, pour le pays qu'elle avait ruiné tant de fois et de tant de manières, nous ne pouvons nous empêcher d'éprouver quelque sympathie pour le chagrin d'uuLaUochefoucauld, d'un Saint-Simon, quand ils voyaient tant de gons d'esprit cl de cœur forcés de dépenser leur vie à se promener et à converser sur des riens. 11 est vrai que ces riens n'en étaient pas pour ceux qui s'en occupaient. Les affaires grandissent
1 Et jiisfiuo dans les jurons. « Jo veux être pendu si... » eùtité trop penple. « Je veux tître Jéeapité... » disaient les frenliUlioninies. — Criait un droit (juo Uieliclieu ne leur avait pas contesté.
S « Au l)out du compte, rju'est-cc que la Nation? » dit un jour le n'f;ent à Stair, ambassaileur d'Angleterre, a J'avoue que ce n'est pas (jrand'rhosc, dit rAn(;lais, tant qu il n'y a pas un rtendard levé, n
l.ollre de Stair à Stanliope, Si ninil7lN.
— M — Idiijoiirs (Ml pro|tuilioii du (iL'Sd'uviciiicnt de crux ijui s'y iiil(' ressent; et ce même Saint-Simon, si l)on plniosoplie parlois, n'avait pas son pareil pour ériger en affaire d'État la plus mince question de vanité ou d'étiquette ^
« Nous avons peine, dit un criti(pie moderne, avec nos habitudes d'occupations positives, à nous représenter fidè- IiMuent cette vie de loisirs et de causeries. Les journées, pour nous, se passent en études ou en affain>s ; les soirées en discussions; de causeries, peu ou point. La noble société de nos jours, qui a conservé le plus de ces liabitud(>s oisives des deux derniers siècles, no l'a pu qu'à la condition de rester étrangère aux mœurs et aux idées d'à présent-. » Dans un siècle qui marche, c'est inévitable ; mais alors, le siècle ne marchait pas. In seul honnne marchait, et, |)Ourvu qu'on eût les yeux fixés sur lui, on était sûr de ne pas rester en arrière.
Au milieu de ces conversations sans fin, la langue avait l'ait de tels progrès qu'elle ne tarda pas à être plus polie (pie les mœurs. iMus on creuse l'histoire de ce règne, plus on trouve de restes de barbarie cachés sous ces brillants dehors.; mais ce qui étonne le plus, ce n'est pas de les y trouver, c'est de voir combien les personnes les plus raisonnables et les plus humaines étaient encore loin de sentir ce qu'il y avait d'absurde ou d'affreux dans une foule de choses dont le souvenir nous révolte. Mais le moyen de ne
1 « Le coivrafîo, la prol)!!!"', l'amour du travail se ivuiiissaicnt sans fruit ilsiis l'àmc de l'iioiinile lionnue le plus propre ii perdre un rovaunie. A l'exemple des maniaques qu'une seule idée possède, il ne voyait dans l'univcis que les privilèges de la pairie. »
Lemontey, Histoire de In Rcricncc
2 Saixte-Bei'VE, article Séiigné.
pas voir l(tiit t'ii iicaii, fout en bien, dans un pay? fpi'on apciTcvait à travers les inagniticenees de Versailli'S ! Comment eriti(iuer une machine dont le hiuit des fontaines, des liais, des i'anlares, permettait si peu d'entendre crier les ressorts?
Ce n'est ipie vers la lin du règne de Louis XIY que nous commençons à apercevoir en France (pielques traces d'o[>position proprement dite, c'est-à-dire de criticpies dirigées au nom de la nation contre le gouvernement ou le roi. Jusque-là, les mécontentements ont un caractère tout personnel. Sauf quelques plaintes sur les impôts, plaintes banales devenues tellement sans conséquence qu'on les ré'pétait sans façon en chaire et jusque devant le roi, on se plaignait chacun pour soi, lorsqu'on croyait en avoir le motif; content, on n'aurait pas eu la pensée de crier pour d'autres. Crier, d'ailleui-s, n'est pas le mot, et tout cri de ce genre eût été bien sûr d'aller expirer sous les voûtes de la Bastille; mais, même en secret, il paraît que les murmures avaient rarement un caractère politique. On ne s'occupait guère des affaires d'État que sous le point de vue des intérêts particuliers qui jmuvaient s'y trouver mêlés. S'agissait-il d'une campagne : on ne demandait pas pourquoi elle se faisait, mais qui commanderait, qui aurait de l'avancement. Lue question venait-elle à surgir : on s'aventurait rarement jusqu'à avoir une opinion sur le fond ; si l'on discutait, ce n'était guère (jue pour tâcher de savoir ou de de\iner ce que le roi déciderait. Aussi n'y avail-il que les ministres, les ambassadeurs et lui (lèH-petit nombre de bdimes têtes, (pii eussent <(uel(pie \ues d'ensemble sur la polilirpie et les entreprises de Koius XIV. Dans les armées,
fi.
le tîcnt'ral hii-nirmc s'inqiii<'tait sonvont fort pou do savoir au justo [>our({uoi l'on se battait. Los olliciors inférieurs ne pensaient pas que cela les regardât lo moins du monde*.
Tout étant donc remis à la décision suprême du roi, tout se réduisant à savoir ce qu'il ordonnerait, on était à l'affût des moindres bruits; on se creusait la tète à combiner les plus petites circonstances, à trouver un sens et une portée aux choses qui en avaient le moins. C'est le vieux Letellier qui est venu chez le roi quelques minutes plus tôt ou plus tard qu'à l'ordinaire ; c'est M. de Louvois qui a donné un coup de canne à son valet, preuve qu'il est en colère contre quelqu'un à qui il ne peut en faire autant; c'est M. Colbort (le Mrd, disait madame de Sévigné) qui a paru un pou plus ou un peu moins glacial que de coutuine * ; c'est un courrier qui est arrivé on ne sait de
1 « Comment vonlcz-vous quo je le sache? dit le capitaine; et qne m'importe ce lieau projet ? J'habite à deux cents lieues de la capitale; j'entends dire que la guerre est déclarée ; aussitôt je quitte ma famille, et je vais chercher la fortune ou la mort, attendu que je n'ai rien à faire, n
Voltaire, Babouc.
