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Nous avons dû adoucir les termes allemands

la poésie de Heine. Brusquement il éclate insolent, presque sacrilège, sur ce visage encore humide de pleurs. Cet éclat soudain nous surprend et nous scandalise. On peut justement s'étonner, s'affliger même qu'un poète ait ainsi parlé, qu'il ait grossièrement travesti les fables merveilleuses qui charmèrent l'enfance de l'humanité. Ces dieux qu'un instant il a plaints, il les méprise maintenant. Il ne les évoque que pour en rire, il insulte à la beauté qui courbait les Grecs aux pieds de leurs statues ! Il se moque d'Amphitrite, qu'il appelle la grosse femme-poisson ; et les filles de Nérée, les belles et compatissantes Océanides qui jadis avaient pourtantconsolé sa peine, il les traite de sottes. Hélas ! il les a fait fuir pour jamais ! elles ne sortiront plus de leurs grottes de corail, elles n'élèveront plus sur les flots bleus leurs épaules ruisselantes. Tous les mythes radieux de la religion antique que Chénier avait respectés et chéris, Heine les a parodiés. Il a profané les saintes reliques du passé et brutalement détruit les mensonges divins dont s'est désabusée notre raison, mais dont notre imagination ne sera jamais désenchantée.

Si, du moins, détaché des illusions passagères, il eût cru aux éternelles vérités, on pardonnerait la raillerie des superstitions anciennes à la fière

DE HENRI HEINE {'J'y

assurance des dogmes nouveaux. Mais Heine avait Tâme essentiellement impie. Il n'eut la dévotion d'aucun culte, la ferveur d'aucune foi. Il comprit la poésie du christianisme, sans en reconnaître la vérité; il aima presque Jésus, mais il ne crut pas en lui. Pourtant il eut dans sa jeunesse un mouvement de tendresse et de pitié pour ce pauvre enfant affligé, sous les traits duquel l'amour parut autrefois sur la terre.

« Il fut obligé de s'enfuir, dit-il, comme un chevreuil timide, poursuivi par les sots et les docteurs. L'amour fut trahi, vendu pour de l'argent ; il fut outragé, flagellé, crucifié. Mais les sept soupirs que l'amour poussa en mourant, brisèrent les sept châteaux d'airain que Satan s'était construits devant les portes du ciel; et, quand s'ouvrirent béantes les sept plaies de l'amour, les sept cieux se rouvrirent aussitôt, accueillant pécheurs et fidèles. C'est l'amour, ô mon bien-aimé, que tu as vu comme un cadavre sur le sein maternel de la femme désolée. Oh ! crois-moi, à ce cadavre glacé peut se réchauffer encore une humanité tout entière; de ce sang naissent de plus belles fleurs que n'en produisent les orgueilleux jardins d'Al-Raschid, et, des yeux de cette femme désolée, coule une huile plus douce que n'en fourniront jamais toutes les roses de Chiraz. »

Ce n'est pas le cœur d'Henri Heine qui parle ainsi, c'est son imagination; ce n'est pas le croyant, c'est le poète. C'est le poète seulement qu'émeut le douloureux sacrifice du Golgotha, c'est le poète qui pleure avec Marie... comme il avait pleuré naguère avec Phœbé.

On sait que pendantplusieurs années Heine fut, avant de mourir, la proie des plus cruelles tortures. Une paralysie implacable avait gagné peu à peu tous ses membres ; ses yeux ne pouvaient même plus s'ouvrir sans le secours d'une main amie. Il se mourait lentement, en pays étranger, presque dans la pauvreté, presque dans l'isolement, soigné par une femme dont il avait fini par légitimer l'amour, visité par quelques rares amis, assez originaux, disait-il amèrement, pour lui demeurer fidèles.

Sur le seuil redoutable où le retinrent de si longues souffrances, à l'entrée d'un monde inconnu, Heine ne trembla pas, il faut le reconnaître. Mais son courage fut moins la résignation d'un martyr que le mépris d'un sceptique. Il mourut sans peur, mais non sans âpreté ni révolte. Sa dernière heure, cette heure qui devrait être toujours une heure de miséricorde et de pitié suprême fut pleine de rancune et de colère: avant de quitter la vie il ne put lui pardonner.

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Le Livre de Lazare, ce livre dont le nom seul exhale une odeur de sépulcre, et que le poète composa sur son lit de mort; ce livre qui fut son dernier chant, ou son dernier sanglot, s'ouvre par une imprécation :

« Lesamis que j'ai embrassés, quejai aimés, m'ont fait subir les plus indignes traitements. Mon cœur se brise ; là-haut cependant le soleil salue en ri nt le mois de la volupté.

» Le printemps est en fleurs. Dans la verte forêt résonne le chant joyeux des oiseaux; les fleurs et les jeunes flUes sourient d'un sourire virginal ; ô monde charmant, tu es hideux!

» Je serais vraiment tenté de louer l'enfer. Là, jamais de contraste impertinent qui nous mortifie. Pour les cœurs souflrants, la place est bien meilleure là-bas, au bord des eaux nocturnes du Styx.

» Son bruissement mélancolique, le cri rauque et désolé des stymphalides, le chant des furies, si aigu et si strident, et au milieu de tout cela les aboiements de Cerbère.

»Tout cela forme une lugubre harmonie avec le malheur et la tristesse. Dans la sombre vallée de l'empire des ombres, dans les domaines maudits de Proserpine, tout est d'accord avec nos larmes.

» Mais ici, en haut, que le soleil et les roses me torturent cruellement ! le ciel se raille de moi, le bleu ciel, le ciel de mai... ô monde charmant, tu es hideux. »

Q.u'est devenue la patience, la clémence du Livre des Chanis? Le poète portait alors plus vaillamment le poids à.Qs JtLHgc Leiden^ des jeunes douleurs. Si dure que lui fût la vie, il avait pour elle des trésors d'indulgence, et c'est à peine si le ciel lui paraissait moins bleu quand il le voyait à travers ses pleurs.

