‹ Un siècle de musique françaiseChapitre 13 sur 21 · LES POÉSIES DE HENRI HEINE · texte numérisé non relu

LES POÉSIES DE HENRI HEINE

mortelle a frappé aussi le rossignol, le noble chanteur de la nuit, qui faisait la cour à ces roses; je crois qu'il a pris du même poison. >

Le doute rieur, le doute impie, voilà l'amère liqueur dont Heine s'est abreuvé ; voilà le poison qui a tué la poésie et le poète, les roses et le rossignol !

Robert Schumann

Robert Schumatin

ON âme est sombre ! Hâte-toi d'accorder la harpe que je peux encore entendre ! Que sous tes doigts charmants s'exhalent des soupirs qui touchent mes oreilles ! Si dans mon cœur il reste une espérance, tes concerts l'enchanteront encore. Si dans mes veux une larme se cache, elle coulera et ne brûlera plus mon cerveau.

» Mais que ton chant soit sauvage et profond ! que tes accents ne soient pas joyeux! Je te le dis!

ménestrel, il faut que je pleure, ou ce cœur gonflé se brisera. Il a été abreuvé de chagrin, il a souffert longtemps dans Tinsomnie et le silence ;et maintenant il faut qu'il éclate s'il ne cède à l'harmonie.» De cette mélodie hébraïque de lord Byron, Schumann a fait un de ses lieder les plus beaux, mais les moins connus. 11 a mis dans ces strophes un accent déchirant ; il a exalté jusqu'au paroxysme cette plainte désolée. Le musicien est tout entier dans cette brève mélodie, où l'on peut tout admirer : l'intelligence du texte, la hauteur de l'inspiration et la sombre énergie de ces sauvages concerts. Qui donc chante ainsi ? Ce n'est pas, comme le titre pourrait le faire croire, David devant Saiil, mais Schumann lui-même ; c'est lui qui chante et qui pleure ; lui qui

Presse en criant sa harpe sur son cœur!

Est-ce un souvenir douloureux, est-ce le tourment du génie et l'étreinte du Dieu qui lui arrachent de tels sanglots ? Non, c'est une plus effrayante vision. Déjà, le maître avaic senti sur son front de trop brûlantes haleines. Plus d'une fois il n'avait pas reconnu sa muse. Au lieu d'elle, un fantôme hideux avait hanté ses nuits. Depuis longtemps il marchait, comme Orphée contre les

spectres de Tenfer, sa lyre victorieuse à la main ; mais il pressentait que la folie serait la plus forte et que rien ne la pourrait conjurer, même les voix tutélaires, qui, Tune après l'autre, se taisaient au fond de son cœur.

My soûl is darli ! Mon âme est sombre ! Telle était l'âme de Schumann, et son génie n'en fut que le reflet.

Nous ne voyons, avant Schumann, aucun musicien auquel le rattache une évidente filiation. On nommerait plutôt ses descendants que ses ancêtres. Il est le premier de sa race, et l'on regrette presque qu'il n'en soit pas le dernier, lorsqu'on entend certaines œuvres soi-disant inspirées de la sienne.

« Mes imitateurs, disait Michel-Ange, ne feront que des sottises. » D'un abord moins redoutable, et d'un exemple en apparence plus facile, Schumann n'en était peut-être que plus dangereux. Son influence expliquerait, sans les excuser, maintes productions contemporaines. Que de musiciens l'ont voulu suivre, qui se sont égarés I sur ses pas ! Les Raff, les Brahms, pour ne parler que des Allemands, et des meilleurs, ont beau se réclamer de son nom : disciples laborieux, ils ont I retrouvé la manière, le procédé, mais non le gé- ; nie du maître. Leur école pèche par la violence.

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Elle abuse de la force, elle accumule les duretés et les discordances. Le germe de ce défaut était déjà, chez Schumann, dans l'excès, dans l'outrance de la passion, dans une âpreté parfois excessive, que ses imitateurs ont poussée jusqu'à la sauvagerie.