2 Quoique la responsabilité des ministres fût encore loin d'être en France le corollaire \ép,a\ de l'inviolabilité du roi, elle y était établie de fait, surtout depuis la Fronde. JMais cela n'allait encore guère au delà de la raillerie et des portraits ; n'osant s'attaquer aux actes, on se jetait sur les manières. La chaire même en donnait quelquefois l'exemple, o L'un (un ministre), toujours précipité, vous trouble l'esprit ; l'autre, avec un visage inquiet, vous ferme le cœur; celui-là se présente à vous par contume ou par bienséance, et laisse vaguer ses pensées sans que vos discours arrêtent sou esprit distrait ; celui-là, plus cruel encore, a les oreilles bouchées par ses préventions... etc. »
B0.S.SIET, Oraison funrbre de Letellier.
Ces paroles firent sûrement échanger bien des sourires, car il était impossible de mieux i>eindre en quatre mots les quatre principaux ministres
quelle pro\incc, qui est parti on no sait pour quelle aulre. Et si telle est l'importance des moindres actions, des moindres paroles d'un ministre, que sera-ce des moindres gestes, des moindres syllabes du roi, surtout si on le sait aussi caché*, aussi profondément maître de lui que l'est Louis XIV, de telle sorte qu'un mouvement, un regard, un rien, peut être l'indice d'un châtiment ou d'une faveur, d'un temps serein ou d'une tempête !
d'alors. Mais Louis XIV n'i'tait pas fàclii' do voir criliqurr chez ses niinistres les di'fauts dont il était ou croyait être ctpinpt. Plus Colbert était froid et LoHvois bourru, plus il se plaisait à être affable. Aussi ce même doge de Gène^ disail-il que le roi lui prenait son cœur, mais fjuc les ministres le lui rendaient.
Dans les discussions avec Rome au sujet de l'assemblée de 82, le svstèmc de la responsabilité des ministres fut tourné contre le pape avec une hardiesse qu'on n'eût pas tolérée envers le roi. « Je rougis, dit quelque part Bossuet, pour ceux qui n'ont pas eu honte d'inspirer à Sa Sainteté de pareils sentiments. » Nous ne nous chargeons pas d'expliquer comment cela se conciliait avec la doctrine de l'infaillibilité. Si le pape a été une seule fois mal conseillé, mal inspiré, il n'y a plus de raison pour qu'il ne le soit pas une autre fois ; si Bossuet crovait devoir rougir pour ceux qui avaient influencé le pape dans un certain sens, d'autre» eussent donc pu rougir aussi pour ceux qui l'auraient influencé en sens contraire? -^ Voir la note à la fin du chapitre XII.
1 « Ce sera un grand roi : il ne dit pas un mot de ce qu'il pense, n
Il lallait duiic (lucile i'ùl bien viulcnlo la Icmpèle intérieure qui se manifestait , ce jour-là, par de tels changements dans ses allures ordinaires.
D'abord, il était venu dans le parc une demi-heure plus tard que de coutume. C'était déjà un événement, car jamais vie de prince, ni même de simple particulier maître de ses actions, ne fut plus strictement réglée. Chaque matin, à son lever, il arrêtait le plan de sa journée; tout le monde pouvait savoir, à quelques minutes près, où il serait à telle heure, où il irait à telle autre. C'était encore un des secrets de l'art de commander. « Si vous voulez qu'on s'hal)itue à respecter votre volonté, écri\ ait-il trente ans plus tard à son petit-fils le roi d'Espagne, il faut que vous vous en montriez vous-même l'esclave. » • Mais ce qu'il y avait de plus extraordinaire que ce retard, c'était la physionomie du roi. Lui dont le visage, en public, du mwins, était toujours tellement le même qu'on ;i\ait pu le comparer sans trop de flatterie à celui d'un dieu d'airain ou de marbre, — il semblait piesque avoir perdu tout souci de sa dignité, tout souvenir de ses plus constantes habitudes. Il pressait, il ralentissait son pas; il
marchait (Irnit \(Ms un liassin, ot ne sVn apcrcovaif fpi an bord. Los scj)! ou huit seigneurs ou pages qui le suivaient tète nue, — car il n'avait pas songé à leur dire de se couvrir,— n'osaient Uii parler ni parler entre eux; plusieurs dames s'étaient trouvées sur son passage, et il ne les avait pas saluées, lui qui ne savait pas rencontrer une fille de chambre dans les escaliers du |»alais sans porter la main à son chapeau.
