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Nous avons dû adoucir les termes allemands

la poésie de Heine. Brusquement il' éclate insolent, presque sacrilège, sur ce visage encore humide de pleurs. Cet éclat soudain nous surprend et nous scandalise. On peut justement s'étonner, s'affliger même qu'un poète ait ainsi parlé, qu'il ait grossièrement travesti les fables merveilleuses qui charmèrent l'enfance de l'humanité. Ces dieux qu'un instant il a plaints, il les méprise maintenant. Il ne les évoque que pour en rire, il insulte à la beauté qui courbait les Grecs aux pieds de leurs statues ! Il se moque d'Amphitrite, qu'il appelle la grosse femme-poisson ; et les filles de Nérée, les belles et compatissantes Océanides qui jadis avaient pourtantconsolé sa peine, illestraite de sottes. Hélas ! il les a fait fuir pour jamais ! elles ne sortiront plus de leurs grottes de corail, elles n'élèveront plus sur les flots bleus leurs épaules ruisselantes. Tous les mythes radieux de la religion antique que Chénier avait respectés et chéris, Heine les a parodiés. Il a profané les saintes reliques du passé et brutalement détruit les mensonges divins dont s'est désabusée notre raison, mais dont notre imagination ne sera jamais désenchantée.

Si, du moins, détaché des illusions passagères, il eût cru aux éternelles vérités, on pardonnerait la raillerie des superstitions anciennes à la fière

assurance des dogmes nouveaux. Mais Heine avait rame essentiellement impie. Il n'eut la dévotion d'aucun culte, la ferveur d'aucune foi. Il comprit la poésie du christianisme, sans en reconnaître la vérité; il aima presque Jésus, mais il ne crut pas en lui. Pourtant il eut dans sa jeunesse un mouvement de tendresse et de pitié pour ce pauvre enfant affligé, sous les traits duquel Tamour parut autrefois sur la terre.

« Il fut obligé de s'enfuir, dit-il, comme un chevreuil timide, poursuivi par les sots et les docteurs. L'amour fut trahi, vendu pour de l'argent ; il fut outragé, flagellé, crucifié. Mais les sept soupirs que l'amour poussa en mourant, brisèrent les sept châteaux d'airain que Satan s'était construits devant les portes du ciel; et, quand s'ouvrirent béantes les sept plaies de l'amour, les sept cieux se rouvrirent aussitôt, accueillant pécheurs et fidèles. C'est l'amour, ô mon bien-aimé, que tu as vu comme un cadavre sur le sein maternel de la femme désolée. Oh ! crois-moi, à ce cadavre glacé peut se réchauffer encore une humanité tout entière; de ce sang naissent de plus belles fleurs que n'en produisent les orgueilleux jardins d'Al-Raschid, et, des yeux de cette femme désolée, coule une huile plus douce que n'en fourniront jamais toutes les roses de Chiraz. >>

Ce n est pas le cœur d'Henri Heine qui parle ainsi, c'est son imagination; ce n'est pas le croyant, c'est le poète. C'est le poète seulement qu'émeut le douloureux sacrifice du Golgotha, c'est le poète qui pleure avec Marie... comme il avait pleuré naguère avec Phœbé.

On sait que pendantplusieurs années Heine fut, avant de mourir, la proie des plus cruelles tortures. Une paralysie implacable avait gagné peu à peu tous ses membres ; ses yeux ne pouvaient même plus s'ouvrir sans le secours d'une main amie. Il se mourait lentement, en pays étranger, presque dans la pauvreté, presque dans l'isolement, soigné par une femme dont il avait fini par légitimer. l'amour, visité par quelques rares amis, assez originaux, disait-il amèrement, pour lui demeurer fidèles.

Sur le seuil redoutable où le retinrent de si longues souffrances, à l'entrée d'un monde inconnu, Heine ne trembla pas, il faut le reconnaître. Mais son courage fut moins la résignation d'un martyr que le mépris d'un sceptique. Il mourut sans peur, mais non sans âpreté ni révolte. Sa dernière heure, cette heure qui devrait être toujours une heure de miséricorde et de pitié suprême fut pleine de rancune et de colère : avant de quitter la vie il ne put lui pardonner.