Ce n'est pas tout. La musique, après Schumann, est souvent tombée dans l'obscurité comme dans la violence. Avec la grâce elle a perdu la clarté. Sous ce rapport non plus, Schumann n'est pas irréprochable, et, de ses successeurs, la critique peut remonter à lui. Deux causes le rendent parfois obscur : le défaut de sûreté dans l'intuition première ; et, dans les développements, le défaut de ce fil conducteur, de cette trame suivie, que les Latins appelaient ténor ; l'absence de cette idée directrice qui fait la vie des œuvres d'art comme elle fait celle des êtres organisés, selon la définition d'un illustre physiologiste.

Schumann a des pensées originales, parfois sublimes ; mais, pour les fixer et les retenir, il lui manque la promptitude et la sûreté du regard intérieur. Sous son œil incertain, l'idée se trou-i ble, puis s'efface, ne laissant après elle qu'un fan-j tome, l'ombre de sa réalité vaguement entrevue,^

Une vision aussi rapide est forcément incom-jj plète : elle explique pourquoi les idées de Schu-

mann restent trop souvent stériles. Il ne suit pas avec ténacité les déductions rationnelles de sa pensée; l'imagination l'emporte sans que la raison le retienne.

Si nous demandons la raison, même au génie, ce n'est pas la raison qui désanchante et décolore, mais celle qui coordonne et harmonise. Raison lumineuse, qui satisfait Tesprit sans refroidir le cœur, et donne au Beau cette splendeur du Vrai chère à Platon. Elle seule met dans les œuvres irréprochables, dans les fresques de Raphaël et les discours de Bossuet, dans les frises de Phidias et les symphonies de Beethoven, l'équilibre etTunité, l'eurythmie, pour appeler de son nom grec cette heureuse proportion, suprême élément de la suprême beauté. Loin d'être incompatible avec le génie, une telle raison en est inséparable. Loin d'entraver son vol, elle le soutient et le porte à des cimes où, sans elle, il n'atteindrait pas.

On sent trop, dans certaines œuvres de Schumann, quelquefois dans sa musique de piano, souvent dans sa musique de chambre et dans ses I symphonies, l'absence de cette raison souveraine. jAu moindre détour, l'idée échappe au composijteur, et, s'il parvient à la rejoindre, c'est après june course heurtée à mille obstacles. 11 ne sait ni la transformer ni l'agrandir. Sans la développer

il la reproduit : c'est un orateur qui se répète. Une admiration exagérée avait désigné Schumann comme un successeur de Beethoven. On Fa nommé quelque part de ce nom redoutable. Mais les Beethoven, s'ils ont jamais des successeurs, les attendent plus longtemps. Entre Beethoven et tout autre, fût-ce Schumann, un rapprochement serait téméraire. N'a-t-on pas dit qu'il n'y avait qu'un Beethoven, comme il n'y a qu'un soleil? Par un accord sublime, et parfait en lui seulement, Beethoven a joint à toute la liberté de l'imagination toute la discipline de la raison. Une logique! inflexible, presque nécessaire, est partout, sauf peut-être dans quelques-unes de ses dernières œuvres, maîtresse de sa pensée. Ecoutez une de ses symphonies, par exemple rHéro'iqtie, Avec quelle précision se dessine d'abord l'idée fondamentale! Comme elle est exposée et définie! Peu à peu elle s'élargit, comme s'élargissent sur l'eau les rides formées autour d'une pierre qui tombe. Elle se dilate, s'accroît de sa propre substance; elle emplit bientôt de son expansion prodigieuse les cercles toujours concentriques et toujours grandissants qui la contiennent, mais ne la con-j traignent pas. Les instruments la modifient sans» l'altérer, et, sans la dénaturer, la transforment toujours. Enfin, lorsque le génie tenace du com-

positeur l'a pénétrée à fond, lorsqu'il a prodigué, pour l'embellir, les timbres et les rythmes, les sonorités et les harmonies; lorsque, tour à tour affirmée ou contredite, mais jamais oubliée, Tidée qui tenait en deux mesures a fécondé cinquante pages et débordé en flots toujours renouvelés, vous la croyez épuisée, vide, comme un fruit savoureux dont s'est exprimé le suc. Mais soudain ses éléments dispersés se rassemblent. Les voix qui s'étaient désunies se retrouvent; elles éclatent à la fois, et l'idée reconquise ramène à son unité victorieuse toutes les parties de cet ensemble grandiose qui s'appelle une symphonie. On a défini l'architecture une musique fixée; on serait tentéd'appelerla musique unearchitecture sonore, non pas cependant la musique de Schumann, car il ne conçut jamais de ces magnifiques ordonnances où se déployait à l'aise le génie du maître des neuf symphonies.