Tout autres sont les accents du Livre de Lazare, écrit sur le ton d'une ironiehaineuse.Lisezla pièce intitulée An ciel iwous y trouverez des plaisanteries indignes même d'un incrédule, mais surtout d'un mourant.

Lisez cette autre poésie : le Corps et rAine, une des plus belles du recueil. Elle est d'une tristesse navrante. Pourquoi faut-il qu'elle s'achève par un vulgaire jeu de mots, par un calembour misérable?

« Lapauvre âme ditau corps : «Jenete quittepas, je reste avec toi, avec toi je veux m'abîmerdans la nuit et dans la mort, avec toi boire le néant. Tu as toujours été mon second moi, tu m'enveloppais amoureusement comme un vêtement de satin doucement doublé d'hermine. Hélas ! il faut maintenant

que toute nue, toute dépouillée de mon cher corps, un être purement abstrait, je m'en aille errer là-haut, comme un rien bienheureux, dans les royaumes de la lumière, dans ces froids espaces du ciel, où les éternités silencieuses me regardent en bâillant. Elles se traînent là, pleines d'ennui, et font un claquement insipide avec leurs pantoufles de plomb. Oh! cela est effroyable. Oh! reste, reste avec moi, mon corps bien-aimé! »

» Le corps dit à la pauvre âme: «Oh ! console-toi, ne t'afflige pas ainsi. Nous devons supporter en paix le sort que nous fait le destin. J'étais la mèche de la lampe, il faut bien que je me consume; toi, l'esprit, tu seras choisi là-haut pour briller, jolie petite étoile, de la clarté la plus pure. Je ne suis qu'une guenille moi; je ne suis que matière, vaine fusée, il faut que je m'évanouisse et que je redevienne ce que j'ai été, un peu de cendre. Adieu donc, et console-toi. Peut-être d'ailleurs s'amuset-on dans le ciel beaucoup plus que tu ne penses. Si tu rencontres le grand Béer dans la voûte des astres, salue-le mille fois de ma part ^. >•

Pourquoi finir par cette plaisanterie équivoque?

1. Il y a ici un calembour intraduisible en français. Heine joue sur le mot Bar, qui, en allemand, signifie ours (et Grande Ourse}, et qui termine le nom de Meyerbeer.

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Pourquoi rompre par un éclat de rire une plainte poignante? Devant ces brusques oppositions, notre pitié s'effarouche et notre émotion reste interdite. Jamais autrefois Heine n'eût ainsi parlé. Il comprenait plus noblement alors l'austère grandeur de la souffrance et le privilège des pleurs. Mais aujourd'hui la jeunesse s'est éloignée, emportant avec elle cette ardeur généreuse et cette bravoure qui font qu'à vingt ans la douleur a ses voluptés et les larmes ont leur ivresse. L'épreuve terrible des dernières années de Heine le trouva désarmé; pour en sortir vainqueur, il n'avait le secours d'aucune foi, la consolation d'aucune espérance. L'imprudent avait brisé lui-même tous les ressorts de son âme; il s'était blessé de ses propres armes. Ne l'oublions pas, le Heine du Livre des Chants^ jeune, enthousiaste, devint bien vite le Heine des Reischildcr^ des pamphlets et des satires. Dans le Livre de La:{are^ nous sentons cette pointe de sarcasme qui déjà nous blessait dans certaines pièces de la Mer du Nord, et que nous retrouvons ici plus aiguë. C'est que Heine depuis vingt ans l'a affinée sans relâche; depuis vingt ans, il a distillé tant de subtils poisons, qu'une goutte mortelle s'est infiltrée dans ses veines. Il a si longtemps et si cruellement raillé, qu'il a fmi par se faire à son image un Dieu railleur et cruel.

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« Hélas ! écrivait-il moins de deux ans avant de mourir, hélas ! la moquerie de Dieu pèse sur moi. Le grand auteur de Tunivers, l'Aristophane du ciel, a voulu faire sentir vivement au petit auteur terrestre, au soi-disant Aristophane allemand, à quel point ses sarcasmes les plus spirituels n'ont été au fond que de pitoyables piqûres d'épingles, en comparaison des coups de foudre que son « humour » divin sait lancer sur les chétifs mortels.

» Oui, l'amer flot de raillerie que le grand maître déverse sur moi est terrible, et ses épigrammes sont cruelles à faire frémir. Je reconnais humblement sa supériorité, et je me prosterne devant lui dans la poussière. Cependant, quelque faible que soit ma verve créatrice, comparée à celle du grand créateur, la raison éternelle n'en brille pas moins dans ma tête, et j'ai le droit de citer devant son tribunal et de soumettre à sa critique respectueuse la plaisanterie de Dieu, mon seigneur et maître. C'est ainsi que tout humblement j'ose faire observer d'abord que la plaisanterie atroce qu'il m'inflige me semble se prolonger un peu trop ; voilà plus de six ans qu'elle dure, ce qui finit par devenir maussade. Puis je voudrais aussi faire remarquer, en toute humilité, que cette plaisanterie n'est pas neuve, que le grand Aristophane s'en est déjà servi en mainte autre "occasion, et

qu'il a commis ainsi un plagiat sur lui-même. »

Tristes et mesquines railleries! La mort, surtout si longtemps attendue, si cruellement annoncée, devrait être austère et recueillie. Soyons doux envers elle, mais respectueux aussi, et, si nous savons lui sourire, que ce soit d'un sourire serein, sans amertume et sans mépris.

En lisant les derniers vers de Henri Heine, en écoutant cette plainte si âpre, nous nous souvenions d'un mot de George Sand : « Il y a tant de différence, dit-elle, entre la trace des malheurs non mérités et celle des passions iritées ou inassouvies !» Entre le Livre des Chants et celui de La:{are toute la différence est là. La douleur de Heine, si résignée naguère, s'est révoltée; ses pleurs, qui jadis coulaient purs comme le cristal, un fiel amer les a corrompus.