Le Livre de La^are^ ce livre dont le nom seul exhale une odeur de sépulcre, et que le poète composa sur son lit de mort; ce livre qui fut son dernier chant, ou son dernier sanglot, s'ouvre par une imprécation :

« Lesamis que j'ai embrassés, quejai aimés, m'ont fait subir les plus indignes traitements. Mon cœur se brise ; là-haut cependant le soleil salue en ri nt le mois de la volupté.

» Le printemps est en fleurs. Dans la verte forêt résonne le chant joyeux des oiseaux; les fleurs et les jeunes filles sourient d'un sourire virginal ; ô monde charmant, tu es hideux!

» Je serais vraiment tenté de louer l'enfer. Là, jamais de contraste impertinent qui nous mortifie. Pour les cœurs souftrants, la place est bien meilleure là-bas, au bord des eaux nocturnes du Styx.

» Son bruissement mélancolique, le cri rauque et désolé des stymphalides, le chant des furies, si aigu et si strident, et au milieu de tout cela les aboiements de Cerbère.

»Tout cela forme une lugubre harmonie avec le malheur et la tristesse. Dans la sombre vallée de l'empire des ombres, dans les domaines iUiaudits de Proserpine, tout est d'accord avec nos larmes.

» Mais ici, en haut, que le soleil et les roses me torturent cruellement ! le ciel se raille de moi, le bleu ciel, le ciel de mai... ô monde charmant, tu es hideux. »

Qu'est devenue la patience, la clémence du Livre des Chants'^ Le poète portait alors plus vaillamment le poids àQsJujige Leiden^ des jeunes douleurs. Si dure que lui fût la vie, il avait pour elle des trésors d'indulgence, et c'est à peine si le ciel lui paraissait moins bleu quand il le voyait à travers ses pleurs.

Tout autres sont les accents du Livre de La^are^ écrit sur le ton d'une ironiehaineuse.Lisezla pièce intitulée Au ciel : vous y trouverez des plaisanteries indignes même d'un incrédule, mais surtout d'un mourant.

Lisez cette autre poésie : le Corps etVAme^ une des plus belles du recueiL Elle est d'une tristesse navrante. Pourquoi faut-il qu'elle s'achève par un vulgaire jeu de mots, par un calembour misérable?

« La pauvre âme ditau corps : «Jenete quittepas, je reste avec toi, avec toi je veux m'abîmerdans la nuit et dans la mort, avec toi boire le néant. Tt| as toujours été mon second moi, tu m'enveloppaiî amoureusement comme un vêtement de satin dou cernent doublé d'hermine. Hélas! il faut maintenan;

que toute nue, toute dépouillée de mon cher corps^unêtre purement abstrait, je m'en aille errer là-haut, comme un rien bienheureux, dans les royaumes de la lumière, dans ces froids espaces du ciel, où les éternités silencieuses me regardent en bâillant. Elles se traînent là, pleines d'ennui, et font un claquement insipide avec leurs pantoufles de plomb. Oh! cela est eff'royable. Oh! reste, reste avec moi, mon corps bien-aimé! »

» Le corps dit à la pauvre âme: «Oh ! console-toi, ne t'afflige pas ainsi. Nous devons supporter en paix le sort que nous fait le destin. J'étais la mèche ie la lampe, il faut bien que je me consume; toi, ['esprit, tu seras choisi là-haut pour briller, jolie Detite étoile, de la clarté la plus pure. Je ne suis ][u'une guenille moi; je ne suis que matière, vaine usée, il faut que je m'évanouisse et que je redeaenne ce que j'ai été, un peu de cendre. Adieu lonc, et console-toi. Peut-être d'ailleurs s'amuse- -on dans le ciel beaucoup plus que tu ne penses, i tu rencontres le grand Béer dans la voûte des stres, salue-le mille fois de ma part ^. » Pourquoi finir par cette plaisanterie équivoque?