De près, de loin, tous les yeux le suivaient, mais en cachette. C'était ordinairement le contraire : il aimait qu'on eût l'air de le chercher, de le voir, de ne pas le perdre de vue; plus il y avait de regards -fixés sur lui, plus il paraissait à son aise, et les courtisans n'avaient garde de négliger un moyen si facile de lui faire leur cour. Mais en ce moment-là , s'il avait eu l'esprit assez libre pour observer ce qui se passait, il n'aurait vu que des dos tournés, des yeux regardant la terre ou le ciel, tant on craignait de rencontrer les siens! Plus d'un cceur l)attait sans savoir pourquoi ; l'atnjosphère même semblait renfermer je ne sais quoi de mystérieux et d'insolite. Il avait si bien su les façonner ù ne vivre que par lui, pour lui, en lui! La reine même ne paraissait jamais en sa présence sans un peu d'altération dans la voix et un léger tremblement dans les mains ' ; ej. nous n'oserions répondre que Hussuet, quand Sa Majesté
1 0 11 fiiUait coniniciucr par s'atcoulunicr à le voir si, on le liaraD(juant, ou lie voulait pas s"exposer à Jcniciirer court. Le respect qu'apportait sa présence, en ({ueicjue lieu «jue ce fut, iMs|>irait un silence et jusqu'à une sorte Je fiaveur. » Saint-SimOX.
o Vous nie vovez ici dépouillé île toute jjrandeur, disait-il un jour, il Marly, à un seigneur étranger. — Sire, dit celui-ci. on no s'en douterait pas. »
l'appela, ii'fiH ('■prouvé qui'ifpic chose de sonil)lal)lo. 11 lie lut donc pas lâché de Irouvcr dans le cabinet du roi deux hommes dont la présence pouvait le mieux le rassurer : c'étaient le duc de Montausier, son collègue dans l'éducation du Dauphin, et le curé * de Versailles, M. Thibaut, prêtre honorable et honoré.
— Vous êtes encore là, messieurs? dit le roi.
— Votre Majesté ne nous avait-elle pas ordonné de l'attendre?
— C'est vrai; j'avais oublié.
Louis XrV oublier! Décidément, c'était un jour extraordinaire. Bossuet s'y perdait.
— Au fait, reprit le roi, j'aime autant que vous soyez là. Restez.
Et il s'assit, comme ne sachant par où commencer. Louis xrV embarrassé, et le laissant voir! C'était de plus en plus étrange; mais Bossuet commençait à deviner, il commençait, du moins, à entrevoir confusément de quelle nature allaient être les confidences du roi.
Cependant le roi les laissait là, immoliiles et debout, il est vrai qu'on ne s'asseyait jamais devant lui -, pas même au conseil des ministres, où le chancelier, vu son grand âge, s'asseyait seul sur un tout petit escabeau; encore le
1 Versailles nV-tait pas encore un évêclu'.
2 « J'ai vu le dauphin et ses fils assister ilcliout au dincr du roi, sans que jamais le roi leur ail proposé des sii'(;cs. J'y ai vu assez souvent Monsieur, frère du roi. Il donnait la serviette, et demeurait debout. Un peu après, le roi, vovant qu'il ne t'en allait pas, lui demandait s'il ne voulait pas s'asseoir. 11 faisait la révérence, et le roi ordonnait qu'on lui apportât un siéjjc. On mettait un tabouret derrière lui, mais il ne s'asseyait pas.
'Quelques moments après, le roi lui disait: Mon frère, asseyez-vous doiu-. Alors il faisait de nou\eau la révérence, et s'asseyait. » Saint-Siju»\.
roi a\ ait-il eu soin de laire noter sur les registres du grandmaitre des cérémomcs qu'il n'entendait pas que les chanceliers futurs s'en fissent un précédent, et considérassent cette faveur comme un privilège de leur charge '. Pour lui, même à l'armée, il ne s'asseyait jamais que dans un fauteuil. On en portait un parmi ses bagages, et c'était toujours le premier meuble installé dans le lieu où il mettait pied à terre, dùt-il ne s'y arrêter qu'une heure.
— Monsieur de Condom, dit-il enfin, voici le fait. Madame de Montespan est allée ce matin se confesser à un prêtre de Versailles, M. I.écuyer, je crois. Il lui a refusé l'absolution. Voilà M. Thibaut qui dit que ce confesseur n'a fait que son devoh\ Voilà M. de Montausier qui est du même avis. Ces messieurs me permettront de vous demander le vôtre.
Ce n'était cependant pas pour aller chercher Bossuet que Louis XIV était sorti. Dès qu'il eut appris de madame de Montespan lallVonl qu'elle venait de recevoir, il fit appeler le curé, et lui demanda de casser la sentence prononcée par son vicaire. Le curé ne s'expliqua pas d'abord sur le fond de la question; il éluda eu disant qu'un confesseur n'avait point de compte à rendre , et qu'un curé, dans ces matières, ne pouvait rien sur les prêtres inférieurs. Le roi n'insista pas; il était encore assez calme, et, sans dis-
1 « Le roi se retient par politique. La crainte cpiMl a que los Français, qui abusent aisément Jes familiarités qu'on leur donne, ne choquent le respect qu'ils lui ilnivent, le fait tenir plus réservé; et, par une bonté pxtinordinairc^ il aime niieu\ se contraindre que de leur laisser la moindre occasion de faire quelque chose qui 1 ubli{]eàt de se fâcher contre eux. • Llssï-U.vuitiv.
Si l'expliciiliiin n'est pas lionne, on ciuniendra, du mnins, qu'iUe est d'un parfait courlisau.
oiiUm' ;i\('f le pit'liv, il appela li' dix ilc .Moiilaiisit'r, qu'il a\ai( ajx'n M dans la galerie voisine. Celui-ci ne se gêna l)as;il (lit <|ue le confesseur avait liien fait, cl le curé, se \nyant soutenu, ne craignit plus d'en dire autant. F-e roi se coiilint, mais, se sont;uit près d'éclater, il sortit; et c'était t n se j)romenant, ou plutôt en errant dans les jardins, (pi'il avait eu tout à coup l'idée de faire ap[ieler l5ossuef.