Avec moins de puissance que Beethoven, Schumann eut aussi moins de variété et moins de grandeur. Sa plainte irritée ne s'apaisa guère. Il fut de ceux qui ne veulent pas être consolés. Presque jamais il n'a souri, comme Beethoven lui-même avait daigné sourire. Et cependant sa douleur éveille en nous un écho moins profond. Avec Beethoven, on se fortifie et Ton s'élève;

avec Schumann, on risque un peu de s'énerver, de s'amollir. L'un semble avoir souffert d'un mal personnel et passager; l'autre, des blessures qui sont éternellement vives au cœur de l'humanité.

La souffrance de Beethoven est plus saine. Le lamenio déchirant qui porte le nom de la comtesse Juliette exprime une peine immense, mais une austérité héroïque et la fierté d'une mâle douleur. Beethoven souffre comme Dante et Michel- Ange, ces grands patients. Il complète avec eux une triste et superbe trinité.

Si nous plaçons Schumann au-dessous de Beethoven, nous le plaçons encore très haut. Le mot de Jésus : « Il y a plus d'une demeure dans la maison de mon Père » est vrai du royaume des esprits comme du royaume des âmes. Schumann, trop ignoré parmi nous, vaut qu'on le connaisse. Il est, par certains côtés, le musicien de la jeunesse, comme on a dit que Musset en était le poète. De la jeunesse il a, sinon l'entrain et la gaîté, du moins la passion et la fièvre, et la poétique rêverie. Si tout n'a pas été révélé à son génie, si toutes les voix n'ont point parlé à ses oreilles, il en est qu'il a merveilleusement comprises et dont il a redit les chants avec des accents nouveaux. Dans l'expression de certaines douleurs ou de certaines tristesses, de cqHq fiera malinco7iia

ROBERT SCHUMANN lOy

dont parle le Tasse, son éloquence est sans

rivale.

II faut donc admirer Schumann; mais ce n'est pas assez : il faut l'aimer aussi ; l'aimer pour ses malheurs, pour sa brève et sombre destinée pour l'effroyable aventure qui le jeta vivant dans de pires ténèbres que celle de la mort. Nous voudrions gagner à Schumann, avec l'admiration la sympathie et l'affectueuse compassion qui nous portent nous-même à parler de lui. Que ne peuton pratiquer toujours ainsi le précepte de M Renan, et ne jamais écrire, que de ce qu'on aime '

N a fait sur Schumann divers travaux,études ou notices biographiques. Les plus importants ont paru en Allemagne. Outre un livre de Reissmann, citons seulement celui de Joseph W. von Wasielewski, publié à Dresde en 1858, et traduit partiellement par M. F. Herzog dans le journal musical le Ménestrel {l'è^i et 1869). En France, on ne s'est guère occupé jusqu'ici de Schumann. Cependant on a publié à son sujet, il y a vingt ans, un travail de M. le baron Ernouf. C'est à cette étude et à celle de Wasielewski que nous avons emprunté presque tous les renseignements qui vont suivre. Qiioique la biographie, même des plus grands hommes, n'offre souvent qu'un intérêt secondaire, et qu'on les connaisse mieux par leurs œuvres que par leur vie, il ne faut pas trop sacrifier les faits aux idées. Surtout, en matière d'art l'histoire ne doit pas dominer la critique.

mais elle peut Taider utilement, ajouter à la précision de ses vues et à l'autorité de ses jugements.

Robert Schumann naquit à Zwickau, petite ville de Saxe, le 8 juin 1810. Son aïeul paternel, Friedrich Gottlob Schumann, était un simple ministre de village. Son père, Auguste Schumann, n'avait point une nature vulgaire. De bonne heure, il eut des goûts et des aptitudes littéraires; mais ses parents, qui le destinaient au commerce, le firent impitoyablement entrer chez un négociant de Leipzig. Cette contrainte précoce, douloureusement ressentie par l'enfant, est peut-être l'origine de la maladie de langueur à laquelle devait succomber Auguste Schumann. Cependant, son apprentissage commercial à Leipzig ne l'empêcha pas de suivre les cours de l'Université. Après quelques années de lutte et de mauvaise fortune, après s'être marié en 1795, il finit par se résigner au commerce, mais du moins au commerce presque littéraire de la librairie. Il y réussit. La maison qu'il fonda avec un de ses frères à Zwickau, où il s'établit en 1808, subsista, prospère et consi-, dérée, jusqu'en 1840.