1. Ily a ici un calembour intraduisible en français. Heine )ue sur le mot B'àr, qui, en allemand, signifie ours (et fraude Ourse), et qui termine le nom de Meyerbeer.

l8o LES POÉSIES

Pourquoi rompre par un éclat de rire une plainte poignante? Devant ces brusques oppositions, notre pitié s'effarouche et notre émotion reste interdite. Jamais autrefois Heine n'eût ainsi parlé. Il comprenait plus noblement alors l'austère grandeur delà souffrance et le privilège des pleurs. Mais aujourd'hui la jeunesse s'est éloignée, emportant avec elle cette ardeur généreuse et cette bravoure qui font qu'à vingt ans la douleur a ses voluptés et les larmes ont leur ivresse. L'épreuve terrible des dernières années de Heine le trouva désarmé; pour en sortir vainqueur, il n'avait le secours d'aucune foi, la consolation d'aucune espérance. L'imprudent avait brisé lui-même tous les ressorts de son âme; il s'était blessé de ses propres armes. Ne l'oublions pas, le Heine du Livre des Chants^ jeune,, enthousiaste, devint bien vite le Heine des Reiseaider ^ des pamphlets et des satires. Dans le Livre de La^are^ nous sentons cette pointe de sarcasme qui déjà nous blessait dans certaines pièces de la Mer du Nord^ et que nous retrouvons ici plus aiguë. C'est que Heine depuis vingt ans l'a affinée sans relâche; depuis vingt ans, il a distillé tant de subtils poisons, qu'une goutte mortelle s'est infiltrée dans ses veines. Il a si longtemps et si cruellement raillé, qu'il a fini par se faire à son image un Dieu railleur et cruel.

DE HENf^I HEINE l8l

« Hélas! écrivait-il moins de deux ans avant de mourir, hélas! la moquerie de Dieu pèse sur moi. Le grand auteur de l'univers, l'Aristophane du ciel, a voulu faire sentir vivement au petit auteur terrestre, au soi-disant Aristophane allemand, à quel point ses sarcasmes les plus spirituels n'ont été au fond que de pitoyables piqûres d'épingles, en comparaison des coups de foudre que son « humour » divin sait lancer sur les chétifs mortels.

»Oui, l'amer flot de raillerie que le grand maître déverse sur moi est terrible, et ses épigrammes sont cruelles à faire frémir. Je reconnais humblement sa supériorité, et je me prosterne devant lui dans la poussière. Cependant, quelque faible que soit ma verve créatrice, comparée à celle du grand créateur, la raison éternelle n'en brille pas moins dans ma tète^ et j'ai le droit de citer devant son tribunal et de soumettre à sa critique respectueuse la plaisanterie de Dieu, mon seigneur et maître. C'est ainsi que tout humblement j'ose faire observer d'abord que la plaisanterie atroce qu'il m'inflige me semble se prolonger un peu trop ; voilà plus de six ans qu'elle dure, ce qui finit par devenir maussade. Puis je voudrais aussi faire remarquer, en toute humilité, que cette plaisanterie n'est pas neuve, que le grand Aristophane s'en est déjà servi en mainte autre occasion, et

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qu'il a commis ainsi un plagiat sur lui-même. »

Tristes et mesquines railleries! La mort, surtout si longtemps attendue, si cruellement annoncée, devrait être austère et recueillie. Soyons doux envers elle, mais respectueux aussi, et, si nous savons lui sourire, que ce soit d'un sourire serein, sans amertume et sans mépris.

En lisant les derniers vers de Henri Heine, en écoutant cette plainte si âpre, nous nous souvenions d'un mot de George Sand : « Il y a tant de différence, dit-elle, entre la trace des malheurs non mérités et celle des passions iritées ou inassouvies!» Entre le Livre des Chants et celui de La^^are toute la différence est là. La douleur de Heine, si résignée naguère, s'est révoltée; ses pleurs, qui jadis coulaient purs comme le cristal, un fiel amer les a corrompus.

En 1823 déjà, un ami de Heine, le baron de la Motte-Fouqué, s'affligeait moins de ses larmes qu'il ne s'inquiétait de son sourire.