En 1823 déjà, un ami de Heine, le baron de la Motte-Fouqué, s'affligeait moins de ses larmes qu'il ne s'inquiétait de son sourire.

«Ne joue pas avec les serpents, lui disait-il, leur enlacement est si fort !

» Celui qui jusqu'à la tombe joue avec les serpents, jusque dans la tombe les serpents rampent après lui, et quand son cœur veut monter vers le ciel, alors ils l'enserrent de leurs anneaux et le retiennent dans la poudre. » Cette voix prophétique.

ne fut pas entendue. Jusqu'au tombeau Heine a joué avec les serpents: ils ont fini par Tétouffer.

Cependant, au moment de mourir, il s'est encore souvenu de son premier amour. Il a revu non sans attendrissement le chaste et léger fantôme des jeunes années.

« Ce sont surtout, dit-il, les larmes de la petite Juliette qui me reviennent en mémoire. Ce doux regret devient un désir fougueux, et jour et nuit je l'appelle...

» Tu étais une blonde jeune fille, si gracieuse, si gentille et si froide...

» Aux bords du Rhin, près des coteaux couverts de vignes, nous allions jadis pendant les jours d'été; le soleil riait, du calice amoureux des fleurs s'exhalaient des parfums embaumés.

» Mais, toi, tu marchais tranquille auprès de moi, dans ta blanche robe de satin, chaste et digne comme ces images de jeunes filles que dessine le pinceau de Netscher. Ton cœur dans ton corsage était comme un petit glacier.

» Devant les assises de la raison, tu as été complètement absoute. L'arrêt porte ces mots : La petite,

ni par paroles, ni par actions n'a violé une promesse Et cependant mon cœur est obligé de

te condamner. »

C'est la dernière larme de Heine, c'est son dernier retour sur un poétique et triste passé. Juliette! Agnès! innocentes et douloureuses amours qui l'aviez fait poète; vous pouviez le faire héros et martyr, s'il eût laissé s'élargir sa « sainte blessure », s'il eût pieusement conservé dans son cœur le chaste trésor de votre souvenir. Juliette î Agnès ! noms gracieux et changeants de la petite jeune fille, on sait quel autre nom vous avait remplacés! Mais ce nom indigne, jamais la muse de Heine ne voulut le prononcer ; elle lui refusa toujours l'hommage de ses chants. Pauvre muse ! si dans une de ses veilles douloureuses le poète mourant la vit s'asseoir, encore fidèle, à son chevet, il dut rougir et détourner les yeux. A lui aussi elle eût pu dire, la sévère déesse :

Qu'as-tu fait, mon amant, des jours de ta jeunesse?... Qu'as-tu fait de ta vie et de ta liberté ?

Sa vie, hélas ! il l'avait vouée à la raillerie, à la* haine, au rire éternel qui sèche et durcit le cœur. Sa liberté, il l'avait enchaînée de bonne heure, et,

s'il la ressaisissait parfois, c'était pour l'asservir encore à de plus basses amours. Je ne sais rien d'aussi pénible à lire que les études biographiques sur Henri Heine'. Elles nous le montrent, l'ardent et généreux poète d'autrefois, abaissé peu à peu par une liaison vulgaire, au rang des bohèmes et des libertins. Il n'eut même pas, dans ses désordres, l'extravagance romantique de lord Byron ; son inconduite garda toujours quelque chose de médiocre et de bourgeois. Son ménage équivoque était souvent troublé par d'avilissantes querelles, et plus d'un de ses amis refusa constamment de s'asseoir à son méprisable foyer.

En fermant le dernier recueil de ces poésies, on j ette en arrière un regard douloureux. Celui que nous aimions naguère a trahi les généreuses promesses de ses jeunes années : il a un peu démérité de notre estime et de notre pitié. Sur ce lit de mort où le cloue un mal cruel, il souffre plus qu'il n'a jamais souffert, et pourtant nous sentons pour lui moins de compassion qu'autrefois.

« Les roses du jardin étaient belles et il y avait dans leur parfum des séductions charmantes, mais elles se flétrirent vite et elles moururent, rongées par un poison étrange. Depuis lors, une maladie

:. Lire notamment Souvenirs intimes d'Henri Heine, par M. Alexandre AVeill.

l86 LES POÉSIES DE HENRI HEINE

mortelle a frappé aussi le rossignol, le noble chanteur de la nuit, qui faisait la cour à ces roses ; je crois qu'il a pris du même poison. »

Le doute rieur, le doute impie, voilà Tanière liqueur dont Heine s'est abreuvé ; voilà le poison qui a tué la poésie et le poète, les roses et le rossignol !

Robert Schumann

Robert Schumann

râloN âme est sombre ! Hâte-toi d'accorder

*^'la ^^ harpe que je peux encore entendre ! ^^^^' Que sous tes doigts charmants s'exhalent

des soupirs qui touchent mes oreilles ! Si dans mon cœur il reste une espérance, tes concerts l'enchanteront encore. Si dans mes yeux une larme se cache, elle coulera et ne brûlera plus mon cerveau.

» Mais que ton chant soit sauvage et profond ! que tes accents ne soient pas joyeux ! Je te le dis !

ménestrel, il faut que je pleure, ou ce cœur gonflé se brisera. Il a été abreuvé de chagrin, il a souffert longtemps dans l'insomnie et le silence ; et maintenant il faut qu'il éclate s'il ne cède à l'harmonie.» De cette mélodie hébraïque de lord Byron, Schumann a fait un de ses licdcr les plus beaux, mais les moins connus. 11 a mis dans ces strophes un accent déchirant ; il a exalté jusqu'au paroxysme cette plainte désolée. Le musicien est tout entier dans cette brève mélodie, où l'on peut tout admirer : l'intelligence du texte, la hauteur de l'inspiration et la sombre énergie de ces sauvages concerts. Qui donc chante ainsi ? Ce n'est pas, comme le titre pourrait le faire croire, David devant Saiil, mais Schumann lui-même ; c'est lui qui chante et qui pleure ; lui qui

Presse en criant sa harpe sur son cœur!