»Jue voulait-il? Qu'espérait-il?... Ce qu'on désire, on a toujours beaucoup de penchant à le croire; mais il fallait que le roi fût déjà bien loin de son sang-froid ordinaire pour se laisser aller à espérer, même vaguement, que Bossuet pût entrer dans ses vues. On peut même douter que, l>;nnii tant d'autres évêques moins scrupideux, il en eût liouvé d'assez complaisants pour aller jusque-là. On pou- -vait bien fermer les yeux; mais blâmer le prêtre courageux qui avait osé les ouvrir, c'était autre chose, et M. de Harlay lui-même ' y eût réfléchi à deux fois.
Aussi Bossuet n'hésita-t-il pas.
— Si je pouvais penser, dit-il, que Votre Majesté ait eu sérieusement resjtérance de me trouver en contradiction avec ces messieurs", je lui demanderais ce que j'ai fait pour déchoir à ce pohit dans son estime. Mais je connais trop ses lumières, sa piété...
— Bien! s'écria le roi; ils sont d'accord. Parce iju'un prêtre obscur...
1 II avait cependant moins tic di'nit <|uo qui (|uo ro fût à censni-pr It-s mœurs (lu roi; c'était nu-mc pour cela que I-ouis\IV, ou plutôt inadiiiiie do ÎSIontespan, l'avait élevé à rarclievèclié de l'aris. C'est de lui qu'on disait que l'orateur chargé de son oraison funèbre n'y trouverait ijuore que deux points embarrassants, — sa vie et sa mort. Il se trouva pourtant quebju'un pour la faire: ce lut le père liaillard, jésuite : mais ou ne lui peiuill pas de la prononcer.
— l'n pn'liv obscur!... intoiroiiipit lo Ane.
— Obscur! dit lo curé; non, Sire. Lu prêtro n"ost jamais obscur quand il remplit,..
— Eh bien! reprit-il, parce qu'un prêtre a eu l'audace de juger son roi...
— Au nom de Dieu, Sire, dit Bossuet, n'achevez pas! N'obéissez pas jusqu'au bout cà la passion qui vous égare...
Louis se redressa ; ce dernier mot l'avait choqué.
— ... et que bientôt, poursuivit Bossuet, vous serez le premier à condamner. Un prêtre a osé vous juger! Hélas! ce n'est pas lui, c'est vous, vous-même...
— Moi!...
— Oui... dans les paroles mêmes que vous venez de prononce". Si madame de Montespan n'était pour vous que ce qu'elle aurait le droit d'être, vous ne vous diriez pas frappé du coup dont elle se plaint.
Bossuet se sentait en veine de hardiesse; il aurait voulu que M. de Fénelon fût là.
Mais le roi ne l'écoutait plus.
— Quel scandale ! murmurait-il; quel scandale!
Ces mots ne s'appliquaient encore, dans son esprit, qu'à l'audace du confesseur ; le moment n'était guère favorable pour lui répondre qu'il n'y avait dans tout cela d'autre scandale que celui de sa conduite. Le curé essaya.
— Si Votre Majesté, dit-il, voulait prendre la peine d'itilerroger ce prêtre, elle verrait si l'envie de faire du scandahi est entrée pour rien dans ce qu'il a fait. Je ne connais pas d'homme plus éloigné...
— Cfh >:r pf'iil: niai< la moilli^ure inetivo (|iril put ci.
donner, c'était de se taire. Ai)rès tout, (juiniporle ? Madame deMontespan ne communiera pas; moi non plus; qu'auf-at-on gagné?
Tout cela était si contraire au langage, au ton, aux allures habituelles du roi, que le meilleur parti était de prendre patience, et d'attendre la lin d'un emportement qu'on sentait bien ne pouvoir être long. Mais la blessure était profonde; le monarque était encore plus offensé que l'homme. Habitué comme il l'était à ne trouver dans son clergé qu'une docilité sans bornes^, il s'indignait de rencontrer une fois un prêtre sur son chemin. Que ce prêtre eût raison ou tort, peu lui importait : c'était un prêtre; son instinct de roi en était froissé. Louis XIV n'était pas fort en histoire ; mais ce qu'il avait le mieux retenu, c'étaient les anciennes entreprises du clergé contre l'autorité royale, et il ne pouvait souffrir même l'apparence d'un commencement de retour à rhumiliatiun des rois.
D'un autre côté, il ne pouvait pas ne pas sentir combien sa cause était mauvaise, et c'est ce qui contribuait encore à le mettre hors de lui. Cette autorité royale dont il se faisait une si haute idée, il la voyait mêlée dans une affaire où elle n'avait aucune prise, oîi elle ne pouvait intervenir, ni de droit, ni même de fait. Livré à lui-même, il en eût mieux pris son parti. Quand madame de Montespan était venue, indignée, haletante, lui raconter la chose, il n'en avait d'abord paru qu'assez peu affecté; c'était elle qui avait eu
1 Extérieurement, du moins, car il fut mené plus souvent qu'il ne mena ; mais on avait soin qu'il se crût toujours le maître. — Sloele ayant ublié un parallèle entre Louis XIV et Pierre le Grand, celui-ei en fut très-flattû : « mais, dit-il, j'ai soumis mon clergé, et il obéit au sien »
l'art de l'animer, d'appeler les passions du roi au secours des passions de l'honnue. Il n'y a pas de pire colère que celle qui vient peu à peu, qui ne se porte pas sur un but bien déterminé, et qu'on se laisse imposer en tout ou en partie par une personne intéressée à l'exciter.
Cependant Bossuet, après avoir un moment redouté de se trouver seul avec le roi, commençait à le désirer. Il démêlait ce qu'il y ^ait de factice dans sa colère; il comprenait qu'une explication franche pouvait seule avoir quelque résultat; mais il comprenait aussi que les deux autres témoins étaient de trop. Après un moment d'embarras, il lui vint une idée.
— Retirons-nous, messieurs, dit-il; Sa Majesté n'a plus besoin de nous.