M""' Auguste Schumann, la mère de Robert, se nommait Johanna Christiana Schnabel. Elle avait reçu une éducation ordinaire. D'un esprit naturellement étroit, encore rétréci par les préjugés, elle

entrava longtemps la vocation de son fils. Etrangère à l'art, .elle tenait les artistes pour gens de peu. Elle chérissait pourtant et gâtait Robert, qu'elle appelait son « point lumineux » et qui était le dernier de ses enfants. Les trois frères et la sœurdeSchumann moururentavant lui. Sa sœur succomba à une maladie mentale analogue à celle qui devait remporter lui-même.

Aucun prodige n'illustra les jeunes années du maître. Il n'eut pas l'enfance extraordinaire de Mozartj par exemple, dont le génie naissant frappait d'étonnement, presque d'eiïroi, les archiduchesses d'Autriche et les prélats romains. A huit ans, perdu tout au fond de sa province, Schumann essayait des accords sur un vieux piano relégué dans l'arrière-boutique paternelle. Il ne connut ni les succès précoces, ni les tournées triomphales à travers les cours princières. Les débuts de Schumann furent humbles, ses premières études austères. C'est en 1819, au retour d'une excursion à Carlsbad où il avait entendu Moschelès, que son

! goût pour la musique éclata. Son père, qui Tencourageait, confia fenfant à un modeste profes-

I seur de Zwickau, nommé Kuntsch. Trop peu for-

j tuné pour acheter de la musique gravée, le pauvre maître avait patiemment copié lui-même un

' grand nombre d'œuvres classiques. Dans ces

recueils^ composés avec goût^ et qui furent les premiers livres de Schumann, Sébastien Bach occupait heureusement une place d'honneur, qu'il garda toujours dans l'admiration de Robert.

Cependant, l'enfant progressait. Bientôt son père voulut l'envoyer auprès de Weber, qui résidait alors à Dresde. Mais, soit que Weber ait été empêché, soit que la mauvaise volonté de M"'^Schumann ait contrarié les projets de son mari, Robert ne reçut jamais les leçons du grand musicien. Peu après, son père vint à mourir. Schumann avait alors seize ans. Cette mort eut sur lui beaucoup d'influence. Il perdait le gardien, le défenseur de son génie. Et puis son âme était faite pour la douleur : la première larme l'emplit d'amertume. Schumann appartenait dès lors à la mélancolie. Il s'attrista peu à peu. Il regarda la vie, et elle lui fit peur. Il s'émut à l'avance des réalités inévitables et de l'idéal inaccessible. Sa mère, insensible à ses prières, le contraignait à l'étude du droit. Il souffrait comme son père avait souffert autrefois. Trois ans se passèrent, partagés entre le droit et la musique, ou plutôt perduspour l'un et pour l'autre, sans que rien pût vaincre la volonté de Mme Schumann ni les répugnances de Robert. Le pauvre garçon se consolait autant par la poésie que par la musique ; si l'on peut appeler

consolantes les émotions que lui donnaient ses livres préférés. Son auteur de prédilection était Jean-Paul Richter, pour lequel il avait une admiration exaltée. Sa mélancolie trouvait dans cette poésie malsaine un dangereux aliment. En France, on parle beaucoup de Jean-Paul, que l'on connaît à peine. Dans son livre de r Allemagne^ Henri Heine lui consacre des pages qui mériteraient d'être citées. Il parle sévèrement de la « confusion baroque, des grotesques allures de son style, qui est si difficile à goûter. Il est impossible, ajoutet-il, à une tête française, claire et bien ordonnée, de se faire une idée de ce style jean-paulesque. » On trouverait aisément dans Tesprit de Richter les défauts que nous reprochions à Schumann : désordre, embarras dans les développements. Du reste, Heine a raison : Richter est peu accessible aux Français. Il nous choque par le fond et par la forme, il manque de mesure et de clarté. Mais les âmes allemandes peuvent l'entendre et le goûter. Leur sentimentalité nébuleuse flotte dans cette nuit épaisse comme dans un délicieux crépuscule. Non pas que les ténèbres de Jean-Paul ne s'illuminent parfois, mais de fugitifs éclairs qui les laissent plus profondes.