Est-ce un souvenir douloureux, est-ce le tourment du génie et l'étreinte du Dieu qui lui arrachent de ^tels sanglots ? Non, c'est une plus effrayante vision. Déjà, le maître avaic senti sur son front de trop brûlantes haleines. Plus d'une fois il n'avait pas reconnu sa muse. Au lieu d'elle, un fantôme hideux avait hanté ses nuits. Depuis longtemps il marchait, comme Orphée contre les

Spectres de l'enfer, sa lyre victorieuse à la main ; mais il pressentait que la folie serait la plus forte et que rien ne la pourrait conjurer, même les voix tutélaires, qui, l'une après l'autre, se taisaient au fond de son cœur.

My soiil is dark ! Mon âme est sombre ! Telle était l'âme de Schumann, et son génie n'en fut que le reflet.

Nous ne voyons, avant Schumann, aucun musicien auquel le rattache une évidente filiation. On nommerait plutôt ses descendants que ses ancêtres. Il est le premier de sa race, et l'on regrette presque qu'il n'en soit pas le dernier, lorsqu'on entend certaines œuvres soi-disant inspirées de la sienne.

« Mes imitateurs, disait Michel-Ange, ne feront que des sottises. » D'un abord moins redoutable, et d'un exemple en apparence plus facile, Schumann n'en était peut-être que plus dangereux. Son influence expliquerait, sans les excuser, maintes productions contemporaines. Q,ue de musiciens l'ont voulu suivre, qui se sont égarés sur ses pas ! Les Raff, les Brahms, pour ne parler que des Allemands, et des meilleurs, ont beau se réclamer de son nom : disciples laborieux, ils ont retrouvé la manière, le procédé, mais non le génie du maître. Leur école pèche par la violence.

Elle abuse de la force, elle accumule les duretés et les discordances. Le germe de ce défaut était déjà, chez Schumann, dans l'excès, dans l'outrance de la passion, dans une âpreté parfois excessive, que ses imitateurs ont poussée jusqu'à la sauvagerie.

Ce n'est pas tout. La musique, après Schumann, est souvent tombée dans l'obscurité comme dans la violence. Avec la grâce elle a perdu la clarté. Sous ce rapport non plus, Schumann n'est pas irréprochable, et, de ses successeurs, la critique peut remonter à lui. Deux causes le rendent parfois obscur : le défaut de sûreté dans l'intuition première ; et, dans les développements, le défaut de ce fil conducteur, de cette trame suivie, que les Latins appelaient /^//^r ; l'absence de cette idée directrice qui fait la vie des œuvres d'art comme elle fait celle des êtres organisés, selon la définition d'un illustre physiologiste.

Schumann a des pensées originales, parfois sublimes ; mais, pour les fixer et les retenir, il lui manque la promptitude et la sûreté du regard intérieur. Sous son œil incertain, l'idée se trouble, puis s'efface, ne laissant après elle qu'un fantôme, l'ombre de sa réalité vaguement entrevue.

Une vision aussi rapide est forcément incomplète : elle explique pourquoi les idées de Schu-

mann restent trop souvent stériles. Il ne suit pas avec ténacité les déductions rationnelles de sa pensée; l'imagination l'emporte sans que la raison le retienne.

Si nous demandons la raison, même au génie, ce n'est pas la raison qui désanchante et décolore, mais celle qui coordonne et harmonise. Raison lumineuse, qui satisfait l'esprit sans refroidir le cœur, et donne au Beau cette splendeur du Vrai chère à Platon. Elle seule met dans les œuvres irréprochables, dans les fresques de Raphaël et les discours de Bossuet, dans les frises de Phidias et les symphonies de Beethoven, l'équilibre etl'unité, l'eurythmie, pour appeler de son nom grec cette heureuse proportion, suprême élément de la suprême beauté. Loin d'être incompatible avec le génie, une telle raison en est inséparable. Loin d'entraver son vol, elle le soutient et le porte à des cimes où, sans elle, il n'atteindrait pas.

On sent trop, dans certaines œuvres de Sch'umann, quelquefois dans sa musique de piano, souvent dans sa musique de chambre et dans ses symphonies, l'absence de cette raison souveraine. Au moindre détour, l'idée échappe au compositeur, et, s'il parvient à la rejoindre, c'est après une course heurtée à mille obstacles. Il ne sait ni la transformer ni l'agrandir. Sans la, développer

il la reproduit : c'est un orateur qui se répète. Une admiration exagérée avait désigné Schumann comme un successeur de Beethoven. On l'a nommé quelque part de ce nom redoutable. Mais les Beethoven, s'ils ont jamais des successeurs, les attendent plus longtemps. Entre Beethoven et tout autre, fût-ce Schumann, un rapprochement serait téméraire. N'a-t-on pas dit qu'il n'y avait qu'un Beethoven, comme il n'y a qu'un soleil ? Par un accord sublime, et parfait en lui seulement, Beethoven a joint à toute la liberté de l'imagination toute la discipline de la raison. Une logique inflexible, presque nécessaire, est partout, sauf peut-être dans quelques-unes de ses dernières œuvres, maîtresse de sa pensée. Ecoutez une de ses symphonies, par exemple V Héroïque. Avec quelle précision se dessine d'abord l'idée fondamentale! Comme elle est exposée et définie! Peu à peu elle s'élargit, comme s'élargissent sur l'eau les rides formées autour d'une pierre qui tombe. Elle se dilate, s'accroît de sa propre substance; elle emplit bientôt de son expansion prodigieuse les cercles toujours concentriques et toujours grandissants qui la contiennent, mais ne la contraignent pas. Les instruments la modifient sans l'altérer, et, sans la dénaturer, la transforment toujours. Enfin, lorsque le génie tenace du com-

ROBERT SCHUMAXN

positeur Ta pénétrée à fond, lorsqu'il a prodigué, pour Tembellir, les timbres et les rythmes, les sonorités et les harmonies; lorsque, tour à tour affirmée ou contredite, mais jamais oubliée, l'idée qui tenait en deux mesures a fécondé cinquante pages et débordé en flots toujours renouvelés, vous la croyez épuisée, vide, comme un fruit savoureux dont s'est exprimé le suc. Mais soudain ses éléments dispersés se rassemblent. Les voix qui s'étaient désunies se retrouvent; elles éclatent à la fois, et l'idée reconquise ramène à son unité victorieuse toutes les parties de cet ensemble grandiose qui s'appelle une symphonie. On a défini l'architecture une musique fixée; on serait tentéd'appelerla musique unearchitecture sonore, non pas cependant la musique de Schumann, car il ne conçut jamais de ces magnifiques ordonnances où se déployait à l'aise le génie du maître des neuf symphonies.