. Le roi, déjà plus calme, mais de plus en plus absorbé, fit machinalement avec la main le geste demi-impérieux, demipoli, par lequel il avait coutume de congédier les gens de sa cour. Ils s'inclinèrent et sortirent. Mais à peine étaientils dehors :
— Rentrez, dit le duc à Bossuet, rentrez! C'était votre idée, n'est<e pas? .l'ai deviné... Rentrez vite. Courage!
Et il le poussa dans le cabinet.
vu
Le dur de- Montuusioi' avait t'UcclivoiiioHt dcviiif". Hossuet s'était iMon pioiiiisde ne pas tirderà revenir; mais il rtait loin de s'attendre à un pareil coup de théâtre. Au reste, le vieux duc n'en faisait pas d'autres; il ne se passait pas de jour que sa vertueuse brusquerie ne nn't dans leiiharras quelqu'un de ses meilleurs amis, et nul neùt été plus capable d'imiter Mentor jetant son élève dans la mer pour mieux le forcer à quitter l'île.
Il est vrai qu'une fois dans l'eau, le pauvre Télémaquc est tout content de n'avoir plus à lutter contre lui-même. Bossuet ne tarda pas non plus à reconnaître que M. de Montausier lui avait rendu un grîuid service. Ce courage qu'il était ainsi forcé d'avoir, était-il sûr de se le retrouver une heure après?
Le roi n'avait pas changé de posture. 11 fronça le sourcil, mais légèrement; c'était plutôt surprise que colère.
— C'est vous! dit-il.
— C'est moi, Sire. Je suis bien hardi, je le sais; mais m'appeler, m'urdonner de parler, c'était ni'ordonner d'être sincère. Je l'ai été...
— Ai-je eu l'air d'rii ddutcr ?
— Non; iiiuis Vulrc Majesté ne m'a [lus laissé le temps de l'être jusqu'au bout. Me permettra-t-elle d'achever?
— Achevez. Vous ne me direz pruhablemcnt rien quo j(<, ne sache...
— J'en suis convaincu. Uien cpie vous ne vous soyez dit cent fois...
— Mille fois.
— Je n'en doute pas. Aussi, ce que je demande à Dieu pour vous, ce n'est pas la sagesse : vous l'avez; c'est la force d'y obéir. Cette force-là, vous savez mieux que per-sonne que vous ne l'avez pas toujours. « Je veux faire le bien, disait un apôtre, et je ne le fais pas; je veux fuir le mal, et j(i ne le fuis pas; je ti'ouve deux hommes en moi... V)
— Ah : ces deux honnnes-là, je les commis bien! s'écria le roi.
— C'est déjà beaucoui» que de les connaître, Sire; mais ce n'est pas assez. 11 faut que l'un des deux périsse. Qu'atlendez-vous pour ordonner sa mort? En vous laissant exposé, comme roi, à plus de séductions qu'un autre. Dieu vous a mis aussi en main plus de moyens d'y résister. Toutes ces qualités aussi solides que brillantes dont nous admirons en vous l'assemblage, sera-t-il dit (jucn faisant le bonheur et la gloire de la France, elles n'auront rien fait pour vous? Au dehors, cette haute position ([ue vous vous êtes acquise parmi tous les rois de rEuro[)e, vous la devez autant, peut-être plus, à votre fermeté tpi'à vos \ictoircs; au dedans, tout proclame encore que jamais main plus frniic (pie la \o(re ne tint les rênes de l'I'^lat ; et au sein Mièiue de cet l:;ta(, il \ a un lionnue (|ui s^nn brave, un
homme qui reste en dehors de ces lois d'ordre et de moralité que vous avez remises en honneur; et cet homme, c'est vous!
Le roi ne répondait pas. Mais ce n'était pas seulement parce qu'il n'avait rien à répondre ; c'était malheureusement aussi parce que les éloges de Bossuet, quoique liés à des reproches et destinés à les faire passer, avaient trop agréablement chatouillé son orgueil. Bossuet avait cru mettre le remède à côté du mal ; il n'avait fait que mettre le mal à côté du remède. Aussi le roi s'était-il bientôt abandonné aux charmes de cette espèce de musique si familière à son oreille; sourd à tout ce qui aurait pu en gâter l'harmonie, le petit discours qu'il venait d'entendre se réduisait pour lui à trois idées, ou plutôt aux trois premières moitiés de trois idées : « Je suis sage, je suis ferme, je suis grand; » — les trois secondes moitiés s'étaient perdues dans l'abîme de son orgueil.
La forme que Bossuet avait prise, — forme q\ie nous retrouvons, du reste, dans presque toutes les exhortations adressées à Louis XIV, soit en chaire, soit autrement, — étjiit la plus mauMiise qu'on put jtrendre avec un homme tel que le roi. Cette idée qu'il y avait deux hommes en lui, loin d'eu être effrayé, il la caressait avec complaisance. Remarquez, en eiïet, que c'est une arme à deux tranchants : pieux et humble, vous gémirez comme l'apôtre de sentir en vous le mal perpétuellement accolé au bien; orgueilleux, vous retournerez la pensée : vous ne vous direz pas que, s'il y a du bien en vous, il y a aussi du mal; vous vous direz que, s'il y a du mal , il y a aussi du bien, — et vous voilà parfaitement tranquille. Ainsi faisait Louis XIV;
ainsi s'ahKisa-t-il encore, lorsque, bien des années plus tard, vieux, malheureux, mais d'autant plus esclave de l'orgueil qu'il s'imaginait en être affranchi , il se plaisait à répéter ces vers d'une paraphrase de Racine :
Mon Dieu , quelle (fueirc erucUe !
Je trouve deux hommes en moi...