Schumann resta toute sa vie sous l'influence de Richter. Plus d'une fois même il s'inspira de lui,

témoin ce mélancolique épithalame, composé dans sa jeunesse pour le mariage d'un de ses frères. Nous le reproduisons d'après M. Ernouf :

« Le printemps épanche libéralement sur nous ses trésors; ses dons sont dans toutes les mains, parent toutes les chevelures; mais, parmi ces fleurs, celle du myrte est la reine aujourd'hui. Toute douleur se fond en sourires, et le génie de l'amour imprime doucement sur vos jeunes visages son baiser de feu. Tout ce que vous aviez jamais éprouvé de tendre et de doux dans larégion juvénile des songes, tous les pressentiments les plus délicieux de l'âme deviennent soudain des réalités.

» Quand les orages de la vie viendront assaillir votre frêle esquif; quand la douleur, sourde torture, envahira votre âme, à vous deux sachezvous suffire et gardez dans une confiante union la noble paix du cœur. Qu'incessamment un génie consolateur se penchesur vos chagrins. Qu'il vousrende purifiées, transformées en perles dans les cieux, toutes les larmes que vous aurez dû verser içibas ! »

La correspondance de Robert pendant ses an- j nées d'études et de contrainte est également imprégnée de l'esprit de Richter. Il écrivait à l'un de ses amis en 1828 : « Si l'humanité entière lisaitl

Jean-Paul, elle deviendrait meilleure, tout en se trouvant plus malheureuse.

» Poiirmoi^ il ma rendit presque fou. Mais toujours l'arc-en-ciel de la paix plane au-dessus des larmes, et le cœur se sent singulièrement élevé et doucement régénéré... Adieu donc, et sois heureux! Q,ue tous les bons génies de l'homme soient avec toi^ et que celui des larmes de joie t'accompagne éternellement! »

Et ailleurs : « Hélas! le monde, sans l'homme, que serait-il! Un immense cimetière, le sommeil des morts sans rêves, une nature sans fleurs et sans printemps, une lanterne magique sans lumière. Et pourtant ce monde, avec l'homme, qu'est-il? Un épouvantable cimetière de rêves engloutis, un jardin planté de cyprès et de saules pleureurs, une lanterne magique avec des ligures éplorées... Oui, mon Dieu, voilà ce qu'il est, le monde!.. Adieu donc, cher ami, puisse ta vie n'avoir pas plus de nuages qu'il n'en faut pour la douce harmonie d'un beau crépuscule, pas plus de brouillards que les vapeurs légères qui forment le disque argenté de la lune, quand, assis le soir sur les i ruines du vieux château, tu contemples tour à itour la vallée fleurie et le ciel étoile !.. Me vois-tu légalement assis parmi des ruines, celles de mes

•châteaux en l'air évanouis? Je pleure en contem-

plant riiorizon gris et terne qui borne désormais ma vie... en songeant à tout ce que j'ai dû m'arracher du cœur, où la plaie saigne toujours ! »

Le moment approchait où Schumann allait tout| quitter pour la musique. A Heidelberg comme k\ Leipzig, le droit lui répugnait de plus en plus; rétudiant malgré lui ne possédait même pas de Digeste. En 1828 et 1829, les tentations n'avaient pas manqué : il avait entendu Paganini; il avait fait la connaissance de Wieck, l'éminent profes-j seur, dont il devait un jour épouser la fille. Enfin, il s'était passionnément épris de l'œuvre de Schu-| bert, qui venait de mourir. Les voix qui depuis longtemps l'appelaient devenaient déplus en plus impérieuses : il leur obéit enfin. Le jo juillet 1830,1 il adressa à sa mère « la lettre la plus important( qu'il eût écrite dans sa vie ». Il voulait se livrer] tout entier à l'art, et à l'art seulement. De guerrej lasse, et sur l'avis favorable de Wieck, Mme Schu-j mann se laissa fléchir et consentit. Ce fut pourj Robert comme une délivrance. «Je retrouve enfin,, écrivait-il à Wieck, assez de calme dans la joie pour pouvoir écrire. Il me semble que j'ai un soleil dans le cœur. Le sentier de la science escalade des montagnes âpres et stériles; celui de l'art a aussi les siennes, mais ce sont des colline* d'Orient où abondent les rêves, les espérances ei

les fleurs. » Hélas ! les fleurs sont rares sur tous les chemins, et la voie de Schumann allait être douloureuse. Il devait y marcher le front couronné de cyprès, de ce rameau sombre qu'une amie rencontrée un jour en Italie lui avait laissé comme gage d'un funèbre avenir.