^Ne joue pas avec les serpents, lui disait-il, leur enlacement est si fort !

» Celui qui jusqu'à la tombe joue avec les serpents, jusque dans la tombe les serpents rampent après lui, et quand son cœur veut monter vers le ciel, alors ils l'enserrent de leurs anneaux et le retiennent dans la poudre. » Cette voix prophétique.

DE HENRI HEINE l^)

ne fut pas entendue. Jusqu'au tombeau Heine a joué avec les serpents : ils ont fini par l'étoufifer.

Cependant, au moment de mourir, il s'est encore souvenu de son premier amour. Il a revu non sans attendrissement le chaste et léger fantôme des jeunes années.

« Ce sont surtout, dit-il, les larmes delà petite Juliette qui me reviennent en mémoire. Ce doux regret devient un désir fougueux, et jour et nuit je l'appelle...

» Tu étais une blonde jeune fille, si gracieuse, si gentille et si froide...

» Aux bords du Rhin, près des coteaux couverts de vignes, nous allions jadis pendant les jours d'été; le soleil riait, du calice amoureux des fleurs s'exhalaient des parfums embaumés.

» Mais, toi, tu marchais tranquille auprès de moi, dans ta blanche robe de satin, chaste et digne comme ces images de jeunes filles que dessine le pinceau de Netscher. Ton cœur dans ton corsage était comme un petit glacier.

» Devant les assises de la raison, tu as été complètement absoute. L'arrêt porte ces mots: La petite,

ni par paroles, ni par actions n'a violé une promesse Et cependant mon cœur est obligé de

te condamner. »

C'est la dernière larme de Heine, c'est son dernier retour sur un poétiqueettristepassé. Juliette! Agnès ! innocentes et douloureuses amours qui l'aviez fait poète; vous pouviez le faire héros et martyr, s'il eût laissé s'élargir sa « sainte blessure », s'il eût pieusement conservé dans son cœur le chaste trésor de votre souvenir. Juliette! Agnès ! noms gracieux et changeants de la petite jeune fille, on sait quel autre nom vous avait remplacés! Mais ce nom indigne, jamais la muse de Heine ne voulut le prononcer ; elle lui refusa toujours l'hommage de ses chants. Pauvre muse! si dans une de ses veilles douloureuses le poète mourant la vit s'asseoir, encore fidèle, à son chevet, il dut rougir et détourner les yeux. A lui aussi elle eût pu dire, la sévère déesse :

Qu'as-tu fait, mon amant, des jours de ta jeunesse?. . Qu'as-tu fait de ta vie et de ta liberté ?

Sa vie, hélas ! il l'avait vouée à la raillerie, à la haine, au rire éternel qui sèche et durcit le cœur. Sa liberté, il l'avait enchaînée de bonne heure, et,

s'il la ressaisissait parfois, c'était pour Tasservir encore à de plus basses amours. Je ne sais rien d'aussi pénible à lire que les études biographiques sur Henri Heine'. Elles nous le montrent, l'ardent et généreux poète d'autrefois, abaissé peu à peu par une liaison vulgaire, au rang des bohèmes et des libertins. Il n'eut même pas, dans ses désordres, l'extravagance romantique de lord Byron ; son inconduite garda toujours quelque chose de médiocre et de bourgeois. Son ménage équivoque était souvent troublé par d'avilissantes querelles, et plus d'un de ses amis refusa constamment de s'asseoir à son méprisable foyer.

En fermant le dernier recueil de ces poésies, on jette en arrière un regard douloureux. Celui que nous aimions naguère a trahi les généreuses promesses de ses jeunes années : il a un peu démérité de notre estime et de notre pitié. Sur ce lit de mort où le cloue un mal cruel, il souffre plus qu'il n'a jamais souffert, et pourtant nous sentons pour lui moins de compassion qu'autrefois.

«Les roses du jardin étaient belles et il y avait dans leur parfum des séductions charmantes, mais elles se flétrirent vite et elles moururent, rongées par un poison étrange. Depuis lors, une maladie

1. Lire notamment Souvenirs intimes iVHcnri Hcinc^ par M. Alexandre Weill.

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