Et confesseurs et courtisans de répéter en chœur qu'il y avait en effet deux hommes en lui, et que Dieu ne pouvait manquer de pardonner à l'un en considération de l'autre. Hélas! il n'est pas besoin d'être roi et d'avoir des courtisans, pour se laisser aller à tenir tout bas le même langage.
Bossuet vit donc bien qu'il n'avait pas gagné grand'chose. 11 tourna cependant encore un moment autour des mêmes idées; peut-être n'était-il pas éloigné de s'y complaire... On était si accoutumé à louer et à entendre louer! La langue des Corneille et des Racine semblait n'avoir été fait que pour chanter Louis XIV'.
— Sire, dit-il enfin, — et celte fois le courtisan avait tout de bon fait place à Tévêque, — vous ne m'écoutez pas, ou plutôt vous m'écoutez trop. Je ne veux pas rétracter mes louanges; je les crois justes; je les répéterai quand vous voudrez. Mais, tant que vous ne m'aurez pas imposé
1 El lAcadémie, on particulier, n'aNoirélé criée que pour diriger et stimuler cet emploi de la lan{;ue. Voici ce qu'en disait encore, en I7î8, dans sou discours de réception, ce nicme .Montesquieu qui s\n était tant moqué ailleurs, o On aime surtout à vous voir travailler au portrait de Louis le Grand, ce portrait toujours commencé et jamais fini, tous les jours plus avancé et tous les jours plus difiicile. Nous concevons à peine Jo rrçne merveilleux que vous chantez. «
silence, je iéi>c'lciai aussi mes reproches; et alors, non pas en mon nom, mais au nom de la religion, au nom du salut de votre àme, je vous sommerai d'y répondre. La loi de Dieu, la loi de l'Église est i'ormelle; conciles, papes, docteurs, tout est d'accord; l'excommunication... Louis l'ronça le sourcil.
— Ne vous arrêtez pas au mot, Sire; vous savez bien que je serais le premier ù soutenir votre couronne contre les foudres d'un Boniface \'III ou d'un Sixte-Quint. Cette excommunication-là, vous la braveriez, et vous feriez bien ' ; mais, prenez garde, il y en a une autre... et celle-là, on ne la brave pas. Prononcée ou non, elle existe; si vous la méritez, l'Église a beau fermer les yeux et ne pas l'écrire vsur la terre... Elle est écrite dans le ciel.
— Et vous pensez... que je l'ai encourue?... s écria le roi, comme réveillé en sursaut.
— Adultère point ne seras.
— Adultère! adultère! reprit le roi de plus en plus ému; adultère! Mais c'est la première fois que j'y songe... En effet... oui...
Et il se mil à se promener à grands pas, en répétant à tout moment : Adultère ! adultère !
1 Bossuct avait jjranJcracnt raisou ; mais un piutestant aurait pu lui fairo observer «jue, si l'excuniiuunié peut Otrc juge Je la nature et «le la valeur Je l'cxcommunicatiuu, ou ne voit pas trop ec «jue ilevieut le pouvoir treicoiumuuier. — Et cette diflieulté n'est jtas la seule. Si l'exconiiiiunicatiou sijnilio <juel<iue chose, elle signilie énormément trop, car il faut alors admettre que le plus vertueux et le ])lus pieux des hommes, venant i) mourir excommunié, est nécessairement damné. Si l'on recule devant tetto conséquence, l'excommunication n'est plus qu'une peine disciidinairo, une simple déclaralion connue <juoi l'excounuunié cesse de faire partie do l'Église romaine. C'est plus raisonnable ; mais il est clair que Komr. (lu temps de sa puissance, était fort loiu de l'entendre ainsi.
— SI — Il (lisait \i;ii. Celait bien iii piriiiirrc luis (in'il s'ii[tiili- (|iiait ce nom; prédicateurs ni confesseurs n'avaient encore osé le prononcer d'une manière assez directe pour le forcer de comprendre qu'il s'agissait de lui^ Ce n'était pas <|u'il n'eût vaguement senti, quand par hasard on le prononçait, qu'il y avait là-dessous ([uelque chose à son adresse ; mais nous n'aimons pas à voir trop clair dans les questions au fond desquelles un secret instinct nous dit que nous pourrions .trouver notre sentence. Il s'était arrangé aveclui-même comme ces faiseurs de romans qui nagent en plein adultère, et qui se croient des écrivains moraux parce que le mot n'y est pas.
— Et que faire ? Que faire? — dit-il enfin, de ce ton demiinterrogatif d'un homme qui voit très-bien ce qu'il faut fain* et voudrait ne pas le voir; (jui demande, et qui serait ravi qu'on ne lui répondit pas.
— Ce qu'il faut faire? Votre Majesté le sait mieux que moi. 11 faut d'abord... que madame de Montespan quitte la cour.
— Jamais elle n'y consentira...
Ces mots échappèrent au roi avec la ra[iidilé do l'éclair. Il se mordit les lèvres.
— Y consentir, Sire!:... Vous ai -je piirlé de l'en prier?
1 Adullirr point ne seras est un dos dix coDiniaïuicnu'iils de Dieu, le scptiùiuc de la IJible et le sixième dans les calévhisnios iatliidii|\ios. — On sait que rKijlisc luiuaine a supprimé le deuxième (celui <|ui dèleiid le culte des imajjcs), et n"airi>e à dix qu'en scindant le dernier en deux. Il est assez diflicilc do comprendre, — non pas d'où vient cctto fraude, car 1« motif cil est sut'lisammeiit dair. — mais comment on a j)u se liusurdor n se la pcrmetire.