A peine libre, Schumann commença, sous la direction de Wieck, des études sérieuses. Il avait k regagner beaucoup de temps perdu. Mais en tout il allait à l'extrême, et son ardeur inconsidérée le porta bientôt à des excès dont il se repentit. Pianiste de mérite et déjà renommé, il lie voulut pas entièrement sacrifier la virtuosité à [a composition. Il inventa, pour perfectionner son mécanisme, un exercice barbare. Tous ceux qui jouent du piano savent que l'une des principales difficultés de l'exécution tient à la subordination étroite du quatrième doigt au troisième. Des cinq doigts de la main, le quatrième (le troisième pour .es violonistes) est à la fois le plus faible et le noiris libre. Dépourvu d'un muscle exclusivement iffecté à ses mouvements, il n'obtient qu'à force le travail et de fatigue une indépendance rarement parfaite. A cette faiblesse, providentielle, comme le dit plaisamment M. Ernouf, à cette faiplesse « sans laquelle le monde appartiendrait aux pianistes :^, Schumann entreprit imprudemment

de remédier. Il imagina un système de cordes et de poulies, grâce auquel il pouvait, tout en exerçant son quatrième doigt, maintenir le troisième fortement relevé. Il travaillait ainsi plusieurs heures chaque jour. Mais bientôt vinrent les crampes, puis l'engourdissement et presque la paralysie de la main droite. Schumann en perdit à peu près Tusage et ne devint jamais un pianiste hors ligne. A défaut de la main droite, il se consolait, j'allais dire il se vengeait avec la gauche. Il est sans pitié pour elle. Il l'épuisé en traits vertigineux, en transitions harmoniques d'une complication terrible. Ce ne sont que doubles octaves à fianchir d'un bond, accords à plaquer avec une puissance foudroyante. On sent presque toujours dans les compositions pour piano de Schumann l'embarras d'un exécutant empêché. Elles sont plus que difficiles, elles sont gauches. La musique de certains maîtres, de Weber, par exemple, de Chopin même, est parfois aussi malaisée, mais, pour employer un terme de métier, elle est mieux dans les doigts.

A la composition Schumann ajouta la critique. L'art allemand lui semblait en péril. Weber, Beethoven, Schubert, n'étaient plus. La musique nationale était muette et l'école italienne en faveur. Schumann craignit, peut-être trop vive-

ment, Tinfluence rossinienne, et c'est contre elle qu'il s'arma, lui et ses compagnons. Avec quelques amis, à Leipzig, en 1834, il fonda, sous le nom de Davids Bundlcrschaft (ligue des compagnons de David), une sorte de confédération artistique. Sous divers pseudonymes, les membres de cette association rédigeaient un journal intitulé : die Neue Zeitsclirift fiïr Miisik (Nouvelle Gazette musicale). Guerre fut déclarée aux Philistins,auxartistes médiocres, aux critiques sans compétence, aux auditeurs sans jugement. Il ne s'agissait de rien moins que de réformer l'esthétique contemporaine et de diriger le goût public. A vingt-cinq ans on a de ces audaces. « Nous voulons, écrivaient les jeunes apôtres, faire revivre le souvenir des vieux maîtres et de leurs œuvres, et prouver que les nouveaux-venus d.e Tart ne peuvent se fortifier qu'à cette source si pure. Nous voulons aussi combattre, comme anti-artistique, cette école dernière qui ne vise qu'à mettre en lumière la virtuosité superficielle. Enfin, nous espérons hâter l'avènement d'une nouvelle ère poétique. Si nous avons agi quelquefois avec trop d'emportement, qu'on veuille bien mettre dans la balance la chaude admiration avec laquelle le vrai mérite artistique a toujours été reconnu et apprécié par nous en toute occasion. Nous n'écrivons

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