Avec moins de puissance que Beethoven, Schumann eut aussi moins de variété et moins de grandeur. Sa plainte irritée ne s'apaisa guère. Il fut de ceux qui ne veulent pas être consolés. Presque jamais il n'a souri, comme Beethoven lui-même avait daigné sourire. Et cependant sa douleur éveille en nous un écho moins profond. Avec Beethoven, on se fortifie et Ton s'élève;

avec Schumann, on risque un peu de s'énerver, de s'amollir. L'un semble avoir soufl'ert d'un mal personnel et passager; l'autre, des blessures qui sont éternellement vives au cœur de l'humanité.

La souffrance de Beethoven est plus saine. Le lamcnio déchirant qui porte le nom de la comtesse Juliette exprime une peine immense, mais une austérité héroïque et la fierté d'une mâle douleur. Beethoven souffre comme Dante et Michel- Ange, ces grands patients. Il complète avec eux une triste et superbe trinité.

Si nous plaçons Schumann au-dessous de Beethoven, nous le plaçons encore très haut. Le mot de Jésus : « Il y a plus d'une demeure dans la maison de mon Père » est vrai du royaume des esprits comme du royaume des âmes. Schumann, trop ignoré parmi nous, vaut qu'on le connaisse. Il est, par certains côtés, le musicien de la jeunesse, comme on a dit que Musset en était le poète. De la jeunesse il a, sinon l'entrain et la gaîté, du moins la passion et la fièvre, et la poétique rêverie. Si tout n'a pas été révélé à son génie, si toutes les voix n'ont point parlé à ses oreilles, il en est qu'il a merveilleusement comprises et dont il a redit les chants avec des accents nouveaux. Dans l'expression de certaines douleurs ou de certaines tristesses, de cqUq fiera mal inconia

dont parle le Tasse, son éloquence est sans rivale.

Il faut donc admirer Schumann; mais ce n'est pas assez : il faut l'aimer aussi; l'aimer pour ses malheurs, pour sa brève et sombre destinée, pour l'effroyable aventure qui le jeta vivant dans de pires ténèbres que celle de la mort. Nous voudrions gagner à Schumann, avec l'admiration, la sympathie et l'affectueuse compassion qui nous portent nous-même à parler de lui. Que ne peuton pratiquer toujours ainsi le précepte de M. Renan, et ne jamais écrire, que de ce qu'on aime !

N a fait sur Schumann divers travaux,études ou notices biographiques. Les plus importants ont paru en Allemagne. Outre un livre de Reissmann, citons seulement celui de Joseph W. von Wasielewski, publié à Dresde en 1858, et traduit partiellement par M. F. Herzog dans le journal musical le Ménestrel {\%(i% et 1869). En France, on ne s'est guère occupé jusqu'ici de Schumann. Cependant on a publié à son sujet, il y a vingt ans, un travail de M. le baron Ernouf. C'est à cette étude et à celle de Wasielew^ski que nous avons emprunté presque tous les renseignements qui vont suivre. Quoique la biographie, même des plus grands hommes, n'offre souvent qu'un intérêt secondaire, et qu'on les connaisse mieux par leurs œuvres que par leur vie, il ne faut pas trop sacrifier les faits aux idées. Surtout, en matière d'art l'histoire ne doit pas dominer la critique.

mais elle peut l'aider utilement, ajouter à la précision de ses vues et à l'autorité de ses jugements.

Robert Schumann naquit à Zwickau, petite ville de Saxe, le 8 juin 1810. Son aïeul paternel, Friedrich Gottlob Schumann, était un simple ministre de village. Son père, Auguste Schumann, n'avait point une nature vulgaire. De bonne heure, il eut des goûts et des aptitudes littéraires; mais ses parents, qui le destinaient au commerce, le firent impitoyablement entrer chez un négociant de Leipzig. Cette contrainte précoce, douloureusement ressentie par l'enfant, est peut-être l'origine de la maladie de langueur à laquelle devait succomber Auguste Schumann. Cependant, son apprentissage commercial à Leipzig ne l'empêcha pas de suivre les cours de l'Université. Après quelques années de lutte et de mauvaise fortune, après s'être marié en 1795, il finit par se résigner au commerce, mais du moins au commerce presque littéraire de la librairie. Il y réussit. La maison qu'il fonda avec un de ses frères à Zwickau, où il s'établit en 1808, subsista, prospère et considérée, jusqu'en 1840.

M'"' Auguste Schumann, la mère de Robert, se nommait Johanna Christiana Schnabel. Elle avait reçu une éducation ordinaire. D'un esprit naturellement étroit, encore rétréci par les préjugés, elle

entrava longtemps la vocation de son fils. Étrangère à l'art, elle tenait les artistes pour gens de peu. Elle chérissait pourtant et gâtait Robert, qu'elle appelait son « point lumineux » et qui était le dernier de ses enfants. Les trois frères et la sœurdeSchumann moururent avant lui. Sa sœur succomba à une maladie mentale analogue à celle qui devait l'emporter lui-même.