Lo roi roufîit do se voir devinô, et so roniit à marcher do plus belle. Évidemment, il avait peur de l'altière sultane. Ou le savait d'ailleurs assez ; on en avait eu maintes preuves. « Kilo avait une hauteur en tout dans les nues, dont personne notait exempt, le roi aussi peu que tout autre*. » Il n'y avait pas longtemps qu'elle l'avait ouvertement grondé, en présence de plusieurs personnes, de ce que le duc de Vivonne, son frère, n'était pas compris dans une promotion de maréchaux; et l'on avait vu le monarque, non-seulemont prendre aussitôt une plume pour ajouter aux autres noms celui du duc de Yivonne, mais encore essayer, du ton d'un enfant pris en faute, de s'excuser sur un oubli du ministre de la guerre. Voilà le joug qu'il n'osait secouer, lui , le plus impérieux des hommes. Une fois asservi, l'homme le plus difficile à asservir est souvent plus soumis qu'un autre. Mieux on a la conscience de sa force, moins on croit sa gloire intéressée à ne jamais paraître faible.
Pourtant, autre chose est de subir le joug en silence, ou d'avouer qu'on le subit. Aussi un vif dépit se poignait-il dans les regards du roi; que n'eùt-il pas donné pour le retirer, ce malencontreux aveu! Mais Bossuet s'était trop avancé pour lâcher prise, et le dépit du roi lui donnait beau jeu. Vous ai-je parlé de l'en prier était déjà presque une ironie.
— Je n'aurais pas cru, poursuivit-il du mémo ton, avoir jamais à rappeler au roi Louis XIV qu'il est le maître à Versailles. Dites un mot, Sire...
Le roi se taisait et continuait à marcher,
t Saint-Si.mo?(.
— Craindriez-vous de le dire, ce mot?... Voulez-vous que je m'en charge?
Le roi s'arrêta tout à coup. Refuser l'offre, c'était s'engager à faire lui-même une chose dont il ne se sentait ni la force ni le courage ; accepter, c'était renouveler l'aveu de son impuissance et de sa frayeur; c'était* d'ailleurs consommer le sacrifice, et cette idée l'épouvantait. Ce n'était pas qu'il aimât madame de Montespan comme il avait aimé madame de La Vallière; mais elle était l'àme de sa cour; elle avait l'art de l'amuser, lui dont madame de Maintenon disait, quelques années plus tard, qu'il n'était pas amusable; elle lui était, enfin, précieuse par son esprit, autant et peut-être plus que par sa beauté. « La cour de madame de Montespan, dit Saint-Simon, était le centre de l'esprit, et d'un tour si particulier, si délicat, si fin, mais toujours si naturel et si agréable, qu'il se faisait distinguer à son caractère unique *. Cet esprit, c'était le sien, et elle avait l'art d'en donner aux autres. » Or, de tous les moyens de captiver Louis XIV, ce dernier était le plus sûr. Outre qu'il était par nature plutôt sensé que spirituel, ce prince, avec une très-haute opinion de son génie et de ses lumières, était assez porté à se défier de lui-même sous le rapport de l'esprit proprement dit ; il n'osait même pas être aussi spirituel qu'il l'aurait pu, et, comme tous les gens qui sont dans ce cas, il savait un gré infini à ceux qui le mettaient
1 a Cp tour chnrmant, ajniiliiil Saint-Simon plus de ([viaranto ans apivs celte (''poqui'jon le senteneiire avec plaisir dans ce (|ni reste des personnes qu'elle et ses sœurs ont élevées et qu'elles s'étaient attachées. On les distinguerait entre mille antres dans les conversations les plus communes, a C'est le seul bien (juc Saiul-Siiuoa dise d'elle j ainsi, on peut l'en croire.
à l'aise. VJ ce n'était pas soiilemont dans le ttHo-à-têto qn<' madanio <io Montospan avait sur lui cette inlluenco. Au milieu d'un cercle nombreux, parmi tout ce (\\io la cour avait de plus spirituel, soit en hommes, soit en femmes, elle savait encore l'encourager, le soutenir, lui assurer la jiremière place, ou, du moins, la lui faire partager.
Aux liens d'un amour coupable se joignaient donc ceux de riial)itude et du besoin; à ceux du cœur, C(mi\ de l'esprit. Il n'est pas étonnant qu'au moment de les rompre tous, il hésitât, incertain et troublé.
— Non, dit-il comme avec ellort et après un long silence; je n'ordonne pas. Je suis résolu, vous le voyez... mais n'exigez pas davantage. Allez la voir; faites pour le mieux. Amenez-la seulement au point où je suis, et alors...
Ce n'était pas ce que voulait Bossuet. Ces paroles laissaient encore trop de portes ouvertes. Au fond, elles n'en fermaient aucune.
— Je crains... dit-il.
■ — Allez toujours.
— Mais si...
— Allez.
Il n'y avait pas à répli(|uer.
Certes, ce n'était pas la première fois que Bossuet se trouvait pris dans une de ces rencontres où le cœur bat aux plus hardis. Il ne se rappelait jamais sans une espèce de frisson les angoisses du jour fameux où, prédicateur de dix-sept ans, il avait cueilli ses premiers lauriers à l'hôtel de Rambouillet; il ne se retraçait qu'en frémissant la nuit bien autrement terrible, la nuit de : « Madame se meurt, » où, réveillé par ce coup de tonnerre dont son éloquente parole devait bientôt après éterniser le. retentissement, il était allé ouvrir à Madame les portes de l'éternité.
Mais, s'il lui était plus d'une fois arrivé d'être plus ému et d'avoir plus sujet de l'être, jamais il ne s'était trouvé dans une position plus embarrassante et plus fausse. Envoyé chez madame de Montespan, au nom de (pii va-t-il parler? Au nom du roi? — Mais le roi n'a rien ordonné; lui (pii iia pas son égal dans l'art de vouloir, il est clair que, s'il n'a pas dit ;c l'CHjr, c'est qu'au fond il ne veut pas. Au nom d<.' la religion? — Madame de Montespan se porte trop bleu poui' pf'nser déjà à sou âme '.
