Un siècle de musique française
E temps que regrettait le poète, le musicien peut le regretter comme lui. 11 y a sans doute quelque imprudence à Tavouer : car, de nos jours, les réactionnaires sont suspects, même en musique. Parler de Topera
comique! autant vaudrait parler des Bouffons; et le public commence à se soucier du Prévaux- Clercs ou de la Dame blanche autant que de ia Somtiambule ou de V Italienne à Alger. Moins encore peut-être ; car les plus pauvres partitions de Bellini ou de Rossini^ qui ne demandent que d'agiles virtuoses, les rencontrent parfois. Grâce à eux, elles reparaissent à l'étranger, et même chez nous, sur des théâtres de vogue passagère, mais de bonne compagnie. Grétry, Hérold, Boïeldieu et tant d'autres ne connaissent même plus ces retours. On ne les joue guère, on ne les aime plus; le culte de nos vieilles gloires se perd de jour en jour. Nous voudrions le relever. Nous voudrions rendre à nos maîtres un hommage national et ramener sur une suite plus que séculaire de chefs-d'œuvre français l'admiration du public, que l'on détourne d'eux et que l'on finira par égarer. Un jour peut-être, on délaissera plus d'une œuvre violente et compliquée, pour revenir aux œuvres douces et claires. On se ressouviendra peut-être alors de Zampa, d'Isabelle et de Mergy, d'Anna, de la vieille Marguerite et de Julien d'Avenel; du petit Chaperon-Rouge et de Richard Cœur-de-lion, du Déserteur et de Joconde. Bien des élucubrations gigantesques tomberont, et, sous la poussière de leur chute, on retrouvera des
œuvres charmantes et fraîches encore, que cette chute n'aura pas écrasées. Elles relèveront la tête, comme des fleurs parmi les ruines. On les admirera, on les aimera de nouveau pour leur beauté délicate, et la musique aura retrouvé sa grâce et son sourire.
Mais le temps n'est pas encore venu. On l'a dit : «Notre siècle est ivre de science » et l'art luimême a subi cette ivresse. Nous sommes des premiers à le constater, à saluer le progrès immense de la musique moderne. Les maîtres contemporains ont accoutumé notre oreille à des richesses orchestrales etharmoniques,àdes combinaisons ingénieuses ou puissantes dont elle ne voudrait plus se passer. Si la musique a parfois été plus belle, elle n'a jamais été mieux faite, et c'est quelque chose. Grétry écrivait déjà, dans ses Essais^ que, pour faire un compositeur, il faut la science et le génie. « Celui qui n'a que la science n'a qu'une moitié du tout; celui qui n'a que le génie a le tout, dont il ne peut rien faire, celui qui n'a ni génie ni science est un pauvre compositeur ; celui qui a autant de génie que de science pour le mettre à profit est le meilleur de tous ; enfin, moins un compositeur a de génie, plus il se fortifie en science pour être quelque chose.» — Tout cela est fort sage. Aujourd'hui nous n'avons plus
guère qu'une moitié du tout : l'autre reviendra peut-être un jour.
C'est donc à des savants que nous venons parler, sinon d'ignorants, du moins de naïfs, de primitifs. Le moindre écolier d'aujourd'hui révélerait tout un nouvel art aux maîtres d'autrefois, sauf à gagner davantage encore avec eux, si le génie s'apprenait comme le métier.
Il y a plus : l'idéal, ainsi que le procédé de la musique, s'est transformé. Cet art, le plus récent de tous, a fait, depuis le commencement du siècle, un pas considérable, et comme un bondprodigieux. Beethoven a brisé les formes primitives de la pensée, et, quand ses symphonies ont paru, quand a retenti sa voix souveraine, le monde a compris que le temps des précurseurs et des prophètes était passé ; il a reconnu le dieu: ecce deus I Tous les grands musiciens qui l'ont précédé, Italiens ou Allemands : Pergolèse et Haendel, Bach, Haydn et Mozart, se fondent en lui; tous ceux qui Tout suivi rMendelssohn, Berlioz, Schumann,Meyerbeer émanent de lui. Beethoven a créé la musique contemporaine, comme Léonard et Michel-Ange ont créé la peinture de la renaissance. Il a eu comme eux la révélation de l'âme moderne. Dans ses chants comme dans leurs tableaux, la nouvelle humanité s'est reconnue.
Un observateur attentif des grandes évolutions de l'art dans ses rapports avec Thistoire et la philosophie, un critique éminent, a très justement signalé cette relation étroite entrela pensée moderne etla musique. Après nous avoir montré la musique couvant pendant un siècle et demi en Italie, de Palestrina à Pergolèse, puis éclatant dans les psaumes de Marcello, dans les fugues austères et les graves cantates de Bach, belle comme l'antique chez Gluck, souriante chez Haydn et chez Mozart, M. Taine aborde la musique moderne : « Rien d'étonnant, dit-il, dans l'apparition de ce nouvel art; car il correspond à l'apparition d'un nouveau génie, celui du personnage régnant, de ce malade inquiet et ardent que j'ai essayé de vous peindre; c'est à cette âme que Beethoven, Mendelssohn, Weber ont parlé ; c'est pour elle aujourd'hui que Meyerbeer, Berlioz et Verdi essaient d'écrire; c'est à sa sensibilité outrée et raffinée, c'est à ses aspirations indéterminées et démesurées que la musique s'adresse. Elle est toute faite pour cet office et il n'y a aucun art qui réussisse aussi bien qu'elle à le remplir... Elle convient mieux que tout autre art pour exprimer les pensées flottantes, les songes sans forme, les désirs sans objet et sans limites, le pêle-mêle douloureux et grandiose d'un cœur troublé qui aspire à tout et ne s'attache
à rien. C'est pourquoi avec les agitations, les mécontentements et les espérances de la démocratie moderne, elle est sortie de ses contrées natales pour se répandre sur toute l'Europe, et vous voyez aujourd'hui les symphonies les plus compliquées attirer la foule dans cette France où la musique nationale s'était jusqu'ici réduite au vaudeville et à la chanson i. »
M. Taine a raison. La transformation s'est accomplie. A des besoins, à des idées nouvelles, il fallait un art nouveau, et l'art s'est renouvelé. Qui songe à le regretter ? Qui voudrait, comme l'Arabe épouvanté, renfermer dans le vase qui le tenait captif, le génie délivré? Il n'est pas question de reculer, mais de regarder un instant derrière nous, et, sans nier le présent, de ne pas renier le passé.
Nous pouvons, par l'opéra comique, rattacher aux temps anciens les temps nouveaux. La chaîne semble fragile, mais elle guide fidèlement la main qui la suit, sans la charger ni la meurtrir. Est-elle rompue aujourd'hui, cette chaîne délicate? Plus d'un le pense et s'en applaudit. Il faut en finir, dit-on, avec les vieilles chansons. Et, d'ailleurs, le succès éphémère d'un genre récent, déjà aban-