Aucun prodige n'illustra les jeunes années du maître. Il n'eut pas l'enfance extraordinaire de Mozart, par exemple, dont le génie naissant frappait d'étonnement, presque d'effroi, les archiduchesses d'Autriche et les prélats romains. A huit ans, perdu tout au fond de sa province, Schumann essayait des accords sur un vieux piano relégué dans l'arrière-boutique paternelle. Il ne connut ni les succès précoces, ni les tournées triomphales à travers les cours princières. Les débuts de Schumann furent humbles, ses premières études austères. C'est en 1819, au retour d'une excursion à Carlsbad où il avait entendu Moschelès, que son goût pour la musique éclata. Son père, qui l'encourageait, confia l'enfant à un modeste professeur de Zv^^ickau, nommé Kuntsch. Trop peu fortuné pour acheter de la musique gravée, le pauvre maître avait patiemment copié lui-même un grand nombre d'œuvres classiques. Dans ces

recueils, composés avec goût, et qui furent les premiers livres de Schumann, Sébastien Bach occupait heureusement une place d'honneur, qu'il garda toujours dans l'admiration de Robert.

Cependant, l'enfant progressait. Bientôt son père voulut l'envoyer auprès de Weber, qui résidait alors à Dresde. Mais, soit que Weber ait été empêché, soit que la mauvaise volonté de M'"' Schumann ait contrarié les projets de son mari, Robert ne reçut jamais les leçons du grand musicien. Peu après, son père vint à mourir. Schumann avait alors seize ans. Cette mort eut sur lui beaucoup d'influence. Il perdait le gardien, le défenseur de son génie. Et puis son âme était faite pour la douleur : la première larme l'emplit d'amertume. Schumann appartenait dès lors à la mélancolie. Il s'attrista peu à peu. Il regarda la vie, et elle lui fit peur. Il s'émut à l'avance des réalités inévitables et de l'idéal inaccessible. Sa mère, insensible à ses prières, le contraignait à l'étude du droit. Il souffrait comme son père avait souffert autrefois. Trois ans se passèrent, partagés entre le droit et la musique, ou plutôt perdus pour l'un et pour l'autre, sans que rien pût vaincre la volonté de Mme Schumann ni les répugnances de Robert. Le pauvre garçon se consolait autant par la poésie que par la musique ; si l'on peut appeler

consolantes les émotions que lui donnaient ses livres préférés. Son auteur de prédilection était Jean-Paul Richter, pour lequel il avait une admiration exaltée. Sa mélancolie trouvait dans cette poésie malsaine un dangereux aliment. En France, on parle beaucoup de Jean-Paul, que Ton connaît à peine. Dans son livre de V Allemagne^ Henri Heine lui consacre des pages qui mériteraient d'être citées. Il parle sévèrement de la « confusion baroque, des grotesques allures de son style, qui est si difficile à goûter. Il est impossible, ajoutet-il, à une tête française, claire et bien ordonnée, de se faire une idée de ce style jean-paulesque. » On trouverait aisément dans Tesprit de Richter les défauts que nous reprochions à Schumann : désordre, embarras dans les développements. Du reste, Heine a raison : Richter est peu accessible aux Français. Il nous choque par le fond et par la forme, il manque de mesure et de clarté. Mais les âmes allemandes peuvent l'entendre et le goûter. Leur sentimentalité nébuleuse flotte dans cette nuit épaisse comme dans un délicieux crépuscule. Non pas que les ténèbres de Jean-Paul ne s'illuminent parfois, mais de fugitifs éclairs qui les laissent plus profondes.

Schumann resta toute sa vie sous l'influence de Richter. Plus d'une fois même il s'inspira de lui,

témoin ce mélancolique épithalame, composé dans sa jeunesse pour le mariage d'un de ses frères. Nous le reproduisons d'après M. Ernouf :

«Le printemps épanchelibéralement sur nous ses trésors; ses dons sont dans toutes les mains, parent toutes les chevelures; mais, parmi ces fleurs, celle du myrte est la reine aujourd'hui. Toute douleur se fond en sourires, et le génie de l'amour imprime doucement sur vos jeunes visages son baiser de feu. Tout ce que vous aviez jamais éprouvé de tendre et de doux dans la région juvénile des songes, tous les pressentiments les plus délicieux de l'âme deviennent soudain des réalités.

» Quand les orages de la vie viendront assaillir votre frêle esquif; quand la douleur, sourde torture, envahira votre âme, à vous deux sachez vous suffire et gardez dans une confiante union la noble paix du cœur. Qu'incessamment un génie consolateur se penchesur vos chagrins. Qu'il vousrende purifiées, transformées en perles dans les cieux, toutes les larmes que vous aurez dû verser icibas ! »

La correspondance de Robert pendant ses années d'études et de contrainte est également imprégnée de l'esprit de Richter. Il écrivait à l'un de ses amis en 1828 : « Si l'humanité entière lisait

Jean-Paul, elle deviendrait meilleure, tout en se trouvant plus malheureuse.

>/ Pour moi. il in a rendu presque fou. Mais toujours Tarc-en-ciel d^e la paix plane au-dessus des larmes, et le cœur se sent singulièrement élevé et doucement régénéré... Adieu donc, et sois heureux! Que tous les bons génies de l'homme soient avec toi, et que celui des larmes de joie t'accompagne éternellement! »

Et ailleurs : « Hélas! le monde, sans Thomme, que serait-il! Un immense cimetière, le sommeil des morts sans rêves, une nature sans fleurs et sans printemps, une lanterne magique sans lumière. Et pourtant ce monde, avec Thomme, qu'est-il? Un épouvantable cimetière de rêves engloutis, un jardin planté de cyprès et de saules pleureurs, une lanterne magique avec des figures éplorées... Oui, mon Dieu, voilà ce qu'il est, le monde!.. Adieu donc, cher ami, puisse ta vie n'avoir pas plus de nuages qu'il n'en faut pour la douce harmonie d'un beau crépuscule, pas plus de brouillards que lesvapeurs légères qui forment le disque argenté de la lune, quand, assis le soir sur les ruines du vieux château, tu contemples tour à tour la vallée fleurie et le ciel étoile !.. Me vois-tu également assis parmi des ruines, celles de mes châteaux en l'air évanouis? Je pleure ^en contem-

plant riiorizon gris et terne qui borne désormais ma vie... en songeant à tout ce que j'ai dû m'arracher du cœur, où la plaie saigne toujours ! »