1 « I>e ton rni Ion Dirn tu feras...
Le (limanrlio nipsw oiiïrai,
Ce n'était pas qu'elle n'eût, comme tout le monde, certains sentiments, ou, pour mieux dire, certaines habitudes de dévotion; car enfin, bien qu'on ne fût pas encore au temps où madame de La Fayette disait : « Hors de la piété point de salul, pas plus à la cour que dans l'autre monde, » c'est une grande erreur que d'attribuer tout entier à l'influence de madame de Maintenon sur Louis XIV, et de Louis XIV sur sa cour, le mouvement religieux, ou dévot, comme on voudra, qui devait avoir lieu plus tard. Malgré quelques incrédules avoués, plus fanfarons qu'impies, la société d'alors était et n'avait jamais cessé d'être religieuse, en ce sens, du moins, qu'un certain besoin de religion, de piété, de foi, s'était universellement maintenu. De là ces disparates qui nous choquent, qui nous déroutent j de là, entre la foi et les œuvres, ces contradictions qu'on serait lente de croire impossibles, et qui n'avaient alors rien que de tout naturel et de tout simple. On peut voir dans madame de Sévigné, avec accompagnement de détails que nous n'oserions reproduire, l'aventure de cette dame qui reprochait sérieusement au complice de ses désordres de n'être pas assez dévot à la Vierge. La dévotion de Louis XIV ne fit donc pas autant d'hypocrites qu'on pourrait le croire, et que beaucoup d'historiens l'ont dit; elle appela seulement au grand jour ce qui existait déjà en
Pour montrer ton ajustement.
Pore et mère tu ne \ erras (jiie tout le plus une fois Tan...
.Waiî quand moiiranlc lu seras , Tu recourras au sacrenienl. »
Les Commandements. Parodie du temps.
bonne partie, nous se dirons pas dans les cœurs, mais au moins dans les habitudes K
Madame de Montespan quittait quelquefois le roi pour aller réciter une prière. Le carême, elle faisait peser son pain ; à Pâques, elle n'aurait eu garde de ne pas communier. Mais quoique cette religion tout extérieure, qui était aussi celle du roi, ne paraisse pas avoir été entachée d'hypocrisie, il est certain qu'on eût trouvé, même alors, peu de personnes dont la piété fût moins réelle et résidât moins dans le cœur. Accoutumée à se raidir contre toute espèce de joug, elle voulait bien tenir à la religion, mais par des fils ; et , ces fils, Bossuet sentait qu'ils lui resteraient dans la main dès qu'il essayerait de les tendre.
Troublé, presque découragé, il eut cependant la force de n'en rien laisser voir aux courtisans qui se pressaient dans la grande galerie, car tout le monde était rentré, et la curiosité était au comble. Ce fut bien pis quand on le vit passer chez madame de Montespan.
Peu avant qu'il sortît de chez le roi, un grand mouvement s'était fait dans cette galerie. Les dames s'étaient levées, les hommes avaient cessé de se promener ; au bruit avait succédé le silence, à l'agitation l'immobilité. Suivie de plus
1 Oncstengi'niTaltropenclinh crier à l'hypocrisie. Do ccqu'un courtisan, jadis peu iliHot, Test rapidement devenu pour avoir vu son roi le devenir, il ne suit pas que la dévotion de son maître doive être considi'n'e jusqu'au tout comme l'unique raison de la sienne. La religion devient vite un besoin ; après vous en être approché en vue des hommes, il n'est point du tout impossible que vous vous v attachiez en vue de Dieu. — a Hélas! il n'y a plus d'hypocrites! » s'écriait l'abbé Poulie vers le milieu du siècle passé. L'expression est étrange ; le sens profond. Quand il n'y a plus d'hypocrites, c'est qu'il n'y a plus de piété ; quand il n'y a jilus d'insectes, c'est que le froid les a tués.
(le vui{.'l iK'rsuiiiR's, une remiiic avait trav(4sé lentement toute cette l'oulo, et tous les yeux s'étaient baissés, tous les fronts s'étaient inclinés. C'était la marquise de Montes{)an.
Peu après, une autre femme parut. Quatre dames la suivaient. On se leva, on salua ; mais elle n'était pas au milieu de la galerie, que les conversations avaient déjà recommencé derrière elle. Ce n'était que la reine.
Bossuet trouva l'antichambre pleine. On ne l'y avait encore jamais vu. Non qu'il ne fût jamais venu chez la marquise, mais il avait eu soin de n'y venir (ju'avec le roi ; il tenait k montrer que ce n'était pas pour elle. Le roi l'avait conqiris, et elle encore mieux. Grand fut donc l'étonncment des gens de rantichaml)re.Mais à peine avait-il paru, (pi 'une porte s'ouvrit.
— Madame ne recevra pas. Elle est indisposée.
Et courtisans de s'écouler, non sans se perdre en conjectures sur les causes de ce nouvel incident. Congédiés au moment où l'évêque entrait, ils ne pouvaient douter que ce ne fût une affaire arrangée. On se trompait; c'était pur hasard.
— Annoncez M. de Coudom, dit-il à voix basse au \alet qui rentrait dans l'appartement.
Et comme cet homme hésitait :
— De la part du roi, ajouta-t-il.
Le valet s'inclina. Peu d'instants après, la porte s'ouvrait ù deu\ battants, comme pour le roi en personne. Mais ce n'était pas un honneur que Bossuet put prendre pour lui. Avec ces mots : De Ut part du roi, ne fût-on qu'un valet de pied, rétifjuelte \oulait qu'on fût reçu connue un prince du