Le moment approchait où Schumann allait tout quitter pour la musique. A Heidelberg comme à Leipzig, le droit lui répugnait de plus en plus; l'étudiant malgré lui ne possédait même pas de Digeste. En 1828 et 1829, les tentations n'avaient pas manqué : il avait entendu Paganini; il avait fait la connaissance de Wieck, l'éminent professeur, dont il devait un jour épouser la fille. Enfin, il s'était passionnément épris de l'œuvre de Schubert, qui venait de mourir. Les voix qui depuis longtemps l'appelaient devenaient déplus en plus impérieuses : il leur obéit enfin. Le jo juillet 1830, il adressa à sa mère « la lettre la plus importante qu'il eût écrite dans sa vie ». Il voulait se livrer tout entier à l'art, et à l'art seulement. De guerre lasse, et sur l'avis favorable de Wieck, Mme Schumann se laissa fléchir et consentit. Ce fut pour Robert comme une délivrance. «Jeretrouve enfin, écrivait-il à Wieck, assez de calme dans la joie pour pouvoir écrire. Il me semble que j'ai un soleil dans le cœur. Le sentier de la science escalade des montagnes âpres et stériles ; celui de l'art a aussi les siennes, mais ce sont des collines d'Orient où abondent les rêves, les espérances et

les fleurs. » Hélas ! les fleurs sont rares sur tous les chemins, et la voie de Schumann allait être douloureuse. Il devait y marcher le front couronné de cyprès, de ce rameau sombre qu'une amie rencontrée un jour en Italie lui avait laissé comme gage d'un funèbre avenir.

A peine libre, Schumann commença, sous la direction de Wieck, des études sérieuses. 11 avait à regagner beaucoup de temps perdu. Mais en tout il allait à l'extrême, et son ardeur inconsidérée le porta bientôt à des excès dont il se repentit. Pianiste de mérite et déjà renommé, il ne voulut pas entièrement sacrifier la virtuosité à la composition. Il inventa, pour perfectionner son mécanisme, un exercice barbare. Tous ceux qui jouent du piano savent que l'une des principales difficultés de l'exécution tient à la subordination étroite du quatrième doigt au troisième. Des cinq doigts de la main, le quatrième (le troisième pour les violonistes) est à la fois le plus faible et le moins libre. Dépourvu d'un muscle exclusivement affecté à ses mouvements, il n'obtient qu'à force de travail et de fatigue une indépendance rarement parfaite. A cette faiblesse, providentielle, comme le dit plaisamment M. Ernouf, à cette faiblesse « sans laquelle le monde appartiendrait aux pianistes », Schumann entreprit imprudemment

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de remédier. Il imagina un système de cordes et de poulies, grâce auquel il pouvait, tout en exerçant son quatrième doigt, maintenir le troisième fortement relevé. Il travaillait ainsi plusieurs heures chaque jour. Mais bientôt vinrent les crampes, puis l'engourdissement et presque la paralysie de la main droite. Schumann en perdit à peu près l'usage et ne devint jamais un pianiste hors ligne. A défaut de la main droite, il se consolait, j'allais dire il se vengeait avec la gauche. Il est sans pitié pour elle. Il l'épuisé en traits vertigineux, en transitions harmoniques d'une complication terrible. Ce ne sont que doubles octaves à fianchir d'un bond, accords à plaquer avec une puissance foudroyante. On sent presque toujours dans les compositions pour piano de Schumann l'embarras d'un exécutant empêché. Elles sont plus que difficiles, elles sont gauches. La musique de certains maîtres, de Weber, par exemple, de Chopin même, est parfois aussi malaisée, mais, pour employer un terme de métier, elle est mieux dans les doigts.

A la composition Schumann ajouta la critique. L'art allemand lui semblait en péril. Weber, Beethoven, Schubert, n'étaient plus. La musique nationale était muette et l'école italienne en faveur. Schumann craignit, peut-être trop vive-

ment, Tinfluence rossinienne, et c'est contre elle qu'il s'arma, lui et ses compagnons. Avec quelques amis, à Leipzig, en 1834, il fonda, sous le nom de DaviJs Biindlcrschaft (ligue des compagnons de David), une sorte de confédération artistique. Sous divers pseudonymes, les membres de cette association rédigeaient an journal intitulé : die Ncue Zeiischrift fiir Miisik (Nouvelle Gazette musicale). Guerre fut déclarée aux Philistins,auxartistes médiocres, aux critiques sans compétence, aux auditeurs sans jugement. Il ne s'agissait de rien moins que de réformer l'esthétique contemporaine et de diriger le goût public. A vingt-cinq ans on a de ces audaces. « Nous voulons, écrivaient les jeunes apôtres, faire revivre le souvenir des vieux maîtres et de leurs œuvres, et prouver que les nouveaux-venus de l'art ne peuvent se fortifier qu'à cette source si pure. Nous voulons aussi combattre, comme anti-artistique, cette école dernière qui ne vise qu'à mettre en lumière la virtuosité superficielle. Enfin, nous espérons hâter l'avènement d'une nouvelle ère poétique. Si nous avons agi quelquefois avec trop d'emportement, qu'on veuille bien mettre dans la balance la chaude admiration avec laquelle le vrai mérite artistique a toujours été reconnu et apprécié par nous en toute occasion. Nous n'écrivons

pas pour enrichir le marchand, nous écrivons pour honorer l'artiste. »

Belles promesses, qui ne furent pas toutes tenues. Non que nous suspections la bonne foi de Schumann ou l'indépendance de ses jugements. D'ailleurs, il a souvent bien jugé. Il a rappelé des oubliés et signalé des inconnus. Le vieux Bach restait son dieu, mais il félicitait le jeune Mendelssohn de jeter quelque charme sur l'oratorio, que Bach avait fait trop austère. 11 avait également pour Chopin une sympathie qui peut sembler moins naturelle, mais qu'il exprima chaleureusement quand fut publiée la fantaisie smv Don Juan, l'une des premières œuvres du maître alors presque ignoré.

Malgré tout, il est peu de compositeurs qui, dans la critique, un jour ou l'autre, ne finissent par s'égarer. Schumann méconnut l'immortelle beauté des Hiigucnois *. De même Mendelssohn parlait plus que légèrement de Robert le Diable, et Weber avait pour Beethoven des sévérités qui nous scandalisent. Bien d'autres exemples (Wagner serait des plus nouveaux et des plus concluants), prouveraient encore l'incompatibilité presque ab-

I. Voir : Gesammeîte Schriften iiber Musik iind Musiker, von Robert Schumann. Leipzig; Georg Wigand's Verlag 1854, t. II, p. 220 et suiv.

solue des facultés de production et de critique chez les artistes. Mais ne les plaignons pas; leur part est la meilleure, car le génie qui crée est plus grand que l'esprit qui juge.

Schumann avait vingt-six ans lorsqu'il sentit naître un amour qui fut son unique amour, un amour auquel on s'opposa d'abord comme à son génie. Il s'éprit de Clara Wieck, la fille de son maître. Mais il était pauvre. Et puis Wieck redoutait, plus encore que la pauvreté, le mal qui menaçait l'esprit toujours plus troublé du jeune homme. On a dit que, vers 183 1 ou 1832, forcé par les bienséances de quitter la maison où Wieck l'avait reçu d'abord, mais où grandissait la jeune Clara, Robert prit des habitudes funestes. Dans les brasseries de Leipzig, il aurait passé de trop longues soirées à fumer et à boire. Que demandait-il à cette double ivresse? Fuyait-il un rêve trop doux ou des hallucinations trop pressantes? Hélas! si Schumann s'enivra jamais, ce fut sans doute comme Alfred de Musset, dont M. Ernouf le rapproche à ce propos. Souvenons-nous d'un sonnet douloureux, de cet aveu sans honte, sinon sans amertume.

Ah! ce qui n'est qu'un mal, n'en faites pas un vice. Dans ce verre où je cherche à noyer mon supplice, Laissez plutôt tomber quelques pleurs de pitié !

-]2 ROBERT SCHUM\NN

Comme le poète, plus que le poète peut-être, il faut plaindre le musicien et lui pardonner.

En 1840 seulement, malgré des résistances obstinées, après des formalités pénibles, Schumann ép ousa enfin Mlle Wieck. Qu'on nous permette ici de rendre à Mme Schumann un hommage d'admiration et de reconnaissance. Elle a fait pour Schumann presque autant que lui-même. Les grandes œuvres du maître, ses œuvres vraiment glorieuses ont été composées depuis sonmariage, dans la sérénité d'un bonheur tranquille. Cette âme tourmentée avait trouvé unasile : elle s'y apaisait et s'yreposait. Une main pieuse protégeait la flamme divine contre les souffles qui l'eussent fait trembler. Mme Schumann veilla quinze ans. Quinze ans elle défendit le génie menacé dont elle avait pris la tutelle sainte, et dont elle eût achevé le salut s'il eût pu être sauvé. Elle fut la tendre gardienne de cette pensée dont elle est encore la plus éloquente interprète. Elle partagera la gloire de Schumann comme elle a partagé son infortune, et comme elle a été à la peine passagère, elle sera à l'éternel honneur.

L'année du mariage de Schumann, 1840, fut la plus heureuse peut-être, et, à coup sûr. Tune des. plus glorieuses de sa vie. Ce fut l'année des chants, Licderjahr. En t 844, Schumann visita Pétersbourg, où il fut très bien accueilli; au retour, il quitta

Leipzig pour Dresde. En 1848, il écrivit Matifrcd, un chef-d'œuvre, et ce Faust inachevé, qui fut le plus sublime effort de son génie. Nommé « Directeur de musique » à Diisseldorf en 1833, il fut bientôt forcé de donner sa démission : la folie approchait. Dès 1855, un malheur de famille, la mort d'une jeune belle-sœur, Tavait jeté dans une crise dont il ne se souvint jamais sans terreur. La surexcitation nerveuse à laquelle il était en proie s'exaltait de plus en plus. Les hallucinations revenaient sans cesse. La nuit se faisait dans son âme, mais non pas le silence. Si les voix harmonieuses s'éteignaient, d'autress'étaient élevées, qui le troublaient de leurs odieux concerts. Des chants bizarres éclataient à ses oreilles. 11 s'éveillait parfois pour fixer les folles inspirations de son délire. Les ombres des maîtres morts lui dictaient des mélodies insensées. Un soir enfin, au mois de février 1854, il causait avec quelques amis et paraissait tranquille. Tout à coup il se leva et courut se jeter dans le Rhin, Des bateliers l'en retirèrent vivant, mais irrémédiablement fou. La raison ne lui revint jamais. Il languit encore plus d'une année dans une maison de santé, près de Bonn, et mourut le 12 juillet 1856, à l'âge de quarante-six ans.

Qui pourrait expliquer cette mystérieuse fraternité du génie et de la folie, et le passage sur une

mêmetête du soufflede vie et du souffle de mort? Au début d'un de ses livres ^, George Sand a rencontré ce problème ets'en estémue. Avec quelle éloquence elle a chanté la lutte de Jacob contre l'ange, cette lutte qu'elle avait contemplée et qui l'avait saisie de pitié, presque d'épouvante! Qui ne connaîtl'apostrophe sublime : << Et toi aussi, tu as souffert un martyre inexorable! Et toi aussi tu as été cloué sur une croix!.. Dieu posa sur ton front une main chaude de colère, et en un instant ta raison t'abandonna, l'ordre divin établi dans les fibres de ton cerveau fut bouleversé. » L'âme de Schumann était trop faible; elle plia sous le fardeau.

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